DIX-SEPTIÈME LEÇON.

SOMMAIRE. Vue générale de la dynamique.

L'objet essentiel de la dynamique consiste, comme nous l'avons vu, dans

l'étude des mouvemens variés produits par les forces _continues_, la

théorie des mouvemens uniformes dus aux forces _instantanées_ n'étant

entièrement qu'une simple conséquence immédiate des trois lois

fondamentales du mouvement. Dans cette dynamique des mouvemens variés ou

des forces continues on distingue ordinairement et avec raison deux cas

généraux, suivant qu'on considère le mouvement d'un point ou celui d'un

corps. Sous le point de vue le plus positif, cette distinction revient à

concevoir que, dans certains cas, toutes les parties du corps prennent

exactement le même mouvement, en sorte qu'il suffit alors en effet de

déterminer le mouvement d'une seule molécule, chacune se mouvant comme

si elle était isolée, sans aucun égard aux conditions de liaison du

système; tandis que, dans le cas le plus général, chaque portion du

corps ou chaque corps du système prenant un mouvement distinct, il faut

examiner ces divers effets et connaître l'influence qu'exercent sur eux

les relations qui caractérisent le système considéré. La seconde théorie

étant évidemment plus compliquée que la première, c'est par celle-ci

qu'il convient nécessairement de commencer l'étude spéciale de la

dynamique, même quand on les déduit toutes deux de principes uniformes.

Tel est aussi l'ordre que nous adopterons ici dans l'indication de nos

considérations philosophiques.

Relativement au mouvement d'un point, nous savons déjà que la question

générale consiste à déterminer exactement toutes les circonstances du

mouvement curviligne composé, résultant de l'action simultanée de

diverses forces continues quelconques, en supposant entièrement connu le

mouvement rectiligne que prendrait le mobile sous l'influence exclusive

de chaque force envisagée isolément. Nous avons également constaté que

ce problème était susceptible, comme tout autre, d'être considéré en

sens inverse, lorsqu'on se proposait, au contraire, de découvrir par

quelles forces le corps est sollicité, d'après les circonstances

caractéristiques directement connues du mouvement composé.

Mais, avant d'entrer dans l'examen philosophique de ces deux questions

générales, nous devons d'abord arrêter notre attention sur une théorie

préliminaire fort importante, celle du mouvement varié envisagé en

lui-même, c'est-à-dire conformément à l'expression ordinaire, la théorie

du mouvement rectiligne produit par une seule force continue, agissant

indéfiniment selon la même direction. Cette théorie élémentaire est

indispensable pour établir les notions fondamentales qui se reproduisent

sans cesse dans toutes les parties de la dynamique. Voici en quoi elle

consiste essentiellement, d'après notre manière de concevoir la

mécanique rationnelle.

Nous avons précédemment remarqué que, dans la question dynamique

directe, il fallait nécessairement supposer connu l'effet de chaque

force unique, la véritable inconnue du problème général étant l'effet

déterminé par le concours de toutes les forces. Cette observation est

incontestable. Mais, d'après cela, quel peut être l'objet de cette

partie préliminaire de la dynamique qu'on destine à l'étude du mouvement

résultant de l'action d'une seule force continue? La contradiction

apparente ne tient qu'aux expressions peu exactes qu'on emploie

ordinairement, et d'après lesquelles une telle question semblerait aussi

distincte et aussi directe que les véritables questions dynamiques,

tandis qu'elle n'est réellement qu'un préliminaire. Pour en concevoir

nettement le vrai caractère, il faut observer que le mouvement varié

produit par une seule force continue peut être défini de plusieurs

manières, qui dépendent les unes des autres, et qui, par conséquent, ne

sauraient jamais être données simultanément, quoique chacune puisse être

séparément la plus convenable, d'où résulte la nécessité de savoir

passer, en général, de l'une quelconque d'entre elles à toutes les

autres: c'est dans ces transformations que consiste proprement la

théorie générale préliminaire du mouvement varié, désignée fort

inexactement sous le nom d'étude de l'action d'une force unique. Ces

diverses définitions équivalentes d'un même mouvement varié résultent de

la considération simultanée des trois fonctions fondamentales

distinctes, quoique co-relatives, qu'on y peut envisager, l'espace, la

vitesse et la force, conçus comme dépendant du temps écoulé. La loi du

mouvement peut être immédiatement donnée par la relation entre l'espace

parcouru et le temps écoulé, et alors il importe d'en déduire la

_vitesse acquise_ par le mobile à chaque instant, c'est-à-dire celle du

mouvement uniforme qui aurait lieu si, la force continue cessant tout à

coup d'agir, le corps ne se mouvait plus qu'en vertu de l'impulsion

naturelle résultant, d'après la loi d'inertie, du mouvement déjà

effectué: il est également intéressant de déterminer aussi quelle est, à

chaque instant, l'intensité de la force continue, comparée à celle d'une

force accélératrice constante bien connue, telle, par exemple, que la

gravité terrestre, la seule force de ce genre qui nous soit assez

familière pour servir habituellement de type convenable. Dans d'autres

occasions, au contraire, le mouvement pourra être naturellement défini

par la loi qui règle la variation de la vitesse en raison du temps, et

d'où il faudra conclure celle relative à l'espace, ainsi que celle qui

concerne la force. Il en serait de même si la définition primitive du

mouvement consistait dans la loi de la force continue, qui pourrait

n'être pas toujours immédiatement donnée en fonction du temps, mais

quelquefois par rapport à l'espace, comme par exemple lorsqu'il s'agit

de la gravitation universelle, ou d'autres fois relativement à la

vitesse, ainsi qu'on le voit pour la résistance des milieux. Enfin, si

l'on considère cet ordre de questions sous le point de vue le plus

étendu, il faut concevoir, en général, que la définition d'un mouvement

varié peut être donnée par une équation quelconque, pouvant contenir à

la fois ces quatre variables dont une seule est indépendante, le temps,

l'espace, la vitesse, et la force; le problème consistera à déduire de

cette équation la détermination distincte des trois lois

caractéristiques relatives à l'espace, à la vitesse et à la force, en

fonction du temps, et, par suite, en corélation mutuelle. Ce problème

général se réduit constamment à une recherche purement analytique, à

l'aide des deux formules dynamiques fondamentales qui expriment, en

fonction du temps, la vitesse et la force, quand on suppose connue la

loi relative à l'espace.

