DIXIÈME LEÇON.

SOMMAIRE. Vue générale de la géométrie.

D'après l'explication générale présentée dans la troisième leçon

relativement au caractère philosophique de la mathématique concrète,

comparé à celui de la mathématique abstraite, je n'ai pas besoin

d'établir ici, d'une manière spéciale, que la géométrie doit être

considérée comme une véritable science naturelle, seulement bien plus

simple et par suite beaucoup plus parfaite qu'aucune autre. Cette

perfection nécessaire de la géométrie, obtenue essentiellement par

l'application, qu'elle comporte si éminemment, de l'analyse

mathématique, fait ordinairement illusion sur la nature réelle de cette

science fondamentale, que la plupart des esprits conçoivent aujourd'hui

comme une science purement rationnelle, tout-à-fait indépendante de

l'observation. Il est néanmoins évident, pour quiconque examine avec

attention le caractère des raisonnemens géométriques, même dans l'état

actuel de la géométrie abstraite, que, si les faits qu'on y considère

sont beaucoup plus liés entr'eux que ceux relatifs à toute autre

science, il existe toujours cependant, par rapport à chaque corps étudié

par les géomètres, un certain nombre de phénomènes primitifs, qui,

n'étant établis par aucun raisonnement, ne peuvent être fondés que sur

l'observation, et constituent la base nécessaire de toutes les

déductions. L'erreur commune à cet égard doit être regardée comme un

reste d'influence de l'esprit métaphysique, qui a si long-temps dominé,

même dans les études géométriques. Indépendamment de sa gravité logique,

cette fausse manière de voir présente continuellement, dans les

applications de la géométrie rationnelle, les plus grands inconvéniens,

en ce qu'elle empêche de concevoir nettement le passage du concret à

l'abstrait.

La supériorité scientifique de la géométrie tient, en général, à ce que

les phénomènes qu'elle considère sont, nécessairement, les plus

universels et les plus simples de tous. Non-seulement tous les corps de

la nature peuvent évidemment donner lieu à des recherches géométriques,

aussi bien qu'à des recherches mécaniques, mais, de plus, les phénomènes

géométriques subsisteraient encore, quand même toutes les parties de

l'univers seraient supposées immobiles. La géométrie est donc, par sa

nature, plus générale que la mécanique. En même temps, ses phénomènes

sont plus simples; car ils sont évidemment indépendans des phénomènes

mécaniques, tandis que ceux-ci se compliquent toujours nécessairement

des premiers. Il en est de même, en comparant la géométrie à la

thermologie abstraite, qu'on peut concevoir aujourd'hui, depuis les

travaux de M. Fourier, ainsi que je l'ai indiqué dans la troisième

leçon, comme une nouvelle branche générale de la mathématique concrète.

En effet, les phénomènes thermologiques, considérés même indépendamment

des effets dynamiques qui les accompagnent presque constamment, surtout

dans les corps fluides, dépendent nécessairement des phénomènes

géométriques, puisque la forme des corps influe singulièrement sur la

répartition de la chaleur.

C'est pour ces diverses raisons que nous avons dû classer précédemment

la géométrie comme la première partie de la mathématique concrète, celle

dont l'étude, outre son importance propre, sert de base indispensable à

toutes les autres.

Avant de considérer directement l'étude philosophique des divers ordres

de recherches qui constituent la géométrie actuelle, il faut se faire

une idée nette et exacte de la destination générale de cette science,

envisagée dans son ensemble. Tel est l'objet de cette leçon.

On définit communément la géométrie d'une manière très-vague et

tout-à-fait vicieuse, en se bornant à la présenter comme _la science de

l'étendue_. Il conviendrait d'abord d'améliorer cette définition, en

disant, avec plus de précision, que la géométrie a pour objet la

_mesure_ de l'étendue. Mais une telle explication serait, par elle-même,

fort insuffisante, bien que, au fond, elle soit exacte. Un aperçu aussi

imparfait ne peut nullement faire connaître le véritable caractère

général de la science géométrique.

Pour y parvenir, je crois devoir éclaircir préalablement deux notions

fondamentales, qui, très-simples en elles-mêmes, ont été singulièrement

obscurcies par l'emploi des considérations métaphysiques.

La première est celle de l'_espace_, qui a donné lieu à tant de

raisonnemens sophistiques, à des discussions si creuses et si puériles

de la part des métaphysiciens. Réduite à son acception positive, cette

conception consiste simplement en ce que, au lieu de considérer

l'étendue dans les corps eux-mêmes, nous l'envisageons dans un milieu

indéfini, que nous regardons comme contenant tous les corps de

l'univers. Cette notion nous est naturellement suggérée par

l'observation, quand nous pensons à l'_empreinte_ que laisserait un

corps dans un fluide où il aurait été placé. Il est clair, en effet,

que, sous le rapport géométrique, une telle _empreinte_ peut être

substituée au corps lui-même, sans que les raisonnemens en soient

altérés. Quant à la nature physique de cet _espace_ indéfini, nous

devons spontanément nous le représenter, pour plus de facilité, comme

analogue au milieu effectif dans lequel nous vivons, tellement que si ce

milieu était liquide, au lieu d'être gazeux, notre _espace_ géométrique

serait sans doute conçu aussi comme liquide. Cette circonstance n'est

d'ailleurs évidemment que très-secondaire, l'objet essentiel d'une telle

conception étant seulement de nous faire envisager l'étendue séparément

des corps qui nous la manifestent. On comprend aisément _à priori_

l'importance de cette image fondamentale, puisqu'elle nous permet

d'étudier les phénomènes géométriques en eux-mêmes, abstraction faite de

tous les autres phénomènes qui les accompagnent constamment dans les

corps réels, sans cependant exercer sur eux aucune influence.

