QUINZIÈME LEÇON.

SOMMAIRE. Considérations philosophiques sur les principes fondamentaux

de la mécanique rationnelle.

Les phénomènes mécaniques sont, par leur nature, comme nous l'avons déjà

remarqué, à la fois plus particuliers, plus compliqués et plus concrets

que les phénomènes géométriques. Aussi, conformément à l'ordre

encyclopédique établi dans cet ouvrage, plaçons-nous la mécanique

rationnelle après la géométrie dans cette exposition philosophique de la

mathématique concrète, comme étant nécessairement d'une étude plus

difficile, et par suite moins perfectionnée. Les questions géométriques

sont toujours complétement indépendantes de toute considération

mécanique, tandis que les questions mécaniques se compliquent

constamment des considérations géométriques, la forme des corps devant

influer inévitablement sur les phénomènes du mouvement ou de

l'équilibre. Cette complication est souvent telle, que le plus simple

changement dans la forme d'un corps suffit seul pour augmenter

extrêmement les difficultés du problème de mécanique dont il est le

sujet, comme on peut s'en faire une idée en considérant, par exemple,

l'importante détermination de la gravitation mutuelle de deux corps en

résultat de celle de toutes leurs molécules, question qui n'est encore

complétement résolue qu'en supposant à ces corps une forme sphérique, et

où, par conséquent, le principal obstacle vient évidemment des

circonstances géométriques.

Puisque nous avons reconnu dans les leçons précédentes que le caractère

philosophique de la science géométrique était encore altéré à un certain

degré par un reste d'influence très-sensible de l'esprit métaphysique,

on doit s'attendre naturellement, vu cette plus grande complication

nécessaire de la mécanique rationnelle, à l'en trouver bien plus

profondément affectée. C'est ce qui n'est, en effet, que trop facile à

constater. Le caractère de science naturelle, encore plus évidemment

inhérent à la mécanique qu'à la géométrie, est aujourd'hui complétement

déguisé dans presque tous les esprits, par l'emploi des considérations

ontologiques. On remarque, dans toutes les notions fondamentales de

cette science, une confusion profonde et continuelle entre le point de

vue abstrait et le point de vue concret, qui empêche de distinguer

nettement ce qui est réellement physique de ce qui est purement logique,

et de séparer avec exactitude les conceptions artificielles uniquement

destinées à faciliter l'établissement des lois générales de l'équilibre

ou du mouvement, des faits naturels fournis par l'observation effective

du monde extérieur, qui constituent les bases réelles de la science. On

peut même reconnaître que l'immense perfectionnement de la mécanique

rationnelle depuis un siècle, soit sous le rapport de l'extension de ses

théories, soit quant à leur coordination, a fait en quelque sorte

rétrograder sous ce rapport la conception philosophique de la science,

qui est communément exposée aujourd'hui d'une manière beaucoup moins

nette que Newton ne l'avait présentée. Ce développement ayant été, en

effet, essentiellement obtenu par l'usage de plus en plus exclusif de

l'analyse mathématique, l'importance prépondérante de cet admirable

instrument a fait graduellement contracter l'habitude de ne voir dans la

mécanique rationnelle que de simples questions d'analyse; et, par une

extension abusive, quoique très-naturelle, d'une telle manière de

procéder, on a tenté d'établir, _a priori_, d'après des considérations

purement analytiques, jusqu'aux principes fondamentaux de la science,

que Newton s'était sagement borné à présenter comme des résultats de la

seule observation. C'est ainsi, par exemple, que Daniel Bernouilli,

d'Alembert, et, de nos jours, Laplace, ont essayé de prouver la règle

élémentaire de la composition des forces par des démonstrations

uniquement analytiques, dont Lagrange seul a bien aperçu l'insuffisance

radicale et nécessaire. Tel est, maintenant encore, l'esprit qui domine

plus ou moins chez tous les géomètres. Il est néanmoins évident en thèse

générale, comme nous l'avons plusieurs fois remarqué, que l'analyse

mathématique, quelle que soit son extrême importance, dont j'ai tâché de

donner une juste idée, ne saurait être, par sa nature, qu'un puissant

moyen de déduction, qui, lorsqu'il est applicable, permet de

perfectionner une science au degré le plus éminent, après que les

fondemens en ont été posés, mais qui ne peut jamais suffire à établir

ces bases elles-mêmes. S'il était possible de constituer entièrement la

science de la mécanique d'après de simples conceptions analytiques, on

ne pourrait se représenter comment une telle science deviendrait jamais

vraiment applicable à l'étude effective de la nature. Ce qui établit la

réalité de la mécanique rationnelle, c'est précisément, au contraire,

d'être fondée sur quelques faits généraux, immédiatement fournis par

l'observation, et que tout philosophe vraiment positif doit envisager,

ce me semble, comme n'étant susceptibles d'aucune explication

quelconque. Il est donc certain qu'on a abusé en mécanique de l'esprit

analytique, beaucoup plus encore qu'en géométrie. L'objet spécial de

cette leçon est d'indiquer comment, dans l'état actuel de la science, on

peut établir nettement son véritable caractère philosophique, et la

dégager définitivement de toute influence métaphysique, en distinguant

constamment le point de vue abstrait du point de vue concret, et en

effectuant une séparation exacte entre la partie simplement

expérimentale de la science, et la partie purement rationnelle. D'après

le but de cet ouvrage, un tel travail doit nécessairement précéder les

considérations générales sur la composition effective de cette science,

qui seront successivement exposées dans les trois leçons suivantes.

Commençons par indiquer avec précision l'objet général de la science.

On a l'habitude de remarquer d'abord, et avec beaucoup de raison, que la

mécanique ne considère point, non-seulement les causes premières des

mouvemens, qui sont en dehors de toute philosophie positive, mais même

les circonstances de leur production, lesquelles, quoique constituant

réellement un sujet intéressant de recherches positives dans les

diverses parties de la _physique_, ne sont nullement du ressort de la

mécanique, qui se borne à envisager le mouvement en lui-même, sans

s'enquérir de quelle manière il a été déterminé. Ainsi les _forces_ ne

sont autre chose, en mécanique, que les mouvemens produits ou tendant à

se produire; et deux forces qui impriment à un même corps la même

vitesse dans la même direction sont regardées comme identiques, quelque

diverse que puisse être leur origine, soit que le mouvement provienne

des contractions musculaires d'un animal, ou de la pesanteur vers un

centre attractif, ou du choc d'un corps quelconque, ou de la dilatation

d'un fluide élastique, etc. Mais, quoique cette manière de voir soit

heureusement devenue aujourd'hui tout-à-fait familière, il reste encore

aux géomètres à opérer, sinon dans la conception même, du moins dans le

langage habituel, une réforme essentielle pour écarter entièrement

l'ancienne notion métaphysique des _forces_, et indiquer plus nettement

qu'on ne le fait encore le véritable point de vue de la mécanique[28].

[Note 28: Il importe de remarquer aussi que le nom même

de la science est extrêmement vicieux, en ce qu'il rappelle

seulement une de ses applications les plus secondaires, ce

qui devient habituellement une source de confusion, qui

oblige à ajouter fréquemment l'adjectif _rationnelle_, dont

la répétition, quoiqu'indispensable, est fastidieuse. Les

philosophes allemands, pour éviter cet inconvénient, ont

créé la dénomination beaucoup plus philosophique de

_phoronomie_, employée dans le traité d'Hermann, et dont

l'adoption générale serait très-désirable.]

