ONZIÈME LEÇON.

SOMMAIRE. Considérations générales sur la géométrie _spéciale_ ou

_préliminaire_.

La méthode géométrique des anciens devant avoir nécessairement, d'après

les motifs indiqués à la fin de la leçon précédente, une part

préliminaire dans le système dogmatique de la géométrie, pour fournir à

la géométrie _générale_ des fondemens indispensables, il convient

maintenant de fixer d'abord en quoi consiste strictement cette fonction

préalable de la géométrie _spéciale_, ainsi réduite au moindre

développement possible.

En la considérant sous ce point de vue, il est aisé de reconnaître qu'on

pourrait la restreindre à la seule étude de la ligne droite pour ce qui

concerne la géométrie des lignes, à la quadrature des aires planes

rectilignes, et enfin à la cubature des corps terminés par des faces

planes. Les propositions élémentaires relatives à ces trois questions

fondamentales constituent, en effet, le point de départ nécessaire de

toutes les recherches géométriques; elles seules ne peuvent être

obtenues que par une étude directe du sujet; tandis qu'au contraire la

théorie complète de toutes les autres formes quelconques, même celle du

cercle et des surfaces et volumes qui s'y rapportent, peut aujourd'hui

rentrer entièrement dans le domaine de la géométrie _générale_ ou

_analytique_, ces élémens primitifs fournissant déjà des _équations_,

qui suffisent pour permettre l'application du calcul aux questions

géométriques, qui n'eût pas été possible sans cette condition préalable.

Il résulte de cette considération que, dans l'usage ordinaire, on donne

à la géométrie _élémentaire_ plus d'étendue qu'il ne serait

rigoureusement nécessaire, puisque, outre la ligne droite, les polygones

et les polyèdres, on y comprend aussi le cercle et les corps _ronds_,

dont l'étude pourrait cependant être aussi purement _analytique_ que

celle, par exemple, des sections coniques. Une vénération irréfléchie

pour l'antiquité contribue, sans doute, à maintenir ce défaut de

méthode. Mais comme ce respect n'a point empêché de faire rentrer dans

le domaine de la géométrie moderne la théorie des sections coniques, il

faut bien que, relativement aux formes circulaires, l'habitude

contraire, encore universelle, soit fondée sur d'autres motifs. La

raison la plus sensible qu'on en puisse donner, c'est le grave

inconvénient qu'il y aurait, pour l'enseignement ordinaire, à ajourner à

une époque assez éloignée de l'éducation mathématique la solution de

plusieurs questions essentielles, susceptibles d'une application

immédiate et continuelle à une foule d'usages importans. Pour procéder,

en effet, de la manière la plus rationnelle, ce ne serait qu'à l'aide du

calcul intégral qu'on pourrait obtenir les intéressans résultats,

relatifs à la mesure de la longueur ou de l'aire du cercle, ou à la

quadrature de la sphère, etc., établis par les anciens d'après des

considérations extrêmement simples. Cet inconvénient serait peu

important, à l'égard des esprits destinés à étudier l'ensemble de la

science mathématique, et l'avantage de procéder avec une rationnalité

parfaite aurait, comparativement, une bien plus grande valeur. Mais, le

cas contraire étant encore le plus fréquent, on a dû s'attacher à

conserver dans la géométrie élémentaire proprement dite des théories

aussi essentielles. En admettant l'influence d'une telle considération,

et ne restreignant plus cette géométrie préliminaire à ce qui est

strictement indispensable, on peut même concevoir l'utilité, pour

certains cas particuliers, d'y introduire plusieurs études importantes

qui en ont été généralement exclues, comme celles des sections

coniques, de la cycloïde, etc., afin de renfermer, dans un enseignement

borné, le plus grand nombre possible de connaissances usuelles, quoique,

même sous le simple rapport du temps, il fût préférable de suivre la

marche la plus rationnelle.

Je ne dois point, à ce sujet, tenir compte ici des avantages que peut

présenter cette extension habituelle de la méthode géométrique des

anciens au-delà de la destination nécessaire qui lui est propre, par la

connaissance plus profonde qu'on acquiert ainsi de cette méthode, et par

la comparaison instructive qui en résulte avec la méthode moderne. Ce

sont là des qualités qui, dans l'étude d'une science quelconque,

appartiennent à la marche que nous avons nommée _historique_, et

auxquelles il faut savoir renoncer franchement, quand on a bien reconnu

la nécessité de suivre la marche vraiment _dogmatique_. Après avoir

conçu toutes les parties d'une science de la manière la plus

rationnelle, nous savons combien il importe, pour compléter cette

éducation, d'étudier l'_histoire_ de la science, et par conséquent, de

comparer exactement les diverses méthodes que l'esprit humain a

successivement employées; mais ces deux séries d'études doivent être, en

général, comme nous l'avons vu, soigneusement séparées. Cependant, dans

le cas dont il s'agit ici, la méthode géométrique des modernes est

peut-être encore trop récente pour qu'il ne convienne pas, afin de la

mieux caractériser par la comparaison, de traiter d'abord, suivant la

méthode des anciens, certaines questions qui, par leur nature, doivent

rentrer rationnellement dans la géométrie moderne.

