On comprend que le monde soit plein d'admiration devant sa première

réalisation de l'unité, qu'il aille même jusqu'à considérer son édifice

matériel comme susceptible d'offrir un abri à l'esprit, qu'il mette au

service de l'organisation, née spontanément, sa pensée et ses

connaissances, ses sentiments et sa volonté. Et, cependant, bien que

l'édifice soit loin d'être achevé, on voit déjà la conscience se dresser

contre lui. Elle ne le fait encore que sous une forme grossièrement

mécanique; ce sont notamment les déshérités qui s'insurgent et qui

veulent détruire cette organisation matérielle et mécanique, pour la

remplacer par une autre, également mécanique et matérielle, mais qui

leur paraît plus juste et leur promet davantage. Mais les privilégiés

eux-mêmes se sentent opprimés. Ils se rendent compte de la baisse des

valeurs esthétiques et morales; ils voudraient revenir en arrière et

sont prêts à sacrifier de l'indivisible mécanisation ce qui leur paraît

comme n'en faisant pas nécessairement partie, juste ce qu'ils peuvent

sacrifier sans léser leurs intérêts et sans troubler leur repos. Mais

on se rend surtout vaguement compte qu'il s'agit d'une injustice, que

personne, pas même le plus heureux, n'échappe à une crise intérieure et

que des biens supérieurs aux biens sacrifiés sont en danger. Il ne

s'agit encore que d'escarmouches se déroulant autour des ouvrages

extérieurs, car on n'a pas encore pleinement compris et reconnu

l'essence et la force de la mécanisation dans son ensemble. Des

questions relatives à la conception du monde, au capitalisme, à la

misère, à la technique, sont agitées et discutées sans lien avec le

problème central. On manque d'orientation. On prend tour à tour pour

l'axe de l'humanité la justice, la culture, l'équilibre, l'intérêt, la

tradition, la nationalité, l'esthétique. C'est en cela que se

manifestent la mauvaise conscience de l'époque et sa préoccupation

intime. Mais après nous être occupés jusqu'ici des forces constructives

de la mécanisation, nous allons, dans ce qui va suivre, mettre sous les

yeux du lecteur les forces de décomposition qu'elle recèle dans son

sein.

I.--La mécanisation est une organisation matérielle; créée par une

volonté matérielle et à l'aide de moyens matériels, elle oriente

l'activité terrestre des hommes dans une direction d'où toute

spiritualité est absente. Personne ne peut se soustraire entièrement à

l'action de cette force de direction et, au point de vue mécaniste,

l'homme même le plus idéaliste reste un sujet économique qui, pour

vivre, doit posséder et acquérir. Le monde est devenu une maison de

commerce, une intendance, et chacun porte l'empreinte et la nuance de

son époque.

On s'imagine l'influence qu'ont dû exercer des siècles de contrainte

intellectuelle sur l'esprit humain comprimé! L'ère de la division du

travail exige la spécialisation. Lorsque l'esprit, enfermé dans les

règles et les pratiques de son domaine spécial, reçoit par mille canaux

l'image nébuleuse du monde extérieur impitoyablement changeant, ce qui

est petit lui apparaît facilement grand et le grand lui donne non moins

facilement l'illusion du petit. L'impression s'estompe, ce qui ne peut

que favoriser le jugement superficiel, irresponsable. L'admiration et

l'étonnement ne vont que vers ce qui est nouveau et sensationnel. On ne

garde que le critère mesquin, ayant pour base le nombre et la mesure. La

pensée devient dimensionnelle. Si l'on applique aux choses la mesure, on

ne juge les actes que par le succès qui étouffe le sentiment moral,

comme la mesure et le poids étouffent le sens de la qualité! C'est dans

le jugement rapide que réside la source du succès; il s'obtient au prix

de l'erreur et de l'illusion; on devient sceptique. On cherche à

pénétrer, non dans les choses, mais derrière les choses, derrière les

hommes et les puissances; on perd toute honnêteté et toute pudeur. On

proclame que savoir, c'est pouvoir, que le temps est de l'argent; et

c'est ainsi qu'on sait sans connaître, qu'on passe son temps sans joie.