L'établissement régulier de cette abstraction générale doit être regardé

comme le premier pas qui ait été fait dans l'étude rationnelle de la

géométrie, qui eût été impossible s'il avait fallu continuer à

considérer avec la forme et la grandeur des corps l'ensemble de toutes

leurs autres propriétés physiques. L'usage d'une semblable hypothèse,

qui est peut-être la plus ancienne conception philosophique créée par

l'esprit humain, nous est maintenant devenu si familier, que nous avons

peine à mesurer exactement son importance, en appréciant les

conséquences qui résulteraient de sa suppression.

Les spéculations géométriques ayant pu ainsi devenir abstraites, elles

ont acquis non-seulement plus de simplicité, mais encore plus de

généralité. Tant que l'étendue est considérée dans les corps eux-mêmes,

on ne peut prendre pour sujet des recherches que les formes

effectivement réalisées dans la nature, ce qui restreindrait

singulièrement le champ de la géométrie. Au contraire, en concevant

l'étendue dans l'_espace_, l'esprit humain peut envisager toutes les

formes quelconques imaginables, ce qui est indispensable pour donner à

la géométrie un caractère entièrement rationnel.

La seconde conception géométrique préliminaire que nous devons examiner

est celle des différentes sortes d'étendue, désignées par les mots de

_volume_[20], _surface_, _ligne_, et même _point_, et dont l'explication

ordinaire est si peu satisfaisante.

[Note 20: M. Lacroix a critiqué avec raison l'expression

de _solide_, communément employée par les géomètres pour

désigner un _volume_. Il est certain, en effet, que lorsque

nous voulons considérer séparément une certaine portion de

l'_espace_ indéfini, conçu comme gazeux, nous en solidifions

par la pensée l'enceinte extérieure, en sorte qu'une _ligne_

et une _surface_ sont habituellement, pour notre esprit,

tout aussi _solides_ qu'un _volume_. On peut même remarquer

que, le plus souvent, afin que les corps se pénètrent

mutuellement avec plus de facilité, nous sommes obligés de

nous représenter comme creux l'intérieur des _volumes_, ce

qui rend encore plus sensible l'impropriété du mot

_solide_.]

Quoiqu'il soit évidemment impossible de concevoir aucune étendue

absolument privée de l'une quelconque des trois dimensions

fondamentales, il n'est pas moins incontestable que, dans une foule

d'occasions, même d'une utilité immédiate, les questions géométriques ne

dépendent que de deux dimensions, considérées séparément de la

troisième, ou d'une seule dimension, considérée séparément des deux

autres. D'un autre côté, indépendamment de ce motif direct, l'étude de

l'étendue à une seule dimension et ensuite à deux se présente clairement

comme un préliminaire indispensable pour faciliter l'étude des corps

complets ou à trois dimensions, dont la théorie immédiate serait trop

compliquée. Tels sont les deux motifs généraux qui obligent les

géomètres à considérer isolément l'étendue sous le rapport d'une ou de

deux dimensions, aussi bien que relativement à toutes les trois

ensemble.

C'est afin de pouvoir penser, d'une manière permanente, à l'étendue dans

deux sens ou dans un seul, que l'esprit humain se forme les notions

générales de _surface_, et de _ligne_. Les expressions hyperboliques

habituellement employées par les géomètres pour les définir, tendent à

en faire concevoir une fausse idée. Mais, examinées en elles-mêmes,

elles n'ont d'autre destination que de nous permettre de raisonner avec

facilité sur ces deux genres d'étendue, en faisant complétement

abstraction de ce qui ne doit pas être pris en considération. Or, il

suffit, pour cela, de concevoir la dimension que l'on veut éliminer

comme devenue graduellement de plus en plus petite, les deux autres

restant les mêmes, jusqu'à ce qu'elle soit parvenue à un tel degré de

ténuité qu'elle ne puisse plus fixer l'attention. C'est ainsi qu'on

acquiert naturellement l'idée réelle d'une _surface_, et, par une

seconde opération analogue, l'idée d'une _ligne_, en renouvelant pour la

largeur ce qu'on a d'abord fait pour l'épaisseur. Enfin, si l'on répète

encore le même travail, on parvient à l'idée d'un _point_, ou d'une

étendue considérée uniquement par rapport à son lieu, abstraction faite

de toute grandeur, et destinée, par conséquent, à préciser les

positions. Les surfaces ont d'ailleurs évidemment la propriété générale

de circonscrire exactement les volumes; et, de même les lignes, à leur

tour, circonscrivent les surfaces, et sont limitées par les points. Mais

cette considération, à laquelle on a donné souvent trop d'importance,

n'est que secondaire.