La méthode infinitésimale conduit à ces deux formules avec la plus

grande facilité. Il suffit en effet, pour les obtenir, de considérer,

suivant l'esprit de cette méthode, le mouvement comme uniforme pendant

la durée d'un même intervalle de temps infiniment petit, et comme

uniformément accéléré pendant deux intervalles consécutifs. Dès lors, la

vitesse, supposée momentanément constante, d'après la première

considération, sera naturellement exprimée par la différentielle de

l'espace divisée par celle du temps; et, de même, la force continue,

d'après la seconde considération, sera évidemment mesurée par le rapport

entre l'accroissement infiniment petit de la vitesse, et le temps

employé à produire cet accroissement. Ainsi, en appelant t le temps

écoulé, e l'espace parcouru, v la vitesse acquise et /varphi l'intensité

de la force continue à chaque instant, la corrélation générale et

nécessaire de ces quatre variables simultanées sera exprimée

analytiquement par les deux formules fondamentales, /[v =

/frac{de}{dt},/; /varphi = /frac{dv}{dt} = /frac{d^2e}{dt^2}./] D'après

ces formules, toutes les questions relatives à cette théorie

préliminaire du mouvement varié se réduiront immédiatement à de simples

recherches analytiques, qui consisteront ou dans des différentiations,

ou, le plus souvent, dans des intégrations. En considérant le cas le

plus général, où la définition primitive du mouvement proposé serait

donnée seulement par une équation entre les quatre variables, le

problème analytique consistera dans l'intégration d'une équation

différentielle du second ordre, relative à la fonction e, et qui pourra

être fréquemment inexécutable, vu l'extrême imperfection actuelle du

calcul intégral.

La conception fondamentale de Lagrange, relativement à l'analyse

transcendante, l'ayant nécessairement obligé à se priver des facilités

qu'offre l'emploi de la méthode infinitésimale pour l'établissement des

deux formules dynamiques précédentes, il a été conduit à présenter cette

théorie sous un nouveau point de vue, dont on n'a pas communément, ce me

semble, assez apprécié l'importance, et qui me paraît singulièrement

propre à éclaircir la véritable nature de ces notions élémentaires.

Lagrange a montré dans sa _théorie des fonctions analytiques_ que cette

considération dynamique consistait réellement à concevoir un mouvement

varié quelconque comme composé à chaque instant d'un certain mouvement

uniforme et d'un autre mouvement uniformément varié, en l'assimilant au

mouvement vertical d'un corps pesant lancé avec une impulsion initiale.

Mais, pour donner à cette lumineuse conception toute sa valeur

philosophique, je crois devoir la présenter sous un point de vue plus

étendu que ne l'a fait Lagrange, comme donnant lieu à une théorie

complète de l'assimilation des mouvemens, exactement semblable à la

théorie générale des contacts des courbes et des surfaces, exposée dans

les treizième et quatorzième leçons.

À cet effet, supposons deux mouvemens rectilignes quelconques, définis

par les équations e=f(t), E=F(t); que les deux mobiles soient parvenus

au bout du temps t à une même situation; et considérons leur distance

mutuelle après un certain temps t+h. Cette distance, qui sera égale à la

différence des valeurs correspondantes des deux fonctions f et F aura

évidemment pour expression, d'après la formule de Taylor, la série

/[(f'(t)-F'(t))h + (f''(t)-F''(t))/frac{h^2}{1.2.} +/]

/[(f'''(t)-F'''(t))/frac{h^3}{1.2.3.} + /mbox{/rm etc.}/] À l'aide de

cette série, on pourra, par des considérations entièrement analogues à

celles employées dans la théorie des courbes, se faire une idée nette de

l'assimilation plus ou moins parfaite des deux mouvemens, suivant les

relations analytiques plus ou moins étendues des deux fonctions

primitives f et F. Si leurs dérivées du premier ordre ont une même

valeur, il existera entre les deux mouvemens ce qu'on pourrait appeler

une _assimilation du premier ordre_, semblable au contact du premier

ordre dans les courbes, et qu'on pourra caractériser, sous le rapport

concret, en disant alors que le mouvement des deux corps sera le même

pendant un instant infiniment petit. Si, en outre, les deux dérivées du

second ordre prennent encore la même valeur, l'assimilation des

mouvemens deviendra plus intime, et s'élèvera au second ordre; elle

consistera physiquement alors en ce que les deux mobiles auront le même

mouvement pendant deux instans infiniment petits consécutifs.

Pareillement, en ajoutant à ces deux premières relations l'égalité des

troisièmes dérivées, on établira, entre les mouvemens considérés, une

_assimilation du troisième ordre_, qui les fera coïncider pendant trois

_instans_ consécutifs, et ainsi de suite indéfiniment. Le degré de

similitude des deux mouvemens, déterminé analytiquement par le nombre de

fonctions dérivées successives qui auront respectivement la même valeur,

aura toujours pour interprétation concrète la coïncidence des deux

mobiles pendant un nombre égal d'instans consécutifs; comme nous avons

vu l'ordre du contact des courbes mesuré géométriquement par la

communauté d'un nombre correspondant d'élémens successifs. Si la loi

caractéristique de l'un des mouvemens proposés contient, dans son

expression analytique, quelques constantes arbitraires, on pourra

l'_assimiler_ à un autre mouvement quelconque jusqu'à un _ordre_ marqué

par le nombre de ces constantes, qui seront alors déterminées d'après

les équations destinées à établir, suivant la théorie précédente, ce

degré d'intimité entre les deux mouvemens.

Cette conception fondamentale conduit à apercevoir la possibilité, du

moins sous le point de vue abstrait, d'acquérir une connaissance de plus

en plus approfondie d'un mouvement varié quelconque, en le comparant

successivement à une suite de mouvemens connus, dont la loi analytique

dépende d'un nombre de plus en plus grand de constantes arbitraires, et

qui pourront, par conséquent, avoir avec lui une coïncidence de plus en

plus prolongée. Mais, de même que nous avons vu la théorie générale des

contacts des lignes, appliquée à la mesure de la courbure les unes par

les autres, devoir se réduire effectivement à la comparaison d'une

courbe quelconque d'abord avec une ligne droite et ensuite avec un

cercle, ces deux lignes étant les seules qu'on puisse regarder comme

assez connues pour servir utilement de type à l'égard des autres,

pareillement la théorie dynamique relative à la mesure des mouvemens les

uns par les autres doit être réellement limitée à la comparaison

effective de tout mouvement varié, d'abord avec un mouvement uniforme où

l'espace est proportionnel au temps, et ensuite avec un mouvement

uniformément varié où l'espace croît en raison du carré du temps; ou

bien, afin de tout embrasser en une seule considération, avec un

mouvement composé d'un mouvement uniforme, et d'un autre uniformément

varié, tel que celui d'un corps pesant animé d'une impulsion initiale.

Ces deux mouvemens élémentaires sont, en effet, comme le remarque

Lagrange, les seuls dont nous ayons réellement une notion assez

familière pour que nous puissions les appliquer avec succès à la mesure

de tous les autres. En établissant cette assimilation, on trouve,

d'après la théorie précédente, que tout mouvement varié peut être à

chaque instant comparé à celui d'un corps pesant qui aurait reçu une

vitesse initiale égale à la première dérivée de l'espace parcouru

envisagé comme une fonction du temps écoulé, et qui serait animé d'une

gravité mesurée par la seconde dérivée de cette même fonction, ce qui

nous fait rentrer dans les deux formules fondamentales obtenues

ci-dessus par la méthode infinitésimale. Le mouvement proposé coïncidera

pendant un instant infiniment petit avec le mouvement uniforme exprimé

dans la première partie de cette comparaison, et pendant deux instans

consécutifs avec le mouvement uniformément accéléré qui correspond à la

seconde partie. On se formera donc ainsi une idée nette du mouvement du

mobile à chaque moment, et de la manière dont il varie d'un moment à

l'autre, ce qui est strictement suffisant.

