Le romantisme de notre temps, aux gestes réalistes et aux se

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WALTHER RATHENAU

OU VA LE MONDE?

CONSIDERATIONS PHILOSOPHIQUES SUR L'ORGANISATION SOCIALE DE DEMAIN

TRADUCTION FRANÇAISE ET AVANT-PROPOS

DE

S. JANKÉLÉVITCH

PAYOT & CIE, PARIS

106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN

1922

Tous droits réservés

TABLE DES MATIÈRES

AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR

INTRODUCTION

Le but

Le chemin

I.--Le chemin de l'économie

II.--Le chemin de la morale

III.--Le chemin de la volonté

AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR

Depuis que cet ouvrage a été traduit, Walther Rathenau est mort,

assassiné en pleine activité, payant ainsi de sa vie l'audace de ses

idées et sa volonté persévérante d'en poursuivre la réalisation dans le

cadre de la République allemande.

«Dis-moi quels sont tes _ennemis_, et je te dirai qui tu es»,

pourrait-on, à son propos, paraphraser l'adage bien connu. Or, si,

pendant sa vie, il était parfois permis de se demander quel était le

fond de sa pensée et quelles étaient ses véritables intentions, le geste

homicide, accompli par ordre par quelques sicaires réactionnaires, ne

laisse plus le moindre doute à cet égard.

Ce geste a classé Rathenau parmi les adversaires les plus décidés de

l'ancien régime, parmi les hommes les plus convaincus que ce sont les

fautes de ce régime qui ont surtout contribué à plonger l'Allemagne et,

avec elle, l'Europe entière dans le chaos et le désordre qui, si on n'y

porte immédiatement remède, menacent d'engendrer de nouveaux cataclysmes

dont les conséquences seront encore plus terribles.

L'Allemagne, d'après Rathenau, dans l'état où l'a laissée la guerre et

qui n'était à son avis qu'une conséquence logique de son état

d'avant-guerre, avait besoin d'être reconstruite de fond en comble,

mais, dans son esprit, la reconstruction de l'Allemagne ne pouvait se

faire qu'en fonction de la reconstruction générale de l'Europe, et même

du monde entier, la guerre ayant montré que, sous des dehors en

apparence différents, tous les pays, toutes les nations souffraient des

mêmes maux, présentaient les mêmes vices et les mêmes faiblesses.

Avant la guerre, les Allemands étaient fiers de ce qu'ils appelaient

leur «esprit d'organisation» et considéraient avec mépris les autres

peuples, les peuples latins et slaves en particulier, qui, eux,

«n'auraient pas encore dépassé la phase de l'individualisme». Ceux-ci, à

leur tour, objectaient aux Allemands que leur fameuse organisation

n'était qu'une organisation de caserne, une organisation fondée sur la

soumission passive et aveugle, et vantaient les mérites de l'initiative

individuelle et de l'esprit d'improvisation.

La guerre est venue révéler aux uns et aux autres qu'ils avaient

également tort et raison à la fois. Elle a montré, d'une part, que dans

la complication de la vie moderne l'initiative individuelle et l'esprit

d'improvisation ne peuvent engendrer que le gâchis et le désordre et,

d'autre part, que l'organisation à l'allemande n'était «qu'une

organisation de surface, reposant sur une hiérarchie de classes, voire

de castes, qui n'excluait ni l'arbitraire, ni la plus profonde

méconnaissance des intérêts de la collectivité et de ceux des

générations futures».

Le mérite de Rathenau consiste à n'avoir pas attendu la fin, ni même

l'explosion, de la guerre, pour apercevoir les vices et les mensonges de

l'organisation allemande, pour déclarer qu'entre cette soi-disant

«organisation» et l'absence d'organisation dans les autres pays il n'y

avait guère de différence, que l'une et l'autre étaient également

dangereuses pour la paix du monde, également pernicieuses pour le

patrimoine spirituel de l'humanité, parce que l'une et l'autre se

trouvaient au service de la même cause: le capitalisme, dans sa forme la

plus évoluée et, en même temps, la plus inhumaine, à laquelle Rathenau

lui-même a donné le nom de «mécanisation».

Dès 1910, c'est-à-dire à une époque où, selon sa propre expression, sa

voix «se perdait encore dans le bruit des affaires et des jouissances»,

il avait commencé à exposer ses idées, fruit d'une profonde méditation

et d'une analyse objective et impartiale des faits. Grand bourgeois,

doué d'une vaste culture, placé à la tête d'une des plus grandes

affaires de son pays (l'_Allgemeine Elektrizitaets-Gesellschaft_), à la

fois homme de pensée et d'action, Rathenau se trouvait dans une

situation exceptionnellement favorable pour juger à sa valeur le système

capitaliste, pour en reconnaître les avantages et les mérites et en

dénoncer les excès et les périls, pour indiquer enfin ou, tout au

moins, pour rechercher les moyens susceptibles d'augmenter ceux-là, de

conjurer, sinon de supprimer totalement, ceux-ci.

Tout en soumettant le capitalisme à une critique pénétrante, tout en en

faisant ressortir sans ménagements tous les vices et tous les abus, tout

en montrant que, s'il est une source de richesses et de jouissances pour

quelques-uns, il est une cause d'esclavage et de misère héréditaires

pour le plus grand nombre, Rathenau n'a donné son adhésion à aucune

doctrine économique et sociale définie, à la doctrine socialiste moins

qu'à toute autre. À ses yeux, le capitalisme est une phase nécessaire

dans l'évolution de l'humanité, et il subsistera tant qu'il restera

encore un seul coin de la planète inexploré, une seule force de la

nature indomptée et inutilisée. Le capitalisme est le seul système

pouvant et devant permettre à l'homme d'affirmer sa maîtrise de plus en

plus grande sur les forces aveugles de la nature. C'est pourquoi il est,

dans son essence même, un système foncièrement humain. Mais s'il affecte

les formes inhumaines que nous lui connaissons; si, au lieu d'être un

facteur de solidarité entre les peuples, il les oppose les uns aux

autres dans une hostilité permanente; si, au lieu d'étendre ses

bienfaits à tous les fils d'un même peuple, il crée non seulement des

classes, mais de véritables castes ennemies, incapables de se comprendre

les unes les autres, cela tient, encore une fois, non au capitalisme

comme tel, mais à la fausse direction que des générations successives

lui ont imprimé, en considérant comme un but ce qui n'était qu'un moyen.