Cela posé, on peut caractériser d'une manière très-précise le problème

général de la mécanique rationnelle. Il consiste à déterminer l'effet

que produiront sur un corps donné différentes forces quelconques

agissant simultanément, lorsqu'on connaît le mouvement simple qui

résulterait de l'action isolée de chacune d'elles; ou, en prenant la

question en sens inverse, à déterminer les mouvemens simples dont la

combinaison donnerait lieu à un mouvement composé connu. Cet énoncé

montre exactement quelles sont nécessairement les données et les

inconnues de toute question mécanique. On voit que l'étude de l'action

d'une force unique n'est jamais, à proprement parler, du domaine de la

mécanique rationnelle, où elle est toujours supposée connue, car le

second problème général n'est susceptible d'être résolu que comme étant

l'inverse du premier. Toute la mécanique porte donc essentiellement sur

la combinaison des forces, soit que de leur concours il résulte un

mouvement dont il faut étudier les diverses circonstances, soit que par

leur neutralisation mutuelle le corps se trouve dans un état

d'équilibre dont il s'agit de fixer les conditions caractéristiques.

Les deux problèmes généraux, l'un direct, l'autre inverse, dans la

solution desquels consiste la science de la mécanique, ont, sous le

rapport des applications, une importance égale; car, tantôt les

mouvemens simples peuvent être immédiatement étudiés par l'observation,

tandis que la connaissance du mouvement qui résultera de leur

combinaison ne saurait être obtenue que par la théorie; et tantôt, au

contraire, le mouvement composé peut seul être effectivement observé,

tandis que les mouvemens simples, dont on le regardera comme le produit,

ne sont susceptibles d'être déterminés que rationnellement. Ainsi, par

exemple, dans le cas de la chute oblique des corps pesans à la surface

de la terre, on connaît les deux mouvemens simples que prendrait le

corps par l'action isolée de chacune des forces dont il est animé,

savoir, la direction et la vitesse du mouvement uniforme que produirait

la seule impulsion, et la loi d'accélération du mouvement vertical

varié, qui résulterait de la seule pesanteur; dès-lors, on se propose de

découvrir les diverses circonstances du mouvement composé produit par

l'action combinée de ces deux forces, c'est-à-dire de déterminer la

trajectoire que décrira le mobile, sa direction et sa vitesse acquise à

chaque instant, le temps qu'il emploiera à parvenir à une certaine

position, etc.; on pourra, pour plus de généralité, joindre aux deux

forces données la résistance du milieu ambiant, pourvu que la loi en

soit également connue. La mécanique céleste présente un exemple capital

de la question inverse, dans la détermination des forces qui produisent

le mouvement des planètes autour du soleil, ou des satellites autour des

planètes. On ne peut alors connaître immédiatement que le mouvement

composé, et c'est d'après les circonstances caractéristiques de ce

mouvement, telles que les lois de Képler les ont résumées, qu'il faut

remonter aux forces élémentaires dont les astres doivent être conçus

animés pour correspondre aux mouvemens effectifs; ces forces une fois

connues, les géomètres peuvent utilement reprendre la question sous le

point de vue opposé, qu'il eût été impossible de suivre primitivement.

La véritable destination générale de la mécanique rationnelle étant

ainsi nettement conçue, considérons maintenant les principes

fondamentaux sur lesquels elle repose, et d'abord examinons un artifice

philosophique de la plus haute importance relativement à la manière dont

les corps doivent être envisagés en mécanique. Cette conception mérite

d'autant plus notre attention qu'elle est encore habituellement

entourée d'un épais nuage métaphysique, qui en fait méconnaître la vraie

nature.

Il serait entièrement impossible d'établir aucune proposition générale

sur les lois abstraites de l'équilibre ou du mouvement, si on ne

commençait par regarder les corps comme absolument _inertes_,

c'est-à-dire comme tout-à-fait incapables de modifier spontanément

l'action des forces qui leur sont appliquées. Mais la manière dont cette

conception fondamentale est ordinairement présentée me semble

radicalement vicieuse. D'abord cette notion abstraite, qui n'est qu'un

simple artifice logique imaginé par l'esprit humain pour faciliter la

formation de la mécanique rationnelle, ou plutôt pour la rendre

possible, est souvent confondue avec ce qu'on appelle fort improprement

_la loi d'inertie_, qui doit être regardée, ainsi que nous le verrons

plus bas, comme un résultat général de l'observation. En second lieu, le

caractère de cette idée est d'ordinaire tellement indécis, qu'on ne sait

point exactement si cet état passif des corps est purement hypothétique,

ou s'il représente la réalité des phénomènes naturels. Enfin, il résulte

fréquemment de cette indétermination, que l'esprit est involontairement

porté à regarder les lois générales de la mécanique rationnelle comme

étant par elles-mêmes exclusivement applicables à ce que nous appelons

les corps bruts, tandis qu'elles se vérifient nécessairement, au

contraire, tout aussi bien dans les corps organisés, quoique leur

application précise y rencontre de bien plus grandes difficultés. Il

importe beaucoup de rectifier sous ces divers rapports les notions

habituelles.

Nous devons nettement reconnaître avant tout que cet état passif des

corps est une pure abstraction, directement contraire à leur véritable

constitution.

Dans la manière de philosopher primitivement employée par l'esprit

humain, on concevait, en effet, la matière comme étant réellement par sa

nature essentiellement inerte ou passive, toute activité lui venant

nécessairement du dehors, sous l'influence de certains êtres surnaturels

ou de certaines entités métaphysiques. Mais depuis que la philosophie

positive a commencé à prévaloir, et que l'esprit humain s'est borné à

étudier le véritable état des choses, sans s'enquérir des _causes_

premières et génératrices, il est devenu évident pour tout observateur

que les divers corps naturels nous manifestent tous une activité

spontanée plus ou moins étendue. Il n'y a sous ce rapport, entre les

corps bruts et ceux que nous nommons par excellence _animés_, que de

simples différences de degrés. D'abord, les progrès de la philosophie

naturelle ont pleinement démontré, comme nous le constaterons

spécialement plus tard, qu'il n'existe point de matière vivante

proprement dite _sui generis_, puisqu'on retrouve dans les corps animés

des élémens exactement identiques à ceux que présentent les corps

inanimés. De plus, il est aisé de reconnaître dans ces derniers une

activité spontanée exactement analogue à celle des corps vivans, mais

seulement moins variée. N'y eût-il dans toutes les molécules matérielles

d'autre propriété que la pesanteur, cela suffirait pour interdire à tout

physicien de les regarder comme essentiellement passives. Ce serait

vainement qu'on voudrait présenter les corps sous un point de vue

entièrement inerte dans l'acte de la pesanteur, en disant qu'ils ne font

alors qu'obéir à l'attraction du globe terrestre. Cette considération

fût-elle exacte, on n'aurait fait évidemment que déplacer la difficulté,

en transportant à la masse totale de la terre l'activité refusée aux

molécules isolées. Mais, de plus, on voit clairement que, dans sa chute

vers le centre de notre globe, un corps pesant est tout aussi actif que

la terre elle-même, puisqu'il est prouvé que chaque molécule de ce corps

attire une partie équivalente de la terre tout autant qu'elle en est

attirée, quoique cette dernière attraction produise seule un effet

sensible, à raison de l'immense inégalité des deux masses. Enfin, dans

une foule d'autres phénomènes également universels, thermologiques,

électriques, ou chimiques, la matière nous présente évidemment une

activité spontanée très-variée, dont nous ne saurions plus la concevoir

entièrement privée. Les corps vivans ne nous offrent réellement à cet

égard d'autre caractère particulier que de manifester, outre tous ces

divers genres d'activité, quelques-uns qui leur sont propres, et que les

physiologistes tendent d'ailleurs de plus en plus à envisager comme une

simple modification des précédens. Quoi qu'il en soit, il est

incontestable que l'état purement passif, dans lequel les corps sont

considérés en mécanique rationnelle, présente, sous le point de vue

physique, une véritable absurdité.

