SEIZIÈME LEÇON.

SOMMAIRE. Vue générale de la statique.

L'ensemble de la mécanique rationnelle peut être traité d'après deux

méthodes générales essentiellement distinctes et inégalement parfaites,

suivant que la statique est conçue d'une manière directe, ou qu'elle est

considérée comme un cas particulier de la dynamique. Par la première

méthode, on s'occupe immédiatement de découvrir un principe d'équilibre

suffisamment général, qu'on applique ensuite à la détermination des

conditions d'équilibre de tous les systèmes de forces possibles. Par la

seconde, au contraire, on cherche d'abord quel serait le mouvement

résultant de l'action simultanée des diverses forces quelconques

proposées, et on en déduit les relations qui doivent exister entre ces

forces pour que ce mouvement soit nul.

La statique étant nécessairement d'une nature plus simple que la

dynamique, la première méthode a pu seule être employée à l'origine de

la mécanique rationnelle. C'est, en effet, la seule qui fût connue des

anciens, entièrement étrangers à toute idée de dynamique, même la plus

élémentaire. Archimède, vrai fondateur de la statique, et auquel sont

dues toutes les notions essentielles que l'antiquité possédait à cet

égard, commence à établir la condition d'équilibre de deux poids

suspendus aux deux extrémités d'un levier droit, c'est-à-dire la

nécessité que ces poids soient en raison inverse de leurs distances au

point d'appui du levier; et il s'efforce ensuite de ramener autant que

possible à ce principe unique la recherche des relations d'équilibre

propres à d'autres systèmes de forces. Pareillement, quant à la statique

des fluides, il pose d'abord son célèbre principe, consistant en ce que

tout corps plongé dans un fluide perd une partie de son poids égale au

poids du fluide déplacé; et ensuite il en déduit, dans un grand nombre

de cas, la théorie de la stabilité des corps flottans. Mais le principe

du levier n'avait point par lui-même une assez grande généralité pour

qu'il fût possible de l'appliquer réellement à la détermination des

conditions d'équilibre de tous les systèmes de forces. Par quelques

ingénieux artifices qu'on ait successivement essayé d'en étendre

l'usage, on n'a pu effectivement y ramener que les systèmes composés de

forces parallèles. Quant aux forces dont les directions concourent, on a

d'abord essayé de suivre une marche analogue, en imaginant de nouveaux

principes directs d'équilibre spécialement propres à ce cas plus

général, et parmi lesquels il faut surtout remarquer l'heureuse idée de

Stévin, relative à l'équilibre du système de deux poids posés sur deux

plans inclinés adossés. Cette nouvelle idée-mère eût peut-être suffi

strictement pour combler la lacune que laissait dans la statique le

principe d'Archimède, puisque Stévin était parvenu à en déduire les

rapports d'équilibre entre trois forces appliquées en un même point,

dans le cas du moins où deux de ces forces sont à angles droits; et il

avait même remarqué que les trois forces sont alors entre elles comme

les trois côtés d'un triangle dont les angles seraient égaux à ceux

formés par ces trois forces. Mais, la dynamique ayant été fondée dans le

même temps par Galilée, les géomètres cessèrent de suivre l'ancienne

marche statique directe, préférant procéder à la recherche des

conditions d'équilibre d'après les lois dès lors connues de la

composition des forces. C'est par cette dernière méthode que Varignon

découvrit la véritable théorie générale de l'équilibre d'un système de

forces appliquées en un même point, et que plus tard d'Alembert établit

enfin, pour la première fois, les équations d'équilibre d'un système

quelconque de forces appliquées aux différens points d'un corps solide

de forme invariable. Cette méthode est encore aujourd'hui la plus

universellement employée.

Au premier abord, elle semble peu rationnelle, puisque, la dynamique

étant plus compliquée que la statique, il ne paraît nullement convenable

de faire dépendre celle-ci de l'autre. Il serait, en effet, plus

philosophique de ramener au contraire, s'il est possible, la dynamique à

la statique, comme on y est parvenu depuis. Mais on doit néanmoins

reconnaître que, pour traiter complétement la statique comme un cas

particulier de la dynamique, il suffit d'avoir formé seulement la partie

la plus élémentaire de celle-ci, la théorie des mouvemens uniformes,

sans avoir aucun besoin de la théorie des mouvemens variés. Il importe

d'expliquer avec précision cette distinction fondamentale.

A cet effet, observons d'abord qu'il existe, en général, deux sortes de

forces: 1º les forces que j'appelle _instantanées_, comme les

impulsions, qui n'agissent sur un corps qu'à l'origine du mouvement, en

l'abandonnant à lui-même aussitôt qu'il est en marche; 2º les forces

qu'on appelle assez improprement _accélératrices_, et que je préfère

nommer _continues_, comme les attractions, qui agissent sans cesse sur

le mobile pendant toute la durée du mouvement. Cette distinction

équivaut évidemment à celle des mouvemens _uniformes_ et des mouvemens

_variés_; car il est clair, en vertu de la première des trois lois

fondamentales du mouvement exposées dans la leçon précédente, que toute

force instantanée doit nécessairement produire un mouvement uniforme,

tandis que toute force continue doit, au contraire, par sa nature,

imprimer au mobile un mouvement indéfiniment varié. Cela posé, on

conçoit fort aisément, _à priori_, comme je l'ai déjà indiqué plusieurs

fois, que la partie de la dynamique relative aux forces instantanées ou

aux mouvemens uniformes doit être, sans aucune comparaison, infiniment

plus simple que celle qui concerne les forces continues ou les mouvemens

variés, et dans laquelle consiste essentiellement toute la difficulté de

la dynamique. La première partie présente une telle facilité, qu'elle

peut être traitée dans son ensemble comme une conséquence immédiate des

trois lois fondamentales du mouvement, ainsi que je l'ai expressément

remarqué à la fin de la leçon précédente. Or il est maintenant aisé de

concevoir, en thèse générale, que c'est seulement de cette première

partie de la dynamique qu'on a besoin pour constituer la statique comme

un cas particulier de la dynamique.

En effet, le phénomène d'équilibre, dont il s'agit alors de découvrir

les lois, est évidemment, par sa nature, un phénomène instantané, qui

doit être étudié sans aucun égard au temps. La considération du temps ne

s'introduit que dans les recherches relatives à ce qu'on appelle la

_stabilité_ de l'équilibre; mais ces recherches ne font plus, à

proprement parler, partie de la statique, et rentrent essentiellement

dans la dynamique. En un mot, suivant l'aphorisme ordinaire déjà cité,

on fait toujours, en statique, abstraction du temps. Il en résulte qu'on

y peut regarder comme instantanées toutes les forces que l'on considère,

sans que les théories cessent pour cela d'avoir toute la généralité

nécessaire. Car, à chaque époque de son action, une force continue peut

toujours évidemment être remplacée par une force instantanée

mécaniquement équivalente, c'est-à-dire susceptible d'imprimer au mobile

une vitesse égale à celle que lui donne effectivement en cet instant la

force proposée. A la vérité, il faudra, dans le moment infiniment petit

suivant, substituer à cette force instantanée une nouvelle force de même

nature, pour représenter le changement effectif de la vitesse, de telle

sorte que, en dynamique, où l'on doit considérer l'état du mobile dans

les divers instans successifs, on retrouvera nécessairement par la

variation de ces forces instantanées la difficulté fondamentale

inhérente à la nature des forces continues, et qui n'aura fait que

changer de forme. Mais, en statique, où il ne s'agit d'envisager les

forces que dans un instant unique, on n'aura point à tenir compte de ces

variations, et les lois générales de l'équilibre, ainsi établies en

considérant toutes les forces comme instantanées, n'en seront pas moins

applicables à des forces continues, pourvu qu'on ait soin, dans cette

application, de substituer à chaque force continue la force instantanée

qui lui correspond en ce moment.

On conçoit donc nettement par là comment la statique abstraite peut être

traitée avec facilité comme une simple application de la partie la plus

élémentaire de la dynamique, celle qui se rapporte aux mouvemens

uniformes. La manière la plus convenable d'effectuer cette application

consiste à remarquer que, lorsque des forces quelconques sont en

équilibre, chacune d'entre elles, considérée isolément, peut être

regardée comme détruisant l'effet de l'ensemble de toutes les autres.

Ainsi la recherche des conditions de l'équilibre se réduit, en général,

à exprimer que l'une quelconque des forces du système, est égale et

directement opposée à la _résultante_ de toutes les autres. La

difficulté ne consiste donc, dans cette méthode, qu'à déterminer cette

résultante, c'est-à-dire à _composer_ entre elles les forces proposées.

Cette composition s'effectue immédiatement pour le cas de deux forces

d'après la troisième loi fondamentale du mouvement, et l'on en déduit

ensuite la composition d'un nombre quelconque de forces. La question

élémentaire présente, comme on sait, deux cas essentiellement distincts,

suivant que les deux forces à composer agissent dans des directions

convergentes ou dans des directions parallèles. Chacun de ces deux cas

peut être traité comme dérivant de l'autre, d'où résulte parmi les

géomètres une certaine divergence dans la manière d'établir les lois

élémentaires de la composition des forces, suivant le cas que l'on

choisit pour point de départ. Mais, sans contester la possibilité

rigoureuse de procéder autrement, il me semble plus rationnel, plus

philosophique et plus strictement conforme à l'esprit de cette manière

de traiter la statique, de commencer par la composition des forces qui

concourent, d'où l'on déduit naturellement celle des forces parallèles

comme cas particulier, tandis que la déduction inverse ne peut se faire

qu'à l'aide de considérations indirectes, qui, quelque ingénieuses

qu'elles puissent être, présentent nécessairement quelque chose de

forcé.