Quoi qu'il en soit, écartant maintenant ces diverses considérations

accessoires, nous voyons que cette introduction à la géométrie, qui ne

peut être traitée que suivant la méthode des anciens, est strictement

réductible à l'étude de la ligne droite, des aires polygonales et des

polyèdres. Il est même vraisemblable qu'on finira par la restreindre

habituellement à ces limites nécessaires, quand les grandes notions

analytiques seront devenues plus familières, et qu'une étude de

l'ensemble des mathématiques sera universellement regardée comme la base

philosophique de l'éducation générale.

Si cette portion préliminaire de la géométrie, qui ne saurait être

fondée sur l'application du calcul, se réduit, par sa nature, à une

suite de recherches fondamentales très-peu étendues, il est certain,

d'un autre côté, qu'on ne peut la restreindre davantage, quoique, par un

véritable abus de l'esprit analytique, on ait quelquefois essayé, dans

ces derniers temps, de présenter sous un point de vue purement

algébrique l'établissement des théorèmes principaux de la géométrie

élémentaire. C'est ainsi qu'on a prétendu démontrer par de simples

considérations abstraites d'analyse mathématique la relation constante

qui existe entre les trois angles d'un triangle rectiligne, la

proposition fondamentale de la théorie des triangles semblables, la

mesure des rectangles, celle des parallélipipèdes, etc., en un mot,

précisément les seules propositions géométriques qui ne puissent être

obtenues que par une étude directe du sujet, sans que le calcul soit

susceptible d'y avoir aucune part. Je ne signalerais point ici de telles

aberrations, si elles n'avaient pas été déterminées par l'intention

évidente de perfectionner, au plus haut degré possible, le caractère

philosophique de la science géométrique, en la faisant rentrer

immédiatement, dès sa naissance, dans le domaine des applications de

l'analyse mathématique. Mais l'erreur capitale commise à cet égard par

quelques géomètres doit être soigneusement remarquée, parce qu'elle

résulte de l'exagération irréfléchie de cette tendance aujourd'hui

très-naturelle et éminemment philosophique, qui porte à étendre de plus

en plus l'influence de l'analyse dans les études mathématiques. La

contemplation des résultats prodigieux auxquels l'esprit humain est

parvenu en suivant une telle direction, a dû involontairement entraîner

à croire que même les fondemens de la mathématique concrète pourraient

être établis sur de simples considérations analytiques. Ce n'est point,

en effet, pour la géométrie seulement que nous devons noter de

semblables aberrations; nous aurons bientôt à en constater de

parfaitement analogues relativement à la mécanique, à l'occasion des

prétendues démonstrations analytiques du parallélogramme des forces.

Cette confusion logique a même aujourd'hui bien plus de gravité en

mécanique, où elle contribue effectivement à répandre encore un nuage

métaphysique sur le caractère général de la science; tandis que, du

moins en géométrie, ces considérations abstraites ont été jusqu'ici

laissées en dehors, sans s'incorporer à l'exposition normale de la

science.

D'après les principes présentés dans cet ouvrage, sur la philosophie

mathématique, il n'est pas nécessaire d'insister beaucoup pour faire

sentir le vice d'une telle manière de procéder. Nous avons déjà reconnu,

en effet, que le calcul n'étant et ne pouvant être qu'un moyen de

déduction, c'est s'en former une idée radicalement fausse que de vouloir

l'employer à établir les fondemens élémentaires d'une science

quelconque; car, sur quoi reposeraient, dans une telle opération, les

argumentations analytiques? Un travail de cette nature, bien loin de

perfectionner véritablement le caractère philosophique d'une science,

constituerait un retour vers l'état métaphysique, en présentant des

connaissances réelles comme de simples abstractions logiques.