Oui, le capitalisme n'est qu'un moyen destiné à affranchir l'homme de la

fatalité naturelle et sociale, à mettre à la disposition de chacun une

quantité de biens suffisante pour lui assurer une vie humaine, au sens

le plus large et le plus profond du mot.

Au lieu de cela, que voyons-nous? Des millions d'hommes manquant du plus

nécessaire, au milieu de la production la plus intense et la plus

effrénée, des millions et encore des millions d'hommes voués à un

travail d'esclaves qui ne suffit même pas toujours à leur assurer leur

pain quotidien, à côté de quelques milliers d'individus monopolisant

tous les biens de la terre. Nous voyons la répartition des matières

premières, la production d'objets fabriqués et manufacturés s'effectuer

au hasard, selon les caprices ou les faux calculs des dirigeants de

l'industrie qui ne tiennent aucun compte des besoins essentiels et

véritables du pays et s'appliquent, au contraire, par la fabrication

d'objets et d'articles toujours nouveaux, ne répondant le plus souvent à

aucune utilité, à provoquer des besoins artificiels, à favoriser la

passion du faux luxe, à satisfaire le mauvais goût par la camelote et

l'article de bazar. Gâchis, désordre, gaspillage de forces et de

richesses: voilà ce qui caractérise le capitalisme contemporain qui,

pour se maintenir, n'a trouvé rien de mieux que de créer dans chaque

pays, au sein de chaque nation, deux castes, deux peuples, le peuple des

riches et le peuple des pauvres, séparés par un fossé infranchissable,

mais tous deux également attachés au côté purement matériel de la vie,

également «mécanisés».

Nous engageons le lecteur à lire attentivement les pages âpres et

mordantes que Rathenau consacre à la critique du capitalisme moderne.

C'est un réquisitoire impitoyable, d'autant plus impressionnant qu'on ne

le sent inspiré par aucune haine ou passion de parti.

Les solutions pratiques préconisées par Rathenau comme remède à l'état

de choses qu'il vient d'analyser se résument en un seul mot:

«organisation»; organisation de la répartition des matières premières,

organisation de la production, organisation de la consommation, au sein

de ce qu'il appelle l'«État populaire», dont il cherche à ébaucher la

forme. Cette partie positive de l'ouvrage est beaucoup plus vague que sa

partie négative, et il ne pouvait d'ailleurs en être autrement, car

Rathenau n'était rien moins que doctrinaire et ne se vantait pas de

posséder la panacée infaillible, propre à transformer du jour au

lendemain notre pauvre monde malade en un séjour paradisiaque. Il a

saisi la première occasion qui lui fut offerte de se mettre en contact

avec la vie réelle, d'intervenir activement dans les affaires de son

pays, et il est à présumer que si la mort n'était pas venue mettre fin

brutalement à cette activité à peine commencée, l'expérience acquise lui

aurait permis de préciser ses idées sur ce que devait être cette

nouvelle Allemagne, moralement et socialement régénérée, qu'il rêvait

comme faisant partie d'une Europe solidaire, pacifique et heureuse.

S. J.

INTRODUCTION

I

Ce livre traite de choses matérielles, mais au nom de l'esprit. S'il

parle de travail, de nécessité et de gain, de biens, de droits et de

puissance, d'organisation technique, économique et politique, il ne pose

ni n'apprécie ces notions à titre de valeurs finales.

Il est juste de demander si ce ne sont pas plutôt la pauvreté, le

besoin, le souci et l'injustice qui délivrent les forces les plus

profondes de l'homme, affranchissent l'âme et font descendre sur la

terre le royaume des cieux. Et il est loisible de répondre que, loin de

s'opposer à la liberté de croyance et au pouvoir de changement de

l'homme, on doit plutôt encourager l'une et favoriser l'autre, que le

froid de la misère flétrit tous les germes, que la croissance et

l'épanouissèment ont besoin de chaleur et de lumière. Mais ni cette

question, ni cette réponse ne sont formulées ici. L'esprit ne se laisse

entraîner ni à appuyer et à soutenir ce qui existe, ni à provoquer des

désirs et à créer des conditions: sa force est assez grande pour lui

permettre à tout moment de réaliser l'accord entre l'organisation et

l'organisateur. Mais ce rapport-là est univoque, comme l'est celui qui

existe entre les formations organiques et l'ensemble des conditions

d'existence; chaque nouvel esprit se crée son monde à lui, et chacune

de ses évolutions se manifeste par un nouvel essor de la vie.

Ce n'est pas la revendication qui précède l'essor. Celui-ci est annoncé

par une sorte de message, qui implique déjà un commencement de

réalisation. Mais ce message, loin d'être une rêverie prophétique,

résulte de la pénétration des conditions matérielles par la certitude de

la loi morale.

Ce n'est donc pas se livrer à des discussions oiseuses, c'est plutôt

s'acquitter d'un devoir et user d'un droit que de se détourner

momentanément de la contemplation de l'esprit en mouvement, pour diriger

son regard vers les jeux d'ombre des institutions et des formes

extérieures de la vie: c'est que le rayon et l'ombre se laissent

expliquer et décrire l'un par l'autre. Notre époque, qui attache tant

d'importance au moindre fait, n'a pas le courage de lire son destin, tel

qu'il est inscrit dans son propre coeur; et lorsque, se jouant et se

livrant à des distractions qui n'impliquent aucune responsabilité, elle

dirige parfois sa pensée vers l'avenir, elle en arrive, par un

renversement des soucis et des mécontentements quotidiens, à créer des

utopies mécaniques qui, animées par la baguette magique de la technique,

transforment tous les jours gris de la vieille semaine en autant de

maigres dimanches.