Après avoir établi les lois élémentaires de la composition des forces,

les géomètres, avant de les appliquer à la recherche des conditions de

l'équilibre, leur font éprouver ordinairement une importante

transformation, qui, sans être complétement indispensable, présente

néanmoins, sous le rapport analytique, la plus haute utilité, par

l'extrême simplification qu'elle introduit dans l'expression algébrique

des conditions d'équilibre. Cette transformation consiste dans ce qu'on

appelle la théorie des _momens_, dont la propriété essentielle est de

réduire analytiquement toutes les lois de la composition des forces à de

simples additions et soustractions. La dénomination de _momens_,

entièrement détournée aujourd'hui de sa signification première, ne

désigne plus maintenant que la considération abstraite du produit d'une

force par une distance. Il faut distinguer, comme on sait, deux sortes

de _momens_, les momens par rapport à un point, qui indiquent le produit

d'une force par la perpendiculaire abaissée de ce point sur sa

direction, et les momens par rapport à un plan, qui désignent le produit

de la force par la distance de son point d'application à ce plan. Les

premiers ne dépendent évidemment que de la direction de la force, et

nullement de son point d'application; ils sont spécialement appropriés

par leur nature à la théorie des forces non parallèles: les seconds au

contraire, ne dépendent que du point d'application de la force, et

nullement de sa direction; ils sont donc essentiellement destinés à la

théorie des forces parallèles. Nous aurons occasion d'indiquer plus bas

par quelle heureuse idée fondamentale M. Poinsot est parvenu à attribuer

généralement, et de la manière la plus naturelle, une signification

concrète directe à l'un et à l'autre genre de momens, qui n'avaient

réellement avant lui qu'une valeur abstraite.

La notion des momens une fois établie, leur théorie élémentaire consiste

essentiellement dans ces deux propriétés générales très-remarquables,

qu'on déduit aisément de la composition des forces: 1º si l'on considère

un système de forces toutes situées dans un même plan, et disposées

d'ailleurs d'une manière quelconque, le moment de leur résultante, par

rapport à un point quelconque de ce plan, est égal à la somme algébrique

des momens de toutes les composantes par rapport à ce même point, en

attribuant à ces divers momens le signe convenable, d'après le sens

suivant lequel chaque force tendrait à faire tourner son bras de levier

autour de l'origine des momens supposée fixe; 2º en considérant un

système de forces parallèles disposées d'une manière quelconque dans

l'espace, le moment de leur résultante par rapport à un plan quelconque

est égal à la somme algébrique des momens de toutes les composantes par

rapport à ce même plan, le signe de chaque moment étant alors

naturellement déterminé, conformément aux règles ordinaires, d'après le

signe propre à chacun des facteurs dont il se compose. Le premier de ces

deux théorèmes fondamentaux a été découvert par un géomètre auquel la

mécanique rationnelle doit beaucoup, et dont la mémoire a été dignement

relevée par Lagrange d'un injuste oubli, Varignon. La manière dont

Varignon établit ce théorème dans le cas de deux composantes, d'où

résulte immédiatement le cas général, est même spécialement remarquable.

En effet, regardant le moment de chaque force par rapport à un point

comme évidemment proportionnel à l'aire du triangle qui aurait ce point

pour sommet et pour base la droite qui représente la force, Varignon,

d'après la loi du parallélogramme des forces, présente d'abord le

théorème des momens sous une forme géométrique très-simple, en

démontrant que si, dans le plan d'un parallélogramme, on prend un point

quelconque, et que l'on considère les trois triangles ayant ce point

pour sommet commun, et pour bases les deux côtés contigus du

parallélogramme et la diagonale correspondante, le triangle construit

sur la diagonale sera constamment équivalent à la somme où à la

différence des triangles construits sur les deux côtés; ce qui est en

soi, comme l'observe avec raison Lagrange, un beau théorème de

géométrie, indépendamment de son utilité en mécanique.

A l'aide de cette théorie des momens, on parvient à exprimer aisément

les relations analytiques qui doivent exister entre les forces dans

l'état d'équilibre, en considérant d'abord, pour plus de facilité, les

deux cas particuliers d'un système de forces toutes situées d'une

manière quelconque dans un même plan, et d'un système quelconque de

forces parallèles. Chacun de ces deux systèmes exige, en général, trois

équations d'équilibre, qui consistent: 1º pour le premier, en ce que la

somme algébrique des produits de chaque force, soit par le cosinus, soit

par le sinus de l'angle qu'elle fait avec une droite fixe prise

arbitrairement dans le plan soit séparément nulle, ainsi que la somme

algébrique des momens de toutes les forces par rapport à un point

quelconque de ce plan; 2º pour le second, en ce que la somme algébrique

de toutes les forces proposées soit nulle, ainsi que la somme algébrique

de leurs momens pris séparément par rapport à deux plans différens

parallèles à la direction commune de ces forces. Après avoir traité ces

deux cas préliminaires, il est facile d'en déduire celui d'un système de

forces tout-à-fait quelconque. Il suffit, pour cela, de concevoir chaque

force du système décomposée en deux, l'une située dans un plan fixe

quelconque, l'autre perpendiculaire à ce plan. Le système proposé se

trouvera dès lors remplacé par l'ensemble de deux systèmes secondaires

plus simples, l'un composé de forces dirigées toutes dans un même plan,

l'autre de forces toutes perpendiculaires à ce plan et conséquemment

parallèles entre elles. Comme ces deux systèmes partiels ne sauraient

évidemment se faire équilibre l'un à l'autre, il faudra donc, pour que

l'équilibre puisse avoir lieu dans le système général primitif, qu'il

existe dans chacun d'eux en particulier, ce qui ramène la question aux

deux questions préliminaires déjà traitées. Telle est du moins la

manière la plus simple de concevoir, en traitant la statique par la

méthode dynamique, la recherche générale des conditions analytiques de

l'équilibre pour un système quelconque de forces; quoiqu'il fût

d'ailleurs possible évidemment, en compliquant la solution, de résoudre

directement le problème dans son entière généralité, de façon à y faire

rentrer au contraire, comme une simple application, les deux cas

préliminaires. Quelque marche qu'on juge à propos d'adopter, on trouve

pour l'équilibre d'un système quelconque de forces, les six équations

suivantes: /[SPcos/alpha = 0,/;SPcos/beta = 0,/;SPcos/gamma = 0,/]

/[SP(ycos/alpha-xcos/beta) = 0,/;SP(zcos/alpha-xcos/gamma) = 0,/]

/[SP(ycos/gamma-zcos/beta) = 0;/] en désignant par P l'intensité de

l'une quelconque des forces du système, par /alpha, /beta, /gamma, les

angles que forme sa direction avec trois axes fixes rectangulaires

choisis arbitrairement, et par x, y, z, les coordonnées de son point

d'application relativement à ces trois axes. J'emploie ici la

caractéristique S pour désigner la somme des produits semblables,

propres à toutes les forces du système P, P', P'', etc.

Telle est, en substance, la manière de procéder à la détermination des

conditions générales de l'équilibre, en concevant la statique comme un

cas particulier de la dynamique élémentaire. Mais, quelque simple que

soit en effet cette méthode, il serait évidemment plus rationnel et plus

satisfaisant de revenir, s'il est possible, à la méthode des anciens, en

dégageant la statique de toute considération dynamique, pour procéder

directement à la recherche des lois de l'équilibre envisagé en lui-même,

à l'aide d'un principe d'équilibre suffisamment général, établi

immédiatement. C'est effectivement ce que les géomètres ont tenté, quand

une fois les équations générales de l'équilibre ont été découvertes par

la méthode dynamique. Mais ils ont surtout été déterminés à établir une

méthode statique directe, par un motif philosophique d'un ordre plus

élevé et en même temps plus pressant que le besoin de présenter la

statique sous un point de vue logique plus parfait. C'est maintenant ce

qu'il nous importe éminemment d'expliquer, puisque telle est la marche

qui a conduit Lagrange à imprimer à l'ensemble de la mécanique

rationnelle cette haute perfection philosophique qui la caractérise

désormais.

Ce motif fondamental résulte de la nécessité où l'ont se trouve pour

traiter, en général, les questions les plus difficiles et les plus

importantes de la dynamique, de les faire rentrer dans de simples

questions de statique. Nous examinerons spécialement, dans la leçon

suivante, le célèbre principe général de dynamique découvert par

d'Alembert, et à l'aide duquel toute recherche relative au mouvement

d'un corps ou d'un système quelconque, peut être convertie immédiatement

en un problème d'équilibre. Ce principe, qui, sous le point de vue

philosophique, n'est vraiment, comme je l'ai déjà indiqué dans la leçon

précédente, que la plus grande généralisation possible de la seconde

loi fondamentale du mouvement, sont depuis près d'un siècle de base

permanente à la solution de tous les grands problèmes de dynamique, et

doit évidemment désormais recevoir de plus en plus une telle

destination, vu l'admirable simplification qu'il apporte dans les

recherches les plus difficiles. Or il est clair qu'une semblable manière

de procéder oblige nécessairement à traiter à son tour la statique par

une méthode directe, sans la déduire de la dynamique, qui ainsi est, au

contraire, entièrement fondée sur elle. Ce n'est pas qu'il y ait, à

proprement parler, aucun véritable cercle vicieux à persister encore

dans la marche ordinaire exposée ci-dessus, puisque la partie

élémentaire de la dynamique, sur laquelle seule on a fait reposer la

statique, se trouve, en réalité, être complétement distincte de celle

qu'on ne peut traiter qu'en la réduisant à la statique. Mais il n'en est

pas moins évident que l'ensemble de la mécanique rationnelle ne présente

alors, en procédant ainsi, qu'un caractère philosophique peu

satisfaisant, à cause de l'alternative fréquente entre le point de vue

statique et le point de vue dynamique. En un mot, la science, mal

coordonnée, se trouve, par là, manquer essentiellement d'unité.