Quand on examine en elles-mêmes ces prétendues démonstrations

analytiques des propositions fondamentales de la géométrie élémentaire,

on vérifie aisément leur insignifiance nécessaire. Elles sont toutes

fondées sur une manière vicieuse de concevoir le principe de

l'_homogénéité_, dont j'ai exposé, dans la cinquième leçon, la véritable

notion générale. Ces démonstrations supposent que ce principe ne permet

point d'admettre la coexistence dans une même équation de nombres

obtenus par des comparaisons concrètes différentes, ce qui est

évidemment faux et visiblement contraire à la marche constante des

géomètres. Aussi, il est facile de reconnaître qu'en employant la loi de

l'homogénéité dans cette acception arbitraire et illégitime, on pourrait

parvenir à _démontrer_ avec tout autant de rigueur apparente des

propositions dont l'absurdité est manifeste au premier coup-d'oeil. En

examinant avec attention, par exemple, le procédé à l'aide duquel on a

tenté de prouver analytiquement que la somme des trois angles d'un

triangle rectiligne quelconque est constamment égale à deux angles

droits, on voit qu'il est fondé sur cette notion préliminaire, que si

deux triangles ont deux de leurs angles respectivement égaux, le

troisième angle sera aussi, de part et d'autre, nécessairement égal. Ce

premier point étant accordé, la relation proposée s'en déduit

immédiatement, d'une manière très-exacte et fort simple. Or, la

considération analytique, d'après laquelle on a voulu établir cette

proposition préalable, est d'une telle nature que, si elle pouvait être

juste, on en déduirait rigoureusement, en la reproduisant en sens

inverse, cette absurdité palpable, que deux cotés d'un triangle

suffisent, sans aucun angle, à l'entière détermination du troisième

côté. On peut faire des remarques analogues sur toutes les

démonstrations de ce genre, dont le sophisme sera ainsi vérifié d'une

manière parfaitement sensible.

Plus nous devons ici considérer la géométrie comme étant aujourd'hui

essentiellement analytique, plus il était nécessaire de prémunir les

esprits contre cette exagération abusive de l'analyse mathématique,

suivant laquelle on prétendrait se dispenser de toute observation

géométrique proprement dite, en établissant sur de pures abstractions

algébriques les fondemens mêmes de cette science naturelle. J'ai dû

attacher d'autant plus d'importance à caractériser des aberrations ainsi

liées au développement normal de l'esprit humain, qu'elles ont été pour

ainsi dire consacrées dans ces derniers temps par l'assentiment formel

d'un géomètre fort distingué, dont l'autorité exerce sur l'enseignement

élémentaire de la géométrie une très-grande influence.

Je crois devoir remarquer à cette occasion que, sous plus d'un autre

rapport, on a, ce me semble, trop perdu de vue le caractère de science

naturelle nécessairement inhérent à la géométrie. Il est aisé de le

reconnaître, en considérant les vains efforts tentés si long-temps par

les géomètres pour _démontrer_ rigoureusement, non à l'aide du calcul,

mais d'après certaines constructions, plusieurs propositions

fondamentales de la géométrie élémentaire. Quoi qu'on puisse faire, on

ne saurait évidemment éviter de recourir quelquefois en géométrie à la

simple observation immédiate, comme moyen d'établir divers résultats.

Si, dans cette science, les phénomènes que l'on considère sont, en vertu

de leur extrême simplicité, beaucoup plus liés entr'eux que ceux

relatifs à toute autre science physique, il doit néanmoins s'en trouver

nécessairement quelques-uns qui ne peuvent être déduits, et qui servent

au contraire de point de départ. Qu'il convienne, en thèse générale,

pour la plus grande perfection rationnelle de la science, de les

réduire au plus petit nombre possible, cela est sans doute

incontestable; mais il serait absurde de prétendre les faire disparaître

complétement. J'avoue d'ailleurs que je trouve moins d'inconvéniens

réels à étendre un peu au delà de ce qui serait strictement nécessaire

le nombre de ces notions géométriques ainsi établies par l'observation

immédiate, pourvu qu'elles soient d'une simplicité suffisante, qu'à en

faire le sujet de démonstrations compliquées et indirectes, même quand

ces démonstrations peuvent être logiquement irréprochables.

Après avoir caractérisé aussi exactement que possible la véritable

destination dogmatique de la géométrie des anciens réduite à son moindre

développement indispensable, il convient de considérer sommairement dans

son ensemble chacune des parties principales dont elle doit se composer.

Je crois pouvoir me borner ici à envisager la première et la plus

étendue de ces parties, celle qui a pour objet l'étude de la ligne

droite; les deux autres sections, savoir: la quadrature des polygones et

la cubature des polyèdres, ne pouvant donner lieu, vu leur nature trop

restreinte, à aucune considération philosophique de quelque importance,

distincte de celles indiquées dans la leçon précédente relativement à

la mesure des aires et des volumes en général.

La question définitive que l'on a constamment en vue dans l'étude de la

ligne droite, consiste proprement à déterminer les uns par les autres

les divers élémens d'une figure rectiligne quelconque, ce qui permet de

connaître toujours indirectement une ligne droite dans quelques

circonstances qu'elle puisse être placée. Ce problème fondamental est

susceptible de deux solutions générales, dont la nature est tout-à-fait

distincte, l'une graphique, l'autre algébrique. La première, quoique

fort imparfaite, est celle qu'on doit considérer d'abord, parce qu'elle

dérive spontanément de l'étude directe du sujet; la seconde, bien plus

parfaite sous les rapports les plus importans, ne peut être étudiée

qu'en dernier lieu, parce qu'elle est fondée sur la connaissance

préalable de l'autre.