Quoique la conception de Lagrange, telle que je l'ai généralisée,

conduise finalement aux mêmes résultats que la théorie ordinaire, il est

aisé de sentir cependant sa supériorité rationnelle, puisque ces deux

théorèmes fondamentaux, dans lesquels on avait vu jusqu'alors le terme

absolu des efforts de l'esprit humain, relativement à l'étude des

mouvemens variés, peuvent être envisagés maintenant comme une simple

application particulière d'une méthode très-générale, qui nous permet

abstraitement d'entrevoir une mesure beaucoup plus parfaite de tout

mouvement varié, quoique de puissans motifs de convenance nous obligent

à considérer seulement la mesure primitivement adoptée. On conçoit,

d'après ce qui précède, que si la nature nous offrait un exemple simple

et familier d'un mouvement rectiligne dans lequel l'espace croîtrait

proportionnellement au cube du temps, en ajoutant à nos notions

dynamiques ordinaires la considération habituelle de ce mouvement, nous

obtiendrions une connaissance plus approfondie de la nature d'un

mouvement varié quelconque, qui pourrait alors avoir avec le triple

mouvement ainsi composé une assimilation du troisième ordre, ce qui nous

permettrait d'envisager directement, par une seule vue de l'esprit,

l'état du mobile pendant trois instans consécutifs, tandis que nous

sommes maintenant forcés de nous arrêter à deux instans. Sous le rapport

analytique, au lieu de nous borner aux deux premières fonctions dérivées

de l'espace relativement au temps, cette méthode reviendrait à

considérer simultanément la troisième dérivée, qui aurait dès lors aussi

une signification dynamique, dont elle est actuellement dépourvue. Dans

cette supposition, de même que nous concevons habituellement la force

accélératrice pour nous représenter les changemens de la vitesse, nous

aurions pareillement une considération dynamique propre à nous figurer

les variations de la force continue. Notre étude générale des mouvemens

variés deviendrait encore plus parfaite si, étendant cette hypothèse, il

existait en outre un mouvement connu dans lequel l'espace fût

proportionnel à la quatrième puissance du temps, et ainsi de suite. Mais

en réalité, parmi les mouvemens simples où l'espace parcouru se trouve

croître proportionnellement à une puissance entière et positive du temps

écoulé, l'observation ne nous faisant connaître que le mouvement

uniforme produit par une impulsion unique et le mouvement uniformément

accéléré qui résulte de la pesanteur terrestre suivant la découverte de

Galilée, nous sommes contraints de nous arrêter aux deux premiers degrés

de la théorie précédente pour la mesure générale des mouvemens variés

quelconques. Telle est la véritable explication philosophique de la

méthode universellement adoptée, estimée à sa valeur réelle.

J'ai cru devoir insister sur cette explication, parce que cette

conception fondamentale me semble n'être pas encore appréciée d'une

manière convenable, quoiqu'elle soit la base de la dynamique tout

entière.

Après l'examen général de cette importante théorie préliminaire, je

passe maintenant à considérer sommairement le caractère philosophique de

la véritable dynamique rationnelle directe, c'est-à-dire de l'étude du

mouvement curviligne produit par l'action simultanée de diverses forces

continues quelconques, en continuant à supposer d'abord que le mobile

soit regardé comme un point, ou, ce qui revient au même, que toutes les

molécules du corps prenant exactement le même mouvement, chacune se

meuve isolément sans être affectée par sa liaison avec les autres.

On doit distinguer, en général, dans le mouvement curviligne d'une

molécule soumise à l'action de forces quelconques, deux cas

très-différens, suivant qu'elle est d'ailleurs entièrement libre, de

manière à devoir décrire la trajectoire qui résultera naturellement de

la combinaison des forces proposées, ou que, au contraire, elle est

astreinte à se mouvoir sur une seule courbe ou sur une surface donnée.

La théorie fondamentale du mouvement curviligne peut être établie dans

son ensemble suivant deux modes fort distincts, en prenant pour base

l'un ou l'autre de ces deux cas, car chacun d'eux peut être traité

directement et se trouve en même temps susceptible de se rattacher à

l'autre, les deux considérations étant presqu'également naturelles selon

le point de vue où l'esprit se place. En parlant du premier cas, il

suffira, pour en déduire le second, de regarder la résistance, tant

active que passive, de la courbe ou de la surface sur laquelle le corps

est assujetti à rester, comme une nouvelle force à joindre à celles du

système proposé, ainsi que nous avons vu qu'on a coutume de le faire en

statique. Si, au contraire, on préfère d'établir d'abord la théorie du

second cas, on y ramènera ensuite le premier, en considérant le mobile

comme forcé à décrire la courbe qu'il doit effectivement parcourir, ce

qui suffira entièrement pour former les équations fondamentales, malgré

que cette courbe soit alors primitivement inconnue. Quoique cette

dernière méthode ne soit point ordinairement employée, il convient, je

crois, de les caractériser ici toutes deux, pour donner le plus

complétement possible une juste idée de la théorie générale du mouvement

curviligne, car chacune d'elles a, ce me semble, des avantages importans

qui lui sont propres. Considérons d'abord la première.