L'adoption définitive et l'usage universel du principe de d'Alembert

rendaient donc indispensable aux progrès futurs de l'esprit humain une

refonte radicale du système entier de la mécanique rationnelle, où, la

statique étant traitée directement d'après une loi primitive d'équilibre

suffisamment générale, et la dynamique rappelée à la statique,

l'ensemble de la science pût acquérir un caractère d'unité désormais

irrévocable. Telle est la révolution éminemment philosophique exécutée

par Lagrange dans son admirable traité de _mécanique analytique_, dont

la conception fondamentale servira toujours de base à tous les travaux

ultérieurs des géomètres sur les lois de l'équilibre et du mouvement,

comme nous avons vu la grande idée mère de Descartes devoir diriger

indéfiniment toutes les spéculations géométriques.

En examinant les recherches des géomètres antérieurs sur les propriétés

de l'équilibre, pour y puiser un principe direct de statique qui pût

offrir toute la généralité nécessaire, Lagrange s'est arrêté à choisir

le _principe des vitesses virtuelles_, devenu désormais si célèbre par

l'usage immense et capital qu'il en a fait. Ce principe, découvert

primitivement par Galilée dans le cas de deux forces, comme une

propriété générale que manifestait l'équilibre de toutes les machines,

avait été, plus tard, étendu par Jean Bernouilli à un nombre quelconque

de forces, constituant un système quelconque; et Varignon avait ensuite

remarqué expressément l'emploi universel qu'il était possible d'en faire

en statique. La combinaison de ce principe avec celui de d'Alembert a

conduit Lagrange à concevoir et à traiter la mécanique rationnelle tout

entière comme déduite d'un seul théorème fondamental, et à lui donner

ainsi le plus haut degré du perfection qu'une science puisse acquérir

sous le rapport philosophique, une rigoureuse unité.

Pour concevoir nettement avec plus de facilité le principe général des

vitesses virtuelles, il est encore utile de le considérer d'abord dans

le simple cas de deux forces, comme l'avait fait Galilée. Il consiste

alors en ce que, deux forces se faisant équilibre à l'aide d'une machine

quelconque, elles sont entre elles en raison inverse des espaces que

parcouraient dans le sens de leurs directions leurs points

d'application, si on supposait que le système vînt à prendre un

mouvement infiniment petit: ces espaces portent le nom de _vitesses

virtuelles_, afin de les distinguer des vitesses réelles qui auraient

effectivement lieu si l'équilibre n'existait pas. Dans cet état

primitif, ce principe, qu'on peut très-aisément vérifier relativement à

toutes les machines connues, présente déjà une grande utilité pratique,

vu l'extrême facilité avec laquelle il permet d'obtenir effectivement

la condition mathématique d'équilibre d'une machine quelconque, dont la

constitution serait même entièrement inconnue. En appelant _moment

virtuel_ ou simplement _moment_, suivant l'acception primitive de ce

terme parmi les géomètres, le produit de chaque force par sa _vitesse

virtuelle_, produit qui, en effet, mesure alors l'effort de la force

pour mouvoir la machine, on peut simplifier beaucoup l'énonce du

principe en se bornant à dire que, dans ce cas, les momens des deux

forces doivent être égaux et de signe contraire pour qu'il y ait

équilibre; le signe positif ou négatif de chaque _moment_ est déterminé

d'après celui de la vitesse virtuelle, qu'on estimera, conformément à

l'esprit ordinaire de la théorie mathématique des signes, positive ou

négative selon que, par le mouvement fictif que l'on imagine, la

projection du point d'application se trouverait tomber sur la direction

même de la force ou sur son prolongement. Cette expression abrégée du

principe des vitesses virtuelles est surtout utile pour énoncer ce

principe d'une manière générale, relativement à un système de forces

tout-à-fait quelconque. Il consiste alors en ce que la somme algébrique

des momens virtuels de toutes les forces, estimés suivant la règle

précédente, doit être nulle pour qu'il y ait équilibre; et cette

condition doit avoir lieu distinctement par rapport à tous les

mouvemens élémentaires que le système pourrait prendre en vertu des

forces dont il est animé. En appelant P, P', P'', etc., les forces

proposées, et, suivant la notation ordinaire de Lagrange, /delta/rho,

/delta/rho', /delta/rho'', etc., les vitesses virtuelles

correspondantes, ce principe se trouve immédiatement exprimé par

l'équation /[P/delta/rho + P'/delta/rho' + P''/delta/rho'' + /mbox{/rm

etc.} = 0,/] ou, plus brièvement, /[/int P/delta/rho = 0,/] dans

laquelle, par les travaux de Lagrange, la mécanique rationnelle tout

entière peut être regardée comme implicitement renfermée. Quant à la

statique, la difficulté fondamentale de développer convenablement cette

équation générale se réduira essentiellement, lorsque toutes les forces

dont il faut tenir compte seront bien connues, à une difficulté purement

analytique, qui consistera à rapporter, dans chaque cas, d'après les

conditions de liaison caractéristiques du système considéré, toutes les

variations infiniment petites /delta p, /delta p', etc., au plus petit

nombre possible de variations réellement indépendantes, afin d'annuler

séparément les divers groupes de termes relatifs à chacune de ces

dernières variations, ce qui fournit, pour l'équilibre, autant

d'équations distinctes qu'il pourrait exister de mouvemens élémentaires

vraiment différens par la nature du système proposé. En supposant que

les forces soient entièrement quelconques, et qu'elles soient appliquées

aux divers points d'un corps solide, qui ne soit d'ailleurs assujetti à

aucune condition particulière, on parvient aussi immédiatement et de la

manière la plus simple aux six équations générales de l'équilibre

rapportées ci-dessus d'après la méthode dynamique. Si le solide, au lieu

d'être complétement libre, doit être plus ou moins gêné, il suffit

d'introduire au nombre des forces du système les résistances qui en

résultent après les avoir convenablement définies, ce qui ne fera

qu'ajouter quelques nouveaux termes à l'équation fondamentale. Il en est

de même quand la forme du solide n'est point supposée rigoureusement

invariable, et qu'on vient, par exemple, à considérer son élasticité. De

semblables modifications n'ont d'autre effet, sous le point de vue

logique, que de compliquer plus ou moins l'équation des vitesses

virtuelles, qui ne cesse point pour cela de conserver nécessairement son

entière généralité, quoique ces conditions secondaires puissent

quelquefois rendre presqu'inextricables les difficultés purement

analytiques que présente la solution effective de la question proposée.

Tant que le théorème des vitesses virtuelles n'avait été conçu que comme

une propriété générale de l'équilibre, on avait pu se borner à le

vérifier par sa conformité constante avec les lois ordinaires de

l'équilibre déjà obtenues autrement, et dont il présentait ainsi un

résumé très-utile par sa simplicité et son uniformité. Mais, pour faire

de ce théorème fondamental la base effective de toute la mécanique

rationnelle, en un mot, pour la convertir en un véritable principe, il

était indispensable de l'établir directement sans le déduire d'aucun

autre, ou du moins en ne supposant que des propositions préliminaires

susceptibles par leur extrême simplicité d'être présentées comme

immédiates. C'est ce qu'a si heureusement exécuté Lagrange par son

ingénieuse démonstration fondée sur le principe des mouffles et dans

laquelle il parvient à prouver généralement le théorème des vitesses

virtuelles avec une extrême facilité, en imaginant un poids unique, qui,

à l'aide de mouffles convenablement construites, se trouve remplacer

simultanément toutes les forces du système. On a successivement proposé

depuis quelques autres démonstrations directes et générales du principe

des vitesses virtuelles, mais qui, beaucoup plus compliquées que celle

de Lagrange, ne lui sont, en réalité, nullement supérieures quant à la

rigueur logique. Pour nous, sous le point de vue philosophique, nous

devons regarder ce théorème général comme une conséquence nécessaire des

lois fondamentales du mouvement, d'où elle peut être déduite de diverses

manières, et qui devient ensuite le point de départ effectif de la

mécanique rationnelle tout entière.