La solution graphique consiste à _rapporter_ à volonté la figure

proposée, soit avec les mêmes dimensions, soit surtout avec des

dimensions variées dans une proportion quelconque. Le premier mode ne

peut guère être mentionné que pour mémoire, comme étant le plus simple,

et celui que l'esprit doit envisager d'abord, car il est, évidemment,

d'ailleurs presque entièrement inapplicable par sa nature. Le second

est, au contraire, susceptible de l'application la plus étendue et la

plus utile. Nous en faisons encore aujourd'hui un usage important et

continuel, non-seulement pour représenter exactement les formes des

corps et leurs positions mutuelles, mais même pour la détermination

effective des grandeurs géométriques, quand nous n'avons pas besoin

d'une grande précision. Les anciens, vu l'imperfection de leurs

connaissances géométriques, employaient ce procédé d'une manière

beaucoup plus étendue, puisqu'il a été long-temps le seul qu'ils pussent

appliquer, même dans les déterminations précises les plus importantes.

C'est ainsi, par exemple, qu'Aristarque de Samos estimait la distance

relative du soleil et de la lune à la terre, en prenant des mesures sur

un triangle construit le plus exactement possible de façon à être

semblable au triangle rectangle formé par les trois astres, à l'instant

où la lune se trouve en quadrature, et où, en conséquence, il suffirait,

pour définir le triangle, d'observer l'angle à la terre. Archimède

lui-même, quoiqu'ayant, le premier, introduit en géométrie les

déterminations calculées, a plusieurs fois employé de semblables moyens.

La formation de la trigonométrie n'y a pas fait même renoncer

entièrement, quoiqu'elle en ait beaucoup diminué l'usage; les Grecs et

les Arabes ont continué à s'en servir pour une foule de recherches, où

nous regardons aujourd'hui l'emploi du calcul comme indispensable.

Cette exacte reproduction d'une figure quelconque suivant une échelle

différente, ne peut présenter aucune grande difficulté théorique lorsque

toutes les parties de la figure proposée sont comprises dans un même

plan. Mais, si l'on suppose, comme il arrive le plus souvent, qu'elles

soient situées dans des plans différens, on voit naître alors un nouvel

ordre de considérations géométriques. La figure artificielle, qui est

constamment plane, ne pouvant plus, en ce cas, être une image

parfaitement fidèle de la figure réelle, il faut d'abord fixer avec

précision le mode de représentation, ce qui donne lieu aux divers

systèmes de _projection_. Cela posé, il reste à déterminer suivant

quelles lois les phénomènes géométriques se correspondent dans les deux

figures. Cette considération engendre une nouvelle série de recherches

géométriques, dont l'objet définitif est proprement de découvrir comment

on pourra remplacer les constructions en relief par des constructions

planes. Les anciens ont eu à résoudre plusieurs questions élémentaires

de ce genre, pour les divers cas où nous employons aujourd'hui la

trigonométrie sphérique; et principalement pour les différens problèmes

relatifs à la sphère céleste. Telle était la destination de leurs

_analemnes_, et des autres figures planes qui ont suppléé pendant si

long-temps à l'usage du calcul. On voit par là que les anciens

connaissaient réellement les élémens de ce que nous nommons maintenant

la _géométrie descriptive_, quoiqu'ils ne les eussent point conçus d'une

manière distincte et générale.

Je crois convenable de signaler ici rapidement, à cette occasion, le

véritable caractère philosophique de cette géométrie descriptive, bien

que, comme étant une science essentiellement d'application, elle ne

doive pas être comprise dans le domaine propre de cet ouvrage, tel que

je l'ai circonscrit en commençant.