Examinons maintenant comment il est possible qu'une telle supposition

soit employée sans aucun inconvénient dans l'établissement des lois

abstraites de l'équilibre et du mouvement, qui n'en seront pas moins

susceptibles ensuite d'être convenablement appliquées aux corps réels.

Il suffit, pour cela, d'avoir égard à l'importante remarque préliminaire

rappelée ci-dessus, que les mouvemens sont simplement considérés en

eux-mêmes dans la mécanique rationnelle, sans aucun égard au mode

quelconque de leur production. De là résulte évidemment, pour me

conformer au langage adopté, la faculté de remplacer à volonté toute

force par une autre d'une nature quelconque, pourvu qu'elle soit capable

d'imprimer au corps exactement le même mouvement. D'après cette

considération évidente, on conçoit qu'il est possible de faire

abstraction des diverses forces qui sont réellement inhérentes aux

corps, et de regarder ceux-ci comme seulement sollicités par des forces

extérieures, puisqu'on pourra substituer à ces forces intérieures des

forces extérieures mécaniquement équivalentes. Ainsi, par exemple,

quoique tout corps soit nécessairement pesant, et que nous ne puissions

même concevoir réellement un corps qui ne le serait pas, les géomètres

considèrent, dans la mécanique abstraite, les corps comme étant d'abord

entièrement dépouillés de cette propriété, qui est implicitement

comprise au nombre des forces extérieures, si l'on a envisagé, comme il

convient, un système de forces tout-à-fait quelconque. Que le corps,

dans sa chute, soit mû par une attraction interne, ou qu'il obéisse à

une simple impulsion extérieure, cela est indifférent pour la mécanique

rationnelle, si le mouvement effectif se trouve être exactement

identique, et l'on pourra par conséquent adopter de préférence la

dernière conception. Il en est nécessairement ainsi relativement à

toute autre propriété naturelle, qu'il sera toujours possible de

remplacer par la supposition d'une action externe, construite de manière

à produire le même mouvement, ce qui permettra de se représenter le

corps comme purement passif; seulement, à mesure que l'observation ou

l'expérience feront connaître avec plus de précision les lois de ces

forces intérieures, il faudra toujours modifier en conséquence le

système des forces extérieures qu'on leur substitue hypothétiquement, ce

qui conduira souvent à une très-grande complication. Ainsi, par exemple,

l'observation ayant appris que le mouvement vertical d'un corps en vertu

de sa pesanteur n'est point uniforme, mais continuellement accéléré, on

ne pourra point l'assimiler à celui qu'imprimerait au corps une

impulsion unique dont l'action ne se renouvellerait plus, puisqu'il en

résulterait évidemment une vitesse constante: on sera donc obligé de

concevoir le corps comme ayant reçu successivement, à des intervalles de

temps infiniment petits, une série infinie de chocs infiniment petits,

tels que, la vitesse produite par chacun s'ajoutant d'une manière

continue à celle qui résulte de l'ensemble des précédens, le mouvement

effectif soit indéfiniment varié; et si l'expérience prouve que

l'accélération du mouvement est uniforme, on supposera tous ces chocs

successifs constamment égaux entre eux: dans tout autre cas, il faudra

leur supposer, soit pour la direction, soit pour l'intensité, une

relation exactement conforme à la loi réelle de la variation du

mouvement; mais, à ces conditions, il est clair que la substitution sera

toujours possible.

Il serait inutile d'insister beaucoup pour faire sentir l'indispensable

nécessité de supposer les corps dans cet état complétement passif, où

l'on n'a plus à considérer que les forces extérieures qui leur sont

appliquées, afin d'établir les lois abstraites de l'équilibre et du

mouvement. On conçoit que s'il fallait d'abord tenir compte de la

modification quelconque que le corps peut imprimer, en vertu de ses

forces naturelles, à l'action de chacune de ces puissances extérieures,

on ne pourrait établir, en mécanique rationnelle, la moindre proposition

générale, d'autant plus que cette modification est loin, dans la plupart

des cas, d'être exactement connue. Ce n'est donc qu'en commençant par en

faire totalement abstraction, pour ne penser qu'à la réaction des forces

les unes sur les autres, qu'il devient possible de fonder une mécanique

abstraite, de laquelle on passera ensuite à la mécanique concrète, en

restituant aux corps leurs propriétés actives naturelles, primitivement

écartées. Cette restitution constitue, en effet, la principale

difficulté qu'on éprouve pour opérer la transition de l'abstrait au

concret en mécanique, difficulté qui limite singulièrement dans la

réalité les applications importantes de cette science, dont le domaine

théorique est, en lui-même, nécessairement indéfini. Afin de donner une

idée de la portée de cet obstacle fondamental, on peut dire que, dans

l'état actuel de la science mathématique, il n'y a vraiment qu'une seule

propriété naturelle et générale des corps dont nous sachions tenir

compte d'une manière convenable, c'est la pesanteur, soit terrestre,

soit universelle; et encore faut-il supposer, dans ce dernier cas, que

la forme des corps est suffisamment simple. Mais si cette propriété se

complique de quelques autres circonstances physiques, comme la

résistance des milieux, les frottemens, etc., si même les corps sont

seulement supposés à l'état fluide, ce n'est encore que fort

imparfaitement qu'on est parvenu jusqu'ici à en apprécier l'influence

dans les phénomènes mécaniques. A plus forte raison nous est-il

impossible de prendre en considération les propriétés électriques ou

chimiques, et, bien moins encore, les propriétés physiologiques. Aussi

les grandes applications de la mécanique rationnelle sont-elles

réellement bornées jusqu'ici aux seuls phénomènes célestes, et même à

ceux de notre système solaire, où il suffit d'avoir uniquement égard à

une gravitation générale, dont la loi est simple et bien déterminée, et

qui présente néanmoins des difficultés qu'on ne sait point encore

surmonter complétement, lorsqu'on veut tenir un compte exact de toutes

les actions secondaires susceptibles d'effets appréciables. On conçoit

par là à quel degré les questions doivent se compliquer quand on passe à

la mécanique terrestre, dont la plupart des phénomènes, même les plus

simples, ne comporteront probablement jamais, vu la faiblesse de nos

moyens réels, une étude purement rationnelle et pourtant exacte d'après

les lois générales de la mécanique abstraite, quoique la connaissance de

ces lois, d'ailleurs évidemment indispensable, puisse souvent conduire à

des _indications_ importantes.

Après avoir expliqué la véritable nature de la conception fondamentale

relative à l'état dans lequel les corps doivent être supposés en

mécanique rationnelle, il nous reste à considérer les faits généraux ou

les _lois physiques du mouvement_ qui peuvent fournir une base réelle

aux théories dont la science se compose. Cette importante exposition est

d'autant plus indispensable, que, comme je l'ai indiqué ci-dessus,

depuis qu'on s'est écarté de la route suivie par Newton, on a

complétement méconnu le vrai caractère de ces lois, dont la notion

ordinaire est encore essentiellement métaphysique.