L'emploi d'un tel principe ramenant l'ensemble de la science à une

parfaite unité, il devient évidemment fort peu intéressant désormais de

connaître d'autres principes plus généraux encore, en supposant qu'on

puisse en obtenir. On peut donc regarder comme essentiellement oiseuses

par leur nature les tentatives qui pourraient être projetées pour

substituer quelque nouveau principe à celui des vitesses virtuelles. Un

tel travail ne saurait plus perfectionner nullement le caractère

philosophique fondamental de la mécanique rationnelle, qui, dans le

traité de Lagrange, est aussi fortement coordonnée qu'elle puisse jamais

l'être. On n'y pourrait réellement avoir en vue d'autre utilité

effective que de simplifier considérablement les recherches analytiques

auxquelles la science est maintenant réduite, ce qui doit paraître

presque impossible quand on envisage avec quelle admirable facilité le

principe des vitesses virtuelles a été adapté par Lagrange à

l'application uniforme de l'analyse mathématique.

Telle est donc la manière incomparablement la plus parfaite de concevoir

et de traiter la statique, et par suite l'ensemble de la mécanique

rationnelle. Dans un ouvrage tel que celui-ci surtout, nous ne pouvions

hésiter un seul moment à accorder à cette méthode une préférence

éclatante sur tout autre, puisque son principal avantage caractéristique

est de perfectionner au plus haut degré la philosophie de cette science.

Cette considération doit avoir à nos yeux bien plus d'importance que

nous ne pouvons en attribuer en sens inverse aux difficultés propres

qu'elle présente encore fréquemment dans les applications, et qui

consistent essentiellement dans l'extrême contention intellectuelle

qu'elle exige souvent, ce qui peut être regardé comme étant jusqu'à un

certain point inhérent à toute méthode très-générale où les questions

quelconques sont constamment ramenées à un principe unique. Néanmoins

ces difficultés sont assez grandes jusqu'ici pour qu'on ne puisse point

encore regarder la méthode de Lagrange comme vraiment élémentaire, de

manière à pouvoir dispenser entièrement d'en considérer aucune autre

dans un enseignement dogmatique. C'est ce qui m'a déterminé à

caractériser d'abord avec quelques développemens la méthode dynamique

proprement dite, la seule encore généralement usitée. Mais ces

considérations ne peuvent être évidemment que provisoires; les

principaux embarras qu'occasione l'emploi de la conception de Lagrange

n'ayant réellement d'autre cause essentielle que sa nouveauté. Une telle

méthode n'est point indéfiniment destinée sans doute à l'usage exclusif

d'un très-petit nombre de géomètres, qui en ont seuls encore une

connaissance assez familière pour utiliser convenablement les admirables

propriétés qui la caractérisent: elle doit certainement devenir plus

tard aussi populaire dans le monde mathématique que la grande conception

géométrique de Descartes, et ce progrès général serait vraisemblablement

déjà presqu'effectué si les notions fondamentales de l'analyse

transcendante étaient plus universellement répandues.

Je ne croirais pas avoir convenablement caractérisé toutes les notions

philosophiques essentielles relatives à la statique rationnelle, si je

ne faisais maintenant une mention distincte d'une nouvelle conception

fort importante, introduite dans la science par M. Poinsot, et que je

regarde comme le plus grand perfectionnement qu'ait éprouvé, sous le

point de vue philosophique, le système général de la mécanique, depuis

la régénération opérée par Lagrange, quoiqu'elle ne soit pas exactement

dans la même direction. Il s'agit, comme on voit, de l'ingénieuse et

lumineuse théorie des couples, que M. Poinsot a si heureusement créée

pour perfectionner directement dans ses conceptions fondamentales la

mécanique rationnelle, et dont la portée ne me paraît point avoir été

encore suffisamment appréciée par la plupart des géomètres. On sait que

ces _couples_, ou systèmes de forces parallèles égales et contraires,

avaient à peine été remarqués avant M. Poinsot comme une sorte de

paradoxe en statique, et qu'il s'est emparé de cette notion isolée pour

en faire immédiatement le sujet d'une théorie fort étendue et

entièrement originale relative à la transformation, à la composition et

à l'usage de ces groupes singuliers, qu'il a montrés doués de propriétés

si remarquables par leur généralité et leur simplicité. Ces propriétés

fondamentales consistent essentiellement: 1º sous le rapport de la

direction, en ce que l'effet d'un couple dépend seulement de la

direction de son plan ou de son axe, et nullement de la position de ce

plan, ni de celle du couple dans le plan; 2º quant à l'intensité, en ce

que l'effet d'un couple ne dépend proprement ni de la valeur de chacune

des forces égales qui le composent, ni du bras de levier sur lequel

elles agissent, mais uniquement du produit de cette force par cette

distance, auquel M. Poinsot a donné avec raison le nom de moment du

couple.

En adoptant la méthode dynamique proprement dite pour procéder à la

recherche des conditions générales de l'équilibre, M. Poinsot l'a

présentée sous un point de vue complétement neuf à l'aide de sa

conception des couples, qui l'a considérablement simplifiée et

éclaircie. Pour caractériser ici sommairement cette variété de la

méthode dynamique, il suffira de concevoir que, en ajoutant en un point

quelconque du système deux forces égales à chacune de celles que l'on

considère et qui agissent, en sens contraire l'une de l'autre, suivant

une droite parallèle à sa direction, on pourra ainsi, sans jamais

altérer évidemment l'état du système proposé, le regarder comme

remplacé: 1º par un système de forces égales aux forces primitives

transportées toutes parallèlement à leurs directions au point unique que

l'on aura choisi, et qui, en conséquence, seront généralement

réductibles en une seule; 2º par un système de couples ayant pour mesure

de leur intensité les momens des forces proposées relativement à ce même

point, et dont les plans, passant tous en ce même point, les rendront

aussi réductibles généralement à un couple unique. On voit, d'après

cela, avec quelle facilité on pourra procéder ainsi à la détermination

des relations d'équilibre, puisqu'il suffira de trouver, par les lois

connues de la composition des forces convergentes, cette résultante

unique, afin d'exprimer qu'elle est nulle; et ensuite, par les lois que

M. Poinsot a établies pour la composition des couples, obtenir également

ce couple résultant, et l'annuler aussi séparément; car il est clair

que, la force et le couple ne pouvant se détruire mutuellement,

l'équilibre ne saurait exister qu'en les supposant individuellement

nuls.

Il faut, sans doute, reconnaître que cette nouvelle manière de procéder

n'est point indispensable pour appliquer la méthode dynamique à la

détermination des conditions générales de l'équilibre. Mais, outre

l'extrême simplification qu'elle introduit dans une telle recherche,

nous devons surtout apprécier, quant aux progrès généraux de la science,

la clarté inattendue qu'elle y apporte, c'est-à-dire l'aspect éminemment

lucide sous lequel elle présente une partie essentielle de ces

conditions d'équilibre, toutes celles qui sont relatives aux _momens_

des forces proposées, et qui constituent la plus importante moitié des

équations statiques. Ces _momens_, qui n'indiquaient jusqu'alors qu'une

considération purement abstraite, artificiellement introduite dans la

statique pour faciliter l'expression algébrique des lois de l'équilibre,

ont pris désormais une signification concrète parfaitement distincte,

et sont entrés aussi naturellement que les forces elles-mêmes dans les

spéculations statiques, comme étant la mesure directe des couples

auxquels ces forces donnent immédiatement naissance. On conçoit aisément

_à priori_ quelle facilité cette interprétation générale et élémentaire

doit nécessairement procurer pour la combinaison de toutes les idées

relatives à la théorie des momens, comme on en voit déjà d'ailleurs la

preuve effective dans l'extension et le perfectionnement de cette

importante théorie, par les travaux de M. Poinsot lui-même.

Quelles que soient, en réalité, les qualités fondamentales de la

conception de M. Poinsot par rapport à la statique, on doit néanmoins

reconnaître, ce me semble, que c'est surtout au perfectionnement de la

dynamique qu'elle se trouve, par sa nature, essentiellement destinée; et

je crois pouvoir assurer, à cet égard, que cette conception n'a point

encore exercé jusqu'ici son influence la plus capitale. Il faut la

regarder, en effet, comme directement propre à perfectionner sous un

rapport très-important les élémens mêmes de la dynamique générale, en

rendant la notion des mouvemens de rotation aussi naturelle, aussi

familière, et presqu'aussi simple que celle des mouvemens de

translation. Car le couple peut être envisagé comme l'élément naturel

du mouvement de rotation, aussi bien que la force l'est du mouvement de

translation. Ce n'est pas ici le lieu d'indiquer plus distinctement

cette considération, qui sera convenablement reproduite dans les leçons

suivantes. Nous devons seulement concevoir, en thèse générale, qu'un

usage bien entendu de la théorie des couples établit la possibilité de

rendre l'étude des mouvemens de rotation, qui constitue jusqu'ici la

partie la plus compliquée et la plus obscure de la dynamique, aussi

élémentaire et aussi nette que l'étude des mouvemens de translation.

Nous aurons occasion de constater effectivement plus tard à quel degré

de simplicité et de clarté M. Poinsot est parvenu à réduire ainsi

diverses propositions essentielles, relatives aux mouvemens de rotation,

et qui n'étaient établies avant lui que de la manière la plus pénible et

la plus indirecte, principalement en ce qui concerne les propriétés des

_aires_, dont il a même sensiblement augmenté l'étendue et régularisé

l'application sous divers rapports importans, surtout, en dernier lieu,

quant à la détermination de ce qu'on appelle le _plan invariable_.

Pour compléter ces considérations philosophiques sur l'ensemble de la

statique, je crois devoir ajouter ici l'indication sommaire d'une

dernière notion générale, qu'il me paraît utile d'introduire dans la

théorie de l'équilibre, de quelque manière qu'on ait d'ailleurs jugé

convenable de l'établir.