Toutes les questions quelconques de géométrie à trois dimensions,

donnent lieu nécessairement, quand on considère leur solution graphique,

à une difficulté générale qui leur est propre, celle de substituer aux

diverses constructions en relief nécessaires pour les résoudre, et qui

sont presque toujours d'une exécution impossible, de simples

constructions planes équivalentes, susceptibles de déterminer finalement

les mêmes résultats. Sans cette indispensable conversion, chaque

solution de ce genre serait évidemment incomplète et réellement

inapplicable dans la pratique, quoique, pour la théorie, les

constructions dans l'espace soient ordinairement préférables comme plus

directes. C'est afin de fournir les moyens généraux d'effectuer

constamment une telle transformation que la _géométrie descriptive_ a

été créée, et constituée en un corps de doctrine distinct et homogène

par une vue de génie de notre illustre Monge. Il a préalablement conçu

un mode uniforme de représenter les corps par des figures tracées sur un

seul plan, à l'aide des _projections_ sur deux plans différens,

ordinairement perpendiculaires entre eux, et dont l'un est supposé

tourner autour de leur intersection commune pour venir se confondre avec

le prolongement de l'autre; il a suffi, dans ce système, ou dans tout

autre équivalent, de regarder les points et les lignes, comme déterminés

par leurs projections, et les surfaces par les projections de leurs

génératrices. Cela posé, Monge, analysant avec une profonde sagacité les

divers travaux partiels de ce genre exécutés avant lui d'après une foule

de procédés incohérens, et considérant même, d'une manière générale et

directe, en quoi devaient consister constamment les questions

quelconques de cette nature, a reconnu qu'elles étaient toujours

réductibles à un très-petit nombre de problèmes abstraits invariables,

susceptibles d'être résolus séparément une fois pour toutes par des

opérations uniformes, et qui se rapportent essentiellement les uns aux

contacts et les autres aux intersections des surfaces. Ayant formé des

méthodes simples et entièrement générales pour la solution graphique de

ces deux ordres de problèmes, toutes les questions géométriques

auxquelles peuvent donner lieu les divers arts quelconques de

construction, la coupe des pierres, la charpente, la perspective, la

gnonomonique, la fortification, etc., ont pu être traitées désormais

comme de simples cas particuliers d'une théorie unique, dont

l'application invariable conduira toujours nécessairement à une solution

exacte, susceptible d'être facilitée dans la pratique en profitant des

circonstances propres à chaque cas.

Cette importante création mérite singulièrement de fixer l'attention de

tous les philosophes qui considèrent l'ensemble des opérations de

l'espèce humaine, comme étant un premier pas, et jusqu'ici le seul

réellement complet, vers cette rénovation générale des travaux humains,

qui doit imprimer à tous nos arts un caractère de précision et de

rationnalité, si nécessaire à leurs progrès futurs. Une telle révolution

devait, en effet, commencer inévitablement par cette classe de travaux

industriels qui se rapporte essentiellement à la science la plus simple,

la plus parfaite, et la plus ancienne. Elle ne peut manquer de

s'étendre successivement dans la suite, quoique avec moins de facilité,

à toutes les autres opérations pratiques. Nous aurons même bientôt

occasion de remarquer que Monge, qui a conçu plus profondément que

personne la véritable philosophie des arts, avait essayé d'ébaucher pour

l'industrie mécanique une doctrine correspondante à celle qu'il avait si

heureusement formée pour l'industrie géométrique, mais sans obtenir pour

ce cas, dont la difficulté est bien supérieure, aucun autre succès que

celui d'indiquer assez nettement la direction que doivent prendre les

recherches de cette nature.

Quelqu'essentielle que soit réellement la conception de la géométrie

descriptive, il importe beaucoup de ne pas se méprendre sur la véritable

destination qui lui est si expressément propre, comme l'ont fait,

surtout dans les premiers temps de cette découverte, ceux qui y ont vu

un moyen d'agrandir le domaine général et abstrait de la géométrie

rationnelle. L'événement n'a nullement répondu depuis à ces espérances

mal conçues. Et, en effet, n'est-il pas évident que la géométrie

descriptive n'a de valeur spéciale que comme science d'application,

comme constituant la véritable théorie propre des arts géométriques?

Considérée sous le rapport abstrait, elle ne saurait introduire aucun

ordre vraiment distinct de spéculations géométriques. Il ne faut point

perdre de vue que, pour qu'une question géométrique tombe dans le

domaine propre de la géométrie descriptive, elle doit nécessairement

avoir toujours été résolue préalablement par la géométrie spéculative,

dont ensuite, comme nous l'avons vu, les solutions ont constamment

besoin d'être préparées pour la pratique de manière à suppléer aux

constructions en relief par des constructions planes, substitution qui

constitue réellement la seule fonction caractéristique de la géométrie

descriptive.

Il convient néanmoins de remarquer ici que, sous le rapport de

l'éducation intellectuelle, l'étude de la géométrie descriptive présente

une importante propriété philosophique, tout-à-fait indépendante de sa

haute utilité industrielle. C'est l'avantage qu'elle offre si

éminemment, en habituant à considérer dans l'espace des systèmes

géométriques quelquefois très-composés, et à suivre exactement leur

correspondance continuelle avec les figures effectivement tracées,

d'exercer ainsi au plus haut degré de la manière la plus sûre et la plus

précise, cette importante faculté de l'esprit humain qu'on appelle

l'_imagination_ proprement dite, et qui consiste, dans son acception

élémentaire et positive, à se représenter nettement, avec facilité, un

vaste ensemble variable d'objets fictifs, comme s'ils étaient sous nos

yeux.