Les surfaces et les lignes sont donc réellement toujours conçues avec

trois dimensions; il serait, en effet, impossible de se représenter une

surface autrement que comme une plaque extrêmement mince, et une ligne

autrement que comme un fil infiniment délié. Il est même évident que le

degré de ténuité attribué par chaque individu aux dimensions dont il

veut faire abstraction, n'est pas constamment identique, car il doit

dépendre du degré de finesse de ses observations géométriques

habituelles. Ce défaut d'uniformité n'a d'ailleurs aucun inconvénient

réel, puisqu'il suffit, pour que les idées de surface et de ligne

remplissent la condition essentielle de leur destination, que chacun se

représente les dimensions à négliger comme plus petites que toutes

celles dont ses expériences journalières lui donnent occasion

d'apprécier la grandeur.

On doit sans doute regretter qu'il soit encore nécessaire aujourd'hui

d'indiquer expressément une explication aussi simple que la précédente,

dans un ouvrage tel que celui-ci. Mais j'ai cru devoir signaler

rapidement ces considérations à cause du nuage ontologique dont une

fausse manière de voir enveloppe ordinairement ces notions premières. On

voit par là combien sont dépourvues de toute espèce de sens les

discussions fantastiques des métaphysiciens sur les fondemens de la

géométrie. On doit aussi remarquer que ces idées primordiales sont

habituellement présentées par les géomètres d'une manière peu

philosophique, puisqu'ils exposent, par exemple, les notions des

différentes sortes d'étendue dans un ordre absolument inverse de leur

enchaînement naturel, ce qui engendre souvent, pour l'enseignement

élémentaire, les plus graves inconvéniens.

Ces préliminaires étant posés, nous pouvons procéder directement à la

définition générale de la géométrie, en concevant toujours cette science

comme ayant pour but final la _mesure_ de l'étendue.

Il est tellement nécessaire d'entrer à cet égard dans une explication

approfondie, fondée sur la distinction des trois espèces d'étendue, que

la notion de _mesure_ n'est pas exactement la même par rapport aux

surfaces et aux volumes que relativement aux lignes, en sorte que, sans

cet examen, on se formerait une fausse idée de la nature des questions

géométriques.

Si l'on prend le mot _mesure_ dans son acception mathématique directe et

générale, qui signifie simplement l'évaluation des _rapports_ qu'ont

entr'elles des grandeurs homogènes quelconques, on doit considérer, en

géométrie, que la _mesure_ des surfaces et des volumes, par opposition

à celle des lignes, n'est jamais conçue, même dans les cas les plus

simples et les plus favorables, comme s'effectuant immédiatement. On

regarde comme directe la comparaison de deux lignes; celle de deux

surfaces ou de deux volumes est, au contraire, constamment indirecte. En

effet, on conçoit que deux lignes puissent être superposées; mais la

superposition de deux surfaces, ou, à plus forte raison, celle de deux

volumes, est évidemment impossible à établir dans le plus grand nombre

des cas; et, lors même qu'elle devient rigoureusement praticable, une

telle comparaison n'est jamais ni commode, ni susceptible d'exactitude.

Il est donc bien nécessaire d'expliquer en quoi consiste proprement la

mesure vraiment géométrique d'une surface ou d'un volume.

Il faut considérer, pour cela, que, quelle que puisse être la forme d'un

corps, il existe toujours un certain nombre de lignes, plus ou moins

faciles à assigner, dont la longueur suffit pour définir exactement la

grandeur de sa surface ou de son volume. La géométrie, regardant ces

lignes comme seules susceptibles d'être mesurées immédiatement, se

propose de déduire, de leur simple détermination, le rapport de la

surface ou du volume cherchés, à l'unité de surface ou à l'unité de

volume. Ainsi l'objet général de la géométrie, relativement aux surfaces

et aux volumes, est proprement de ramener toutes les comparaisons de

surfaces ou de volumes, à de simples comparaisons de lignes.

Outre la facilité immense que présente évidemment une telle

transformation pour la mesure des volumes et des surfaces, il en

résulte, en la considérant d'une manière plus étendue et plus

scientifique, la possibilité générale de réduire à des questions de

lignes, toutes les questions relatives aux volumes et aux surfaces,

envisagés quant à leur grandeur. Tel est souvent l'usage le plus

important des expressions géométriques qui déterminent les surfaces et

les volumes en fonction des lignes correspondantes.

Ce n'est pas que les comparaisons immédiates entre surfaces ou entre

volumes ne soient jamais employées. Mais de telles mesures ne sont pas

regardées comme géométriques, et on n'y voit qu'un supplément

quelquefois nécessaire, quoique trop rarement applicable, à

l'insuffisance ou à la difficulté des procédés vraiment rationnels.

C'est ainsi que souvent on détermine le volume d'un corps, et, dans

certains cas, sa surface, d'après son poids. De même, en d'autres

occasions, quand on peut substituer au volume proposé un volume liquide

équivalent, on établit immédiatement la comparaison de deux volumes, en

profitant de la propriété que présentent les masses liquides, de

pouvoir prendre aisément toutes les formes qu'on veut leur donner. Mais

tous les moyens de cette nature sont purement mécaniques, et la

géométrie rationnelle les rejette nécessairement.

