victimes, à travers la nécessité et la détresse, l'inimitié et la lutte,
à fournir le rendement maximum? Ne s'aperçoit-elle donc pas que tout ce
qu'il y a de plus grand au monde a été l'oeuvre de l'amour et de la
solidarité fraternelle? Ne sait-elle donc pas que si la nécessité brise
le fer, la foi déplace les montagnes?
Il se peut qu'elle sache tout cela, mais, semblable à Satan, elle est
frappée d'impuissance, lorsqu'elle se trouve sur les hauteurs. Elle
s'est engagée à nourrir l'humanité indéfiniment multipliée, à pourvoir à
son entretien, à l'enrichir, et elle remplit son engagement. Les moyens
dont elle se sert sont artificieux et ingénieux, mais vulgaires, car
elle est elle-même fille d'une vulgaire nécessité. Elle abaisse l'homme
noble et élève à sa propre hauteur l'homme inférieur: c'est tout ce
qu'elle peut. Elle connaît bien les matériaux avec lesquels elle
travaille; elle a supprimé la foi, elle n'a aucune confiance dans la
bonne volonté et elle réalise ses fins en faisant appel uniquement à la
détresse et à la misère. Là où l'émulation ne suffit pas, elle engendre
la concurrence; là où l'aide fraternelle faiblit, elle provoque la lutte
et, lorsque la solidarité nationale fait défaut, elle crée la division
en classes. Et dans ces moyens encore on saisit le vieil atavisme de la
jalousie, de la haine, de l'angoisse et des passions, atavisme dont la
mécanisation elle-même ne constitue qu'un aspect.
Elle se souvient encore de ses origines, lorsqu'elle persécute les
hommes qui ne sont pas faits à son image. L'homme à l'imagination libre,
le rêveur du divin, l'ami dévoué des choses et des créatures, l'amoureux
qui ne se soucie pas du lendemain et ignore la crainte ne sont à ses
yeux que des esclaves paresseux et perdus dans leurs rêves. Elle
supporte pendant quelque temps leur présence derrière la charrue, sur le
front, sur des mers lointaines et, tout en les supportant, elle songe
déjà à remplacer leurs outils par des machines, et eux-mêmes par des
hommes plus entendus. L'ami des hommes qui croit, selon la parole de
l'Écriture, que l'âme est liée au sang, est pris de désespoir en voyant
le meilleur de son sang s'écouler en pure perte. Mais celui qui croit
que l'esprit règne sur le sang, que les pierres d'Abraham et de
Deucalion peuvent devenir des germes de générations futures, celui-là
verra dans le sang qui s'écoule le sacrifice destiné à libérer l'esprit
des liens de la mécanisation.
Nous savons que tous les biens de la terre ne sont que choses brutes et
amorphes, ni bonnes ni mauvaises, ni dignes ni indignes, tant qu'on ne
les a pas régénérées en leur infusant une seconde nature. La bonté qui
naît de l'habitude et de dispositions amicales n'est pas de la bonté, si
elle n'a pas été régénérée par la force émanant du coeur; la nature qui
n'a pas été reproduite par un oeil inspiré n'est pas la vraie nature; le
chef-d'oeuvre acquiert toute sa liberté, lorsqu'il a été transformé par
l'art en une oeuvre de la nature; l'homme lui-même, s'il n'a pas été
purifié par la chute, le repentir et l'ascension, peut être considéré
comme n'étant pas né pour la vie de l'âme. La mécanisation ne connaît
pas encore la régénération par la conscience et la volonté libre, en vue
d'une vie de devoir et d'amour; elle est encore une force de la nature
et une arme de guerre, semblable en cela au régime de la défense
personnelle qui a précédé la naissance de la loi ou au mode d'existence
qui a précédé la reconnaissance de la propriété. Et, cependant, la
mécanisation n'est pas inaccessible à la spiritualisation morale; son
produit le plus noble et le plus élevé, l'État, a reçu dès les temps
préhistoriques, grâce à cette spiritualisation, un caractère sacré sans
lequel il n'aurait jamais pu s'acquitter de sa mission. Certes, les
innombrables attributs de l'État proviennent de sources plus honorables
que la mécanisation: amour du pays, attachement au clan, communauté
nationale de biens culturels et d'événements vécus, solidarité créée par
les émotions religieuses et théocratiques, tout a contribué à imprimer à
l'État un caractère supra-naturel. Mais ce qui est décisif pour une
institution, c'est moins son origine que sa nécessité immanente; c'est
la conscience que l'institution consacrée est supérieure aux besoins
individuels, que l'homme a été créé, non pour jouir d'un bonheur
terrestre, mais pour accomplir une mission divine, que la communauté
humaine n'est pas une association de fins, mais une patrie de l'âme.