Quand on veut se faire une juste idée de la nature des diverses

équations qui expriment les conditions de l'équilibre d'un système

quelconque de forces, il est, ce me semble, insuffisant de se borner à

constater que l'ensemble de ces équations est indispensable pour

l'équilibre, et l'établit inévitablement. Il faut, de plus, pouvoir

assigner nettement la signification statique distinctement propre à

chacune de ces équations envisagée isolément, c'est-à-dire déterminer

avec précision en quoi chacune contribue séparément à la production de

l'équilibre, analyse à laquelle on ne s'attache point ordinairement,

quoiqu'elle soit, sans doute, importante. Par quelque méthode qu'on

procède à l'établissement des équations statiques, il est clair _à

priori_ que l'équilibre ne peut résulter que de la destruction de tous

les mouvemens élémentaires que le corps pourrait prendre en vertu des

forces dont il est animé, si ces forces n'avaient point entr'elles les

relations nécessaires pour se contrebalancer exactement. Ainsi chaque

équation prise à part doit nécessairement anéantir un de ces mouvemens,

en sorte que l'ensemble de ces équations produise l'équilibre, par

l'impossibilité où se trouve dès-lors, le corps de se mouvoir d'aucune

manière. Examinons maintenant sommairement le principe général d'après

lequel une telle analyse me semble pouvoir s'opérer dans un cas

quelconque.

En considérant le mouvement sous le point de vue le plus positif, comme

le simple transport d'un corps d'un lieu dans un autre, indépendamment

du mode quelconque suivant lequel il peut être produit, il est évident

que tout mouvement doit être envisagé, dans le cas le plus général,

comme nécessairement composé à la fois de _translation_ et de

_rotation_. Ce n'est pas, sans doute, qu'il ne puisse réellement exister

de translation sans rotation, ou de rotation sans translation; mais on

doit regarder l'un et l'autre cas comme étant d'exception, le cas normal

consistant en effet dans la coexistence de ces deux sortes de mouvemens,

qui s'accompagnent constamment à moins de conditions particulières

très-précises, et par suite fort rares, relativement aux circonstances

du phénomène. Cela est tellement vrai, que la seule vérification de l'un

de ces mouvemens est habituellement regardée avec raison par les

géomètres, qui connaissent toute la portée de cette observation

élémentaire, comme un puissant motif, non d'affirmer, mais de présumer

très-vraisemblablement l'existence de l'autre. Ainsi, par exemple, la

seule connaissance du mouvement de rotation du soleil sur son axe,

parfaitement constaté depuis Galilée, serait _à priori_ pour un

géomètre une preuve presque certaine d'un mouvement de translation de

cet astre accompagné de toutes ses planètes, quand même les astronomes

n'auraient point commencé déjà à reconnaître effectivement, par des

observations directes, la réalité de ce transport, dans un sens encore

peu déterminé. Pareillement, c'est d'après une semblable considération

qu'on admet communément, avec raison, outre le motif d'analogie,

l'existence d'un mouvement de rotation dans les planètes même à l'égard

desquelles on n'a point encore pu le constater directement, par cela

seul qu'elles ont un mouvement de translation bien connu autour du

soleil.

Il résulte de cette première analyse que les équations qui expriment les

conditions d'équilibre d'un corps, sollicité par des forces quelconques,

doivent avoir pour objet, les unes de détruire tout mouvement de

translation, les autres d'anéantir tout mouvement de rotation. Voyons

maintenant, d'après le même point de vue, afin de compléter cet aperçu

général, quel doit être _a priori_ le nombre des équations de chaque

espèce.

Quant à la translation, il suffit de considérer que, pour empêcher un

corps de marcher dans un sens quelconque, il faut évidemment l'en

empêcher selon trois axes principaux situés dans des plans différens, et

qu'on suppose d'ordinaire perpendiculaires entr'eux. En effet, quelle

progression serait possible, par exemple, dans un corps qui ne pourrait

avancer ni de l'est à l'ouest ou de l'ouest à l'est, ni du nord au sud

ou du sud au nord, ni enfin du haut en bas ou du bas en haut? Toute

progression dans un autre sens quelconque, pouvant évidemment se

concevoir comme composée de progressions partielles correspondantes dans

ces trois sens principaux, serait dès lors devenue nécessairement

impossible. D'un autre côté, il est clair qu'on ne doit pas considérer

moins de trois mouvemens élémentaires indépendans, car le corps pourrait

se mouvoir dans le sens d'un des axes, sans avoir aucune translation

dans le sens d'aucun des deux autres. On conçoit ainsi que, en général,

trois équations de condition seront nécessaires et suffisantes pour

établir, dans un système quelconque, l'équilibre de translation; et

chacune d'elles sera spécialement destinée à détruire un des trois

mouvemens de translation élémentaires que le corps pourrait prendre.

On peut présenter une considération exactement analogue relativement à

la rotation: il n'y a de nouvelle difficulté que celle d'apercevoir

distinctement une image mécanique plus compliquée. La rotation d'un

corps dans un plan ou autour d'un axe quelconque, pouvant toujours se

concevoir décomposée en trois rotations élémentaires dans les trois

plans coordonnés ou autour des trois axes, il est clair que, pour

empêcher toute rotation dans un corps, il faut aussi l'empêcher de

tourner séparément par rapport à chacun de ces trois plans ou de ces

trois axes. Trois équations sont donc, pareillement, nécessaires et

suffisantes pour établir l'équilibre de rotation; et l'on aperçoit, avec

la même facilité que dans le cas précédent, la destination mécanique

propre à chacune d'elles.

En appliquant l'analyse précédente à l'ensemble des six équations

générales rapportées au commencement de cette leçon, pour l'équilibre

d'un corps solide animé de forces quelconques, il est aisé de

reconnaître que les trois premières sont relatives à l'équilibre de

translation, et les trois autres à l'équilibre de rotation. Dans le

premier groupe, la première équation empêche la translation suivant

l'axe des x, la seconde suivant l'axe des y, et la troisième suivant

l'axe des z. Dans le second groupe, la première équation empêche le

corps de tourner suivant le plan des x, y, la seconde suivant le plan

des x, z, et la troisième suivant le plan des y, z. On conçoit nettement

par là comment la coexistence de toutes ces équations établit

nécessairement l'équilibre.

Cette décomposition serait encore utile pour réduire, dans chaque cas,

les équations d'équilibre au nombre strictement nécessaire, quand on

vient à particulariser plus ou moins le système de forces considéré, au

lieu de le supposer entièrement quelconque. Sans entrer ici dans aucun

détail spécial à ce sujet, il suffira de dire, conformément au point de

vue précédent, que, la particularisation du système proposé restreignant

plus ou moins les mouvemens possibles, soit quant à la translation, soit

quant à la rotation, après avoir d'abord exactement déterminé dans

chaque cas, ce qui sera toujours facile, en quoi consiste cette

restriction, il faudra supprimer, comme superflues, les équations

d'équilibre relatives aux translations ou aux rotations qui ne peuvent

avoir lieu, et conserver seulement celles qui se rapportent aux

mouvemens restés possibles. C'est ainsi que, suivant la limitation plus

ou moins grande du système de forces particulier que l'on considère, il

peut, au lieu de six équations nécessaires en général pour l'équilibre,

n'en plus subsister que trois, ou deux, ou même une seule, qu'il sera

par là facile d'obtenir dans chaque cas.

On doit faire des remarques parfaitement analogues quant aux

restrictions de mouvemens qui résulteraient, non de la constitution

spéciale du système des forces, mais des gênes plus ou moins étroites

auxquelles le corps pourrait être assujetti dans certains cas, et qui

produiraient des effets semblables. Il suffirait également alors de voir

nettement quels mouvemens sont rendus impossibles par la nature des

conditions imposées, et de supprimer les équations d'équilibre qui s'y

rapportent, en conservant celles relatives aux mouvemens restés libres.

C'est ainsi, par exemple, que, dans le cas d'un système quelconque de

forces, on trouverait que les trois dernières équations suffisent pour

l'équilibre, si le corps est retenu par un point fixe autour duquel il

peut tourner librement en tout sens, tout mouvement de translation étant

alors devenu impossible; de même on verrait les équations d'équilibre

être au nombre de deux, ou même se réduire à une seule, s'il y avait à

la fois deux points fixes, suivant que le corps pourrait ou non glisser

le long de l'axe qui les joint; et enfin on arriverait à reconnaître que

l'équilibre existe nécessairement sans aucune condition, quelles que

soient les forces du système, si le corps solide présente trois points

fixes non en ligne droite. Enfin on pourrait encore employer le même

ordre de considérations lorsque les points, au lieu d'être

rigoureusement fixes, seraient seulement astreints à demeurer sur des

courbes ou des surfaces données.

L'esprit de l'analyse que je viens d'esquisser est, comme on le voit,

entièrement indépendant de la méthode quelconque d'après laquelle auront

été obtenues les équations de l'équilibre. Mais les diverses méthodes

générales sont loin cependant de se prêter avec la même facilité à

l'application de cette règle. Celle qui s'y adapte le mieux, c'est

incontestablement la méthode statique proprement dite, fondée, comme

nous l'avons vu, sur le principe des vitesses virtuelles. On doit

mettre, en effet, au nombre des propriétés caractéristiques de ce

principe, la netteté parfaite avec laquelle il analyse naturellement le

phénomène de l'équilibre, en considérant distinctement chacun des

mouvemens élémentaires que permettent les forces du système, et

fournissant aussitôt une équation d'équilibre spécialement relative à ce

mouvement. La méthode dynamique ne présente point cet avantage

important. Il faut reconnaître toutefois que, dans la manière dont M.