Enfin, pour achever d'indiquer la nature générale de la géométrie

descriptive en déterminant son caractère logique, nous devons observer

que si, par le genre de ses solutions, elle appartient à la géométrie

des anciens, d'un autre côté elle se rapproche de la géométrie des

modernes par l'espèce des questions qui la composent. Ces questions

sont, en effet, éminemment remarquables par cette généralité que nous

avons vue, dans la dernière leçon, constituer le vrai caractère

fondamental de la géométrie moderne; les méthodes y sont toujours

conçues comme applicables à des formes quelconques, les particularités

propres à chaque forme n'y pouvant avoir qu'une influence purement

secondaire. Les solutions y sont donc graphiques comme la plupart de

celles des anciens, et générales comme celles des modernes.

Après cette importante digression, dont le lecteur aura sans doute

reconnu la nécessité, poursuivons l'examen philosophique de la géométrie

_spéciale_, considérée toujours comme réduite à son moindre

développement possible, pour servir d'introduction indispensable à la

géométrie _générale_. Ayant suffisamment envisagé la solution graphique

du problème fondamental relatif à la ligne droite, c'est-à-dire, de la

détermination les uns par les autres des divers élémens d'une figure

rectiligne quelconque, nous devons maintenant en examiner d'une manière

générale la solution algébrique.

Cette seconde solution, dont il est inutile ici d'apprécier expressément

la supériorité évidente, appartient nécessairement, par la nature même

de la question, au système de la géométrie ancienne, quoique le procédé

logique employé l'en fasse ordinairement séparer mal à propos. Nous

avons lieu de vérifier ainsi, sous un rapport très-important, ce qui a

été établi en général dans la leçon précédente, que ce n'est point par

l'emploi du calcul qu'on doit distinguer essentiellement la géométrie

moderne de celle des anciens. Les anciens sont, en effet, les vrais

inventeurs de la trigonométrie actuelle, tant sphérique que rectiligne,

qui seulement était beaucoup moins parfaite entre leurs mains, vu

l'extrême infériorité de leurs connaissances algébriques. C'est donc

réellement dans cette leçon, et non, comme on pourrait le croire

d'abord, dans celles que nous consacrerons ensuite à l'examen

philosophique de la géométrie _générale_, qu'il convient d'apprécier le

caractère de cette importante théorie préliminaire, habituellement

comprise à tort dans ce qu'on appelle la _géométrie analytique_, et qui

n'est effectivement qu'un complément de la _géométrie élémentaire_

proprement dite.

Toutes les figures rectilignes pouvant être décomposées en triangles,

il suffit évidemment de savoir déterminer les uns par les autres les

divers élémens d'un triangle, ce qui réduit la _polygonométrie_ à la

simple _trigonométrie_.

Pour qu'une telle question puisse être résolue algébriquement, la

difficulté consiste essentiellement à former entre les angles et les

côtés d'un triangle trois équations distinctes, qui, une fois obtenues,

réduiront évidemment tous les problèmes trigonométriques à de pures

recherches de calcul. En considérant de la manière la plus générale

l'établissement de ces équations, on voit naître immédiatement une

distinction fondamentale relativement au mode d'introduction des angles

dans le calcul, suivant qu'on les y fera entrer directement par eux-mêmes

ou par les arcs circulaires qui leur sont proportionnels, ou que, au

contraire, on leur substituera certaines droites, comme, par exemple,

les cordes de ces arcs qui leur sont inhérentes, et que, par cette

raison, on appelle ordinairement leurs lignes trigonométriques. De ces

deux systèmes de trigonométrie, le second a dû être, à l'origine, le

seul adopté, comme étant le seul praticable, puisque l'état de la

géométrie permettait alors de trouver assez aisément des relations

exactes entre les côtés des triangles et les lignes trigonométriques des

angles, tandis qu'il eût été absolument impossible, à cette époque,

d'établir des équations entre les côtés et les angles eux-mêmes. La

solution pouvant aujourd'hui être obtenue indifféremment dans l'un et

dans l'autre système, ce motif de préférence ne subsiste plus. Mais les

géomètres n'en ont pas moins dû persister à suivre par choix le système

primitivement admis par nécessité; car, la même raison qui a permis

ainsi d'obtenir les équations trigonométriques avec beaucoup plus de

facilité, doit également, comme il est encore plus aisé de le concevoir

_à priori_, rendre ces équations bien plus simples, puisqu'elles

existent alors seulement entre des lignes droites, au lieu d'être

établies entre des lignes droites et des arcs de cercle. Une telle

considération a d'autant plus d'importance qu'il s'agit là de formules

éminemment élémentaires, destinées à être continuellement employées dans

toutes les parties de la science mathématique aussi bien que dans toutes

ses diverses applications.