Cette intuition inexprimée, qui communique une auréole de divinité à
l'État même imparfait, doit un jour s'étendre à toutes les formes et à
tous les actes de la vie matérielle et finir par pénétrer la
mécanisation elle-même. Dans la science et dans l'art, dans l'activité
militaire et dans l'activité politique, on s'est toujours rendu compte
que nulle oeuvre n'existe pour elle-même, qu'aucune n'est à l'abri de la
responsabilité, mais que chacun, dans ce qu'il fait et dit, a des
comptes à rendre aussi bien à lui-même qu'au monde, qu'une chaîne forgée
de devoirs et de nécessités rattache les unes aux autres toutes les
créations humaines, que l'isolement et l'arbitraire sont marqués par la
honte de l'égoïsme et de l'esclavage physique. Mais nous devons aussi
nous rendre compte que toutes nos activités matérielles et tout ce qui
leur sert contribuent à édifier l'organisme terrestre et supra-terrestre
de l'humanité, que chacun de nos pas, le moindre mouvement de nos mains,
chacune de nos pensées et chacun de nos sons dessinent les noyaux et les
cellules de cet organisme, qu'en vertu d'une responsabilité et d'une
reconnaissance divines la chose de chacun devient la chose de tous, et
la chose de tous la chose de chacun, qu'il n'est pas de malheur et de
crime dont nous ne soyons responsables, qu'il n'est pas possible
d'acquérir et d'exercer un droit, un devoir, un bonheur et une
puissance, sans tenir compte du sort de tous. Le jour où la mécanisation
sera pénétrée de ce principe, elle cessera d'être un état d'équilibre
empirique. Elle formera alors un organisme dans l'ensemble de la
création, son coeur communiera avec celui de la divinité et y puisera les
joies nécessaires, et la vie planétaire présentera le tableau d'une
parfaite théocratie organique.
Envisageons sans crainte l'étendue du phénomène de la mécanisation. Le
régime mécanisé remplit d'une façon satisfaisante son rôle, qui consiste
à nourrir et à conserver l'humanité en voie de multiplication. Il nous a
mis en contact étroit avec les forces de la nature, avec le domaine de
la connaissance sensible. Au point de vue de la pensée utilitaire, de
l'accumulation et de la distribution des forces, des progrès
insoupçonnés ont été accomplis. C'est encore la mécanisation qui nous a
permis de mobiliser les masses et les esprits. Mais le mauvais côté de
la mécanisation se manifeste là où la force brutale, dépourvue de toute
spiritualité, s'empare de la vie, là où le mouvement violemment déchaîné
s'affranchit de tout lien et, échappant à toute responsabilité, poursuit
sa course, en faisant de l'homme et de son espèce, c'est-à-dire du
maître du rouage, l'esclave de sa propre oeuvre. Manque de liberté, peine
dépourvue de sens, hostilité, détresse et mort spirituelle: telles sont
les conséquences de cet état de choses.
Mais il est donné à l'homme de pouvoir se ressaisir et projeter sur le
trouble et sur la confusion la lumière de son intuition supra-sensible.
Il n'abandonnera pas la mécanisation, en tant qu'organisation
matérielle, jusqu'à ce que de nouveaux événements et de nouvelles
connaissances lui aient appris à maîtriser les forces de la nature
autrement que par la recherche et le travail organisés. Mais quant à la
mécanisation, considérée comme maîtresse spirituelle de l'existence, il
la combattra et pourra la supprimer le jour où il se sera aperçu que la
vie pratique n'est pas une fin, mais un moyen, le jour où, pour
travailler, il n'aura plus besoin de l'aiguillon de la nécessité et du
salaire gagné à la sueur de son front, le jour où il préférera donner de
plein gré ce qui lui est arraché aujourd'hui par la contrainte et
sacrifier au bien de l'humanité ce qu'il y a de plus mesquin dans son
bonheur particulier où il entre si peu de noblesse.