Les lois fondamentales du mouvement me semblent pouvoir être réduites à

trois, qui doivent être envisagées comme de simples résultats de

l'observation, dont il est absurde de vouloir établir _à priori_ la

réalité, bien qu'on l'ait tenté fréquemment.

La première loi est celle qu'on désigne fort mal à propos sous le nom de

_loi d'inertie_. Elle a été découverte par Képler. Elle consiste

proprement en ce que tout mouvement est naturellement rectiligne et

uniforme, c'est-à-dire que tout corps soumis à l'action d'une force

unique quelconque, qui agit sur lui instantanément, se meut constamment

en ligne droite et avec une vitesse invariable. L'influence de l'esprit

métaphysique se manifeste particulièrement dans la manière dont cette

loi est communément présentée. Au lieu de se borner à la regarder comme

un fait observé, on a prétendu la démontrer abstraitement, par une

application du principe de la raison suffisante, qui n'a pas la moindre

solidité. En effet, pour expliquer, par exemple, la nécessité du

mouvement rectiligne, on dit que le corps devait suivre la ligne droite,

parce qu'il n'y a pas de raison pour qu'il s'écarte d'un côté plutôt que

d'un autre de sa direction primitive. Il est aisé de constater

l'invalidité radicale et même l'insignifiance complète d'une telle

argumentation. D'abord, comment pourrions-nous être assurés _qu'il n'y a

pas de raison_ pour que le corps se dévie? que pouvons-nous savoir à cet

égard, autrement que par l'expérience? Les considérations _à priori_

fondées sur la _nature_ des choses ne nous sont-elles pas complétement

et nécessairement interdites en philosophie positive? D'ailleurs un tel

principe, même quand on l'admettrait, ne comporte par lui-même qu'une

application vague et arbitraire. Car, à l'origine du mouvement,

c'est-à-dire à l'instant même où l'argument devrait être employé, il est

clair que la trajectoire du corps n'a point encore de caractère

géométrique déterminé, et que c'est seulement après que le corps a

parcouru un certain espace qu'on peut constater quelle ligne il décrit.

Il est évident, par la géométrie, que le mouvement initial, au lieu

d'être regardé comme rectiligne, pourrait être indifféremment supposé

circulaire, parabolique, ou suivant toute autre ligne tangente à la

trajectoire effective, en sorte que la même argumentation répétée pour

chacune de ces lignes, ce qui serait tout aussi légitime, conduirait à

une conclusion absolument indéterminée. Pour peu qu'on réfléchisse sur

un tel raisonnement, on ne tardera pas à reconnaître que, comme toutes

les prétendues explications métaphysiques, il se réduit réellement à

répéter en termes abstraits le fait lui-même, et à dire que les corps

ont une tendance naturelle à se mouvoir en ligne droite, ce qui était

précisément la proposition à établir. L'insignifiance de ces

considérations vagues et arbitraires finira par devenir palpable si l'on

remarque que, par suite de semblables argumens, les philosophes de

l'antiquité, et particulièrement Aristote, avaient, au contraire,

regardé le mouvement circulaire comme naturel aux astres, en ce qu'il

est le plus _parfait_ de tous, conception qui n'est également que

l'énonciation abstraite d'un phénomène mal analysé.

Je me suis borné à indiquer la critique des raisonnemens ordinaires

relativement à la première partie de la loi d'inertie. On peut faire des

remarques parfaitement analogues au sujet de la seconde partie, qui

concerne l'invariabilité de la vitesse, et qu'on prétend aussi pouvoir

démontrer abstraitement, en se bornant à dire qu'il n'y a pas de raison

pour que le corps se meuve jamais plus lentement ou plus rapidement qu'à

l'origine du mouvement.

Ce n'est donc point sur de telles considérations qu'on peut solidement

établir une loi aussi importante, qui est un des fondemens nécessaires

de toute la mécanique rationnelle. Elle ne saurait avoir de réalité

qu'autant qu'on la conçoit comme basée sur l'observation. Mais, sous ce

point de vue, l'exactitude en est évidente d'après les faits les plus

communs. Nous avons continuellement occasion de reconnaître qu'un corps

animé d'une force unique se meut constamment en ligne droite; et, s'il

se dévie, nous pouvons aisément constater que cette modification tient à

l'action simultanée de quelque autre force, active ou passive: enfin les

mouvemens curvilignes eux-mêmes nous montrent clairement, par les

phénomènes variés dus à ce qu'on appelle la _force centrifuge_, que les

corps conservent constamment leur tendance naturelle à se mouvoir en

ligne droite. Il n'y a pour ainsi dire aucun phénomène dans la nature

qui ne puisse nous fournir une vérification sensible de cette loi, sur

laquelle est en partie fondée toute l'économie de l'univers. Il en est

de même relativement à l'uniformité du mouvement. Tous les faits nous

prouvent que, si le mouvement primitivement imprimé se ralentit toujours

graduellement et finit par s'éteindre entièrement, cela provient des

résistances que les corps rencontrent sans cesse, et sans lesquelles

l'expérience nous porte à penser que la vitesse demeurerait indéfiniment

constante, puisque nous voyons augmenter sensiblement la durée de ce

mouvement à mesure que nous diminuons l'intensité de ces obstacles. On

sait que le simple mouvement d'un pendule écarté de la verticale, qui,

dans les circonstances ordinaires, se maintient à peine pendant quelques

minutes, a pu se prolonger jusqu'à plus de trente heures, en diminuant

autant que possible le frottement au point de la suspension, et faisant

osciller le corps dans un vide très-approché, lors des expériences de

Borda à l'Observatoire de Paris pour déterminer la longueur du pendule à

secondes par rapport au mètre. Les géomètres citent aussi avec beaucoup

de raison, comme une preuve manifeste de la tendance naturelle des corps

à conserver indéfiniment leur vitesse acquise, l'invariabilité

rigoureuse qu'on remarque si clairement dans les mouvemens célestes,

qui, s'exécutant dans un milieu d'une rareté extrême, se trouvent dans

les circonstances les plus favorables à une parfaite observation de la

loi d'inertie, et qui, en effet, depuis vingt siècles qu'on les étudie

avec quelque exactitude, ne nous présentent point encore la moindre

altération certaine, quant à la durée des rotations, ou à celle des

révolutions, quoique la suite des temps et le perfectionnement de nos

moyens d'appréciation doivent probablement nous dévoiler un jour

quelques variations encore inconnues.

Nous devons donc regarder comme une grande loi de la nature cette

tendance spontanée de tous les corps à se mouvoir en ligne droite et

avec une vitesse constante. Vu la confusion extrême des idées communes

relativement à ce premier principe fondamental, il peut être utile de

remarquer expressément ici que cette loi naturelle est tout aussi

applicable aux corps vivans qu'aux corps inertes pour lesquels on la

croit souvent exclusivement établie. Quelle que soit l'origine de

l'impulsion qu'il a reçue, un corps vivant tend à persister, comme un

corps inerte, dans la direction de son mouvement, et à conserver sa

vitesse acquise: seulement il peut se développer en lui des forces

susceptibles de modifier ou de supprimer ce mouvement, tandis que, pour

les autres corps, ces modifications sont exclusivement dues à des agens

extérieurs. Mais, dans ce cas même, nous pouvons acquérir une preuve

directe et personnelle de l'universalité de la loi d'inertie, en

considérant l'effort très-sensible que nous sommes obligés de faire pour

changer la direction ou la vitesse de notre mouvement effectif, à tel

point, que lorsque ce mouvement est très-rapide, il nous est impossible

de le modifier ou de le suspendre à l'instant précis où nous le

désirerions.