On peut objecter, il est vrai, que, lorsqu'un angle est donné, c'est

toujours en effet par lui-même et non par sa ligne trigonométrique; et

que, lorsqu'il est inconnu, c'est sa valeur angulaire qu'il s'agit

proprement de déterminer, et non celle d'aucune de ses lignes

trigonométriques. Il semble, d'après cela, que de telles lignes ne sont

entre les côtés et les angles qu'un intermédiaire inutile, qui doit

être finalement éliminé, et dont l'introduction ne paraît point

susceptible de simplifier la recherche qu'on se propose. Il importe, en

effet, d'expliquer avec plus de généralité et de précision qu'on ne le

fait d'ordinaire l'immense utilité réelle de cette manière de procéder.

Elle consiste en ce que l'introduction de ces grandeurs auxiliaires

partage la question totale de la trigonométrie en deux autres

essentiellement distinctes, dont l'une a pour objet de passer des angles

à leurs lignes trigonométriques ou réciproquement, et dont l'autre se

propose de déterminer les côtés des triangles par les lignes

trigonométriques de leurs angles ou réciproquement. Or, la première de

ces deux questions fondamentales est évidemment susceptible, par sa

nature, d'être entièrement traitée et réduite en tables numériques une

fois pour toutes, en considérant tous les angles possibles, puisqu'elle

ne dépend que de ces angles, et nullement des triangles particuliers où

ils peuvent entrer dans chaque cas; tandis que la solution de la seconde

question doit nécessairement être renouvelée, du moins sous le rapport

arithmétique, à chaque nouveau triangle qu'il faut résoudre. C'est

pourquoi la première portion du travail total, qui serait précisément la

plus pénible, n'est plus comptée ordinairement, étant toujours faite

d'avance; tandis que si une telle décomposition n'avait point été

instituée, on se serait trouvé évidemment dans l'obligation de

recommencer dans chaque cas particulier le calcul tout entier. Telle est

la propriété essentielle du système trigonométrique adopté, qui, en

effet, ne présenterait réellement aucun avantage effectif si, pour

chaque angle à considérer, il fallait calculer continuellement sa ligne

trigonométrique ou réciproquement: l'intermédiaire serait alors plus

gênant que commode.

Afin de comprendre nettement la vraie nature de cette conception, il

sera utile de la comparer à une conception encore plus importante,

destinée à produire un effet analogue, soit sous le rapport algébrique,

soit surtout sous le rapport arithmétique, l'admirable théorie des

logarithmes. En examinant d'une manière philosophique l'influence de

cette théorie, on voit, en effet, que son résultat général est d'avoir

décomposé toutes les opérations arithmétiques imaginables en deux

parties distinctes, dont la première, qui est la plus compliquée, est

susceptible d'être exécutée à l'avance une fois pour toutes, comme ne

dépendant que des nombres à considérer et nullement des diverses

combinaisons quelconques dans lesquelles ils peuvent entrer, et qui

consiste à se représenter tous les nombres comme des puissances

assignables d'un nombre constant; la seconde partie du calcul, qui doit

nécessairement être recommencée pour chaque formule nouvelle à évaluer,

étant dès lors réduite à exécuter sur ces exposans des opérations

corrélatives infiniment plus simples. Je me borne à indiquer ce

rapprochement, que chacun peut aisément développer.

Nous devons de plus observer comme une propriété, secondaire

aujourd'hui, mais capitale à l'origine, du système trigonométrique

adopté, la circonstance très-remarquable que la détermination des angles

par leurs lignes trigonométriques ou réciproquement, est susceptible

d'une solution arithmétique, la seule qui soit directement indispensable

pour la destination propre de la trigonométrie, sans avoir préalablement

résolu la question algébrique correspondante. C'est sans doute à une

telle particularité que les anciens ont dû de pouvoir connaître la

trigonométrie. La recherche ainsi conçue a été d'autant plus facile que,

les anciens ayant pris naturellement la corde pour ligne

trigonométrique, les tables se trouvaient avoir été d'avance construites

en partie pour un tout autre motif, en vertu du travail d'Archimède sur

la rectification du cercle, d'où résultait la détermination effective

d'une certaine suite de cordes, en sorte que, lorsque plus tard

Hipparque eut inventé la trigonométrie, il put se borner à compléter

cette opération par des intercalations convenables, ce qui marque

nettement la filiation des idées à cet égard.

Afin d'esquisser entièrement cet aperçu philosophique de la

trigonométrie, il convient d'observer maintenant que l'extension du même

motif qui conduit à remplacer les angles ou les arcs de cercle par des

ligues droites dans la vue de simplifier les équations, doit aussi

porter à employer concurremment plusieurs lignes trigonométriques, au

lieu de se borner à une seule, comme le faisaient les anciens, pour

perfectionner ce système en choisissant celle qui sera algébriquement la

plus convenable en telle ou telle occasion. Sous ce rapport, il est

clair que le nombre de ces lignes n'est par lui-même nullement limité;

pourvu qu'elles soient déterminées d'après l'arc, et que réciproquement

elles le déterminent, suivant quelque loi qu'elles en dérivent

d'ailleurs, elles sont aptes à lui être substituées dans les équations.