Où notre époque puise-t-elle encore le courage de parler de

développement, d'avenir et de fins, d'orienter la moitié de son activité

vers ce qui n'existe pas encore, de songer à la postérité, d'inventer

des lois, de poser des valeurs, d'accumuler des biens? Elle ne se lasse

pas d'examiner la question de ses origines, mais elle ne sait pas où

elle se trouve et ne veut pas savoir où elle va. C'est pourquoi les

meilleurs succombent à la besogne au jour le jour; nombreux sont ceux

qui laissent le doute, la lassitude et le désespoir envahir leur pensée,

qui prétendent jouir du présent et renoncent au plus beau de leurs

privilèges: l'inquiétude.

D'autres se tournent vers la foi dogmatique périmée et se réclament de

ses promesses. Ils veulent faire revivre cette foi à l'aide

d'institutions, de preuves, en usant tour à tour de bonté, de colère, de

promesses et de menaces. Ils ont raison au point de vue du sentiment,

car la religion de l'homme ne disparaîtra jamais; mais leur pensée est

erronée, car il n'y a pas de foi sans objet, et celui-ci ne se laisse

imposer ni par la contrainte, ni par la persuasion verbale. L'essence de

la foi consiste en ce qu'elle crée elle-même son objet, avec une

assurance aussi infaillible qu'inconsciente, et que cet objet correspond

à l'ensemble des forces créatrices d'une époque. Mais la foi dogmatique

a dépéri par la faute de ses suprêmes autorités, trop faibles pour

l'imposer au monde d'une manière exclusive, mais assez fortes pour,

pendant des siècles, la protéger, à l'aide de verres fumés, contre

l'action des rayons de la vie. Le jour où on lui a violemment arraché

ces verres, la foi a expiré.

Inventer des dieux, provoquer des présages, ordonner des sacrements:

rien de plus vain que ces pieux artifices. Certes, tout cela suppose

l'existence, au plus profond de notre être, de forces capables de créer

de nouvelles orientations; mais quelque habile qu'elle soit, jamais

l'interprétation humaine ne réussira à remplacer par des notions morales

la vieille base faite de miracles palpables; les convictions

transcendantes survivent toujours dans notre coeur, mais elles exigent

une nouvelle langue, de nouvelles représentations et un éclairage

nouveau. Les obscures profondeurs de notre conscience la plus intime, la

plus à l'abri du monde extérieur, sont loin d'être vides; lorsque nous

consentons à y descendre, nous y retrouvons chaque fois la certitude de

l'infini, du côté divin de la création, l'annonce de la vocation de

notre âme et de nos forces supra-intellectuelles, le mystère du royaume

spirituel.

Nous avons traité de ces choses dans notre livre: _Zur Mechanik des

Geistes_. Ici nous ne prendrons en considération qu'un des principes

formulés dans cet ouvrage, à savoir que toutes nos actions et

aspirations d'ici-bas ne sont légitimes et justifiées que dans la mesure

où elles contribuent au développement et à l'affermissement de son

règne.

II

Ce livre s'attaque au coeur même du socialisme dogmatique. Celui-ci est

le produit d'une volonté portant sur les choses matérielles; sa doctrine

centrale est celle qui préconise le partage des biens terrestres, et son

but consiste à édifier une certaine organisation économico-étatique.

S'il cherche aujourd'hui à s'incorporer et à s'assimiler des idéaux

empruntés à d'autres conceptions du monde, il n'en est pas moins vrai

qu'il n'est pas un produit de l'esprit même qui anime ces idéaux; il n'a

pas besoin de ceux-ci, qui risquent même de le troubler, car son chemin

s'étend de la terre à la terre, sa foi la plus profonde a pour objet la

révolte, sa force la plus grande consiste dans une haine commune, et son

dernier espoir est celui du bien-être matériel.

Ceux qui l'ont fondé croyaient à l'infaillibilité de la science. Plus

que cela: ils croyaient que la science possède une force rationnelle;

ils croyaient à l'existence d'inéluctables lois matérielles régissant

l'humanité et à la possibilité d'un bonheur terrestre mécanique.

Mais, aujourd'hui, la science elle-même commence à se rendre compte que

son tissu le plus parfait n'est pour la volonté humaine que ce qu'une

bonne carte est pour un voyageur: ici une chaîne de montagnes, là un

fleuve, plus loin une ville et, plus loin encore, une mer; si je tourne

à droite, j'arrive à tel point; si je tourne à gauche, j'aboutis à tel

autre point; ce chemin-ci est plus court, cet autre plus plat; ici règne

l'abondance, là on respire l'air des montagnes; ici on est en pays

primitif, là en pays civilisé. Mais une carte ne peut m'indiquer le

chemin qui m'est prescrit, celui vers lequel m'attirent mon coeur et mon

devoir. La science pèse et mesure, décrit et explique, mais elle est

incapable d'apprécier autrement que d'après des critères conventionnels.

Or, sans appréciation et sans choix, il est impossible de poser des

fins, et toute activité rationnelle étant orientée vers des fins et des

pôles, il s'ensuit de nouveau que c'est le coeur qui, en dernier lieu,

décide du devenir humain.

Dans le déroulement fatal que la conception matérialiste de l'histoire

assigne au devenir cosmique, il n'y a pas place pour la volonté du coeur;

et lorsque la succession probable, présumée, des valeurs humaines subit

une modification, comme ce fut toujours le cas, le mécanisme aveugle,

qui exerce son action sans arrêt, met la volonté humaine en conflit avec

elle-même.

Poser des fins s'appelle croire. Mais la vraie foi n'est pas celle qui

naît d'une inversion de désirs provoquée par une nécessité passagère et

qui, une fois née, adopte à l'égard de ce qui existe une attitude de

négation et transforme l'ordre cosmique en un expédient. La vraie foi a

sa source dans la force créatrice du coeur, dans l'imagination nourrie

par l'amour; elle crée une certaine conviction d'où les événements

découlent sans aucune intervention de la volonté. Jamais les convictions

ne sont suggérées par les institutions, et le socialisme, qui ne lutte

que pour des institutions, reste une doctrine politique. Il a beau

critiquer, supprimer des anomalies, conquérir des droits: il ne réussira

jamais à transformer la vie terrestre, car seule la conception du monde,

la foi, l'idée transcendante possèdent la force nécessaire pour opérer

cette transformation.