Poinsot l'a conçue, elle se trouve à cet égard considérablement

améliorée, puisque la seule distinction des conditions d'équilibre

relatives aux forces et de celles qui concernent les couples,

distinction qui s'établit alors nécessairement, réalise par elle-même la

détermination séparée entre l'équilibre de translation et l'équilibre de

rotation. Mais la méthode dynamique ordinaire, exclusivement usitée en

statique avant la réforme de M. Poinsot, et que j'ai caractérisée dans

son ensemble au commencement de cette leçon, ne remplit nullement cette

condition essentielle, sans laquelle néanmoins il me paraît impossible

de concevoir nettement l'expression analytique des lois générales de

l'équilibre.

Après avoir considéré les diverses manières principales de parvenir aux

lois exactes de l'équilibre abstrait pour un système quelconque des

forces, en supposant les corps dans cet état complétement passif que

nous avions d'abord reconnu, quoique purement hypothétique, être

strictement indispensable à l'établissement des principes fondamentaux

de la mécanique rationnelle; nous devons maintenant examiner comment les

géomètres ont pu tenir compte des propriétés générales naturelles aux

corps réels, et auxquelles il faut nécessairement avoir égard dans toute

application effective de la mécanique abstraite. La seule que l'on sache

jusqu'ici prendre en considération d'une manière vraiment complète,

c'est la pesanteur terrestre. Voyons comment on a pu l'introduire, en

effet, dans les équations statiques. Cet important examen constitue,

sans doute, dans l'ordre strictement logique de nos études

philosophiques, une anticipation vicieuse sur la partie de ce cours

relative à la physique proprement dite, où nous envisagerons

spécialement la science de la pesanteur. Mais la théorie des centres de

gravité, à laquelle se réduit essentiellement cette étude statique de la

pesanteur terrestre, joue un rôle trop étendu et trop important dans

toutes les parties de la mécanique rationnelle, pour que nous puissions

nous dispenser de l'indiquer ici, à l'exemple de tous les géomètres,

quoique ce ne soit pas strictement régulier. Du reste, je dois faire

observer à ce sujet qu'on éviterait presqu'entièrement tout ce qu'il y a

vraiment d'irrationnel dans cette disposition scientifique, sans se

priver néanmoins des avantages capitaux que présente la résolution

préalable d'une telle question, si on contractait l'habitude de classer

la théorie des centres de gravité parmi les recherches de pure

géométrie, comme je l'ai proposé à la fin de la treizième leçon.

Pour tenir compte de la pesanteur terrestre, dans les questions

statiques, il suffit, comme on sait, de se représenter, sous ce rapport,

chaque corps homogène comme un système de forces parallèles et égales,

appliquées à toutes les molécules du corps, et dont il faut déterminer

complétement la résultante, qu'on introduira dès lors sans aucune

difficulté parmi les forces extérieures primitives. En réalité, ce

parallélisme et cette égalité des pesanteurs moléculaires ne sont

effectivement que des approximations, puisque, de fait, toutes ces

forces concourraient au centre de la terre si cette planète était

rigoureusement sphérique, et que leur intensité absolue, indépendamment

des inégalités qui tiennent à la force centrifuge produite par le

mouvement de rotation de la terre, varie en raison inverse des carrés

des distances des molécules correspondantes au centre de notre globe.

Mais, quand il ne s'agit que des masses terrestres à notre disposition,

auxquelles sont ordinairement destinées ces applications de la statique,

les dimensions n'en sont jamais assez grandes pour que le défaut de

parallélisme et d'égalité entre les pesanteurs des diverses molécules de

chaque masse, doive être réellement pris en considération. On suppose

donc alors, avec raison, toutes ces forces rigoureusement parallèles et

égales, ce qui simplifie extrêmement la question de leur composition. En

effet, leur résultante est, dès ce moment, égale à leur somme, et agit

suivant une droite parallèle à leur direction commune, en sorte que son

intensité et sa direction sont immédiatement connues. Toute la

difficulté se réduit donc à trouver son point d'application,

c'est-à-dire ce qu'on appelle le _centre de gravité_ du corps. D'après

les propriétés générales du point d'application de la résultante dans un

système quelconque de forces parallèles, la distance de ce point à un

plan quelconque est égale à la somme des momens de toutes les forces du

système par rapport à ce même plan, divisée par la somme de ces forces

elles-mêmes. En appliquant cette formule au centre de gravité, et ayant

égard à la simplification que produit alors l'égalité de toutes les

forces proposées, on trouve que la distance du centre de gravité à un

plan quelconque est égale à la somme des distances de tous les points du

corps considéré, divisée par le nombre de ces points; c'est-à-dire, que

cette distance est, ce qu'on appelle proprement la moyenne arithmétique

entre les distances de tous les points proposés. Cette considération

fondamentale réduit évidemment la notion du centre de gravité à être

purement géométrique, puisqu'en le cherchant ainsi comme _centre des

moyennes distances_, suivant la dénomination très-rationnelle des

anciens géomètres, la question ne conserve plus aucune trace de son

origine mécanique, et consiste seulement dans ce problème de géométrie

générale: Étant donné un système quelconque de points disposés entr'eux

d'une manière déterminée, trouver un point dont la distance à un plan

quelconque soit moyenne entre les distances de tous les points donnés à

ce même plan. Il y aurait, comme je l'ai déjà indiqué, des avantages

importans à concevoir habituellement ainsi la notion générale du centre

de gravité, en faisant complétement abstraction de toute considération

de pesanteur, car cette idée simple et purement géométrique est

précisément celle qu'on doit s'en former dans la plupart des théories

principales de la mécanique rationnelle, surtout quand on envisage les

grandes propriétés dynamiques du centre des moyennes distances, où

l'idée hétérogène et surabondante de la gravité introduit ordinairement

une complication et une obscurité vicieuses. Cette manière de concevoir

la question conduit naturellement, il est vrai, à l'exclure de la

mécanique pour la faire rentrer dans la géométrie, comme je l'ai

proposé. Si je ne l'ai pas ainsi classée effectivement, c'est uniquement

afin de ne m'écarter que le moins possible des habitudes universellement

reçues, quoique je fusse très-convaincu qu'une telle transposition

serait la seule disposition vraiment rationnelle. Quoi qu'il en soit de

cette discussion d'ordre, ce qui importe essentiellement c'est de ne

point se méprendre sur la véritable nature de la question, à

quelqu'époque et sous quelque dénomination qu'on juge convenable de la

traiter.

La seule définition géométrique du centre de gravité donnerait

immédiatement le moyen de le déterminer, si le système des points que

l'on considère n'était composé que d'un nombre fini de points isolés,

car il en résulterait directement alors des formules très-simples et qui

n'auraient nullement besoin d'être transformées pour exprimer les

coordonnées du point cherché, relativement à trois axes rectangulaires

fixes arbitrairement. Mais ces formules fondamentales ne peuvent plus

être employées sans transformation, aussitôt qu'il s'agit d'un système

composé d'une infinité de points formant un véritable corps continu, ce

qui est le cas ordinaire. Car le numérateur et le dénominateur de chaque

formule devenant dès lors simultanément infinis, ces formules n'offrent

plus aucune signification distincte, et ne sauraient être appliquées

qu'après avoir été convenablement transformées. C'est dans cette

transformation générale que consiste, sous le rapport analytique, toute

la difficulté fondamentale de la question du centre de gravité envisagée

sous le point de vue le plus étendu. Or il est clair que le calcul

intégral donne immédiatement les moyens de la surmonter, puisque ces

deux sommes infinies qui constituent les deux termes de chaque formule,

sont évidemment par elles-mêmes de véritables intégrales, dont celle qui

exprime le dénominateur commun des trois formules se rapporte aux

élémens géométriques infiniment petits de la masse considérée, et celle

qui représente le numérateur propre à chaque formule se rapporte aux

produits de ces élémens par leurs coordonnées correspondantes. Il suit

de là, pour ne considérer ici que le cas le plus général, qu'en

décomposant le corps seulement en élémens infiniment petits dans deux

sens par deux séries de plans infiniment rapprochés parallèles les uns

au plan des x, z, les autres au plan des y, z, on trouvera aussitôt les

formules fondamentales, /[x_1 = /frac{/iint xzdxdy}{/iint zdxdy},/;y_1 =

/frac{/iint yzdxdy}{/iint zdxdy},/;z_1 = /frac{1}{2}/frac{/iint

z^2dxdy}{/iint zdydx}/] qui feront connaître les trois coordonnées du

centre de gravité du volume d'un corps homogène de forme quelconque,

limité par une surface dont l'équation en x, y, et z, est supposée

donnée. On obtiendra de la même manière, pour le centre de gravité de la

surface seule de ce corps, les formules /[x_1 = /frac{/iint

xdxdy/sqrt{1+/frac{dz^2}{dx^2}+/frac{dz^2}{dy^2}}}{/iint

dxdy/sqrt{1+/frac{dz^2}{dx^2}+/frac{dz^2}{dy^2}}}/]

/[y_1 = /frac{/iint

ydxdy/sqrt{1+/frac{dz^2}{dx^2}+/frac{dz^2}{dy^2}}}{/iint

dxdy/sqrt{1+/frac{dz^2}{dx^2}+/frac{dz^2}{dy^2}}}/] /[z_1 = /frac{/iint

zdxdy/sqrt{1+/frac{dz^2}{dx^2}+/frac{dz^2}{dy^2}}}{/iint

dxdy/sqrt{1+/frac{dz^2}{dx^2}+/frac{dz^2}{dy^2}}}/] La détermination des

centres de gravité sera donc réduite ainsi, dans chaque cas particulier,

à des recherches purement analytiques, tout-à-fait analogues à celles

qu'exigent, comme nous l'avons vu, les quadratures et les cubatures.