Les choses elles-mêmes, négligées et méprisées, ne procurent plus aucune

joie, car elles sont devenues des moyens. Tout d'ailleurs est moyen:

choses, hommes, nature, Dieu; derrière tout cela se dresse, comme un

fantôme, comme un être irréel, la chose en soi, l'objet en soi des

aspirations: le but; le but qui n'est jamais et ne peut jamais être

atteint, le but dont on ne possède aucune notion claire, le but, vague

et complexe représentation dans laquelle on discerne un désir de

sécurité, de vie, de possession, d'honneur, de puissance et dont les

éléments s'évanouissent ou moment même où on croit les avoir atteints;

le but, image nébuleuse, aussi lointaine au moment de la mort que le

jour où, pour la première fois, on l'a aperçue. En face de ce but, se

dresse menaçant, plus réel, mais infiniment exagéré, le spectre de la

nécessité. Tiraillé entre ces fantômes et poussé par eux, l'homme court

d'une irréalité à une autre. C'est là ce qu'il appelle vivre, agir et

créer; c'est là ce qu'il lègue, à la fois comme bénédiction et comme

malédiction, à ceux qu'il aime.

Cet état de l'esprit mécanisé n'est cependant pas autre chose que l'état

primitif des races inférieures, épanoui au milieu du tumulte de la

grande ville; il est à la fois le but et l'épouvantail de ceux qui ont

créé notre époque. Mais il y a là encore quelque chose de plus qu'un

atavisme: ceux qui ont goûté au breuvage retournent dans l'abîme moral

où reposent les êtres obscurs qui l'ont fabriqué. Et c'est ainsi que

parvenus au zénith même de la civilisation, ils tout condamnés à vivre

la vie, à éprouver l'état d'âme, les angoisses et les joies que leurs

ancêtres avaient réservés aux esclaves.

Cet état d'âme se caractérise par l'ambition et par l'aveuglement. Par

l'ambition, à laquelle nul but ne suffit, qui est cependant

irrationnelle au point de transformer finalement le travail en fin en

soi, à ramasser sur son chemin tout ce qui brille et qui marche vers la

tombe, en traînant derrière soi le poids mort des moyens; par

l'aveuglement pour lequel nul fait n'est assez réel, aucune connaissance

trop secondaire, qui craint d'approfondir les choses, qui dépouille le

monde de son enveloppe charnelle et de son contenu spirituel, qui tue ce

qu'il y a en lui de mortel et méprise ce qu'il renferme d'immortel.

Les joies qu'on éprouve sont celles des enfants d'esclaves et des femmes

de condition inférieure: possession qui brille et crée l'envie,

amusements et ivresse des sens. La passion de posséder engendre une

véritable boulimie pathologique: on veut posséder le plus de choses

possible, cependant que le rassasiement et la mode déprécient tous les

ans les trésors accumulés et nous obligent à les remplacer par des

futilités nouvelles. Les joies de la grande ville et celles d'une

société qui, par une inconsciente ironie, se fait qualifier de

meilleure, sont profondément humiliantes et dégradantes. Il est

impossible de quitter les lieux où ces gens, pour nous servir du mot le

plus commun du langage vulgaire, s'amusent, sans être pris de doute sur

l'avenir de l'humanité; et celui qui échappe à ce doute peut dire qu'il

a subi avec succès la plus forte épreuve qui puisse ébranler la

confiance dans le monde. Griserie, plaisir et crime ont leur source dans

des poisons et des excitants qui exigent une dépense triple de celle que

le monde consacre à toutes les oeuvres de civilisation.

II.--La mécanisation, qui est une organisation de contrainte, est

attentatoire à la liberté humaine.

Ce n'est pas dans les besoins de sa vie que l'individu trouve la mesure

de son travail et de ses loisirs, mais dans une règle qui lui est

extérieure: la concurrence. Il ne suffit pas qu'il crée dans la mesure

de ses forces et de ses désirs: son travail est estimé par comparaison

avec celui d'un autre, avec ce que font d'autres; le demi-travail, le

travail lent n'a pas plus de valeur que l'oisiveté. Tout travail, depuis

celui du grand capitaine jusqu'à celui du facteur, depuis le travail du

journalier jusqu'à celui du financier, est soumis au système de l'accord

et du record; on demande à chacun autant que peut faire le voisin.