Ce résultat peut être obtenu par une transformation de l'esprit, et non
par une révolution mécanique. Pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à
laisser de côté, une fois de plus, la mécanisation comme phénomène, pour
l'envisager du dedans, en tant que révolution spirituelle. Elle nous
apparaît alors comme une poussée irrésistible de l'être humain vers la
sphère de l'intellect; par le nombre incalculable de ses facteurs, par
l'acuité, la persévérance, l'orientation exacte, la ramification et la
combinaison de ses organes, celui-ci maintient en mouvement une quantité
énorme de forces spirituelles inférieures qui suffit à imposer un état
d'équilibre aux forces aveugles de la nature; et le premier mouvement de
reconnaissance du monde ainsi favorisé s'exprime dans la conviction que
c'est aux forces inépuisables de l'intellect qu'il doit son bonheur et
sa liberté. Mais peu à peu le développement de la pensée a conduit à ce
jugement critique que l'intellect sert à coordonner les notions, mais
qu'il n'est pas un instrument de connaissance; et ce jugement conduit, à
son tour, à reconnaître que le devoir suprême des forces spirituelles
inférieures consiste à consentir à leur propre limitation et annulation,
à renoncer à toute direction et domination. Le terrain se trouve alors
préparé à recevoir la pure semence qui dès les origines de la vie gisait
latente dans les obscures profondeurs du coeur humain. C'est l'âme qui
vient alors occuper le premier plan. Si nous sommes aujourd'hui à même
de deviner son image, de nous abandonner à ses forces, c'est aux
nécessités nées de l'époque intellectuelle que nous le devons. Après
avoir donné ce fruit, cette époque peut mourir, ce qui ne veut pas dire
que l'humanité doive renoncer à l'avenir à son droit de penser et de
créer. Ce droit, elle va continuer à l'exercer et à l'affermir, sans
toutefois jamais perdre de vue qu'il s'agit de forces inférieures,
destinées à servir de moyen et qu'elle doit diriger dans un profond
sentiment de responsabilité, puisqu'en les dirigeant elle remplit une
mission divine. Quand les premiers rayons de l'âme auront touché le
monde intellectuel et sa réalisation terrestre, c'est-à-dire
l'organisation mécanistique, quels sont les points rigides de celle-ci
qui entreront les premiers en fusion? Cela importe peu, car ce n'est pas
la rencontre d'événements secondaires, mais la proximité solaire de
l'intuition transcendante qui amènera le printemps. Telle est la tâche
modeste que se propose la partie constructive de notre exposé. Nous nous
proposons, en effet, non de donner une énumération complète de ce qu'il
faut faire, en suivant l'ordre de succession dans le temps, mais
d'indiquer les formes de réalisation pragmatique de l'idée, d'après
laquelle on peut, en confiant à l'âme la direction de la vie et en
spiritualisant l'organisation mécaniste, transformer le jeu aveugle des
forces en un cosmos libre, conscient et digne de l'homme auquel il sert
d'abri.
* * *
Encore voilée et innommée, la tâche plane au-dessus de nos têtes. Nous
avons exploré l'état du monde qui nous entoure; nous avons reconnu le
chemin qui mène à la liberté, et l'étoile que nous suivons nous guide
vers la région de l'âme. Nous devons maintenant examiner la forme
pragmatique que la pensée transcendante revêt dans la réalité
matérielle; la tâche métaphysique doit nous révéler son image physique.
Mais, au préalable, quelques mots encore sur les institutions et les
projets purement matériels.