Pour rendre plus sensible la différence de ces déterminations avec les

véritables mesures géométriques, je citerai un seul exemple

très-remarquable, la manière dont Galilée évalua le rapport de l'aire de

la cycloïde ordinaire à celle du cercle générateur. La géométrie de son

temps étant encore trop inférieure à la solution rationnelle d'un tel

problème, Galilée imagina de chercher ce rapport par une expérience

directe. Ayant pesé le plus exactement possible deux lames de même

matière et d'égale épaisseur, dont l'une avait la forme d'un cercle et

l'autre celle de la cycloïde engendrée, il trouva le poids de celle-ci

constamment triple de celui de la première, d'où il conclut que l'aire

de la cyloïde est triple de celle du cercle générateur, résultat

conforme à la véritable solution obtenue plus tard par Pascal et Wallis.

Un tel succès, sur lequel d'ailleurs Galilée n'avait pas pris le change,

tient évidemment à l'extrême simplicité réelle du rapport cherché; et on

conçoit l'insuffisance nécessaire de semblables expédiens, même

lorsqu'ils seraient effectivement praticables.

On voit clairement, d'après ce qui précède, en quoi consistent

proprement la partie de la géométrie relative aux volumes et celle

relative aux surfaces. Mais on ne conçoit pas aussi nettement le

caractère de la géométrie des lignes, puisque nous avons semblé, pour

simplifier l'exposition, considérer la mesure des lignes comme se fesant

immédiatement. Il faut donc, par rapport à elles, un complément

d'explication.

À cet effet, il suffit de distinguer, entre la ligne droite et les

lignes courbes; la mesure de la première étant seule regardée comme

directe, et celle des autres comme constamment indirecte. Bien que la

superposition soit quelquefois rigoureusement praticable pour les lignes

courbes, il est évident néanmoins que la géométrie vraiment rationnelle

doit la rejeter nécessairement, comme ne comportant, lors même qu'elle

est possible, aucune exactitude. La géométrie des lignes a donc pour

objet général de ramener constamment la mesure des lignes courbes à

celle des lignes droites; et par suite, sous un point de vue plus

étendu, de réduire à de simples questions de lignes droites toutes les

questions relatives à la grandeur des courbes quelconques. Pour

comprendre la possibilité d'une telle transformation, il faut remarquer

que, dans toute courbe quelconque, il existe constamment certaines

droites dont la longueur doit suffire pour déterminer celle de la

courbe. Ainsi, dans un cercle, il est évident que de la longueur du

rayon on doit pouvoir conclure celle de la circonférence; de même, la

longueur d'une ellipse dépend de celle de ses deux axes; la longueur

d'une cycloïde, du diamètre du cercle générateur, etc.; et si, au lieu

de considérer la totalité de chaque courbe, on demande plus généralement

la longueur d'un arc quelconque, il suffira d'ajouter, aux divers

paramètres rectilignes qui déterminent l'ensemble de la courbe, la corde

de l'arc proposé, ou les coordonnées de ses extrémités. Découvrir la

relation qui existe entre la longueur d'une ligne courbe et celle de

semblables lignes droites, tel est le problème général qu'on a

essentiellement en vue dans la partie de la géométrie relative à l'étude

des lignes.

En combinant cette considération avec celles précédemment exposées sur

les volumes et sur les surfaces, on peut se former une idée très-nette

de la science géométrique, conçue dans son ensemble, en lui assignant

pour destination générale de réduire finalement les comparaisons de

toutes les espèces d'étendue, volumes, surfaces, ou lignes, à de simples

comparaisons de lignes droites, les seules regardées comme pouvant être

effectuées immédiatement, et qui, en effet, ne sauraient évidemment être

ramenées à d'autres plus faciles. En même temps qu'une telle conception

manifeste clairement le véritable caractère de la géométrie, elle me

semble propre à faire apercevoir, d'un coup-d'oeil unique, son utilité

et sa perfection.

Afin de compléter rigoureusement cette explication fondamentale, il me

reste à indiquer comment il peut y avoir, en géométrie, une section

spéciale relative à la ligne droite, ce qui paraît d'abord incompatible

avec le principe que la mesure de cette classe de lignes doit être

toujours regardée comme immédiate.

Elle l'est, en effet, par rapport à celle des lignes courbes, et de tous

les autres objets que la géométrie considère. Mais il est évident que

l'estimation d'une ligne droite ne peut être envisagée comme directe

qu'autant qu'on peut immédiatement porter sur elle l'unité linéaire. Or,

c'est ce qui présente le plus souvent des difficultés insurmontables,

comme j'ai eu occasion de l'exposer spécialement pour un autre motif

dans la troisième leçon. On doit alors faire dépendre la mesure de la

droite proposée d'autres mesures analogues, susceptibles d'être

immédiatement effectuées. Il y a donc nécessairement une première étude

géométrique distincte, exclusivement consacrée à la ligne droite; elle a

pour objet de déterminer les lignes droites, les unes par les autres,

d'après les relations propres aux figures quelconques résultant de leur

assemblage. Cette partie préliminaire de la géométrie, qui semble pour

ainsi dire imperceptible quand on envisage l'ensemble de la science, est

néanmoins susceptible d'un très-grand développement, lorsqu'on veut la

traiter dans toute son étendue. Elle est évidemment d'autant plus

importante, que, toutes les mesures géométriques devant se ramener,

autant que possible, à celle des lignes droites, l'impossibilité de

déterminer ces dernières suffirait pour rendre incomplète la solution de

chaque question quelconque.