L'artisan de jadis perfectionnait son travail à force d'amour et

d'embellissement; la mécanisation, elle, produit sous l'égide de

l'adjudication: on exige un minimum de qualité et de quantité, le prix

le plus bas est le meilleur, et l'amour ne trouve aucune récompense.

C'est la lutte entre groupes, entre nations, qui établit la limite de

l'effort, et l'issue de la lutte dépend chaque fois des sommes de

forces objectives dépensées, à l'exclusion de toute influence

individuelle.

L'homme n'est même pas libre de diriger et de concevoir son activité.

Qu'il se sente une vocation unique ou des vocations multiples,

l'organisation mécaniste ne l'utilise qu'en vue de la spécialisation. Et

notre génération se pliant de bon gré à la contrainte, il s'ensuit que

nous avons le voyageur de commerce-né, l'instituteur-né, tout comme nous

avons l'ingénieur-né et l'entomologiste-né. Mieux que cela:

l'organisation mécaniste fournit le nombre et le choix de types, en

raison directe des besoins. Tout recul entraîne un châtiment: si l'on

voit surgir de temps à autre un homme de la vieille trempe des

guerriers, des aventuriers, des artisans, des prophètes, on ne tarde pas

à l'exclure de la communauté, à le mettre au ban de la société et à le

charger des besognes les plus basses, les plus indifférenciées.

Mais la contrainte ne s'arrête pas là. Elle dérobe à l'homme jusqu'au

sentiment de la responsabilité envers lui-même. La force organisatrice,

qui est l'essence même de la mécanisation, s'exerce jusqu'à ce que

chacune des parties de celle-ci, chaque ensemble de parties, soient

devenues des organismes à leur tour: c'est ainsi que dans la nature

chaque élément, quelque grand ou petit qu'il soit, forme un organe et

que l'ensemble des organes forme un tout continu. Associations, unions,

firmes, sociétés, bureaucratie, organisations professionnelles,

politiques, religieuses unissent et séparent les hommes dans un

enchevêtrement inextricable; personne n'existe pour lui-même, chacun est

subordonné à d'autres, responsable devant d'autres. Cet état, propre à

élever l'âme par la grandeur de sa conception, tant qu'il s'agit d'une

organisation qui n'est pas l'oeuvre de l'homme, devient une odieuse

soumission dans ces immenses régions obscures où le sentiment de la

responsabilité consciente est remplacé par l'intérêt servile. L'artisan

de l'ancienne guilde vivait, lui aussi, dans un état de dépendance, mais

sa dépendance, visible, sans équivoque, n'était pas celle d'un employé

de magasin de nos jours, puisqu'elle était associée au sentiment de

liberté intérieure. La dépendance mécaniste, elle, est recouverte d'une

apparence de liberté extérieure; le mécontent peut exiger le respect de

la forme extérieure, il peut protester, abandonner le travail, s'en

aller, émigrer, mais tout cela ne l'empêche pas de se retrouver dans la

même situation au bout de quelques semaines, les noms, les personnes et

les localités ayant seuls changé. L'anonymat de la contrainte opère par

sa magie ce que les despotismes et les oligarchies de jadis n'ont pas

réussi à réaliser, malgré leurs janissaires et leurs espions:

l'éternisation de la dépendance.