I.--Quel bénéfice retire notre vie intérieure des conditions et des
formes de la vie et de leurs changements en général? D'après la
conception matérialiste, l'homme devrait tout à ses états et aux
circonstances; le sang, l'air et la terre, la situation et la possession
détermineraient l'homme d'une façon tellement complète qu'à chaque
changement des conditions extérieures correspondrait un changement
équivalent de l'état intérieur. Cette idée erronée forme le pilier le
plus solide du matérialisme qui en voit la confirmation d'un bout à
l'autre de l'histoire. Ne sont-ce pas les modifications de la croûte
terrestre qui ont provoqué l'évolution des êtres vivants? Les migrations
et déplacements des peuples ne sont-ils pas déterminés par des lois
physiques? La nature et les destinées des nations ne s'expliquent-elles
pas par leurs origines, par le pays et le milieu extérieur? L'individu
lui-même n'est-il pas une création de ses ancêtres et des circonstances
de sa vie? Sans doute, les centres de la plus haute culture coïncident
toujours avec ceux de puissance, de densité de la population, de
richesse, et n'est-il pas vrai que la solitude, la pauvreté, la misère
ces sources sacrées d'élévation morale, n'ont jamais créé chez un peuple
arts et idées? L'Hellade, Rome, Venise, la Hollande, l'Angleterre
doivent leur puissance à la mer; l'Allemagne est devenue forte, grâce à
la qualité de son sang; la France, grâce à son sol; l'Amérique, grâce à
sa situation géographique. Tout cela semble vrai.
Mais si nous approfondissons cette théorie à l'aide de ses propres
moyens, nous la voyons aussitôt perdre de son assurance. Quelle fut donc
la force qui, à chaque catastrophe géologique, avait poussé en avant les
êtres vivants? Fut-ce la volonté de vivre? Elle n'aurait pas suffi, à
elle seule, à créer des nageoires, à faire pousser des ailes, à
apprendre à parler et à penser. Fut-ce le sang? Celui-ci, à son tour,
n'a pu acquérir sa noblesse que grâce à l'intervention de cette
mystérieuse volonté: l'ancêtre de l'Aryen était une misérable créature,
bien inférieure au Mongol et au Nègre. Fut-ce le sol? Mais ce sol,
chacun était libre de l'occuper, et ce fut le plus fort et le plus
intelligent qui s'en est emparé. Nous retrouvons donc l'action de la
force et du sang, et nous sommes obligés d attribuer au hasard la
supériorité qui a pu se manifester sous le rapport de l'une et de
l'autre.
Mais assez de ces arguments. Ils présupposent ce qu'ils doivent
démontrer, à savoir que le corps est supérieur à l'esprit, que la
matière forme l'esprit. Si nous croyons que nous sommes avant tout des
êtres de chair, nous devons nous attacher avant tout à adoucir et à
flatter la vie; alors la lutte pour Dieu et pour notre âme devient une
oeuvre vaine, et la raison est du côté de ceux qui prétendent que les
choses ne valent que par leur utilité. Mais si nous croyons que c'est
l'esprit qui forme son corps, que c'est la volonté dirigée vers le haut
qui mène le monde, que l'étincelle de la divinité est enfermée en chacun
de nous, alors l'homme lui-même, sa destinée et son monde apparaissent
comme l'oeuvre de l'homme. Alors le peuple marin n'est pas celui qui a
reçu la mer en partage, mais celui qui a voulu la mer; le peuple établi
sur un sol fécond n'est pas celui qui a fait une heureuse trouvaille,
mais un peuple de conquérants; et le peuple qui a atteint une densité
favorable à la culture n'est pas une horde pullulante, mais une race qui
veut avoir une postérité et assurer à cette postérité un pays habitable.
Alors, enfin, le sang noble n'est pas un simple hasard de la nature,
mais le résultat d'une sélection exercée par un esprit qui cherche à
réaliser sa propre perfection.