Seulement, ces intégrations étant, en général, plus compliquées, l'état

d'extrême imperfection dans lequel se trouve jusqu'ici le calcul

intégral permettra bien plus rarement encore de parvenir à une solution

définitive. Mais ces formules générales n'en ont pas moins, par

elles-mêmes, une importance capitale, pour introduire la considération

du centre de gravité dans les théories générales de la mécanique

analytique, ainsi que nous aurons spécialement occasion de le

reconnaître bientôt. Il faut d'ailleurs considérer, quant à la question

même, que ces formules éprouvent de très-grandes simplifications, quand

on vient à supposer que la surface qui termine le corps proposé est une

surface de révolution, ce qui heureusement a lieu dans la plupart des

applications vraiment importantes.

Telle est donc essentiellement la manière de tenir compte de la

pesanteur terrestre dans les applications de la statique abstraite.

Quant à la pesanteur universelle, on peut dire que jusqu'ici elle n'a

été prise en considération d'une manière vraiment complète, que

relativement aux corps sphériques. Ce n'est pas que, lorsque la loi de

la gravitation est supposée connue, et surtout en la concevant

inversement proportionnelle au carré de la distance, comme dans la

véritable pesanteur universelle, on ne puisse aisément construire, à

l'aide d'intégrales convenables, des formules qui expriment l'attraction

d'un corps de figure et de constitution quelconques sur un point donné,

et même sur un autre corps. Mais ces expressions symboliques générales

sont demeurées jusqu'ici le plus souvent inapplicables, faute de pouvoir

effectuer les intégrations qu'elles indiquent, même quand on suppose,

pour simplifier la question, que chaque corps est homogène. Ce n'est

encore que par une approximation fort imparfaite qu'on a pu parvenir à

la détermination définitive dans le cas très-simple de l'attraction de

deux ellipsoïdes, et les approximations n'ont pu être conduites jusqu'au

degré de précision convenable, qu'en supposant ces elipsoïdes très-peu

différens de la sphère, ce qui a lieu heureusement pour toutes nos

planètes. Il faut d'ailleurs considérer que, dans la réalité, ces

formules supposent la connaissance préalable de la loi de la densité à

l'intérieur de chaque corps proposé, ce que nous ignorons jusqu'ici

complétement.

Dans l'état présent de cette importante et difficile théorie, on peut

dire que les théorèmes primitifs de Newton sur l'attraction des corps

sphériques constituent effectivement encore la partie la plus utile de

cet ordre de notions. Ces propriétés si remarquables, et que Newton a si

simplement établies, consistent, comme on sait, en ce que 1º

l'attraction d'une sphère dont toutes les molécules attirent en raison

inverse du carré de la distance, est la même, sur un point extérieur

quelconque, que si la masse entière de cette sphère était toute

condensée à son centre; 2º quand un point est placé dans l'intérieur

d'une sphère dont les molécules agissent sur lui suivant cette même loi,

il n'éprouve absolument aucune attraction de la part de toute la portion

du globe qui se trouve à une plus grande distance que lui du centre, du

moins, en supposant, si le globe n'est pas homogène, que chacune de ses

couches sphériques concentriques présente en tous ses points la même

densité.

La pesanteur est la seule force naturelle dont nous sachions réellement

tenir compte en statique rationnelle: encore voit-on combien cette étude

est encore peu avancée par rapport à la gravité universelle. Quant aux

circonstances extérieures générales, dont on a dû également faire

d'abord complétement abstraction pour établir les lois rationnelles de

la mécanique, comme le frottement, la résistance des milieux, etc., on

peut dire que nous ne connaissons encore nullement la manière de les

introduire dans les relations fondamentales données par la mécanique

analytique, car on n'y est parvenu jusqu'ici qu'à l'aide d'hypothèses

fort précaires, et même évidemment inexactes, qui ne peuvent être

réellement considérées, dans le plus grand nombre des cas, que comme

propres à fournir des exercices de calcul. Du reste, nous devrons

naturellement revenir sur ce sujet dans la partie de ce cours relative à

la physique proprement dite.

Pour compléter l'examen philosophique de l'ensemble de la statique, il

nous reste enfin à considérer sommairement la manière générale d'établir

la théorie de l'équilibre, lorsque le corps auquel les forces sont

appliquées est supposé se trouver à l'état fluide, soit liquide, soit

gazeux.

L'hydrostatique peut être complétement traitée d'après deux méthodes

générales parfaitement distinctes, suivant qu'on cherche directement les

lois de l'équilibre des fluides d'après des considérations statiques

exclusivement propres à cette classe de corps, ou qu'on se borne à les

déduire simplement des principes fondamentaux qui ont déjà fourni les

équations statiques des corps solides, en ayant seulement égard, comme

il convient, aux nouvelles conditions caractéristiques qui résultent de

la fluidité.

La première méthode a dû naturellement commencer par être la seule

employée, comme étant primitivement la plus facile, sinon la plus

rationnelle. Tel a été effectivement le caractère des travaux des

géomètres du dix-septième et du dix-huitième siècle sur cette importante

section de la mécanique générale. Divers principes statiques

particuliers aux fluides, et plus ou moins satisfaisans, ont été

successivement proposés, principalement à l'occasion de la célèbre

question dans laquelle les géomètres se proposaient de déterminer _à

priori_ la véritable figure de la terre, supposée originairement toute

fluide, question capitale qui, envisagée dans son ensemble, se rattache

en effet, directement ou indirectement, à toutes les théories

essentielles de l'hydrostatique. On sait que Huyghens avait d'abord

essayé de la résoudre, en prenant pour principe d'équilibre la

perpendicularité évidemment nécessaire de la pesanteur à la surface

libre du fluide. Newton de son côté avait, à la même époque, choisi pour

considération fondamentale la nécessité non moins évidente de l'égalité

de poids entre les deux colonnes fluides allant du centre, l'une au

pôle, l'autre à un point quelconque de l'équateur. Bouguer, en discutant

plus tard cette importante question, montra clairement que ces deux

manières de procéder étaient également vicieuses, en ce que le principe

d'Huyghens et celui de Newton, bien que tous deux incontestables, ne

s'accordaient point, dans un grand nombre de cas, à donner la même forme

à la masse fluide en équilibre, ce qui mettait pleinement en évidence

leur insuffisance commune. Mais Bouguer se trompa gravement à son tour,

en croyant que la réunion de ces deux principes, lorsqu'ils

s'accordaient à indiquer une même figure, était entièrement suffisante

pour l'équilibre. Clairaut, dans son immortel traité _de la figure de la

terre_, découvrit, le premier, les véritables lois générales de

l'équilibre d'une masse fluide, en parlant de la considération évidente

de l'équilibre isolé d'un canal quelconque infiniment petit; et, d'après

ce _criterium_ infaillible, il montra qu'il pouvait exister une infinité

de cas dans lesquels la combinaison exigée par Bouguer se trouvait

observée sans que cependant l'équilibre eût lieu. Depuis que l'ouvrage

de Clairaut eut fondé dans son ensemble l'hydrostatique rationnelle,

plusieurs grands géomètres, continuant à adopter la même manière

générale de procéder, s'occupèrent d'établir la théorie mathématique de

l'équilibre des fluides sur des considérations plus naturelles et plus

distinctes que celle employée par son illustre inventeur. On doit

principalement distinguer, à cet égard, les travaux de Maclaurin et

surtout ceux d'Euler, qui ont donné à cette théorie fondamentale la

forme simple et régulière qu'elle a maintenant dans tous les traités

ordinaires, en la fondant sur le principe de l'égalité de pression en

tout sens, qu'on peut regarder comme une loi générale indiquée par

l'observation relativement à la constitution statique des fluides. Ce

principe est incontestablement, en effet, le plus convenable qu'on

puisse employer dans une telle recherche, lorsqu'on veut traiter

directement par quelque considération propre aux fluides la théorie de

leur équilibre, dont il fournit immédiatement les équations générales

avec une extrême facilité. Il suffit alors, pour les obtenir le plus

simplement possible, après avoir conçu la masse fluide partagée en

molécules cubiques par trois séries de plans infiniment rapprochés,

parallèles aux trois plans coordonnés, d'exprimer que chaque molécule

est également pressée suivant les trois axes perpendiculaires à ses

faces par l'ensemble des forces du système, la pression de la molécule

en chaque sens étant égale à la différence des pressions exercées sur

les deux faces opposées correspondantes. On trouve ainsi que la loi

mathématique de l'équilibre d'un fluide quelconque, par quelques forces

qu'il soit sollicité, est exprimée par les trois équations:

/[/frac{dP}{dx} = pX,/;/frac{dP}{dy} = pY,/;/frac{dP}{dz} = pZ,/] où P

exprime la pression supportée par la molécule dont les coordonnées sont

x, y, z, et la densité ou pesanteur spécifique p, et X, Y, Z, désignent

les composantes totales des forces dont le fluide est animé suivant les

trois axes coordonnés. Comme on peut évidemment déduire, de l'ensemble

de ces trois équations, la formule /[P = /int p(Xdx + Ydy + Zdz)/] pour

la détermination de la pression en chaque point, quand les forces seront

connues ainsi que la loi de la densité, il est possible de donner une

autre forme analytique à la loi générale de l'équilibre des fluides, en

se bornant à dire que la fonction différentielle, placée ici sous le

signe S, doit satisfaire aux conditions connues d'intégrabilité

relativement aux trois variables indépendantes x, y, z, ce qui est

précisément l'expression très-simple trouvée primitivement par Clairaut

quant à la théorie mathématique de l'hydrostatique.