Mais la contrainte individuelle serait encore un mal supportable, sans

le phénomène massif qui la recouvre. La mécanisation, en tant

qu'organisation massive, a besoin des forces humaines, non à l'état

individuel, mais réunies de façon à former de vastes ensembles. Les

multitudes qui ont construit les pyramides des Pharaons ne suffiraient

pas à fabriquer tous les outils dont un pays a besoin même pour une

seule journée; les armées de Napoléon ne suffiraient pas à fournir le

contingent d'une seule circonscription minière. Des populations entières

doivent se tenir prêtes à se grouper et à se regrouper sans cesse en

armées dont la destination varie à l'infini. Des millions de

chevaux-vapeurs exigent des millions d'hommes-centaures. Ce n'est pas en

vertu d'une nécessité inhérente au principe de la mécanisation, mais

c'est grâce à des circonstances secondaires accompagnant le

développement et jugées commodes, que la division, inévitable en

elle-même, entre le travail intellectuel et le travail physique est

devenue éternelle et héréditaire; il en est résulté la division de

chaque pays civilisé en deux peuples qui, apparentés par le sang et

cependant séparés pour toujours, se trouvent, l'un par rapport à

l'autre, dans la même attitude que jadis les couches supérieures et les

couches inférieures dont la séparation avait du moins pour excuse la

diversité d'origines. Ces deux peuples sont séparés et dominés par la

contrainte. Le supérieur ne peut pas descendre, sans perdre son rang

social et sa conscience sociale, sans renoncer à son ambiance

accoutumée, aux biens de jouissance et de culture que lui confère sa

supériorité; et, inversement, un membre des couches inférieures ne peut

pas monter, s'il ne possède pas, par un hasard heureux, un certain

capital ou un certain degré d'instruction pour point de départ. Or,

abstraction faite des cas d'émigration, les hasards pareils sont

tellement rares qu'on trouve à peine un descendant de prolétaires parmi

les milliers de fonctionnaires dont disposent nos entrepreneurs.

Cette séparation forcée est d'une dureté inouïe pour le peuple

inférieur. Ilotisme, esclavage, servage étaient des formes de dépendance

fondées sur les conditions de l'économie rurale. Le travail, plus dur et

moins rémunérateur que celui du travailleur libre, était cependant de

même nature: il s'accomplissait dans le décor agréable de la vie rurale

qui atténuait les rigueurs de la surveillance et la misérable

insignifiance de la récompense. Le travail du prolétaire de nos jours

présente, si l'on veut, les avantages de la dépendance anonyme; le

prolétaire ne reçoit pas des ordres, mais des indications; il obéit, non

à un maître, mais à un supérieur hiérarchique; il ne sert pas, mais

s'acquitte d'une obligation librement acceptée; ses droits humains sont

les mêmes que ceux de ses employeurs; il est libre de changer de

résidence et de situation; la puissance qui se trouve au-dessus de lui

n'a rien de personnel, car alors même qu'elle se présente sous l'aspect

d'un employeur individuel ou d'une firme, il s'agit toujours en réalité

de la puissance de la société bourgeoise. Et, cependant, de quelque

manière qu'il l'arrange dans les limites de cette liberté apparente, la

vie du prolétaire s'écoule triste et uniforme, les jours se suivent et

se ressemblent, et cela pendant des générations infinies. Celui qui a

été absorbé, ne serait-ce que pendant deux mois, de sept heures à midi

et de une heure à six heures, par une besogne exclusive de tout effort

intellectuel, dans la seule attente du coup de sirène libérateur, sait

le degré de renoncement que comporte une vie de travail automatique; au

lieu de chercher à justifier cette vie à l'aide d'arguments religieux ou

profanes, au lieu de chercher à la présenter comme une source de

satisfactions, il verra plutôt dans toute tentative de ce genre un acte

dicté par la convoitise égoïste. Mais celui qui se rend compte que cette

vie n'a pas de fin, que le prolétaire, en mourant, lègue à ses enfants

et aux enfants de ses enfants le même sort, sans pouvoir leur fournir ou

indiquer aucun moyen de s'en évader, celui-là éprouve un sentiment de

faute et d'angoisse. Nous faisons appel à l'intervention de l'État,

lorsque nous voyons maltraiter un cheval de fiacre, mais nous trouvons

juste et conforme à l'ordre des choses qu'un peuple soit condamné

pendant des siècles à être l'esclave d'un peuple frère, et nous nous

indignons, lorsque nous voyons ces malheureux hésiter à approuver par un

bulletin de vote le maintien d'un pareil régime. Le dogme plat du

socialisme est un produit de cette mentalité bourgeoise. Que ce dogme

soit devenu l'appui le plus puissant du trône, de l'autel et de la

bourgeoisie, c'était là une nécessité à la fois profonde et paradoxale.