En se bornant aux constructions les plus simples, les Arabes et les

modernes ensuite ont successivement porté à quatre ou à cinq le nombre

des lignes trigonométriques _directes_, qui pourrait être étendu bien

davantage. Mais, au lieu de recourir à des formations géométriques qui

finiraient par devenir très-compliquées, on conçoit avec une extrême

facilité autant de nouvelles lignes trigonométriques que peuvent

l'exiger les transformations analytiques, au moyen d'un artifice

remarquable, qui n'est pas ordinairement saisi d'une manière assez

générale. Il consiste, sans multiplier immédiatement les lignes

trigonométriques propres à chaque arc considéré, à en introduire de

nouvelles en regardant cet arc comme déterminé indirectement par toutes

les lignes relatives à un arc qui soit une fonction très-simple du

premier. C'est ainsi, par exemple, que souvent, pour calculer un angle

avec plus de facilité, on déterminera, au lieu de son sinus, le sinus de

sa moitié ou de son double, etc. Une telle création de lignes

trigonométriques _indirectes_ est évidemment bien plus féconde que tous

les procédés géométriques immédiats pour en obtenir de nouvelles. On

peut dire, d'après cela, que le nombre des lignes trigonométriques

effectivement employées aujourd'hui par les géomètres est réellement

indéfini, puisque, à chaque instant pour ainsi dire, les transformations

analytiques peuvent conduire à l'augmenter par le procédé que je viens

d'indiquer. Seulement, on n'a donné jusqu'ici de noms spéciaux qu'à

celles de ces lignes _indirectes_ qui se rapportent au complément de

l'arc primitif, les autres ne revenant pas assez fréquemment pour

nécessiter de semblables dénominations, ce qui a fait communément

méconnaître la véritable étendue du système trigonométrique.

Cette multiplicité des lignes trigonométriques fait naître évidemment,

dans la trigonométrie, une troisième question fondamentale, l'étude des

relations qui existent entre ces diverses lignes; puisque, sans une

telle connaissance, on ne pourrait point utiliser, pour les besoins

analytiques, cette variété de grandeurs auxiliaires, qui n'a pourtant

pas d'autre destination. Il est clair, en outre, d'après la

considération indiquée tout à l'heure, que cette partie essentielle de

la trigonométrie, quoique simplement préparatoire, est, par sa nature,

susceptible d'une extension indéfinie quand on l'envisage dans son

entière généralité, tandis que les deux autres sont nécessairement

circonscrites dans un cadre rigoureusement défini.

Je n'ai pas besoin d'ajouter expressément que ces trois parties

principales de la trigonométrie doivent être étudiées dans un ordre

précisément inverse de celui suivant lequel nous les avons vues dériver

nécessairement de la nature générale du sujet; car la troisième est

visiblement indépendante des deux autres, et la seconde de celle qui

s'est présentée la première, la résolution des triangles proprement

dite, qui doit, pour cette raison, être traitée en dernier lieu, ce qui

rendait d'autant plus importante la considération de la filiation

naturelle.

Il était inutile d'envisager ici distinctement la trigonométrie

sphérique, qui ne peut donner lieu à aucune considération philosophique

spéciale, puisque, quelque essentielle qu'elle soit par l'importance et

la multiplicité de ses usages, on ne peut plus la traiter aujourd'hui,

dans son ensemble, que comme une simple application de la trigonométrie

rectiligne, qui fournit immédiatement ses équations fondamentales, en

substituant au triangle sphérique l'angle trièdre correspondant.

J'ai cru devoir indiquer cette exposition sommaire de la philosophie

trigonométrique, qui pourrait d'ailleurs donner lieu à beaucoup d'autres

considérations intéressantes, afin de rendre sensibles, par un exemple

important, cet enchaînement rigoureux et cette ramification successive

que présentent les questions les plus simples en apparence de la

géométrie élémentaire.

Avant ainsi suffisamment considéré pour le but de cet ouvrage le

caractère propre de la géométrie _spéciale_, réduite à sa seule

destination dogmatique, de fournir à la géométrie _générale_ une base

préliminaire indispensable, nous devons désormais porter toute notre

attention sur la véritable science géométrique, envisagée dans son

ensemble de la manière la plus rationnelle. Il faut d'abord, à cet

effet, soigneusement examiner la grande idée-mère de Descartes, sur

laquelle elle est entièrement fondée, ce qui fera l'objet de la leçon

suivante.

Cours de philosophie positive. (1/6) · 第 16 / 39 题