La seconde loi fondamentale du mouvement est due à Newton. Elle consiste

dans le principe de l'égalité constante et nécessaire entre l'action et

la réaction; c'est-à-dire, que toutes les fois qu'un corps est mû par un

autre d'une manière quelconque, il exerce sur lui, en sens inverse, une

réaction telle, que le second perd, en raison des masses, une quantité

de mouvement exactement égale à celle que le premier a reçue. On a

essayé quelquefois d'établir aussi _à priori_, ce théorème général de

philosophie naturelle, qui n'en est pas plus susceptible que le

précédent. Mais il a été beaucoup moins le sujet de considérations

sophistiques, et presque tous les géomètres s'accordent maintenant à le

regarder d'après Newton comme un simple résultat de l'observation, ce

qui me dispense ici de toute discussion analogue à celle de la loi

d'inertie. Cette égalité dans l'action réciproque des corps se manifeste

dans tous les phénomènes naturels, soit que les corps agissent les uns

sur les autres par impulsion, soit qu'ils agissent par attraction; il

serait superflu d'en citer ici des exemples. Nous avons même tellement

occasion de constater cette mutualité dans nos observations les plus

communes, que nous ne saurions plus concevoir un corps agissant sur un

autre, sans que celui-ci réagisse sur lui.

Je crois devoir seulement indiquer, dès ce moment, au sujet de cette

seconde loi du mouvement, une remarque qui me semble importante, et qui

d'ailleurs sera convenablement développée dans la dix-septième leçon.

Elle consiste en ce que le célèbre principe de d'Alembert, d'après

lequel on parvient à transformer si heureusement toutes les questions de

dynamique en simples questions de statique, n'est vraiment autre chose

que la généralisation complète de la loi de Newton, étendue à un système

quelconque de forces. Ce principe en effet coïncide évidemment avec

celui de l'égalité entre l'action et la réaction, lorsqu'on ne considère

que deux forces. Une telle corrélation permet de concevoir désormais la

proposition générale de d'Alembert comme ayant une base expérimentale,

tandis qu'elle n'est communément établie jusqu'ici que sur des

considérations abstraites peu satisfaisantes.

La troisième loi fondamentale du mouvement me paraît consister dans ce

que je propose d'appeler le principe de l'indépendance ou de la

coexistence des mouvemens, qui conduit immédiatement à ce qu'on appelle

vulgairement la composition des forces. Galilée est, à proprement

parler, le véritable inventeur de cette loi, quoiqu'il ne l'ait point

conçue précisément sous la forme que je crois devoir préférer ici.

Considérée sous le point de vue le plus simple, elle se réduit à ce fait

général, que tout mouvement exactement commun à tous les corps d'un

système quelconque n'altère point les mouvemens particuliers de ces

différens corps les uns à l'égard des autres, mouvemens qui continuent à

s'exécuter comme si l'ensemble du système était immobile. Pour énoncer

cet important principe avec une précision rigoureuse, qui n'exige plus

aucune restriction, il faut concevoir que tous les points du système

décrivent à la fois des droites parallèles et égales, et considérer que

ce mouvement général, avec quelque vitesse et dans quelque direction

qu'il puisse avoir lieu, n'affectera nullement les mouvemens relatifs.

Ce serait vainement qu'on tenterait d'établir par aucune idée _à priori_

cette grande loi fondamentale, qui n'en est pas plus susceptible que les

deux précédentes. On pourrait, tout au plus, concevoir que si les corps

du système sont entre eux à l'état de repos, ce déplacement commun, qui

ne change évidemment ni leurs distances ni leurs situations respectives,

ne saurait altérer cette immobilité relative: encore même, l'ignorance

absolue où nous sommes nécessairement de la nature intime des corps et

des phénomènes, ne nous permet point d'affirmer rationnellement, avec

une sécurité parfaite, que l'introduction de cette circonstance nouvelle

ne modifiera pas d'une manière inconnue les conditions primitives du

système. Mais l'insuffisance d'une telle argumentation devient surtout

sensible quand on essaie de l'appliquer au cas le plus étendu et le plus

important, à celui où les différens corps du système sont en mouvement

les uns à l'égard des autres. En s'attachant à faire abstraction, aussi

complétement que possible, des observations si connues et si variées qui

nous font reconnaître alors l'exactitude physique de ce principe, il

sera facile de constater qu'aucune considération rationnelle ne nous

donne le droit de conclure _a priori_ que le mouvement général ne fera

naître aucun changement dans les mouvemens particuliers. Cela est

tellement vrai, que lorsque Galilée a exposé pour la première fois cette

grande loi de la nature, il s'est élevé de toutes parts une foule

d'objections _a priori_ tendant à prouver l'impossibilité rationnelle

d'une telle proposition, qui n'a été unanimement admise, que lorsqu'on a

abandonné le point de vue logique pour se placer au point de vue

physique.

C'est donc seulement comme un simple résultat général de l'observation

et de l'expérience que cette loi peut être en effet solidement établie.

Mais, ainsi considérée, il est évident qu'aucune proposition de

philosophie naturelle n'est fondée sur des observations aussi simples,

aussi diverses, aussi multipliées, aussi faciles à vérifier. Il ne

s'opère point dans le monde réel un seul phénomène dynamique qui n'en

puisse offrir une preuve sensible; et toute l'économie de l'univers

serait évidemment bouleversée de fond en comble, si on supposait que

cette loi n'existât plus. C'est ainsi, par exemple, que dans le

mouvement général d'un vaisseau, quelque rapide qu'il puisse être et

suivant quelque direction qu'il ait lieu, les mouvemens relatifs

continuent à s'exécuter, sauf les altérations provenant du roulis et du

tangage, exactement comme si le vaisseau était immobile, en se composant

avec le mouvement total pour un observateur qui n'y participerait pas.

De même, nous voyons continuellement le déplacement général d'un foyer

chimique, ou d'un corps vivant, n'affecter en aucune manière les

mouvemens internes qui s'y exécutent. C'est ainsi surtout, pour citer

l'exemple le plus important, que le mouvement du globe terrestre ne

trouble nullement les phénomènes mécaniques qui s'opèrent à sa surface

ou dans son intérieur. On sait que l'ignorance de cette troisième loi du

mouvement a été précisément le principal obstacle scientifique qui s'est

opposé pendant si long-temps à l'établissement de la théorie de

Copernic, contre laquelle une telle considération présentait alors, en

effet, des objections insurmontables, dont les coperniciens n'avaient

essayé de se dégager que par de vaines subtilités métaphysiques avant la

découverte de Galilée. Mais, depuis que le mouvement de la terre a été

universellement reconnu, les géomètres l'ont présenté, avec raison,

comme offrant lui-même une confirmation essentielle de la réalité de

cette loi. Laplace a proposé à ce sujet une considération indirecte fort

ingénieuse, que je crois utile d'indiquer ici, parce qu'elle nous montre

le principe de l'indépendance des mouvemens sous la vérification d'une

expérience continuelle et très-sensible. Elle consiste à remarquer que,

si le mouvement général de la terre pouvait altérer en aucune manière

les mouvemens particuliers qui s'exécutent à sa surface, cette

altération ne saurait évidemment être la même pour tous ces mouvemens

quelle que fût leur direction, et qu'ils en seraient nécessairement

diversement affectés suivant l'angle plus ou moins grand que ferait

cette direction avec celle du mouvement du globe. Ainsi, par exemple, le

mouvement oscillatoire d'un pendule devrait alors nous présenter des

différences très-considérables selon l'azimuth du plan vertical dans

lequel il s'exécute, et qui lui donne une direction tantôt conforme,

tantôt contraire, et fort inégalement contraire, à celle du mouvement de

la terre; tandis que l'expérience ne nous manifeste jamais, à cet égard,

la moindre variation, même en mesurant le phénomène avec l'extrême

précision que comporte, sous ce rapport, l'état actuel de nos moyens

d'observation.