Examinant, en premier lieu, le mouvement curviligne d'une molécule

entièrement libre soumise à l'action de forces continues quelconques, on

peut former de deux manières distinctes les équations fondamentales de

ce mouvement, en les déduisant par deux modes différens de la théorie

du mouvement rectiligne. Le premier mode, qui a d'abord été le plus

employé par les géomètres, quoique, sous le rapport analytique, il ne

soit pas le plus simple, consiste à décomposer à chaque instant la

résultante totale des forces continues qui agissent sur le mobile en

deux forces, l'une dirigée selon la tangente à la trajectoire qu'il

décrit, l'autre suivant la normale. Considérons alors pendant un instant

infiniment petit, le mouvement comme rectiligne et ayant lieu dans la

direction de la tangente, d'après la première loi fondamentale du

mouvement. La progression du corps en ce sens ne sera évidemment due

qu'à la première de ces deux composantes, à laquelle, par conséquent, on

pourra appliquer la formule élémentaire rapportée ci-dessus par le

mouvement rectiligne. Cette composante, qui est d'ailleurs égale à la

force accélératrice totale multipliée par le cosinus de son inclinaison

sur la tangente, sera donc exprimée par la seconde fonction dérivée de

l'arc de la courbe relativement au temps. En développant cette équation

par les formules géométriques connues, et introduisant dans le calcul

les composantes de la force accélératrice totale parallèlement aux trois

axes coordonnés rectangulaires, on parvient finalement aux trois

équations fondamentales ordinaires du mouvement curviligne Le second

mode, plus simple et plus régulier, dû à Euler, et depuis généralement

adopté, consiste à obtenir immédiatement ces équations en décomposant

directement le mouvement du corps à chaque instant, ainsi que la force

continue totale dont il est animé, en trois autres dans le sens des

trois axes coordonnés. D'après la troisième loi fondamentale du

mouvement, le mouvement selon chaque axe étant indépendant des mouvemens

suivant les deux autres n'est dû qu'à la composante totale des forces

accélératrices parallèlement à cet axe, en sorte que le mouvement

curviligne se trouve ainsi continuellement remplacé par le système de

trois mouvemens rectilignes, à chacun desquels on peut aussitôt

appliquer la théorie dynamique préliminaire indiquée ci-dessus. En

nommant X, Y, Z, les composantes totales, parallèlement aux trois axes

des x, des y, et des z, des forces continues qui agissent à chaque

instant dt sur la molécule dont les coordonnées sont x, y, z, on obtient

ainsi immédiatement les équations /[/frac{d^2x}{dt^2} =

X,/;/frac{d^2y}{dt^2} = Y,/;/frac{d^2z}{dt^2} = Z,/] auxquelles on ne

parvient que par un assez long calcul en suivant le premier mode.

Telles sont les équations différentielles fondamentales du mouvement

curviligne, d'après lesquelles les questions quelconques de dynamique

relatives à un corps dont toutes les molécules prennent exactement le

même mouvement se réduisent immédiatement à des problèmes purement

analytiques, lorsque les données ont été convenablement exprimées. En

considérant d'abord la question générale directe, qui est la plus

importante, on se propose, connaissant la loi des forces continues dont

le corps est animé, de déterminer toutes les circonstances de son

mouvement effectif. Pour cela, de quelque manière que cette loi soit

donnée, ou en fonction du temps, ou en fonction des coordonnées, ou en

fonction de la vitesse, il suffira en général d'intégrer ces trois

équations du second ordre, ce qui donnera lieu à des difficultés

analytiques plus ou moins élevées, que l'imperfection du calcul intégral

pourra rendre fréquemment insurmontables. Les six constantes arbitraires

successivement introduites par cette intégration se détermineront

d'ailleurs en ayant égard aux circonstances de l'état initial du mobile,

dont les équations différentielles n'ont pu conserver aucune trace. On

obtiendra ainsi les trois coordonnées du corps en fonction du temps, de

manière à pouvoir assigner exactement sa position à chaque instant; et

on trouvera ensuite les deux équations caractéristiques de la courbe

qu'il décrit, en éliminant le temps entre ces trois expressions. Quant

à la vitesse acquise par le mobile à une époque quelconque, on pourra

dès lors la déterminer aussi d'après les valeurs de ses trois

composantes, dans le sens des axes, /frac{dx}{dt}, /frac{dy}{dt},

/frac{dz}{dt}. Il est d'ailleurs utile de remarquer, à cet égard, que

cette vitesse v sera souvent susceptible d'être immédiatement calculée

par une combinaison fort simple des trois équations différentielles

fondamentales, qui donne évidemment la formule générale /[v^2 = 2/int

(Xdx + Ydy + Zdz),/] à l'aide de laquelle une seule intégration suffira

pour la détermination directe de la vitesse, lorsque l'expression placée

sous le signe /int satisfera aux conditions connues d'intégrabilité

relativement aux trois variables x, y, z, envisagées comme

indépendantes. Cette propriété n'a pas lieu, sans doute, relativement à

toutes les forces continues possibles, ni même par rapport à toutes

celles que nous présentent en effet les phénomènes naturels, puisque,

par exemple, elle ne saurait se vérifier pour les forces qui

représentent la résistance des milieux, ou les frottemens, ou, en

général, quant à toutes celles dont la loi primitive dépend du temps ou

de la vitesse elle-même. La remarque précédente n'en est pas moins

regardée avec raison par les géomètres comme ayant une extrême

importance pour simplifier les recherches analytiques auxquelles se

réduisent les problèmes de dynamique, car la condition énoncée se

vérifie constamment, ainsi qu'il est aisé de le prouver, dans un cas

particulier fort étendu, qui comprend toutes les grandes applications de

la dynamique rationnelle à la mécanique céleste, c'est-à-dire celui où

toutes les forces continues dont le corps est animé sont des tendances

vers des centres fixes, agissant suivant une fonction quelconque de la

distance du corps à chaque centre, mais indépendamment de la direction.

Si, prenant maintenant en sens inverse la théorie générale du mouvement

curviligne d'une molécule libre, on se propose de déterminer, au

contraire, d'après les circonstances caractéristiques du mouvement

effectif, la loi des forces accélératrices qui ont pu le produire, la

question sera nécessairement beaucoup plus simple sous le rapport

analytique, puisqu'elle ne consistera essentiellement qu'en des

différentiations. Car il sera toujours possible alors, par des

recherches préliminaires plus ou moins compliquées, qui ne pourront

porter que sur des considérations purement géométriques, de déduire, de

la définition primitive du mouvement proposé, les valeurs des trois

coordonnées du mobile à chaque instant en fonction du temps écoulé; et

dès lors, en différentiant deux fois ces trois expressions, on obtiendra

les composantes des forces continues suivant les trois axes, d'où l'on

pourra conclure immédiatement la loi de la force accélératrice totale,

de quelque nature qu'elle soit. C'est ainsi que nous verrons, dans la

seconde section de ce cours, les trois lois géométriques fondamentales

trouvées par Képler pour les mouvemens des corps célestes qui composent

notre système solaire, nous conduire nécessairement à la loi de

gravitation universelle, qui devient ensuite la base de toute la

mécanique générale de l'univers.