Mais si l'insuffisance du socialisme est évidente, il ne s'ensuit pas

que ceux-là doivent s'en réjouir qui le combattent par attachement

commode à ce qui existe, par crainte de sacrifices, par paresse du coeur.

Les sacrifices qu'exigent les temps nouveaux sont plus durs, les

services qu'ils réclament sont plus pénibles et la récompense extérieure

qu'ils promettent est moindre que dans le domaine social proprement dit.

Ils exigent, en effet, plus que le renoncement aux biens matériels: le

renoncement à nos vanités les plus chères, à nos faiblesses, vices et

passions, et cela au profit de sentiments et d'actions que nous vantons

en théorie, mais que nous méprisons dans la pratique, au profit de la

conviction que ce n'est pas le bonheur qui est le but de notre

existence, mais l'accomplissement d'une tâche, que ce n'est pas pour

nous que nous vivons, mais pour remplir les commandements de Dieu.

Et, cependant, l'humanité finira par s'engager dans cette voie, non

parce qu'elle le doit, mais parce qu'elle le voudra, parce que

l'évidence de la foi rendra tout retour en arrière impossible, parce

qu'elle se sentira envahie par le bonheur du vouloir divin. Elle sera en

butte à l'hostilité, aux railleries, aux persécutions; aucune épreuve ne

lui sera épargnée, pas même la malédiction de ceux dont elle prépare la

rédemption et qui lui réservent des châtiments pour le tort qu'elle leur

cause. L'ingratitude bénira son chemin, des tourments l'accableront à

chaque pas, mais, humblement orgueilleuse, elle se réjouira de chaque

pas douloureux qui la rapprochera de la lumière.

Ce ne seront ni la crainte ni l'espérance qui la pousseront à agir

ainsi, car ni l'une ni l'autre ne sont de véritables mobiles d'action,

et l'on peut en dire autant de la recherche rationnelle de l'équilibre

mécanique, de la bonté et même de la justice. Les vrais mobiles

d'action, les seuls capables de nous décider à accomplir de grandes

choses, sont la foi inspirée par l'amour, la profonde nécessité et la

volonté divine.

III

L'époque qui, dans son essence la plus intime, aspire à acquérir la

connaissance d'elle-même et à se libérer de sa propre rudesse, n'est

guère favorable à la pensée concrète, fondée sur la prévision

mathématique. À peine échappée au lourd sérieux et à la plate évidence

du matérialisme, elle se détourne honteuse de tout ce qui touche à la

pratique; mais, honteuse en même temps de sa honte, elle cherche à la

dissimuler et, surmontant sa répugnance, elle introduit dans sa vie

affective quelques misérables accessoires et ingrédients de la vie

moderne. Elle chante les lampes à arcs et autres inventions, dans des

rimes d'une audace voulue, ce qui ne l'empêche pas d'être plus étrangère

aux choses de ce monde que ne le fut l'époque précédente, plus

grossière, mais qui du moins savait mettre la main à la pâte et était au

courant des choses humaines. Pour se prouver à eux-mêmes combien ils

sont éloignés de l'assurance inébranlable qui règne sur le marché du

monde, beaucoup de nos contemporains n'arrêtent leur attention que sur

l'enveloppe la plus mince, la plus bariolée des phénomènes et se

contentent, non sans une certaine coquetterie, d'un examen superficiel

qui leur révèle ici une ressemblance, là une contradiction.

Misérable mensonge! On n'a le droit de réfléchir sur le monde et de le

juger que dans la mesure où on le prend au sérieux, où on est convaincu

qu'il a un sens et qu'il est cohérent; mais la courageuse croyance à

l'absurdité et à la confusion irrémédiable de tout ce qui existe

comporte, à titre de conséquences, une vie dépourvue de tout élément

spirituel, ne connaissant que les jouissances animales, et une

conscience morale fondée uniquement sur la crainte de la police. Le

voleur à l'étalage de la vie nie la sueur qu'il dépense pour réussir

chacun de ses coups; il ne reste un héros que pour ses pareils, car

l'humanité n'accepte pas en cadeau le produit d'un misérable vol.

Sans doute, ce n'est pas à l'aide de connaissances acquises et d'une

instruction péniblement reçue que nous défricherons le champ qui nous

est confié; l'orgueilleux savoir est par lui-même infécond. Mais tout ce

qui se passe sur la terre doit être pris au sérieux; et quand on a les

sens fidèles et l'esprit toujours prêt à s'abandonner, à se fondre avec

ce qui l'entoure, on arrive à saisir le sens intime des choses même les

plus journalières et on n'a pas la tentation de s'accrocher à leurs

signes extérieurs. Si le monde est une organisation, un cosmos, l'homme

a le droit de se faire une idée de ses connexions, de ses lois, de ses

phénomènes et de les reproduire en lui-même. Si Platon, Léonard de Vinci

et Goethe ont fait des incursions dans le monde solide et ferme des

choses, ce ne fut pas par égarement profane, mais parce qu'ils y étaient

poussés par une nécessité divine. Le poète qui, incapable d'embrasser le

présent et l'avenir de son monde, ne s'arrête qu'à des épisodes

intéressants et choisis, a beau se donner pour un visionnaire: il n'est

qu'un ordonnateur de divertissements esthétiques. Les Romains disaient

de l'État qu'il était la chose de tous; cela est d'autant plus vrai de

la nature, qui est à la fois le monde extérieur, le désert et l'oasis,

l'arène de lutte et le tombeau de l'homme.