Telles sont donc, suivant leur enchaînement naturel, les diverses

parties fondamentales de la géométrie rationnelle. On voit que, pour

suivre dans son étude générale un ordre vraiment dogmatique, il faut

considérer d'abord la géométrie des lignes, en commençant par la ligne

droite, et passer ensuite à la géométrie des surfaces, pour traiter

enfin celle des volumes. Il y a lieu de s'étonner, sans doute, qu'une

classification méthodique qui dérive aussi simplement de la nature même

de la science n'ait pas été constamment suivie.

Après avoir déterminé avec précision l'objet général et définitif des

recherches géométriques, il faut maintenant considérer la science sous

le rapport du champ embrassé par chacune de ses trois sections

fondamentales.

Ainsi envisagée, la géométrie est évidemment susceptible, par sa

nature, d'une extension rigoureusement indéfinie; car la mesure des

lignes, des surfaces ou des volumes, présente nécessairement autant de

questions distinctes que l'on peut concevoir de formes différentes,

assujetties à des définitions exactes, et le nombre en est évidemment

infini.

Les géomètres se sont bornés d'abord à considérer les formes les plus

simples que la nature leur fournissait immédiatement, ou qui se

déduisaient de ces élémens primitifs par les combinaisons les moins

compliquées. Mais ils ont senti, depuis Descartes, que, pour constituer

la science de la manière la plus philosophique, il fallait

nécessairement la faire porter, en général, sur toutes les formes

imaginables. Ils ont ainsi acquis la certitude raisonnée que cette

géométrie abstraite comprendrait inévitablement, comme cas particuliers,

toutes les diverses formes réelles que le monde extérieur pourrait

présenter, de façon à n'être jamais pris au dépourvu. Si, au contraire,

on s'était toujours réduit à la seule considération de ces formes

naturelles, sans s'y être préparé par une étude générale et par l'examen

spécial de certaines formes hypothétiques plus simples, il est clair que

les difficultés auraient été le plus souvent insurmontables au moment de

l'application effective. C'est donc un principe fondamental, dans la

géométrie vraiment rationnelle, que la nécessité de considérer, autant

que possible, toutes les formes qu'on peut concevoir rigoureusement.

L'examen le moins approfondi suffit pour faire comprendre que ces formes

présentent une variété tout-à-fait infinie. Relativement aux lignes

courbes, en les regardant comme engendrées par le mouvement d'un point

assujetti à une certaine loi, il est clair qu'on aura, en général,

autant de courbes différentes que l'on supposera de lois différentes

pour ce mouvement, qui peut évidemment s'opérer suivant une infinité de

conditions distinctes, quoiqu'il puisse arriver accidentellement

quelquefois que de nouvelles générations produisent des courbes déjà

obtenues. Ainsi, pour me borner aux seules courbes planes, si un point

se meut de manière à rester constamment à la même distance d'un point

fixe, il engendrera un cercle; si c'est la somme ou la différence de ses

distances à deux points fixes qui demeure constante, la courbe décrite

sera une ellipse ou une hyperbole; si c'est leur produit, on aura une

courbe toute différente; si le point s'écarte toujours également d'un

point fixe et d'une droite fixe, il décrira une parabole; s'il tourne

sur un cercle en même temps que ce cercle roule sur une ligne droite, on

aura une cycloïde; s'il s'avance le long d'une droite, tandis que cette

droite, fixée par une de ses extrémités, tourne d'une manière

quelconque, il en résultera ce qu'on appelle, en général, des spirales

qui, à elles seules, présentent évidemment autant de courbes

parfaitement distinctes, qu'on peut supposer de relations différentes

entre ces deux mouvemens de translation et de rotation, etc., etc.

Chacune de ces diverses courbes peut ensuite en fournir de nouvelles,

par les différentes constructions générales que les géomètres ont

imaginées, et qui donnent naissance aux développées, aux épicycloïdes,

aux caustiques, etc., etc. Enfin il existe évidemment une variété encore

plus grande parmi les courbes à double courbure.

Relativement aux surfaces, les formes en sont nécessairement bien plus

diverses encore, en les regardant comme engendrées par le mouvement des

lignes. En effet, la forme peut alors varier, non seulement en

considérant, comme dans les courbes, les différentes lois en nombre

infini auxquelles peut être assujetti le mouvement de la ligne

génératrice, mais aussi en supposant que cette ligne elle-même vienne à

changer de nature, ce qui n'a pas d'analogue dans les courbes, les

points qui les décrivent ne pouvant avoir aucune figure distincte. Deux

classes de conditions très-diverses peuvent donc faire varier les formes

des surfaces, tandis qu'il n'en existe qu'une seule pour les lignes. Il

est inutile de citer spécialement une série d'exemples propres à

vérifier cette multiplicité doublement infinie qu'on remarque parmi les

surfaces. Il suffirait, pour s'en faire une idée, de considérer

l'extrême variété que présente le seul groupe des surfaces dites

_réglées_, c'est-à-dire engendrées par une ligne droite, et qui comprend

toute la famille des surfaces cylindriques, celle des surfaces coniques,

la classe plus générale des surfaces développantes quelconques, etc. Par

rapport aux volumes, il n'y a lieu à aucune considération spéciale,

puisqu'ils ne se distinguent entr'eux que par les surfaces qui les

terminent.