Après avoir établi la théorie du mouvement curviligne d'une molécule

libre, il est aisé d'y faire rentrer le cas où cette molécule est

assujétie, au contraire, à rester sur une courbe donnée. Il suffit,

comme je l'ai indiqué, de comprendre alors, parmi les forces continues

auxquelles la molécule est primitivement soumise, la résistance totale

exercée par la courbe proposée, ce qui permettra évidemment de

considérer le mobile comme entièrement libre. Toute la difficulté propre

à ce second cas se réduit donc essentiellement à analyser avec

exactitude cette résistance. Or il faut, à cet effet, distinguer

d'abord, dans la résistance de la courbe, deux parties très-différentes

qu'on pourrait appeler, pour les caractériser nettement, l'une

_statique_, l'autre _dynamique_. La résistance _statique_ est celle qui

aurait lieu lors même que le corps serait immobile; elle provient de la

pression exercée sur la courbe proposée par les forces accélératrices

dont il est animé; ainsi on l'obtiendra en déterminant la composante de

la force continue totale suivant la normale à la courbe donnée au point

que l'on considère. La résistance _dynamique_ a une origine toute

différente; elle n'est engendrée que par le mouvement, et résulte de la

tendance perpétuelle du corps à abandonner la courbe qu'il est forcé de

décrire, pour continuer à suivre, en vertu de la première loi

fondamentale du mouvement, la direction de la tangente. Cette seconde

résistance, qui se manifeste dans le passage du corps d'un élément de la

courbe à l'élément suivant, est évidemment dirigée à chaque instant

selon la normale à la courbe située dans le plan osculateur, et pourra,

par conséquent, n'avoir pas la même direction que la résistance

statique, si le plan osculateur ne contient pas la droite suivant

laquelle agit la force accélératrice totale. C'est à cette résistance

dynamique qu'on donne, en général, le nom de _force centrifuge_, tenant

à ce que les seules forces accélératrices considérées d'abord par les

géomètres étaient des forces _centripètes_, ou des tendances vers des

centres fixes. Quant à son intensité, en concevant cette force

centrifuge comme une nouvelle force accélératrice, elle sera mesurée par

la composante normale que produit, dans chaque instant infiniment petit,

la vitesse du mobile, lorsqu'il passe d'un élément de la courbe à un

autre. On trouve aisément ainsi, après avoir éliminé les infinitésimales

auxiliaires introduites d'abord naturellement par cette considération,

que la force centrifuge est continuellement égale au carré de la vitesse

effective du mobile divisé par le rayon de courbure correspondant de la

courbe proposée. Du reste, cette expression fondamentale, aussi bien que

la direction même de la force centrifuge, pourraient être entièrement

obtenues par le calcul, en introduisant préalablement cette force, d'une

manière complétement indéterminée, dans les trois équations

différentielles générales du mouvement curviligne rapportées ci-dessus.

Quoi qu'il en soit, après avoir déterminé la résistance dynamique, on la

composera convenablement avec la résistance statique, et, en faisant

entrer la résistance totale parmi les forces proposées, le problème sera

immédiatement ramené au cas précédent. La question la plus remarquable

de ce genre consiste dans l'étude du mouvement oscillatoire d'un corps

pesant sur une courbe quelconque (et particulièrement sur un cercle ou

sur une cycloïde), dont l'examen philosophique doit naturellement être

renvoyé à la partie de ce cours qui concerne la physique proprement

dite.

Il serait superflu de considérer distinctement ici le cas où le mobile,

au lieu de devoir décrire une courbe donnée, serait seulement assujéti à

rester sur une certaine surface. C'est essentiellement par les mêmes

considérations qu'on ramène ce nouveau cas, d'ailleurs peu important

dans les applications, à celui d'un corps libre. Il n'y a d'autre

différence réelle qu'en ce qu'alors la trajectoire du mobile n'est pas

d'abord entièrement déterminée, et qu'on est obligé, pour la connaître,

de joindre à l'équation de la surface proposée une autre équation

fournie par l'étude dynamique du problème.

Considérons maintenant, par aperçu, le second mode général distingué

précédemment pour construire la théorie fondamentale du mouvement

curviligne d'une molécule isolée, en partant, au contraire, du cas où la

molécule est préalablement assujétie à décrire une courbe donnée.

Toute la difficulté réelle consiste alors à établir directement le

théorème fondamental relatif à la mesure de la forme centrifuge. Or

c'est ce qu'on peut faire aisément, en considérant d'abord le mouvement

uniforme du corps dans un cercle, en vertu d'une impulsion initiale, et

sans aucune force accélératrice, ainsi que l'a supposé Huyghens, auquel

est due la base de cette théorie. La force centrifuge est dès lors

évidemment proportionnelle au sinus-verse de l'arc de cercle décrit dans

un instant infiniment petit, convenablement comparé au temps

correspondant, d'où il est facile de conclure, comme l'a fait Huyghens,

qu'elle a pour expression le carré de la vitesse constante avec laquelle

le mobile décrit le cercle divisé par le rayon de ce cercle. Ce résultat

une fois obtenu, en le combinant avec une autre notion fondamentale due

à Huyghens, on en déduit immédiatement la valeur de la force centrifuge

dans une courbe quelconque. Il suffit, pour cela, de concevoir que la

détermination de cette force exigeant seulement la considération

simultanée de deux élémens consécutifs de la courbe proposée, le

mouvement peut être continuellement envisagé comme ayant lieu dans le

cercle osculateur correspondant, puisque ce cercle présente relativement

à la courbe deux élémens successifs communs. On peut donc directement

transporter à une courbe quelconque l'expression de la force centrifuge

trouvée primitivement pour le cas du cercle, et établir, comme dans la

première méthode, mais bien plus simplement, qu'elle est généralement

égale au carré de la vitesse divisé par le rayon du cercle osculateur.

Cette manière de procéder présente l'avantage de donner une idée plus

nette de la force centrifuge.

Le cas du mouvement dans une courbe déterminée étant ainsi traité

préalablement avec toute la généralité convenable, il est aisé d'y

ramener celui d'un corps entièrement libre, décrivant la trajectoire qui

doit naturellement résulter de l'action simultanée de certaines forces

accélératrices quelconques. Il suffit, en effet, suivant l'indication

précédemment exprimée, de concevoir le corps comme assujéti à rester sur

la courbe qu'il décrira réellement, ce qui revient évidemment au même,

puisqu'il importe peu, en dynamique, le corps ne pouvant point

véritablement parcourir toute autre courbe, qu'il y soit contraint par

la nature des forces dont il est animé, ou par des conditions de liaison

spéciales. Dès lors ce mouvement donnera naissance à une véritable force

centrifuge, exprimée par la formule générale trouvée ci-dessus.

Maintenant il est clair que, si la force continue totale dont le mobile

est animé a été d'abord conçue comme décomposée à chaque instant en deux

autres, l'une dirigée suivant la tangente à la trajectoire, et l'autre

selon la normale située dans le plan osculateur, cette dernière doit

nécessairement être égale et directement opposée à la force centrifuge.

Or, cette composante normale ayant pour expression la force continue

totale multipliée par le cosinus de l'angle que sa direction forme avec

la normale, en égalant cette valeur à celle de la force centrifuge, on

formera une équation fondamentale d'où l'on pourra déduire les équations

générales du mouvement curviligne précédemment obtenues par une autre

méthode. On n'aura, pour cela, d'autre transformation à faire que

d'introduire dans cette équation, au lieu de la force continue totale et

de sa direction, ses composantes selon les trois axes coordonnés, et de

remplacer, dans la formule qui exprime la force centrifuge, la vitesse

et le rayon de courbure par leurs valeurs générales en fonction des

coordonnées. L'équation ainsi obtenue se décomposera naturellement en

trois, si l'on considère que, devant avoir lieu pour quelque système que

ce soit de forces accélératrices et pour une trajectoire quelconque,

elle doit se vérifier séparément par rapport à chacune des trois

coordonnées, envisagées momentanément comme trois variables entièrement

indépendantes. Ces trois équations se trouveront être exactement

identiques à celles rapportées ci-dessus. Quoique cette manière de les

obtenir soit bien moins directe, et qu'elle exige un plus grand appareil

analytique, j'ai cependant cru nécessaire de l'indiquer distinctement,

parce qu'elle me semble propre à éclairer, sous un rapport fort

important, la théorie ordinaire du mouvement curviligne, en rendant

sensible l'existence de la force centrifuge, même dans le cas d'un corps

libre, notion sur laquelle la méthode habituellement adoptée aujourd'hui

laisse communément beaucoup d'incertitude et d'obscurité.