Le romantisme de notre temps, aux gestes réalistes et aux sentiments

artificiels, ne tardera pas à céder la place à une mentalité qui n'a

jamais cessé d'exister chez les hommes n'ayant pas subi la déformation

de l'esprit: à l'expérience littéraire et scolaire succédera

l'expérience puisée dans la connaissance du monde réel; sur les

fondations en pierres de taille que formeront les réalités maîtrisées,

l'édifice des idées reposera plus solidement et pourra s'élever avec

plus de sécurité que sur le sable mouvant de principes étrangers à la

vie. Des hommes robustes, guidés par des tendances pragmatiques, animés

d'un sentiment de solidarité, ayant l'imagination nourrie des leçons de

la réalité à laquelle ils prennent une part active et dont ils portent

la responsabilité, arracheront la pensée libre et les sentiments

indépendants à la serre chaude des chapelles, pour les lancer sur le

chemin du devenir, de la destinée et de l'action. Les idées et les

sentiments du monde seront alors solides sans être superficiels,

délicats sans être faibles, pleins de fantaisie sans prétentions,

transcendants sans bigoterie, pragmatiques sans chicane; la direction

spirituelle sera arrachée aux mains de femmes et d'esthètes railleurs et

sceptiques, pour être confiée à des hommes; aux mains d'artistes et

d'enfileurs de phrases, pour être confiée à des poètes et à des

penseurs.

Le nihilisme individuel dont nous souffrons, qui nous rend la

généralisation douteuse, la loi suspecte et l'action méprisable, qui

prétend se reposer dans la contemplation de ce qui est incomparablement

unique, tout en se nourrissant en cachette de la loi et de l'action; ce

nihilisme, disons-nous, fausse gaieté sans espoir, morale sans

convictions et renoncement à contre-coeur, provient d'une source très

profonde qui apparaît à la surface aux époques où les hommes ont perdu

la foi.

Qu'est-ce qui est légitime, demande cette doctrine, puisque tout ce qui

arrive est unique? Où est la permanence, puisque chaque instant est

nouveau et sans précédent? Comment admettre le développement, étant

donné que tout ce qui existe dans le temps n'est qu'illusion?

Il est vrai que dans l'essence la plus profonde des choses tout est

repos et que, plus on s'éloigne du centre, plus le mouvement apparent

devient intense. À tous les grands moments, l'âme a l'intuition de son

but sacré et se sent attirée de l'agitation trompeuse de la surface vers

le centre immobile. Mais ce mystère ne doit pas nous détacher de la vie.

Nous ne percevons sans doute que les sons isolés et sans suite de

l'harmonie totale, et ce qui est immuable nous éblouit par ses

changements; il n'en reste pas moins que nous sommes placés dans cette

vie pour la rendre parfaite dans le cercle étroit qui nous est assigné,

et notre calvaire est soumis à la loi du temps. Si nous méprisons cette

scène du devenir, toute pensée devient vaine, tout sentiment supérieur

devient irrationnel et toute action se transforme en absurdité; même

l'aspiration à une perfection supérieure, par le fait même qu'elle reste

action, est vaine. Mais cette conclusion renferme sa propre réfutation,

puisque l'ardente aspiration de l'âme subsiste malgré tout et constitue

même l'élément le plus réel de notre vie intérieure. Ayons donc le

courage de faire de cet élément, et non de l'Absolu imaginaire, l'axe

temporaire de notre vie temporelle, et nous verrons notre existence

retrouver un sens. La pensée concentrée sur l'Absolu abolit la volonté;

mais le culte du transcendant fournit à la pensée des fins adéquates,

anime la volonté par l'amour des hommes, de la nature et de la divinité

et remet l'action en honneur.

Bien que toutes les explications historiques et rationnelles semblent

contredire le sens de cette déduction _a priori_, qu'il nous soit permis

de formuler une observation de nature à écarter ure erreur

traditionnelle de l'expérience. On peut notamment, en parcourant le bref

intervalle historique accessible à notre exploration et en examinant, à

la lumière des monuments qui nous ont été transmis par l'art, la vie

affective des Hindous, des Hébreux, des Grecs et des Germains, conclure

que les forces véritablement humaines n'ont subi, au cours des siècles,

aucun développement, aucun perfectionnement, parce que l'un et l'autre

sont tout simplement impossibles. Mais en formulant cette conclusion,

nous oublions que le pont du souvenir ne relie que les sommets et nous

ne tenons pas compte des formidables rehaussements qu'a subis le niveau

des vallées. L'histoire passe sous silence les foules innombrables et

anonymes; elle reste toujours la chronique des héros et des vainqueurs.

Et, cependant, la Nature est loyale; elle ne foule pas aux pieds la

créature dépassée, et le peuple retardataire continue de vivre à l'écart

de la route royale, au sein de tous les continents. La Nature ne

travaille pas comme le chimiste, sans laisser de résidus; elle

transforme et développe une partie de ses inépuisables matériaux et met

le reste de côté, pour s'en souvenir en temps voulu et le transformer

insensiblement à son tour. Dans l'isolement du monde africain et

asiatique vivent encore aujourd'hui les pasteurs de Chanaan et les

porteurs de lances de l'Ilion, comme nous images de Dieu, mais ayant

l'âme plus jeune et plus faible. Mais de ces basses populations, si

vieilles et si proches de l'animalité, sont nées des familles dont la

grandeur d'âme ne le cédait en rien à celle des familles victorieuses et

dominatrices, depuis longtemps éteintes.

Celui qui possède véritablement une langue, possède, sans qu'il puisse

toutefois prétendre à la génialité de celui qui l'a créée, son esprit

tout entier; celui qui a compris et possède en esprit le legs d'un grand

homme est son disciple et son frère, sinon par le génie créateur, du

moins par l'âme. Le legs de Bouddha et du Christ, de Platon et de Goethe

était, lorsqu'il vint en contact avec la terre, effroyablement étranger

et hostile à l'humanité; mais aujourd'hui, et peu importent les forces

prosaïques auxquelles nous devons ce résultat, le bien sacré germe dans

des milliers de coeurs, et ces coeurs, soit dans leur simplicité, soit

dans leur ardente émulation, sont plus proches de l'âme que ne l'étaient

jadis les coeurs des quelques disciples élus. La génialité n'est pas la

mesure de l'âme; mais le réveil de l'âme est la mesure de toute

création.