Afin de compléter cet aperçu géométrique, il faut ajouter que les

surfaces elles-mêmes fournissent un nouveau moyen général de concevoir

des courbes nouvelles, puisque toute courbe peut être envisagée comme

produite par l'intersection de deux surfaces. C'est ainsi, en effet,

qu'ont été obtenues les premières lignes qu'on puisse regarder comme

vraiment inventées par les géomètres, puisque la nature donnait

immédiatement la ligne droite et le cercle. On sait que l'ellipse, la

parabole et l'hyperbole, les seules courbes complétement étudiées par

les anciens, avaient été seulement conçues, dans l'origine, comme

résultant de l'intersection d'un cône à base circulaire par un plan

diversement situé. Il est évident que par l'emploi combiné de ces

différens moyens généraux pour la formation des lignes et des surfaces,

on pourrait produire une suite rigoureusement infinie de formes

distinctes, en partant seulement d'un très-petit nombre de figures

directement fournies par l'observation.

Du reste, tous les divers moyens immédiats pour l'invention des formes,

n'ont presque plus aucune importance, depuis que la géométrie

rationnelle a pris, entre les mains de Descartes, son caractère

définitif. En effet, comme nous le verrons spécialement dans la douzième

leçon, l'invention des formes se réduit aujourd'hui à l'invention des

équations, en sorte que rien n'est plus aisé que de concevoir de

nouvelles lignes et de nouvelles surfaces, en changeant à volonté les

fonctions introduites dans les équations. Ce simple procédé abstrait

est, sous ce rapport, infiniment plus fécond que les ressources

géométriques directes, développées par l'imagination la plus puissante,

qui s'appliquerait uniquement à cet ordre de conceptions. Il explique

d'ailleurs, de la manière la plus générale et la plus sensible, la

variété nécessairement infinie des formes géométriques, qui correspond

ainsi à la diversité des fonctions analytiques. Enfin, il montre non

moins clairement que les différentes formes de surfaces doivent être

encore plus multipliées que celles des lignes, puisque les lignes sont

représentées analytiquement par des équations à deux variables, tandis

que les surfaces donnent lieu à des équations à trois variables, qui

présentent nécessairement une plus grande diversité.

Les considérations précédemment indiquées suffisent pour montrer

nettement l'extension rigoureusement infinie que comporte, par sa

nature, chacune des trois sections générales de la géométrie,

relativement aux lignes, aux surfaces et aux volumes, en résultat de la

variété infinie des corps à mesurer.

Pour achever de nous faire une idée exacte et suffisamment étendue de la

nature des recherches géométriques, il est maintenant indispensable de

revenir sur la définition générale donnée ci-dessus, afin de la

présenter sous un nouveau point de vue, sans lequel l'ensemble de la

science ne serait que fort imparfaitement conçu.

En assignant pour but à la géométrie la _mesure_ de toutes les sortes de

lignes, de surfaces et de volumes, c'est-à-dire, comme je l'ai expliqué,

la réduction de toutes les comparaisons géométriques à de simples

comparaisons de lignes droites, nous avons évidemment l'avantage

d'indiquer une destination générale très-précise et très-facile à

saisir. Mais, si écartant toute définition, on examine la composition

effective de la science géométrique, on sera d'abord porté à regarder la

définition précédente comme beaucoup trop étroite, car il n'est pas

douteux que la majeure partie des recherches qui constituent notre

géométrie actuelle ne paraissent nullement avoir pour objet la _mesure_

de l'étendue. C'est probablement une telle considération qui maintient

encore, pour la géométrie, l'usage de ces définitions vagues, qui ne

comprennent tout que parce qu'elles ne caractérisent rien. Je crois

néanmoins, malgré cette objection fondamentale, pouvoir persister à

indiquer la _mesure_ de l'étendue comme le but général et uniforme de la

science géométrique, et en y comprenant cependant tout ce qui entre dans

sa composition réelle. En effet, si, au lieu de se borner à considérer

isolément les diverses recherches géométriques, on s'attache à saisir

les questions principales, par rapport auxquelles toutes les autres,

quelque importantes qu'elles soient, ne doivent être regardées que comme

secondaires, on finira par reconnaître que la _mesure_ des lignes, des

surfaces et des volumes, est le but invariable, quelquefois _direct_, et

le plus souvent _indirect_, de tous les travaux géométriques. Cette

proposition générale étant fondamentale, puisqu'elle peut seule donner à

notre définition toute sa valeur, il est indispensable d'entrer à ce

sujet dans quelques développemens.

En examinant avec attention les recherches géométriques qui ne

paraissent point se rapporter à la _mesure_ de l'étendue, on trouve

qu'elles consistent essentiellement dans l'étude des diverses

_propriétés_ de chaque ligne ou de chaque surface, c'est-à-dire, en

termes précis, dans la connaissance des différens modes de génération,

ou du moins de définition, propres à chaque forme que l'on considère.