Il ne s'agit donc pas d'opposer une question à une autre. Il ne s'agit
pas de demander notamment: pourquoi devons-nous estimer et cultiver les
formes et les biens de la vie, puisque ce n'est pas à ces formes et
biens, mais au calme et à la méditation que nous devons nos acquisitions
les plus élevées? La vie terrestre fournit à l'esprit le milieu et les
armes qui lui permettent de lutter pour son droit, son existence et son
avenir; si l'esprit est bon pour la lutte invisible, il doit l'être
aussi pour le combat visible. La créature noble crée sa beauté, la
créature saine son bonheur, la créature forte sa puissance. Et ces
biens sont créés, non pour eux-mêmes, mais en tant que revêtement
terrestre de l'existence spirituelle; non par la cupidité et la
convoitise, mais d'une façon désintéressée et spontanée. Et si le
porteur est le maître de son arme, l'arme réagit à son tour sur le
porteur; le peuple qui a eu la force de devenir beau, trouve dans sa
beauté une nouvelle source de noblesse intérieure. Certes, au pauvre et
à l'humilié les portes du royaume de l'esprit sont doublement ouvertes;
mais sa volonté de les chercher se trouve stimulée, lorsqu'un peuple
noble lui prête un peu de sa force et de son ardeur. Être volontairement
pauvre parmi les riches est évangéliquement beau; mais un mendiant au
milieu d'un peuple de mendiants ne forme aucun contraste et ne fait
preuve d'aucun mérite spécifiquement moral. L'individu forme un but
final; en lui finit la série des créations visibles et commence la série
de l'âme. Lorsque la force de l'âme est éveillée en lui, il n'a plus
besoin de privilèges et avantages terrestres. La pauvreté, la maladie,
la solitude doivent le servir et le bénir. Mais le peuple est sa propre
mère qui survit à tous ses enfants dans l'existence terrestre, et il a
besoin de beauté, de santé et de force pour sa mission d'éternel
enfantement. Ici se résout la contradiction: pourquoi ne devons-nous
rien désirer pour nous-mêmes, alors que nous devons songer au prochain
qui, à son tour, ne doit rien désirer pour lui-même? Les plus proches et
les plus éloignés sont à la fois nos mères et nos frères à tous; et
notre vie individuelle est de peu de prix, lorsqu'il s'agit d'assurer
l'accomplissement de leur mission, qui consiste à vivre et à enfanter.
C'est pourquoi il n'est ni indigne ni matériellement contradictoire de
souhaiter pour la communauté et de lui abandonner les biens et les
forces qu'on dédaigne pour soi-même.
II.--La deuxième question préalable est celle-ci: par quelles raisons se
justifient des projets visant à améliorer le sort de l'humanité? Quelle
est la force de persuasion qui leur est inhérente et quelle est celle
que nous devons exiger d'eux?
Nous avons dit que la science doit renoncer au droit de poser des fins.
Mais pour toute pensée créatrice, ce qui est décisif, c'est la fin, et
non le moyen; et la question est plus difficile que la réponse. Encore
est-il plus facile de la trouver que de la chercher. C'est qu'ici la
force de l'intellect ne nous est d'aucun secours: l'intellect peut en
effet réunir une série de misères et d'injustices et dire: ceci ne
devrait pas exister (bien qu'il soit incapable de faire une distinction
entre l'épreuve et la misère, entre la nécessité bienfaisante et la
nécessité malfaisante), mais il ne peut jamais dire: ceci est le bien
suprême de l'humanité, le bien que nous devons conquérir. Car tout notre
vouloir, dans la mesure où il n'est pas de nature animale, jaillit des
sources de l'âme, et à tous ceux qui s'inclinent sans réserves devant la
pensée intellectuelle, on ne devrait pas se lasser de répéter que c'est
le vouloir qui forme la partie la plus élevée et la plus noble de la
vie. Mais le vouloir se réduit à l'amour et à la préférence qui
échappent à toute démonstration; il est la partie spirituelle de notre
existence, et à côté de lui se tient, tel un caissier de théâtre à
l'entrée de la scène du monde, l'intellect froid qui compte, mesure et
soupèse.
Tout ce que nous créons naît d'une tendance profonde et inconsciente; à
ce que nous aimons, nous aspirons avec une force divine; ce qui nous
préoccupe, appartient au monde inconnu de l'avenir; ce à quoi nous
croyons, vit dans le royaume de l'Infini. Rien de tout cela ne peut être
démontré et, cependant, chaque acte de notre vie, digne de ce nom,
s'accomplit au nom de cet Inexprimable. Que faisons-nous du matin au
soir? Nous vivons pour ce que nous voulons. Et que voulons-nous? Ce que
nous ne connaissons ni ne savons, mais en quoi nous avons une foi
inébranlable.