Ayant suffisamment étudié, dans ce qui précède, le caractère général de

la partie de la dynamique relative au mouvement d'un point, ou, ce qui

revient au même, d'un corps dont toutes les molécules se meuvent

identiquement, nous devons maintenant examiner, sous un semblable point

de vue, la partie de la dynamique la plus difficile et la plus étendue,

celle qui se rapporte au cas plus réel du mouvement d'un système de

corps liés entre eux d'une manière quelconque, et dont les mouvemens

propres sont altérés par les conditions dépendantes de leur liaison. Je

considérerai soigneusement, dans la leçon suivante, les résultats

généraux obtenus jusqu'ici par les géomètres, relativement à cet ordre

de recherches. Je dois donc me borner strictement ici à caractériser la

méthode générale d'après laquelle on est parvenu à convertir tous les

problèmes de cette nature en de pures questions d'analyse.

Dans cette dernière partie de la dynamique, il faut préalablement

établir une nouvelle notion élémentaire, relativement à la mesure des

forces. En effet, les forces considérées jusqu'ici étant toujours

appliquées à une molécule unique, ou du moins agissant toutes sur un

même corps, leur intensité se trouvait être suffisamment mesurée, en

ayant seulement égard à la vitesse plus ou moins grande qu'elles

pouvaient imprimer au mobile à chaque instant. Mais, quand on vient à

envisager simultanément les mouvemens de plusieurs corps différens,

cette manière de mesurer les forces devient évidemment insuffisante,

puisqu'on ne saurait se dispenser de tenir compte de la masse de chaque

mobile, aussi bien que de sa vitesse. Pour la prendre convenablement en

considération, les géomètres ont établi cette notion fondamentale, que

les forces susceptibles d'imprimer à diverses masses une même vitesse

sont exactement entre elles comme ces masses; ou, en d'autres termes,

que les forces sont proportionnelles aux masses, aussi bien que nous les

avons reconnues, dans la quinzième leçon, d'après la troisième loi

physique du mouvement, être proportionnelles aux vitesses. Tous les

phénomènes relatifs à la communication du mouvement par le choc, ou de

toute autre manière, ont constamment confirmé la supposition de cette

nouvelle proportionnalité. Il en résulte évidemment que lorsqu'il faut

comparer, dans le cas le plus général, des forces qui impriment à des

masses inégales des vitesses différentes, chacune d'elles doit être

mesurée d'après le produit de la masse sur laquelle elle agit par la

vitesse correspondante. Ce produit, auquel les géomètres ont donné

communément le nom de _quantité de mouvement_, détermine exactement, en

effet, la force d'impulsion d'un corps dans le choc, la _percussion_

proprement dite, ainsi que la _pression_ qu'un corps peut exercer contre

tout obstacle fixe à son mouvement. Telle est la nouvelle notion

élémentaire relative à la mesure générale des forces, dont il serait

peut-être convenable de faire une quatrième et dernière loi fondamentale

du mouvement, en tant du moins que cette notion n'est point réellement

susceptible, comme quelques géomètres l'ont pensé, d'être logiquement

déduite des notions précédentes, et ne saurait être solidement établie

que sur des considérations physiques qui lui soient propres.

Cette notion préliminaire étant établie, examinons maintenant la

conception générale d'après laquelle peut être traitée la dynamique d'un

système quelconque de corps soumis à l'action de forces quelconques. La

difficulté caractéristique de cet ordre de questions consiste

essentiellement dans la manière de tenir compte de la liaison des

différens corps du système, en vertu de laquelle leurs réactions

mutuelles altéreront nécessairement les mouvemens propres que chaque

corps prendrait, s'il était seul, par l'influence des forces qui le

sollicitent, sans qu'on sache nullement _à priori_ en quoi peut

consister cette altération. Ainsi, pour choisir un exemple très-simple,

et néanmoins important, dans le célèbre problème du mouvement d'un

pendule composé, qui a été primitivement le principal sujet des

recherches des géomètres sur cette partie supérieure de la dynamique, il

est évident que, par suite de la liaison établie entre les corps ou les

molécules les plus rapprochés du point de suspension, et les corps ou

les molécules qui en sont les plus éloignés, il s'exercera une réaction

telle que ni les uns ni les autres n'oscilleront comme s'ils étaient

libres, le mouvement des premiers étant retardé, et celui des derniers

étant accéléré en vertu de la nécessité où ils se trouvent d'osciller

simultanément, sans qu'aucun principe dynamique déjà établi puisse faire

connaître la loi qui détermine ces réactions. Il en est de même dans

tous les autres cas relatifs au mouvement d'un système de corps. On

éprouve donc évidemment ici le besoin de nouvelles conceptions

dynamiques. Les géomètres, obéissant à ce sujet, à l'habitude imposée

presque constamment par la faiblesse de l'esprit humain, ont d'abord

traité cette nouvelle série de recherches, en créant pour ainsi dire un

nouveau principe particulier relativement à chaque question

essentielle. Telles ont été l'origine et la destination des diverses

propriétés générales du mouvement que nous examinerons dans la leçon

suivante, et qui, primitivement envisagées comme autant de _principes_

indépendans les uns des autres, ne sont plus aujourd'hui, aux yeux des

géomètres, que des théorèmes remarquables fournis simultanément par les

équations dynamiques fondamentales. On peut suivre, dans la _Mécanique

analytique_, l'histoire générale de cette série de travaux, que Lagrange

a présentée d'une manière si profondément intéressante pour l'étude de

la marche progressive de l'esprit humain. Cette manière de procéder a

été continuellement adoptée jusqu'à d'Alembert, qui a mis fin à toutes

ces recherches isolées, en s'élevant à une conception générale sur la

manière de tenir compte de la réaction dynamique des corps d'un système

en vertu de leurs liaisons, et en établissant par suite les équations

fondamentales du mouvement d'un système quelconque. Cette conception,

qui a toujours servi depuis, et qui servira indéfiniment de base à

toutes les recherches relatives à la dynamique des corps, consiste

essentiellement à faire rentrer les questions de mouvement dans de

simples questions d'équilibre, à l'aide de ce célèbre principe général

auquel l'accord unanime des géomètres a donné, avec tant de raison, le

nom de principe de d'Alembert. Considérons donc maintenant ce principe

d'une manière directe.