Or, on peut aisément établir, de la manière la plus générale, la

relation nécessaire d'une telle étude avec la question de _mesure_, pour

laquelle la connaissance la plus complète possible des propriétés de

chaque forme est un préliminaire indispensable. C'est ce que concourent

à prouver deux considérations également fondamentales, quoique de nature

tout-à-fait distincte.

La première, purement scientifique, consiste à remarquer que si l'on ne

connaissait, pour chaque ligne ou pour chaque surface, d'autre propriété

caractéristique que celle d'après laquelle les géomètres l'ont

primitivement conçue, il serait le plus souvent impossible de parvenir à

la solution des questions relatives à sa _mesure_. En effet, il est

facile de sentir que les différentes définitions dont chaque forme est

susceptible ne sont pas toutes également propres à une telle

destination, et qu'elles présentent même, sous ce rapport, les

oppositions les plus complètes. Or, d'un autre côté, la définition

primitive de chaque forme n'ayant pu évidemment être choisie d'après

cette condition, il est clair qu'on ne doit pas s'attendre, en général,

à la trouver la plus convenable; d'où résulte la nécessité d'en

découvrir d'autres, c'est à dire d'étudier, autant que possible, les

_propriétés_ de la forme proposée. Qu'on suppose, par exemple, que le

cercle soit défini, la courbe qui, sous le même contour, renferme la

plus grande aire, ce qui est certainement une propriété tout-à-fait

caractéristique, on éprouverait évidemment des difficultés

insurmontables pour déduire d'un tel point de départ la solution des

questions fondamentales relatives à la rectification ou à la quadrature

de cette courbe. Il est clair, _à priori_, que la propriété d'avoir tous

ses points à égale distance d'un point fixe, doit nécessairement

s'adapter bien mieux à des recherches de cette nature, sans qu'elle soit

précisément la plus convenable. De même, Archimède eût-il jamais pu

découvrir la quadrature de la parabole, s'il n'avait connu de cette

courbe d'autre propriété que d'être la section d'un cône à base

circulaire, par un plan parallèle à sa génératrice? Les travaux purement

spéculatifs des géomètres précédens, pour transformer cette première

définition, ont évidemment été des préliminaires indispensables à la

solution directe d'une telle question. Il en est de même, à plus forte

raison, relativement aux surfaces. Il suffirait, pour s'en faire une

juste idée, de comparer, par exemple, quant à la question de la cubature

ou de la quadrature, la définition ordinaire de la sphère avec celle,

non moins caractéristique sans doute, qui consisterait à regarder un

corps sphérique comme celui qui, sous la même aire, contient le plus

grand volume.

Je n'ai pas besoin d'indiquer un plus grand nombre d'exemples pour faire

comprendre, en général, la nécessité de connaître, autant que possible,

toutes les propriétés de chaque ligne ou de chaque surface, afin de

faciliter la recherche des rectifications, des quadratures, et des

cubatures, qui constitue l'objet final de la géométrie. On peut même

dire que la principale difficulté des questions de ce genre consiste à

employer, dans chaque cas, la propriété qui s'adapte le mieux à la

nature du problème proposé. Ainsi en continuant à indiquer, pour plus de

précision, la mesure de l'étendue, comme la destination générale de la

géométrie, cette première considération, qui touche directement au fond

du sujet, démontre clairement la nécessité d'y comprendre l'étude,

aussi approfondie que possible, des diverses générations ou définitions

propres à une même forme.

Un second motif, d'une importance au moins égale, consiste en ce qu'une

telle étude est indispensable pour organiser, d'une manière rationnelle,

la relation de l'abstrait au concret en géométrie.

La science géométrique devant considérer, ainsi que je l'ai indiqué

ci-dessus, toutes les formes imaginables qui comportent une définition

exacte, il en résulte nécessairement, comme nous l'avons remarqué, que

les questions relatives aux formes quelconques présentées par la nature,

sont toujours implicitement comprises dans cette géométrie abstraite,

supposée parvenue à sa perfection. Mais quand il faut passer

effectivement à la géométrie concrète, on rencontre constamment une

difficulté fondamentale, celle de savoir auxquels des différens types

abstraits on doit rapporter, avec une approximation suffisante, les

lignes ou les surfaces réelles qu'il s'agit d'étudier. Or, c'est pour

établir une telle relation qu'il est particulièrement indispensable de

connaître le plus grand nombre possible de propriétés de chaque forme

considérée en géométrie.

En effet, si l'on se bornait toujours à la seule définition primitive

d'une ligne ou d'une surface, en supposant même qu'on pût alors la

_mesurer_ (ce qui, d'après le premier genre de considérations, serait

le plus souvent impossible), ces connaissances resteraient presque

nécessairement stériles dans l'application, puisqu'on ne saurait point

ordinairement reconnaître cette forme dans la nature, quand elle s'y

présenterait. Il faudrait pour cela que le caractère unique, d'après

lequel les géomètres l'auraient conçue, fût précisément celui dont les

circonstances extérieures comporteraient la vérification, coïncidence

purement fortuite, sur laquelle évidemment on ne doit pas compter, bien

qu'elle puisse avoir lieu quelquefois. Ce n'est donc qu'en multipliant

autant que possible les propriétés caractéristiques de chaque forme

abstraites, que nous pouvons être assurés d'avance de la reconnaître à

l'état concret, et d'utiliser ainsi tous nos travaux rationnels, en

vérifiant, dans chaque cas, la définition qui est susceptible d'être

constatée directement. Cette définition est presque toujours unique dans

des circonstances données, et varie, au contraire, pour une même forme,

avec des circonstances différentes: double motif de détermination.