Afin de prévenir toute interprétation inexacte et toute application

vicieuse de la troisième loi du mouvement, il importe de remarquer que,

par sa nature, elle n'est relative qu'aux mouvemens de translation, et

qu'on ne doit jamais l'étendre à aucun mouvement de rotation. Les

mouvemens de translation sont évidemment, en effet, les seuls qui

puissent être rigoureusement communs, pour le degré aussi bien que pour

la direction, à toutes les diverses parties d'un système quelconque.

Cette exacte parité ne saurait jamais avoir lieu quand il s'agit d'un

mouvement de rotation, qui présente toujours nécessairement des

inégalités entre les diverses parties du système, suivant qu'elles sont

plus ou moins éloignées du centre de la rotation. C'est pourquoi tout

mouvement de ce genre tend constamment à altérer l'état du système, et

l'altère en effet si les conditions de liaison entre les diverses

parties ne constituent pas une résistance suffisante. Ainsi, par

exemple, dans le cas d'un vaisseau, ce n'est pas le mouvement général de

progression qui peut troubler les mouvemens particuliers; le dérangement

n'est dû qu'aux effets secondaires du roulis et du tangage, qui sont des

mouvemens de rotation. Qu'une montre soit simplement transportée dans

une direction quelconque avec autant de rapidité qu'on voudra, mais sans

tourner nullement, elle n'en sera jamais affectée; tandis qu'un médiocre

mouvement de rotation suffira seul pour déranger promptement sa marche.

La différence entre ces deux effets deviendrait surtout sensible, en

répétant l'expérience sur un corps vivant. Enfin, c'est par suite d'une

telle distinction, que nous ne saurions avoir aucun moyen de constater,

par des phénomènes purement terrestres, la réalité du mouvement de

translation de la terre, qui n'a pu être découvert que par des

observations célestes; tandis que, relativement à son mouvement de

rotation, il détermine nécessairement à la surface de la terre, vu

l'inégalité de force centrifuge entre les différens points du globe, des

phénomènes très-sensibles, quoique peu considérables, dont l'analyse

pourrait suffire pour démontrer, indépendamment de toute considération

astronomique, l'existence de cette rotation.

Le principe de l'indépendance ou de la coexistence des mouvemens étant

une fois établi, il est facile de concevoir qu'il conduit immédiatement

à la règle élémentaire ordinairement usitée pour ce qu'on appelle la

_composition des forces_, qui n'est vraiment autre chose qu'une nouvelle

manière de considérer et d'énoncer la troisième loi du mouvement. En

effet, la proposition du parallélogramme des forces, envisagée sous le

point de vue le plus positif, consiste proprement en ce que, lorsqu'un

corps est animé à la fois de deux mouvemens uniformes dans des

directions quelconques, il décrit, en vertu de leur combinaison, la

diagonale du parallélogramme dont il eût dans le même temps décrit

séparément les côtés en vertu de chaque mouvement isolé. Or n'est-ce pas

là évidemment une simple application directe du principe de

l'indépendance des mouvemens, d'après lequel le mouvement particulier du

corps le long d'une certaine droite n'est nullement troublé par le

mouvement général qui entraîne parallèlement à elle-même la totalité de

cette droite le long d'une autre droite quelconque? Cette considération

conduit sur-le-champ à la construction géométrique énoncée par la règle

du parallélogramme des forces. C'est ainsi que ce théorème fondamental

de la mécanique rationnelle me paraît être présenté directement comme

une loi naturelle, ou du moins comme une application immédiate d'une des

plus grandes lois de la nature. Telle est, à mon gré, la seule manière

vraiment philosophique d'établir solidement cette importante

proposition, pour écarter définitivement tous les nuages métaphysiques

dont elle est encore environnée et la mettre complétement à l'abri de

toute objection réelle. Toutes les prétendues démonstrations analytiques

qu'on a successivement essayé d'en donner d'après des considérations

purement abstraites, outre qu'elles reposent ordinairement sur une

interprétation vicieuse et sur une fausse application du principe

analytique de l'homogénéité, supposent d'ailleurs que la proposition est

_évidente_ par elle-même dans certains cas particuliers, quand les deux

forces, par exemple, agissent suivant une même droite, évidence qui ne

peut résulter alors que de l'observation effective de la loi naturelle

de l'indépendance des mouvemens, dont l'indispensabilité se trouve ainsi

irrécusablement manifestée. Il serait étrange, en effet, pour quiconque

envisage directement la question sous un point de vue philosophique,

que, par de simples combinaisons logiques, l'esprit humain pût ainsi

découvrir une loi réelle de la nature, sans consulter aucunement le

monde extérieur.

Cette notion étant de la plus haute importance quant à la manière de

concevoir la mécanique rationnelle, et s'écartant beaucoup de la marche

habituellement adoptée aujourd'hui, je crois devoir la présenter encore

sous un dernier point de vue qui achèvera de l'éclaircir, en montrant

que, malgré tous les efforts des géomètres pour éluder à cet égard

l'emploi des considérations expérimentales, la loi physique de

l'indépendance des mouvemens reste implicitement, même de leur aveu

unanime, une des bases essentielles de la mécanique, quoique présentée

sous une forme différente et à une autre époque de l'exposition.

Il suffit, pour cela, de reconnaître que cette loi, au lieu d'être

exposée directement dans l'étude des prolégomènes de la science, se

retrouve plus tard admise par tous les géomètres, comme établissant le

principe de la proportionnalité des vitesses aux forces, base nécessaire

de la dynamique ordinaire.

Afin de saisir convenablement le vrai caractère de cette question, il

faut remarquer que les rapports des forces peuvent être déterminés de

deux manières différentes, soit par le procédé statique, soit par le

procédé dynamique. En effet, nous ne jugeons pas toujours du rapport de

deux forces d'après l'intensité plus ou moins grande des mouvemens

qu'elles peuvent imprimer à un même corps. Nous l'apprécions fréquemment

aussi d'après de simples considérations d'équilibre mutuel, en regardant

comme égales les forces qui, appliquées en sens contraire, suivant une

même droite, se détruisent réciproquement, et ensuite comme double,

triple, etc. d'une autre, la force qui ferait équilibre à deux, trois,

etc., forces égales à celle-ci, et toutes directement opposées à la

seconde. Ce nouveau moyen de mesure est, en réalité, tout aussi usité

que le précédent. Cela posé, la question consiste essentiellement à

savoir si les deux moyens sont toujours et nécessairement équivalens,

c'est-à-dire si, les rapports des forces étant d'abord seulement définis

par la considération statique, il s'ensuivra, sous le point de vue

dynamique, qu'elles imprimeront à une même masse des vitesses qui leur

soient exactement proportionnelles. Cette corrélation n'est nullement

évidente par elle-même; tout au plus peut-on concevoir _à priori_ que

les plus grandes forces doivent nécessairement donner les plus grandes

vitesses. Mais l'observation seule peut décider si c'est à la première

puissance de la force ou à toute autre fonction croissante que la

vitesse est proportionnelle.