Le spectre de l'expropriation n'a servi en effet qu'à effrayer le

libéralisme qui, renonçant à toute pensée libre, s'est mis sous la

protection des forces de conservation.

Dans les classes dominantes, la séparation forcée, imposée par la

mécanisation, sans être une source de misère, n'en représente pas moins

un danger. C'est une loi de la nature que tout organisme, plus ou moins

épargné par la lutte pour l'existence, tombe, après une phase d'heureux

épanouissement, dans un état d'affaiblissement et de régression. Les

peuples victimes de ce sort devenaient jadis la proie de conquérants qui

leur imposaient le contact régénérateur et salutaire avec la terre; mais

de nos jours la race des conquérants est épuisée, et une interversion

des couches sociales aurait pour effet de renouveler le même jeu avec

les rôles intervertis, et non avec des forces nouvelles, pour l'amener

au même résultat déplorable. Chez ces classes privilégiées, l'absence de

tout travail physique se complique d'une constante tension

intellectuelle, qui est pour nos grandes villes une cause de stérilité

physique et morale et prépare à notre Occident une crise de la

population.

Lorsqu'on embrasse d'un coup d'oeil d'ensemble ce phénomène de

stratification forcée dont nous voyons la cause dans la tendance

irrésistible de la mécanisation à l'organisation et à la division du

travail, on constate une fois de plus qu'il s'agit somme toute d'un

retour à l'état de nos ancêtres obscurs. Nous n'avons pas renoncé

définitivement au primitif esclavage et nous avons réussi, malgré le

christianisme et la civilisation occidentale, à étendre sur les peuples

un régime de sujétion qui, sans aucune contrainte légale, sans pouvoir

personnel visible, grâce au simple jeu de processus organiques libres

en apparence, condamne certaines couches sociales, par rapport à

d'autres, à une dépendance rigide et héréditaire, bien qu'anonyme.

III.--La mécanisation n'est ni le résultat d'une convention libre et

consciente, ni le produit de la volonté moralement éclairée de

l'humanité; elle est née automatiquement, voire imperceptiblement, des

lois démographiques de l'univers. Malgré sa structure très rationnelle

et casuistique, elle constitue un processus involontaire qui la

rapproche des processus aveugles de la nature. Moralement fondée sur

l'équilibre des forces, sur la lutte et la défense individuelles, comme

la vie des hommes primitifs était fondée sur l'équilibre vital qui

régnait dans les forêts, elle répand dans le monde une mentalité qui,

remontant au-delà des premiers efforts du Christianisme, au-delà de la

morale politique et théocratique de la civilisation méditerranéenne et

se recouvrant du manteau et du masque de la civilisation moderne, nous

ramène à la phase de l'humanité primitive; car cette mentalité a

elle-même pour base la lutte et l'hostilité.

Le coeur humain a trop besoin d'une atmosphère chaude, d'une atmosphère

d'amour et de sympathie, pour laisser la haine s'épandre comme une

flamme vive et dévorante; mais plus la génération soumise à la

mécanisation est rude et endurcie, et plus la flamme sournoise, qui ne

trouve pas d'issue, use les rouages intérieurs.

L'homme d'autrefois faisait passer toute sa force et tout son amour dans

ses oeuvres. Il était là pour la chose qui sollicitait son travail. Ses

semblables vivaient en dehors de lui, et il n'avait besoin d'eux que de

temps à autre, pour l'échange de produits, pour la dépense commune ou le

service commun. Les siens, qu'il avait la charge de protéger, formaient

autour de lui un premier cercle; puis venaient, formant un cercle plus

large, les amis auxquels il avait juré fidélité; enfin, à une distance

plus grande encore, il était entouré par les ennemis qu'il avait à

combattre. L'homme de nos jours ne vit plus pour une chose; ce qu'il

convoite, c'est le bien neutre de la possession; ce qui le guide, c'est

l'idée abstraite d'une sphère de puissance relative, mais extensible à

volonté; ce qui donne un contenu à sa vie, ce n'est pas la chose,

laquelle se trouve transformée en simple moyen, mais la carrière à

parcourir. Cette carrière, il est prêt à la poursuivre, sans tenir

compte des murailles humaines qu'il peut trouver sur son chemin. De

quelque côté qu'il regarde, à quelque place qu'il se trouve, il aperçoit

d'autres hommes qui sont ses ennemis. Pour faire des brèches dans ces

murailles vivantes, il se sert de ses compagnons et de ses clients qui

le suivent, non par amour, mais par intérêt, car dans ce régime chacun

est pour l'autre un moyen qu'on abandonne, dès qu'il cesse d'être utile.