Lorsque, par les réactions que divers corps exercent les uns sur les

autres en vertu de leur liaison, chacun d'eux prend un mouvement

différent de celui que les forces dont il est animé lui eussent imprimé

s'il eût été libre, on peut évidemment regarder le mouvement naturel

comme décomposé en deux, dont l'un est celui qui aura effectivement

lieu, et dont l'autre, par conséquent, a été détruit. Le principe de

d'Alembert consiste proprement en ce que tous les mouvemens de ce

dernier genre, ou, en d'autres termes, les quantités de mouvemens

perdues ou gagnées par les différens corps du système dans leur

réaction, se font nécessairement équilibre, en ayant égard aux

conditions de liaison qui caractérisent le système proposé. Cette

lumineuse conception générale a été d'abord entrevue par Jacques

Bernouilli dans un cas particulier; car telle est évidemment la

considération qu'il emploie pour résoudre le problème du pendule

composé, lorsqu'il regarde la quantité de mouvement perdue par le corps

le plus rapproché du point de suspension, et la quantité de mouvement

gagnée par celui qui en est le plus éloigné, comme devant nécessairement

satisfaire à la loi d'équilibre du levier, relativement au point de

suspension, ce qui le conduit à former immédiatement une équation

susceptible de déterminer le centre d'oscillation du système de poids le

plus simple. Mais cette idée n'était, pour Jacques Bernouilli, qu'un

artifice isolé qui n'ôte rien au mérite de la grande conception de

d'Alembert, dont la propriété essentielle consiste dans son entière

généralité nécessaire.

En considérant le principe de d'Alembert sous le point de vue le plus

philosophique, on peut, ce me semble, en reconnaître le véritable germe

primitif dans la seconde loi fondamentale du mouvement (voyez la

quinzième leçon), établie par Newton sous le nom d'égalité de la

réaction à l'action. Le principe de d'Alembert coïncide exactement, en

effet, avec cette loi de Newton, quand on envisage seulement un système

de deux corps, agissant l'un sur l'autre suivant la ligne qui les joint.

Ce principe peut donc être envisagé comme la plus grande généralisation

possible de la loi de la réaction égale et contraire à l'action; et

cette manière nouvelle de le concevoir me paraît propre à faire

ressortir sa véritable nature, en lui donnant ainsi un caractère

physique, au lieu du caractère purement logique qui lui avait été

imprimé par d'Alembert. En conséquence nous ne verrons désormais dans ce

grand principe que notre seconde loi du mouvement étendue à un nombre

quelconque de corps, disposés entr'eux d'une manière quelconque.

D'après ce principe général, on conçoit que toute question de dynamique

pourra être immédiatement convertie en une simple question de statique,

puisqu'il suffira de former, dans chaque cas, les équations d'équilibre

entre les mouvemens détruits; ce qui donne la certitude nécessaire de

pouvoir mettre en équation un problème quelconque de dynamique, et de le

faire ainsi dépendre uniquement de recherches analytiques. Mais la forme

sous laquelle le principe de d'Alembert a été primitivement conçu n'est

point la plus convenable pour effectuer avec facilité cette

transformation fondamentale, vu la grande difficulté qu'on éprouve

souvent à discerner quels doivent être les mouvemens détruits, comme on

peut pleinement s'en convaincre par l'examen attentif du _Traité de

dynamique_ de d'Alembert, dont les solutions sont ordinairement si

compliquées. Hermann, et surtout Euler ont cherché à faire disparaître

la considération embarrassante des quantités de mouvement perdues ou

gagnées, en remplaçant les mouvemens détruits par les mouvemens

primitifs composés avec les mouvemens effectifs pris en sens contraire,

ce qui revient évidemment au même, puisque, quand une force a été

décomposée en deux, on peut réciproquement substituer à l'une des

composantes la combinaison de la résultante avec l'autre composante

prise en sens contraire. Dès lors le principe de d'Alembert, envisagé

sous ce nouveau point de vue, consiste simplement, en ce que les

mouvemens effectifs conformes à la liaison des corps du système devront

nécessairement, étant pris en sens inverse, faire toujours équilibre aux

mouvemens primitifs qui résulteraient de la seule action des forces

proposées sur chaque corps supposé libre; ce qui peut d'ailleurs être

établi directement, car il est évident que le système serait en

équilibre si on imprimait à chaque corps une quantité de mouvement égale

et contraire à celle qu'il prendra effectivement. Cette nouvelle forme

donnée par Euler au principe de d'Alembert est la plus convenable pour

en faire usage, comme ne prenant en considération que les mouvemens

primitifs et les mouvemens effectifs, qui sont les véritables élémens du

problème dynamique, dont les uns constituent les données et les autres

les inconnues. Tel est, en effet, le point de vue définitif sous lequel

le principe de d'Alembert a été habituellement conçu depuis.

Les questions relatives au mouvement étant ainsi généralement réduites,

de la manière la plus simple possible, à de pures questions d'équilibre,

la méthode la plus philosophique pour traiter la dynamique rationnelle

consiste à combiner le principe de d'Alembert avec le principe des

vitesses virtuelles, qui fournit directement, comme nous l'avons vu dans

la leçon précédente, toutes les équations nécessaires à l'équilibre

d'un système quelconque. Telle est la combinaison conçue par Lagrange,

et si admirablement développée dans sa _Mécanique analytique_, qui a

élevé la science générale de la mécanique abstraite au plus haut degré

de perfection que l'esprit humain puisse ambitionner sous le rapport

logique, c'est-à-dire à une rigoureuse unité, toutes les questions qui

peuvent s'y rapporter étant désormais uniformément rattachées à un

principe unique, d'après lequel la solution définitive d'un problème

quelconque ne présente plus nécessairement que des difficultés

analytiques. Pour établir le plus simplement possible la formule

générale de la dynamique, concevons que toutes les forces accélératrices

du système quelconque proposé aient été décomposées parallèlement aux

trois axes des coordonnées, et soient X, Y, Z, les groupes de forces

correspondant aux axes des x, y, z; en désignant par m la masse du

système, il devra y avoir équilibre, d'après le principe de d'Alembert,

entre les quantités primitives de mouvement mX, mY, mZ, et les quantités

de mouvement effectives prises en sens contraire, qui seront évidemment

exprimées par -m{d^2x}/over{dt^2}, -m{d^2y}/over{dt^2},

-m{d^2z}/over{dt^2}, suivant les trois axes. Ainsi, appliquant à cet

ensemble de forces le principe général des vitesses virtuelles, en ayant

soin de distinguer les variations relatives aux différens axes, on

obtiendra l'équation /[/int m/left(X-/frac{d^2x}{dt^2}/right)/delta x +

/int m/left(Y-/frac{d^2y}{dt^2}/right)/delta y +/] /[/int

m/left(Z-/frac{d^2z}{dt^2}/right)/delta z = 0,/] qui peut être regardée

comme comprenant implicitement toutes les équations nécessaires pour

l'entière détermination des diverses circonstances relatives au

mouvement d'un système quelconque de corps sollicités par des forces

quelconques. Les équations explicites se déduiront convenablement, dans

chaque cas, de celle formule générale, en réduisant toutes les

variations au plus petit nombre possible, d'après les conditions de

liaison qui caractériseront le système proposé, ce qui fournira autant

d'équations distinctes qu'il restera de variations réellement

indépendantes.