Le développement est la catégorie intellectuelle de toute notre activité

supra-animale, car tout ce que nous faisons repose sur la notion du

temps, et vouloir l'immobilité est chose aussi absurde que vouloir

remonter aux origines. C'est le propre d'une époque tourmentée par le

doute et incapable d'action que d'avoir toujours le regard fixé sur le

passé; si, toutefois, nous portons un si vif intérêt à nos ancêtres, si

tout ce qu'ils ont fait et dit nous paraît plus important et plus

familier que ce que font et disent nos contemporains, nous avons pour

excuse le fait que nous sommes excédés par nos mécanismes, agacés par

les bavards bornés et insupportables qui vantent comme étant un pas vers

la perfection toute nécessité mécanisée.

Mais même l'époque accablée, même l'époque qui fait fausse route est

digne de respect, car elle est l'oeuvre, non des hommes, mais de

l'humanité, donc de la nature créatrice, qui peut être dure, mais n'est

jamais absurde. Si l'époque que nous vivons est dure, nous avons

d'autant plus le devoir de l'aimer, de la pénétrer de notre amour,

jusqu'à ce que nous ayons déplacé les lourdes masses de matière

dissimulant la lumière qui luit de l'autre côté. Cet amour est dur, lui

aussi; il ne réduit pas seulement en poussière les pierres obtuses que

notre temps nous oppose, mais il détruit en même temps plus d'une

affection chère à notre coeur; c'est cependant par notre coeur que passe

le chemin qui conduit à la liberté du monde.

Est-il présomptueux de vouloir définir ce chemin, d'après la seule

intuition que nous pouvons en avoir? Ce qui est présomptueux, c'est de

vouloir appliquer à l'esprit des temps à venir les pénibles procédés

d'investigation de la science. L'expérience autorise des déductions,

mais est impuissante à favoriser le développement; elle me dit que le

tilleul qui se trouve devant ma fenêtre s'est développé à partir d'une

graine, mais elle ne me dit pas si la graine que j'ai dans ma main

deviendra un jour arbre ou poussière. Mais, même appliquées au présent,

les déductions ne sont jamais univoques et ne sont pas exemptes de

dangers, étant donné que le nombre des formes terrestres est limité, que

les contenus s'accroissent et que, sans qu'on s'en aperçoive, le vieux

vase se trouve un jour rempli d'un esprit nouveau. Il est permis de voir

dans les jeux pastoraux l'origine de la tragédie, et dans la danse

l'origine de la symphonie; mais l'esprit d'Hamlet et la musique de la

_Neuvième symphonie_ de Beethoven n'ont rien à voir avec cette recherche

archéologique. C'est ici que se trouve la valeur-limite de toute

tradition: elle explique, elle calme, elle communique aux choses

mouvantes une inertie mécanique, mais elle ne sanctifie rien, n'excuse

rien et n'ouvre aucune perspective d'avenir. L'histoire nous l'enseigne

sur mille exemples une forme d'État, une organisation publique, ont beau

s'attacher à leurs origines historiques, se cramponner au but en vue

duquel elles ont été primitivement créées; il arrive toujours un moment

où elles sont envahies par un esprit nouveau qui laisse subsister la

forme inoffensive, et en dépit de l'historien qui croyait avoir élevé en

théorie un édifice intangible, la loi intérieure, revêtant les aspects

de l'erreur, de la fausse interprétation et de la violence, infuse dans

les vases purifiés une vie nouvelle.

Puisque l'expérience et la tradition sont incapables d'évoquer et de

favoriser l'avenir, puisque le calcul dégénère en une plate spéculation,

nous ne devons jamais perdre de vue que développement signifie toujours

ascension de l'esprit et que par notre vie intérieure, vécue en pureté

et interprétée sans parti-pris d'un désir quelconque, nous participons

microcosmiquement à l'évolution du monde. Là réside l'explication de

toute prophétie: de la froide et pratique compréhension d'une

conjoncture à l'interprétation adéquate d'une nécessité politique; de

l'intuition sympathique d'une destinée humaine à la pénétration,

visionnaire du tableau de l'Univers, à tous les degrés de sympathie

intellectuelle et intuitive il y a parallélisme entre l'esprit objectif

et l'esprit vécu. Tout instrument organisé exprime dans les sons qu'il

émet l'écho de la symphonie.

De cette concordance entre le monde objectif et la vie intérieure nous

possédons une certitude qui nous est fournie par la force irrésistible

avec laquelle la pensée s'impose à nous, indépendamment de notre

volonté: la véracité communicative échappe aux démonstrations

mécaniques. Qu'est-ce qui est susceptible de démonstration? À peine le

passé, à peine même la vérité de la géométrie euclidienne; ni nos

sentiments, ni les faits de notre vie intérieure, ni nos pressentiments

ne se laissent démontrer. Toute conception pratique, toute mesure

d'organisation peut être discutée; mais ce qui est juste est l'objet

d'une confiance sans condition, car tout sentiment profond, relatif au

passé, au présent ou à l'avenir, possède dans sa véracité même une force

qui impose l'adhésion et la foi et résiste à toute épreuve. Les

sentiments forts parlent une langue forte; ce qui est clairement perçu

éclaire à son tour; l'honnêteté et la sincérité créent la confiance.

La pensée sincère donne l'impression toute corporelle de plasticité et

de poids. Et il est encore un autre signe qui la distingue des paradoxes

et des aphorismes du jour, lesquels ne sont vrais que lorsqu'on ne les

envisage et éclaire que d'un seul côté: elle est attirée vers le réel,

elle touche à la vie journalière, sans y plonger par ses racines, elle

paraît réalisable, tout en étant nourrie d'imagination. C'est que les

germes de l'avenir sont répandus partout dans le sol; ce qui est en voie

de naître paraît merveilleux, non parce que venant du néant, mais à

cause des transformations qu'en subissent les choses qui ont fini par

devenir familières.