Pour le producteur, le voisin est un concurrent, donc un ennemi; ou un

acheteur, donc un moyen; ou un fournisseur, donc encore un ennemi; ou un

associé, donc encore un moyen. S'il approche quelqu'un, c'est parce

qu'il lui veut quelque chose; si d'autres l'approchent, c'est encore

parce qu'ils espèrent quelque chose de lui; des deux côtés, on est sur

ses gardes; des deux côtés, on observe une attitude de méfiance hostile.

C'est pourquoi chacun trouve qu'il est à la fois dangereux et

inconvenant de faire appel au côté humain de l'étranger; il est d'usage

de le traiter comme un être sans consistance jusqu'à ce que la timide

convention d'une désignation nominative lui ait assuré, conformément aux

coutumes du pays, la protection d'un froid respect. Le rêveur

philanthrope, qui veut s'élever au-dessus de la forme, est écouté

lorsqu'il n'a rien d'autre à offrir. Lorsque, au contraire, il peut

offrir quelque chose de désirable, il se voit aussitôt, en

reconnaissance de sa confiance, rabaissé à l'état de moyen. Il partage,

en toute justice, le sort de ceux qui veulent transformer un ordre de

choses général à l'aide d'expériences isolées, au lieu de chercher à

agir sur la mentalité et la conscience. C'est pourquoi les hommes sont

si portés à s'accuser mutuellement, à s'accabler de reproches

réciproques; c'est pourquoi ils se vantent tant de leurs mauvaises

expériences et se proclament pessimistes à la suite de leur prétendue

connaissance des hommes. Ils ne se rendent pas compte qu'en amusant les

autres, ils se condamnent eux-mêmes. C'est que l'inimitié et la bassesse

ne sont pas inhérentes à la nature humaine: le coeur de l'homme est

tendre comme sa peau nue, il est accessible aux émotions, à la douleur,

à l'affection. Ce qui endurcit ce coeur, c'est la détresse, c'est le

fouet d'esclave de la mécanisation, fouet qui ne reste jamais inactif et

dont le sifflement signifie faim, mépris, privation de droits, douleur

et mort. Certes, la détresse en elle-même, loin d'être terrible, ouvre

le chemin du salut. Mais elle ne l'ouvre qu'à l'homme ayant la foi.

Quant à la mécanisation, elle a été assez prévoyante pour dépouiller

l'homme de sa foi, moyennant un peu de connaissance et de magie.

L'inimitié d'homme à homme s'étend et devient inimitié de groupe à

groupe, de tribu à tribu, de peuple à peuple. L'homme est devenu un être

dont l'intérêt est le seul mobile. Une pauvre théorie vient lui

promettre l'affranchissement de toutes ses souffrances. Il forme avec

d'autres une association qu'on dénomme parti ou représentation

d'intérêts; les membres de ce parti ou de cette représentation

d'intérêts généralisent leurs revendications, les transforment en un

idéal positif et sont étonnés de voir ceux qui sont guidés par des

intérêts opposés ne pas adhérer à leur idéal. À notre époque, si féconde

en combinaisons de toutes sortes, rien n'est plus difficile à trouver

qu'un homme dont la conviction et l'idéal ne se confondent pas avec son

intérêt. Cette triste expérience a conduit beaucoup de penseurs sérieux

à voir dans une conception du monde, dans une conviction transcendante,

non une forme de la connaissance et un reflet de l'éternel, mais bien

plutôt une transposition d'un caractère ou d'un intérêt, un symptôme

plus ou moins morbide, une singularité idiosyncrasique. Telle est la

confiance dans la nature positive des intérêts, dans la toute-puissance

de l'intellect, dans les attaches uniquement et exclusivement terrestres

du sentiment.

Où va le monde? · 第 2 / 27 段