L'étude de l'équilibre des fluides donne constamment lieu à une nouvelle

question générale fort importante qui leur est propre, celle qui

consiste à déterminer, dans le cas d'équilibre, la figure de la surface

qui limite la masse fluide. La solution abstraite de cette question est

implicitement comprise dans la formule fondamentale précédente,

puisqu'il suffit évidemment de supposer que la pression est nulle ou du

moins constante, pour caractériser les points de la surface, ce qui

donne indistinctement /[Xdx + Ydy + Zdz = 0/] quant à l'équation

différentielle générale de cette surface. Toute la difficulté concrète

se réduit donc essentiellement, en chaque cas, à connaître la loi réelle

relative à la variation de la densité dans l'intérieur de la masse

fluide proposée, à moins qu'elle ne soit homogène, détermination qui

présente des obstacles tout-à-fait insurmontables dans les applications

les plus importantes. Si l'on en fait abstraction, la question ne

présente dès lors qu'une recherche analytique plus ou moins compliquée,

consistant dans l'intégration, le plus souvent encore inconnue, de

l'équation précédente. On doit remarquer d'ailleurs que cette équation

est, par sa nature, assez générale pour qu'on puisse l'appliquer même à

l'équilibre d'une masse fluide qui serait animée d'un mouvement de

rotation déterminé, comme l'exige surtout la grande question de la

figure des planètes. Il suffit alors en effet de comprendre, parmi les

forces du système proposé, les forces centrifuges qui résultent de ce

mouvement de rotation.

Telle est, par aperçu, la manière générale d'établir la théorie

mathématique de l'équilibre des fluides, en la fondant directement sur

des principes statiques particuliers à ce genre de corps. On conçoit,

comme je l'ai déjà indiqué, que cette méthode ait dû d'abord être seule

employée; car, à l'époque des premières recherches, les différences

caractéristiques entre les solides et les fluides devaient

nécessairement paraître trop considérables pour qu'aucun géomètre pût

alors se proposer d'appliquer à ceux-ci les principes généraux

uniquement destinés aux autres, en ayant seulement égard, dans cette

déduction, à quelques nouvelles conditions spéciales. Mais, quand les

lois fondamentales de l'hydrostatique ont enfin été obtenues, et que

l'esprit humain, cessant d'être préoccupé de la difficulté de leur

établissement, a pu mesurer avec justesse la diversité réelle qui existe

entre la théorie des fluides et celle des solides, il était impossible

qu'il ne cherchât point à les ramener toutes deux aux mêmes principes

essentiels, et qu'il ne reconnût pas, en thèse générale, l'applicabilité

nécessaire des règles fondamentales de la statique à l'équilibre des

fluides, pourvu qu'on tînt compte convenablement de la variabilité de

forme qui les caractérise. En un mot, la science ne pouvait rester sous

ce rapport dans son état primitif, où l'on accordait une importance

évidemment exagérée aux conditions propres aux fluides. Mais, pour

subordonner l'hydrostatique à la statique proprement dite, et augmenter

ainsi par une plus grande unité la perfection rationnelle de la science,

il était indispensable que la théorie abstraite de l'équilibre fût

préalablement traitée d'après un principe statique suffisamment général,

qui seul pouvait être directement appliqué aux fluides aussi bien qu'aux

solides, car on ne pouvait point recourir, à cet effet, aux équations

d'équilibre proprement dites, dans la formation desquelles on avait

toujours eu, nécessairement, plus ou moins égard à l'invariabilité du

système. Cette condition inévitable a été remplie, lorsque Lagrange a

conçu la manière de fonder la statique, et par suite toute la mécanique

rationnelle, sur le seul principe des vitesses virtuelles. Ce principe

est évidemment, en effet, par sa nature, tout aussi directement

applicable aux fluides qu'aux solides, et c'est là une de ses propriétés

les plus précieuses. Dès lors l'hydrostatique, philosophiquement classée

à son rang naturel, n'a plus été, dans le traité de Lagrange, qu'une

division secondaire de la statique. Quoique cette manière de la

concevoir n'ait pas encore pu devenir suffisamment familière, et que la

méthode hydrostatique directe soit restée jusqu'ici la seule usuelle, il

n'est pas douteux que la méthode de Lagrange finira par être

habituellement et exclusivement adoptée, comme étant celle qui imprime à

la science son véritable caractère définitif, en la faisant dériver tout

entière d'un principe unique.

Pour se représenter nettement, en général, comment le principe des

vitesses virtuelles peut conduire aux équations fondamentales de

l'équilibre des fluides, il suffit de considérer que tout ce qu'une

telle application exige de particulier consiste seulement à comprendre

parmi les forces quelconques du système une force nouvelle, la pression

exercée sur chaque molécule, qui introduira un terme de plus dans

l'équation générale, ou, plus exactement, qui donnera lieu à trois

nouveaux momens virtuels, si l'on distingue, comme il convient, les

variations séparément relatives à chacun des trois axes coordonnés. En

procédant ainsi, on parviendra immédiatement aux trois équations

générales de l'équilibre des fluides, qui ont été rapportées ci-dessus

d'après la méthode hydrostatique proprement dite. Si le fluide considéré

est liquide, il faudra concevoir le système assujéti à cette condition

caractéristique de pouvoir changer de forme, sans cependant jamais

changer de volume. Cette condition d'incompressibilité s'introduira

d'autant plus naturellement dans l'équation générale des vitesses

virtuelles, qu'elle peut s'exprimer immédiatement, comme l'a fait

Lagrange, par une formule analytique analogue à celle des termes de

cette équation, en exprimant que la variation du volume est nulle, ce

qui même a permis à Lagrange de se représenter abstraitement cette

incompressibilité comme l'effet d'une certaine force nouvelle, dont il

suffit d'ajouter le moment virtuel à ceux des forces du système. Si l'on

veut établir, au contraire, la théorie de l'équilibre pour les fluides

gazeux, il faudra remplacer la condition de l'incompressibilité par

celle qui assujétit le volume du fluide à varier suivant une fonction

déterminée de la pression, par exemple en raison inverse de cette

pression, conformément à la loi physique sur laquelle Mariotte a fondé

toute la mécanique des gaz. Cette nouvelle circonstance donnera lieu à

une équation analogue à celle des liquides, quoique plus compliquée.

Seulement cette dernière section de la théorie générale de l'équilibre,

outre les grandes difficultés analytiques qui lui sont propres, se

ressentira nécessairement, dans les applications, de l'incertitude où

l'on est encore sur la véritable loi des gaz relativement à la fonction

de la pression qui exprime réellement la densité, car la loi de

Mariotte, si précieuse par son extrême simplicité, ne peut

malheureusement être regardée que comme une approximation, qui,

suffisamment exacte pour des circonstances moyennes, ne saurait être

étendue rigoureusement à un cas quelconque.

Tel est le caractère fondamental de la méthode incontestablement la plus

rationnelle qu'on puisse employer pour former la théorie abstraite de

l'équilibre des fluides, et que nous devons regarder, surtout dans cet

ouvrage, comme constituant désormais la conception définitive de

l'hydrostatique. Cette conception paraîtra d'autant plus philosophique

que, dans la statique ainsi traitée, on trouve une suite de cas en

quelque sorte intermédiaires entre les solides et les fluides, lorsqu'on

considère les questions relatives aux corps solides susceptibles de

changer de forme jusqu'à un certain degré d'après des lois déterminées,

c'est-à-dire quand on tient compte de la flexibilité et de

l'élasticité, ce qui établit, sous le rapport analytique, une filiation

naturelle qui fait passer, par une succession de recherches

presqu'insensible, des systèmes dont la forme est rigoureusement

invariable à ceux où elle est au contraire éminemment variable.

Après avoir examiné sommairement comment la statique rationnelle,

envisagée dans son ensemble, a pu être élevée enfin à ce haut degré de

perfection spéculative où toutes les questions qu'elle est susceptible

de présenter, constamment traitées d'après un principe unique

directement établi, sont uniformément réduites à de simples problèmes

d'analyse mathématique, nous devons maintenant entreprendre la même

étude relativement à la dernière branche de la mécanique générale,

nécessairement plus étendue, plus compliquée, et par suite plus

difficile, celle qui a pour objet la théorie du mouvement. Ce sera le

sujet de la leçon suivante.

Cours de philosophie positive. (1/6) · 第 21 / 39 题