C'est pour déterminer quelle est, à cet égard, la véritable loi de la

nature, que, de l'aveu de tous les géomètres et particulièrement de

Laplace, il faut considérer le fait général de l'indépendance ou de la

coexistence des mouvemens. Il est facile de voir, d'après le

raisonnement de Laplace, que la théorie de la proportionnalité des

vitesses aux forces est une conséquence nécessaire et immédiate de ce

fait général, appliqué à deux forces qui agissent dans la même

direction. Car, si un corps, en vertu d'une certaine force, a parcouru

un espace déterminé suivant une certaine droite, et qu'on vienne à

ajouter, selon la même direction, une seconde force égale à la première;

d'après la loi de l'indépendance des mouvemens, cette nouvelle force ne

fera que déplacer la totalité de la droite d'application d'une égale

quantité dans le même temps, sans altérer le mouvement du corps le long

de cette droite, en sorte que par la composition des deux mouvemens, ce

corps aura effectivement parcouru un espace double de celui qui

correspondait à la force primitive. Telle est la seule manière dont on

puisse réellement constater la proportionnalité générale des vitesses

aux forces, que je dois ainsi me dispenser de regarder comme une

quatrième loi fondamentale du mouvement, puisqu'elle rentre dans la

troisième.

Il est donc évident que, quand on a cru pouvoir se dispenser en

mécanique du fait général de l'indépendance des mouvemens pour établir

la loi fondamentale de la composition des forces, la nécessité de

regarder cette proposition de philosophie naturelle comme une des bases

indispensables de la science s'est reproduite inévitablement pour

démontrer la loi non moins importante des forces proportionnelles aux

vitesses, ce qui met cette nécessité hors de toute contestation. Ainsi

quel a été le résultat réel de tous les efforts intellectuels qui ont

été tentés pour éviter d'introduire directement, dans les prolégomènes

de la mécanique, cette observation fondamentale? seulement de paraître

s'en dispenser en statique, et de ne la prendre évidemment en

considération qu'aussitôt qu'on passe à la dynamique. Tout se réduit

donc effectivement à une simple transposition. Il est clair qu'un

résultat aussi peu important n'est nullement proportionné à la

complication des procédés indirects qui ont été employés pour y

parvenir, quand même ces procédés seraient logiquement irréprochables,

et nous avons expressément reconnu le contraire. Il est donc, sous tous

les rapports, beaucoup plus satisfaisant de se conformer franchement et

directement à la nécessité philosophique de la science, et, puisqu'elle

ne saurait se passer d'une base expérimentale, de reconnaître nettement

cette base dès l'origine. Aucune autre marche ne peut rendre

complétement positive une science qui, sans de tels fondemens,

conserverait encore un certain caractère métaphysique.

Telles sont donc les trois lois physiques du mouvement qui fournissent à

la mécanique rationnelle une base expérimentale suffisante, sur laquelle

l'esprit humain, par de simples opérations logiques, et sans consulter

davantage le monde extérieur, peut solidement établir l'édifice

systématique de la science. Quoique ces trois lois me semblent pouvoir

suffire, je ne vois _à priori_ aucune raison de n'en point augmenter le

nombre, si on parvenait effectivement à constater qu'elles ne sont pas

strictement complètes. Cette augmentation me paraîtrait un fort léger

inconvénient pour la perfection rationnelle de la science, puisque ces

lois ne sauraient jamais évidemment être très-multipliées; je

regarderais comme préférable, en thèse générale, d'en établir une ou

deux de plus, si, pour l'éviter, il fallait recourir à des

considérations trop détournées, qui fussent de nature à altérer le

caractère positif de la science. Mais l'ensemble des trois lois

ci-dessus exposées remplit convenablement, à mes yeux, toutes les

conditions essentielles réellement imposées par la nature des théories

de la mécanique rationnelle. En effet, la première, celle de Képler,

détermine complétement l'effet produit par une force unique agissant

instantanément: la seconde, celle de Newton, établit la règle

fondamentale pour la communication du mouvement par l'action des corps

les uns sur les autres; enfin la troisième, celle de Galilée, conduit

immédiatement au théorème général relatif à la composition des

mouvemens. On conçoit, d'après cela, que toute la mécanique des

mouvemens uniformes ou des forces instantanées peut être entièrement

traitée comme une conséquence directe de la combinaison de ces trois

lois, qui, étant de leur nature extrêmement précises, sont évidemment

susceptibles d'être aussitôt exprimées par des équations analytiques

faciles à obtenir. Quant à la partie la plus étendue et la plus

importante de la mécanique, celle qui en constitue essentiellement la

difficulté, c'est-à-dire la mécanique des mouvemens variés ou des forces

continues, on peut concevoir, d'une manière générale, la possibilité de

la ramener à la mécanique élémentaire dont nous venons d'indiquer le

caractère, par l'application de la méthode infinitésimale, qui permettra

de substituer, pour chaque instant infiniment petit, un mouvement

uniforme au mouvement varié, d'où résulteront immédiatement les

équations différentielles relatives à cette dernière espèce de

mouvemens. Il sera sans doute fort important d'établir directement et

avec précision, dans les leçons suivantes, la manière générale

d'employer une telle méthode pour résoudre les deux problèmes essentiels

de la mécanique rationnelle, et de considérer soigneusement les

principaux résultats que les géomètres ont ainsi obtenus relativement

aux lois abstraites de l'équilibre et du mouvement. Mais il est, dès ce

moment, évident que la science se trouve réellement fondée par

l'ensemble des trois lois physiques établies ci-dessus, et que tout le

travail devient désormais purement rationnel, devant consister seulement

dans l'usage à faire de ces lois pour la solution des différentes

questions générales. En un mot, la séparation entre la partie

nécessairement physique et la partie simplement logique de la science me

semble pouvoir être ainsi nettement effectuée d'une manière exacte et

définitive.

Pour terminer cet aperçu général du caractère philosophique de la

mécanique rationnelle, il ne nous reste plus maintenant qu'à considérer

sommairement les divisions principales de cette science, les divisions

secondaires devant être envisagées dans les leçons suivantes.

La première et la plus importante division naturelle de la mécanique

consiste à distinguer deux ordres de questions, suivant qu'on se propose

la recherche des conditions de l'équilibre, ou l'étude des lois du

mouvement, d'où la _statique_, et la _dynamique_. Il suffit d'indiquer

une telle division, pour en faire comprendre directement la nécessité

générale. Outre la différence effective qui existe évidemment entre ces

deux classes fondamentales de problèmes, il est aisé de concevoir _à

priori_ que les questions de statique doivent être, en général, par leur

nature, bien plus faciles à traiter que les questions de dynamique.

Cela résulte essentiellement de ce que, dans les premières, on fait,

comme on l'a dit avec raison, _abstraction du temps_; c'est-à-dire que,

le phénomène à étudier étant nécessairement instantané, on n'a pas

besoin d'avoir égard aux variations que les forces du système peuvent

éprouver dans les divers instans successifs. Cette considération qu'il

faut, au contraire, introduire dans toute question de dynamique, y

constitue un élément fondamental de plus, qui en fait la principale

difficulté. Il suit, en thèse générale, de cette différence radicale,

que la statique tout entière, quand on la traite comme un cas

particulier de la dynamique, correspond seulement à la partie de

beaucoup la plus simple de la dynamique, à celle qui concerne la théorie

des mouvemens uniformes, comme nous l'établirons spécialement dans la

leçon suivante.