Tous nos actes sont plus ou moins visionnaires, car chacun de nos pas

nous emporte vers l'avenir. Si nous croyons l'homme capable

d'anticipation, croyons-y donc fermement. Si nous réunissons nos efforts

en toute bonne volonté, tout ce qui est trompeur et illusoire ne tardera

pas à s'évanouir devant nos anticipations communes, et ce qui est juste

apparaîtra dans tout son éclat. Pour arriver à ce résultat, une seule

condition est nécessaire: que nos pieds ne perdent jamais contact avec

la terre ferme, que nos yeux ne perdent jamais de vue les étoiles.

LE BUT

Considéré au point de vue phénoménologique, le mouvement universel dont

notre époque constitue l'aboutissement a eu pour point de départ deux

événements capitaux étroitement liés l'un à l'autre.

Un surpeuplement sans exemple s'est produit dans toutes les parties de

notre planète accessibles à la civilisation; dans sa poussée

irrésistible, ce surpeuplement a déchiré la mince enveloppe des couches

supérieures qui jadis imprimaient à chaque peuple européen sa nuance

particulière et entravaient son ascension.

L'humanité décuplée a eu besoin, pour sa protection et sa conservation,

d'une nouvelle organisation de l'économie et de la vie; le déplacement

des couches sociales qui s'est opéré au sein de chaque peuple a révélé

dans les forces libérées des anciennes classes inférieures les facteurs

intellectuels correspondant à la nouvelle organisation.

Le chemin qu'avait à parcourir la volonté transformatrice de l'humanité

était long; il fallait créer la pensée abstraite, la science exacte, la

technique, le gouvernement des masses, l'organisation; pour donner

d'abord une forme à l'ordre nouveau, pour le justifier ensuite, il

fallait opérer une transformation des désirs, idées et fins humains,

introduire une nouvelle manière de vivre, faire surgir un art nouveau,

une conception du monde et une foi nouvelles.

J'ai déduit et décrit cet ordre de choses nouveau dans mon livre _Zur

Kritik des Geistes_. Je l'ai qualifié de _mécanisation_ pour désigner

son universalité et faire ressortir la force de contrainte mécanique qui

le distingue de tous les régimes antérieurs. C'est que, tout bien

considéré, son essence consiste en ce qu'il impose à l'humanité une

organisation unique, au sein de laquelle les individus, dans une

hostilité souvent féroce et pourtant solidaires les uns des autres,

assurent leur vie et leur avenir.

On a eu de bonne heure l'intuition des liens qui rattachent entre eux

les éléments constitutifs de l'époque, mais on n'a jamais eu le courage

d'embrasser d'un seul coup d'oeil l'ensemble de ces éléments. C'est

pourquoi on entend toujours parler du capitalisme comme d'un fait qui, à

lui seul, suffirait à caractériser toute notre époque, alors qu'il n'est

que la projection de l'ensemble de notre régime sur une partie de

l'économie. C'est pourquoi aussi la science continue à se livrer

inlassablement au jeu qui consiste à établir des rapports entre les

diverses branches de la mécanisation, à les déduire les unes des autres:

capitalisme, découvertes, guerres, calvinisme, judaïsme, luxe,

féminisme, tous ces éléments sont rattachés les uns aux autres par des

liens variés et sont censés former la courbe qui représente la marche

des événements; et l'on ne s'aperçoit pas que ce faisant on se contente

d'expliquer un miracle par un autre, et il ne vient à l'esprit de

personne de remonter à la variable primitive qui, indépendamment de tout

autre facteur et prise en elle-même, détermine l'agitation bariolée des

phénomènes et permet volontiers de considérer les filles sans penser à

la mère. Cette fonction fondamentale découle de l'expérience la plus

profonde du genre humain; envisagée du dehors, elle apparaît comme une

augmentation quantitative et un changement qualitatif; vue du dedans,

elle se présente comme un anneau de la chaîne de l'évolution spirituelle

des êtres vivants.

Au degré que nous occupons dans l'échelle de la création, l'esprit

cherche à dépasser le domaine de l'intellect utilitaire qui, par ses

tendances, ses craintes et ses désirs, régit le monde vivant, depuis le

protozoaire jusqu'à l'homme primitif, pour atteindre l'âme, c'est-à-dire

le domaine de la transcendance désintéressée et exempte de désirs. Pour

atteindre ce domaine, l'humanité doit réunir toutes ses forces vitales,

tendre au plus haut degré l'énergie de son intellect, la seule dont elle

soit à même de disposer en toute liberté, et avoir toujours présente à

l'esprit la conviction de l'absurdité de son puissant penchant pour le

monde matériel. C'est en effet par l'intellect que passe un des chemins

qui conduisent à l'âme: c'est le chemin de la connaissance et du

renoncement, le chemin vraiment royal, le chemin de Bouddha. Comme tout

ce qui sert à discipliner l'humanité, cette tâche et cette destinée

s'expriment avec la force d'une nécessité qui, spontanément surgie, est

plus impérieuse que toutes celles que l'humanité avait eu à subir aux

périodes glaciaires et dans les habitats désertiques. Mais, en même

temps, cette nécessité est génératrice de l'élan le plus puissant qui se

soit manifesté depuis les origines de la planète.

Quel est l'homme qui serait à même de citer une folie ou une absurdité

de la nature? Or, la mécanisation est un sort de l'humanité, donc oeuvre

de la nature, et non caprice ou erreur d'un individu ou d'un groupe.

Personne ne peut s'y soustraire, car elle existe en vertu de lois

inflexibles. C'est pourquoi font preuve de manque de courage ceux qui

regrettent le passé, qui méprisent ou renient notre époque. En tant que

produit de l'évolution et oeuvre de la nature, elle a droit à notre

respect; mais en tant que nécessité, elle est notre ennemie. Nous devons

regarder cette ennemie en face, mesurer sa force, épier ses faiblesses,

afin de pouvoir la frapper à la première occasion favorable. En tant que

nécessité, la mécanisation se trouve désarmée, dès qu'on a mis à nu son

sens caché.