Cette foi a une évidence plus forte que celle que lui prêterait la
démonstration intellectuelle. Le premier chicaneur venu peut réfuter ce
que Platon, le Christ et saint Paul ont avancé sans preuves, et
cependant ce que Platon, le Christ et saint Paul ont dit ne mourra
jamais, et chacune de leurs paroles a suscité une vie plus conforme à la
vérité et plus de foi que n'importe quelle théorie physique, historique
ou sociale. La géométrie euclidienne elle-même ne résisterait pas à
l'épreuve, si nous voulions la soumettre à la démonstration au sens le
plus rigoureux du mot. Mais puisqu'un profond sentiment de vérité ne
cesse d'animer le monde, quel est donc le signe de la vérité vivante?
C'est la force avec laquelle elle fait appel à notre coeur. Chaque parole
sincère possède une force de résonance, et chaque pensée qui est née,
non dans le labyrinthe de l'entendement dialectique, mais dans le milieu
chaud de la sensation, engendre vie et foi. C'est pourquoi toute
démonstration, n'est que persuasion, mensonge fait de bonne foi.
Lorsqu'un homme se croit appelé à révéler au monde une vérité, non parce
qu'il la pense, mais parce qu'il la voit et la vit, parce que le monde
qu'il sent s'agiter dans son esprit est pour lui plus réel que le monde
qu'il voit avec ses yeux, alors il peut parler. S'il est un égaré, sa
poussière servira du moins à aplanir le chemin de ceux qui viendront
après lui, poussés par la vérité. Mais s'il lui est donné de prononcer
ne fût-ce qu'un seul mot porteur de vie, ce mot, lancé dans le monde tel
quel et même sans défense, fera une moisson d'âmes.
Ceci est vrai du but. Mais lorsque, ne se contentant pas d'avoir
découvert et révélé le but, on veut encore indiquer le sentier terrestre
qui y conduit, ce ne sera pas encore, sur ce plan plus profond de la
pragmatique, à la persuasion et à la démonstration qu'on demandera la
lumière susceptible d'éclairer la route à l'initiateur et à sa suite.
Jamais un chef ou un précurseur n'a été capable de dérouler la chaîne
ininterrompue des démonstrations, et l'eût-il fait, qu'on n'aurait pas
manqué de lui jeter à la face le mot naïf de Thersite: «Cela ne va pas!»
La seule chose qui continue à agir dans le monde après l'apaisement de
la tempête des discours contradictoires, c'est l'appel à la conscience.
Il parle bas et répète dans le silence de la nuit ce que le bruit du
jour empêche d'entendre; il parle, non au nom d'un homme, mais au nom de
ce qui vit. Et tout en indiquant le chemin droit et simple, il rend
évident que ce dont il s'agit n'est pas un projet plus ou moins
ingénieux, mais un appel du devoir qui, en la circonstance, se confond
avec notre pouvoir. Un projet pragmatique peut nous convaincre, mais est
incapable de nous séduire. La froide proposition de l'homme d'affaires
et le cri de bataille du prophète se ressemblent cependant en ceci que
dans l'une et dans l'autre on sent une irrésistible nécessité qui
résonne dans l'esprit et dont les sons vont s'amplifiant. Ici encore
toute démonstration est absente; mais l'intuition devient conviction
intime, et ce qui n'a été entrevu que par les yeux de l'esprit devient
concret. Une explication, à laquelle manque cette force enfantine,
reste, malgré les notes, les preuves et les tableaux qui l'accompagnent,
un jeu savant de l'esprit ou un amusement d'esthète.
C'est ainsi que le but nous est dicté par le coeur, tandis que le chemin
qui y conduit nous est indiqué par la conscience.
Dans les deux cas, il s'agit d'un sévère avertissement, fait pour
consoler l'écrivain, lorsqu'il se trouve impuissant devant la faiblesse
du mot, et pour le rendre humble, lorsqu'il se trouve entraîné par ses
idées favorites. Mais le lecteur doit se méfier des idées qui s'appuient
sur des démonstrations et ne se laisser guider que par la voix
intérieure qui lui parle avec sévérité, mais ne lui dit que la vérité.