Afin de faire ressortir, sous le point de vue philosophique, toute la

fécondité de cette formule, et de montrer qu'elle comprend

rigoureusement l'ensemble total de la dynamique, il convient de

remarquer qu'on en pourrait même tirer, comme un simple cas particulier,

la théorie du mouvement curviligne d'une molécule unique; que nous avons

spécialement considérée dans la première partie de cette leçon. En effet

il est évident que, si toutes les forces continues proposées agissent

sur une seule molécule, la masse m disparaît de l'équation générale

précédente, qui, en distinguant séparément le mouvement virtuel relatif

à chaque axe, fournit immédiatement les trois équations fondamentales

établies ci-dessus pour le mouvement d'un point. Mais, bien qu'on doive

considérer cette filiation, sans laquelle on ne concevrait pas toute

l'étendue réelle de la formule générale de la dynamique, la théorie du

mouvement d'une seule molécule n'exige point véritablement l'emploi du

principe de d'Alembert, qui est essentiellement destiné à l'étude

dynamique des systèmes de corps. Cette première théorie est trop simple

par elle-même, et résulte trop immédiatement des lois fondamentales du

mouvement, pour que je n'aie pas cru devoir, conformément à l'usage

ordinaire, la présenter d'abord isolément, afin de rendre plus nettes

les importantes notions générales auxquelles elle donne naissance,

quoique nous devions finir par la faire rentrer, en vue d'une

coordination plus parfaite, dans la formule invariable qui renferme

nécessairement toutes les théories dynamiques possibles.

Ce serait sortir des limites naturelles de ce cours que d'indiquer ici

aucune application spéciale de cette formule générale à la solution

effective d'un problème dynamique quelconque, la méthode devant être le

seul objet essentiel de nos considérations philosophiques, sauf

l'indication des résultats principaux qu'elle a produits, et dont nous

nous occuperons dans la leçon suivante. Je crois cependant devoir

rappeler à ce sujet, comme une conception vraiment relative à la

_méthode_ bien plus qu'à la _science_, la distinction nécessaire,

signalée dans la leçon précédente, entre les mouvemens de _translation_

et les mouvemens de _rotation_. Pour étudier convenablement le mouvement

d'un système quelconque, il faut, en effet, l'envisager comme composé

d'une translation commune à toutes ses parties, et d'une rotation propre

à chacun de ses points autour d'un certain axe constant ou variable. Par

des motifs de simplification analytique dont nous aurons occasion, dans

la leçon suivante, d'indiquer l'origine, les géomètres considèrent

toujours de préférence le mouvement de rotation d'un système quelconque

relativement à son centre de gravité, ou, pour mieux dire, à son centre

des moyennes distances, qui présente, sous ce rapport, des propriétés

générales très-remarquables, dont la découverte est due à Euler. Dès

lors l'analyse complète du mouvement d'un système animé de forces

quelconques consiste essentiellement: 1º à déterminer à chaque instant

la vitesse du centre de gravité et la direction dans laquelle il se

meut, ce qui suffit pour faire connaître, comme nous le constaterons,

tout ce qui concerne la translation du système; 2º à déterminer

également à chaque instant la direction de l'axe instantané de rotation

passant par le centre de gravité, et la vitesse de rotation de chaque

partie du système autour de cet axe. Il est clair, en effet, que toutes

les circonstances secondaires du mouvement pourront nécessairement être

déduites, dans chaque cas, de ces deux déterminations principales.

La formule générale de la dynamique, établie ci-dessus, est évidemment,

par sa nature, tout aussi directement applicable au mouvement des

fluides qu'à celui des solides, pourvu qu'on prenne convenablement en

considération les conditions qui caractérisent l'état fluide, soit

liquide, soit gazeux, ce que nous avons eu occasion d'indiquer dans la

leçon précédente au sujet de l'équilibre. Aussi d'Alembert, après avoir

découvert le principe fondamental qui lui a permis, vu les progrès de la

statique, de traiter dans son ensemble la dynamique d'un système

quelconque, en a-t-il fait immédiatement application à l'établissement

des équations générales du mouvement des fluides, entièrement inconnues

jusqu'alors. Ces équations s'obtiennent surtout avec une grande facilité

d'après le principe des vitesses virtuelles, tel qu'il est exprimé par

la formule générale précédente. Cette partie de la dynamique ne laisse

donc réellement rien à désirer sous le rapport concret, et ne présente

plus que des difficultés purement analytiques, relatives à l'intégration

des équations aux différences partielles auxquelles on parvient. Mais il

faut reconnaître que cette intégration générale offrant jusqu'ici des

obstacles insurmontables, les connaissances effectives qu'on peut

déduire de cette théorie sont encore extrêmement imparfaites, même dans

les cas les plus simples; ce qui nous semblera sans doute inévitable, en

considérant la grande complication que nous avons déjà reconnue à cet

égard dans les questions de pure statique, dont la nature est cependant

bien moins complexe. Le seul problème de l'écoulement d'un liquide

pesant par un orifice donné, quelque facile qu'il doive paraître, n'a pu

encore être résolu d'une manière vraiment satisfaisante. Afin de

simplifier suffisamment les recherches analytiques dont il dépend, les

géomètres ont été obligés d'adopter la célèbre hypothèse proposée par

Daniel Bernouilli sous le nom de _parallélisme des tranches_, qui permet

de ne considérer le mouvement que par tranches, au lieu de devoir

l'envisager molécule à molécule. Mais cette hypothèse, qui consiste à

regarder chaque section horizontale du liquide comme se mouvant en

totalité et prenant la place de la suivante, est évidemment en

contradiction formelle avec la réalité dans presque tous les cas,

excepté dans un petit nombre de circonstances choisies pour ainsi dire

expressément, à cause des mouvemens latéraux dont une telle hypothèse

fait complétement abstraction, et dont l'existence sensible impose

nécessairement la loi d'étudier isolément le mouvement de chaque

molécule. La science générale de l'hydrodynamique ne peut donc

réellement être encore envisagée que comme étant à sa naissance, même

relativement aux liquides, et à plus forte raison à l'égard des gaz.

Mais il importe éminemment de reconnaître, d'un autre côté, que tous les

grands travaux qui restent à faire sous ce rapport consistent

essentiellement dans les progrès de la seule analyse mathématique, les

équations fondamentales du mouvement des fluides étant irrévocablement

établies.

Après avoir considéré sous ses divers aspects principaux le caractère

général de la méthode en mécanique rationnelle, et indiqué comment

toutes les questions qu'elle petit offrir se réduisent à des recherches

purement analytiques, il nous reste maintenant, pour compléter l'examen

philosophique de cette science fondamentale, à envisager, dans la leçon

suivante, les résultats principaux obtenus par l'esprit humain en

procédant ainsi, c'est-à-dire les propriétés générales les plus

remarquables de l'équilibre et du mouvement.

Cours de philosophie positive. (1/6) · 第 22 / 39 题