Il en est autrement de la mécanisation considérée comme forme de la vie

matérielle: comme telle, elle restera indispensable à l'humanité, tant

que le chiffre de la population ne sera pas retombé à la norme des

millénaires pré-chrétiens. Trois de ses fonctions suffisent à lui

assurer une domination sur la vie terrestre: la division du travail, la

maîtrise des masses et celle des forces. On ne peut ni demander ni

admettre raisonnablement que l'humanité renonce de son plein gré à sa

domination sur la nature, en faveur d'une fausse simplicité, d'une

existence étroitement bornée, d'un oubli complet de toute connaissance,

d'un état artificiellement primitif. Rien de plus absurde que l'opinion

de ces habitants neurasthéniques de grandes villes qui s'imaginent

pouvoir échapper à la mécanisation et même rompre son joug, en se

retirant dans une solitude montagneuse et en y menant une vie simple et

modeste, en compagnie de quelques bons livres et d'un luth. C'est que

pratiquement la mécanisation est indivisible: qui en veut une partie, la

veut toute. Si vous voulez avoir une hache, il faut que des milliers de

vos semblables fouillent dans les profondeurs de la terre; pour qu'il y

ait du papier, il faut que des forêts entières soient broyées par les

mâchoires des machines, et pour qu'une carte postale arrive à

destination, les rails qui sillonnent la terre doivent être secoués par

la locomotive passant en coup de tonnerre. C'est se rendre coupable

d'une imposture involontaire que de vouloir faire un choix au point de

vue de la mécanisation. Nos modernes bergers d'Arcadie auraient beau se

défaire du dernier fil tissé, du dernier grain de blé cultivé, de la

dernière pièce de monnaie, ils ne trouveraient pas sur la terre le

moindre coin où réaliser leurs robinsonades raffinées.

C'est que l'universalité constitue l'essence même de la mécanisation.

Grâce à celle-ci, le monde se trouve transformé en une association

forcée, en une communauté rigoureuse de production et d'économie. Comme

elle est née spontanément, et non en vertu d'une volonté consciente,

comme le travail et la répartition n'y sont pas réglés par des lois et

des décrets, mais sont imposés par la nécessité, cette extraordinaire

communauté de travail apparaît à l'individu, non comme un régime de

solidarité, mais comme un état de lutte. Elle est solidarité, pour

autant que les hommes, pour se maintenir et pour se conserver, sont

obligés de manifester une activité raisonnable, chacun s'appuyant sur le

bras du voisin; elle est lutte, pour autant que chacun ne travaille et

ne jouit que dans la mesure où il gagne et conquiert sur les autres.

L'organisation mécaniste présente ainsi un caractère brutalement

instinctif et inconscient; elle échappe de ce fait à toute règle, et

c'est ce qui explique le caractère désastreux et malheureux de ses

conséquences. En tant qu'il repose sur une communauté de lutte pour et

contre les forces de la nature, ce phénomène universel n'est ni bon, ni

mauvais: il est tout simplement nécessaire. Les hommes réunis peuvent

plus qu'un seul, l'organisation et l'association étant seules capables

d'assurer le plus grand rendement des forces vitales. Dans toute

humanité suffisamment dense et ayant atteint un certain degré de

développement intellectuel, doit apparaître nécessairement, quel que

soit son habitat planétaire, un phénomène collectif correspondant à la

mécanisation; mais il dépendra de la force d'âme de cette humanité de se

soumettre à cette mécanisation comme à une volonté obscure ou de

triompher de sa contrainte.

Sur notre planète à nous la mécanisation a déjà rempli une bonne partie

de sa mission. Sous la forme de la civilisation, elle a établi une

entente extérieure, créé la possibilité d'une vie en commun où les

heurts se trouvent réduits au minimum et celle d'une construction

organique. En imposant certaines formes de production et d'échange, elle

a permis d'assurer à la population hétérogène et en voie d'augmentation

continue, les moyens de se nourrir, de se vêtir et de vivre sous un

abri; et elle a obtenu ce résultat, en rendant accessibles les

ressources cachées du globe terrestre, en enseignant à centraliser la

fabrication, à décentraliser la distribution. Sous la forme du

capitalisme, elle a rendu possible l'association des activités humaines

et leur convergence vers des buts communs, déterminés d'avance. En tant

qu'organisation politique et civique, elle a essayé d'assurer à chaque

groupe l'expression de sa volonté et de rendre celle-ci perceptible à la

conscience collective. Au moyen de la presse, elle conduit au centre de

perception de la communauté toute impression reçue par l'être collectif.

Par la politique, elle s'applique à délimiter la nationalité et à

établir la division du travail entre les nations. Par la science, elle

favorise les recherches collectives sur les phénomènes de la nature, et

par la technique elle transforme la science en une arme de combat contre

les forces de la nature. Aucune région de la terre ne reste inexplorée,

aucune tâche matérielle ne reste irréalisable; tout bien terrestre peut

être conquis, aucune idée ne reste cachée, n'importe quelle entreprise

doit être tentée et peut se prétendre réalisable; bref, en ce qui

concerne la création matérielle, l'humanité a atteint la phase d'un

organisme parfait qui, avec ses sens, ses troncs nerveux, ses organes de

la pensée, ses vaisseaux sanguins et ses instruments de tact, s'attaque

au globe terrestre, soulève sa croûte et aspire ses forces.

Il n'y a pas d'évolution qui s'effectue de l'organique vers

l'inorganique. On peut concevoir des formes d'organisation autres que la

mécanisation; mais quelles qu'elles soient, elles aboutiront, comme

celle-ci, en vertu même de leur caractère matériel, à une construction

matérielle destinée à associer les forces humaines en vue de la conquête

des forces de la nature; quelles qu'elles soient, elles présenteront

pour la vie les mêmes dangers et l'accableront des mêmes tourments, tant

qu'elles ne seront pas dominées par les forces de l'âme.

Où va le monde? · 第 1 / 27 段