L'importance de cette division est bien clairement vérifiée par

l'histoire générale du développement effectif de l'esprit humain. Nous

voyons, en effet, que les anciens avaient acquis quelques connaissances

fondamentales très-essentielles relativement à l'équilibre, soit des

solides, soit des fluides, comme on le voit surtout par les belles

recherches d'Archimède, quoiqu'ils fussent encore fort éloignés de

posséder une statique rationnelle vraiment complète. Au contraire, ils

ignoraient entièrement la dynamique, même la plus élémentaire; la

première création de cette science toute moderne est due à Galilée.

Après cette division fondamentale, la distinction la plus importante à

établir en mécanique consiste à séparer, soit dans la statique, soit

dans la dynamique, l'étude des solides et celle des fluides. Quelque

essentielle que soit cette division, je ne la place qu'en seconde ligne,

et subordonnée à la précédente, suivant la méthode établie par Lagrange,

car c'est, ce me semble, s'exagérer son influence que de la constituer

division principale, comme on le fait encore dans les traités ordinaires

de mécanique. Les principes essentiels de statique ou de dynamique sont,

en effet, nécessairement les mêmes pour les fluides que pour les

solides; seulement les fluides exigent d'ajouter aux conditions

caractéristiques du système une considération de plus, celle relative à

la variabilité de forme, qui définit généralement leur constitution

mécanique propre. Mais, tout en plaçant cette distinction au rang

convenable, il est facile de concevoir _à priori_ son extrême

importance, et de sentir, en général, combien elle doit augmenter la

difficulté fondamentale des questions, soit dans la statique, soit

surtout dans la dynamique. Car cette parfaite indépendance réciproque

des molécules, qui caractérise les fluides, oblige de considérer

séparément chaque molécule, et, par conséquent, d'envisager toujours,

même dans le cas le plus simple, un système composé d'une infinité de

forces distinctes. Il en résulte, pour la statique, l'introduction d'un

nouvel ordre de recherches, relativement à la figure du système dans

l'état d'équilibre, question très-difficile par sa nature, et dont la

solution générale est encore peu avancée, même pour le seul cas de la

pesanteur universelle. Mais la difficulté est encore plus sensible dans

la dynamique. En effet, l'obligation où l'on se trouve alors strictement

de considérer à part le mouvement propre de chaque molécule, pour faire

une étude vraiment complète du phénomène, introduit dans la question,

envisagée sous le point de vue analytique, une complication jusqu'à

présent inextricable en général, et qu'on n'est encore parvenu à

surmonter, même dans le cas très-simple d'un fluide uniquement mû par sa

pesanteur terrestre, qu'à l'aide d'hypothèses fort précaires, comme

celle de Daniel Bernouilli sur le parallélisme des tranches, qui

altèrent d'une manière notable la réalité des phénomènes. On conçoit

donc, en thèse générale, la plus grande difficulté nécessaire de

l'hydrostatique, et surtout de l'hydrodynamique, par rapport à la

statique et à la dynamique proprement dites, qui sont en effet bien plus

avancées.

Il faut ajouter à ce qui précède, pour se faire une juste idée générale

de cette différence fondamentale, que la définition caractéristique par

laquelle les géomètres distinguent les solides et les fluides en

mécanique rationnelle, n'est véritablement, à l'égard des uns comme à

l'égard des autres, qu'une représentation exagérée, et, par conséquent,

strictement infidèle de la réalité. En effet, quant aux fluides

principalement, il est clair que leurs molécules ne sont point

réellement dans cet état rigoureux d'indépendance mutuelle où nous

sommes obligés de les supposer en mécanique, en les assujétissant

seulement à conserver entre elles un volume constant s'il s'agit d'un

liquide, ou, s'il s'agit d'un gaz, un volume variable suivant une

fonction donnée de la pression, par exemple, en raison inverse de cette

pression, d'après la loi de Mariotte. Un grand nombre de phénomènes

naturels sont, au contraire, essentiellement dus à l'adhérence mutuelle

des molécules d'un fluide, liaison qui est seulement beaucoup moindre

que dans les solides. Cette adhésion, dont on fait abstraction pour les

fluides mathématiques, et qu'il semble, en effet, presqu'impossible de

prendre convenablement en considération, détermine, comme on sait, des

différences très-sensibles entre les phénomènes effectifs et ceux qui

résultent de la théorie, soit pour la statique, soit surtout, pour la

dynamique, par exemple relativement à l'écoulement d'un liquide pesant

par un orifice déterminé, où l'observation s'écarte notablement de la

théorie quant à la dépense de liquide en un temps donné.

Quoique la définition mathématique des solides se trouve représenter

beaucoup plus exactement leur état réel, on a cependant plusieurs

occasions de reconnaître la nécessité de tenir compte en certains cas de

la possibilité de séparation mutuelle qui existe toujours entre les

molécules d'un solide, si les forces qui leur sont appliquées,

acquièrent une intensité suffisante, et dont on fait complétement

abstraction en mécanique rationnelle. C'est ce qu'on peut aisément

constater surtout dans la théorie de la rupture des solides, qui, à

peine ébauchée par Galilée, par Huyghens, et par Leïbnitz, se trouve

aujourd'hui dans un état fort imparfait et même très-précaire, malgré

les travaux de plusieurs autres géomètres, et qui néanmoins serait

importante pour éclairer plusieurs questions de mécanique terrestre,

principalement de mécanique industrielle. On doit pourtant remarquer, à

ce sujet, que cette imperfection est à la fois beaucoup moins sensible

et bien moins importante que celle ci-dessus notée, relativement à la

mécanique des fluides. Car elle se trouve ne pouvoir nullement influer

sur les questions de mécanique céleste, qui constituent réellement,

comme nous avons eu plusieurs occasions de le reconnaître, la principale

application, et probablement la seule qui puisse être jamais vraiment

complète, de la mécanique rationnelle.

Enfin nous devons encore signaler, en thèse générale, dans la mécanique

actuelle, une lacune, secondaire il est vrai, mais qui n'est pas sans

importance, relativement à la théorie d'une classe de corps qui sont

dans un état intermédiaire entre la solidité et la fluidité rigoureuses,

et qu'on pourrait appeler semi-fluides, ou semi-solides: tels sont par

exemple, d'une part, les sables, et, d'une autre part, les fluides à

l'état gélatineux. Il a été présenté quelques considérations

rationnelles au sujet de ces corps, sous le nom _fluides imparfaits_,

surtout relativement à leurs surfaces d'équilibre. Mais leur théorie

propre n'a jamais été réellement établie d'une manière générale et

directe.

Tels sont les principaux aperçus généraux que j'ai cru devoir indiquer

sommairement pour faire apprécier le caractère philosophique qui

distingue la mécanique rationnelle, envisagée dans son ensemble. Il

s'agit maintenant, en considérant sous le même point de vue

philosophique la composition effective de la science, d'apprécier

comment, par les importans travaux successifs des plus grands

géomètres, cette seconde section générale si étendue, si essentielle, et

si difficile de la mathématique concrète, a pu être élevée à cet éminent

degré de perfection théorique qu'elle a atteint de nos jours dans

l'admirable traité de Lagrange, et qui nous présente toutes les

questions abstraites qu'elle est susceptible d'offrir, ramenées, d'après

un principe unique, à ne plus dépendre que de recherches purement

analytiques, comme nous l'avons déjà reconnu pour les problèmes

géométriques. Ce sera l'objet des trois leçons suivantes; la première

consacrée à la _statique_, la seconde à la dynamique, et la troisième, à

l'examen des théorèmes généraux de la mécanique rationnelle.

Cours de philosophie positive. (1/6) · 第 20 / 39 题