La géométrie céleste nous fournit, à cet égard, l'exemple le plus

mémorable, bien propre à mettre en évidence la nécessité générale d'une

telle étude. On sait, en effet, que l'ellipse a été reconnue par Képler

comme étant la courbe que décrivent les planètes autour du soleil et les

satellites autour de leurs planètes. Or, cette découverte fondamentale,

qui a renouvelé l'astronomie, eût-elle jamais été possible, si l'on

s'était toujours borné à concevoir l'ellipse comme la section oblique

d'un cône circulaire par un plan? Aucune telle définition ne pouvait

évidemment comporter une semblable vérification. La propriété la plus

usuelle de l'ellipse, que la somme des distances de tous ses points à

deux points fixes soit constante, est bien plus susceptible sans doute,

par sa nature, de faire reconnaître la courbe dans ce cas; mais elle

n'est point encore directement convenable. Le seul caractère qui puisse

être alors vérifié immédiatement, est celui qu'on tire de la relation

qui existe dans l'ellipse entre la longueur des distances focales et

leur direction, l'unique relation qui admette une interprétation

astronomique, comme exprimant la loi qui lie la distance de la planète

au soleil au temps écoulé depuis l'origine de sa révolution. Il a donc

fallu que les travaux purement spéculatifs des géomètres grecs sur les

propriétés des sections coniques eussent préalablement présenté leur

génération sous une multitude de points de vue différens, pour que

Képler ait pu passer ainsi de l'abstrait au concret, en choisissant

parmi tous ces divers caractères celui qui pouvait le plus facilement

être constaté pour les orbites planétaires.

Je puis citer encore un exemple du même ordre, relativement aux

surfaces, en considérant l'importante question de la figure de la terre.

Si on n'avait jamais connu d'autre propriété de la sphère que son

caractère primitif d'avoir tous ses points également distans d'un point

intérieur, comment aurait-on pu jamais découvrir que la surface de la

terre était sphérique? Il a été nécessaire pour cela de déduire

préalablement de cette définition de la sphère quelques propriétés

susceptibles d'être vérifiées par des observations effectuées uniquement

à la surface, comme, par exemple, le rapport constant qui existe pour la

sphère entre la longueur du chemin parcouru le long d'un méridien

quelconque en s'avançant vers un pôle, et la hauteur angulaire de ce

pôle sur l'horizon en chaque point. Il en a été évidemment de même, et

avec une bien plus longue suite de spéculations préliminaires, pour

constater plus tard que la terre n'était point rigoureusement sphérique,

mais que sa forme est celle d'un ellipsoïde de révolution.

Après de tels exemples, il serait sans doute inutile d'en rapporter

d'autres, que chacun peut d'ailleurs aisément multiplier. On y vérifiera

toujours que, sans une connaissance très-étendue des diverses

propriétés de chaque forme, la relation de l'abstrait au concret en

géométrie serait purement accidentelle, et que, par conséquent, la

science manquerait de l'un de ses fondemens les plus essentiels.

Tels sont donc les deux motifs généraux qui démontrent pleinement la

nécessité d'introduire en géométrie une foule de recherches qui n'ont

pas pour objet direct la _mesure_ de l'étendue, en continuant cependant

à concevoir une telle mesure comme la destination finale de toute la

science géométrique. Ainsi, nous pouvons conserver les avantages

philosophiques que présentent la netteté et la précision de cette

définition, et y comprendre néanmoins, d'une manière très-rationnelle,

quoiqu'indirecte, toutes les recherches géométriques connues, en

considérant celles qui ne paraissent point se rapporter à la _mesure_ de

l'étendue, comme destinées soit à préparer la solution des questions

finales, soit à permettre l'application des solutions obtenues.

Après avoir reconnu, en thèse générale, les relations intimes et

nécessaires de l'étude des propriétés des lignes et des surfaces avec

les recherches qui constituent l'objet définitif de la géométrie, il est

d'ailleurs évident que, dans la suite de leurs travaux, les géomètres ne

doivent nullement s'astreindre à ne jamais perdre de vue un tel

enchaînement. Sachant, une fois pour toutes, combien il importe de

varier le plus possible les manières de concevoir chaque forme, ils

doivent poursuivre cette étude sans considérer immédiatement de quelle

utilité peut être telle ou telle propriété spéciale pour les

rectifications, les quadratures ou les cubatures. Ils entraveraient

inutilement leurs recherches, en attachant une importance puérile à

l'établissement continu de cette coordination. L'esprit humain doit

procéder, à cet égard, comme il le fait en toute occasion semblable,

quand, après avoir conçu, en général, la destination d'une certaine

étude, il s'attache exclusivement à la pousser le plus loin possible, en

faisant complétement abstraction de cette relation, dont la

considération perpétuelle compliquerait tous ses travaux.

L'explication générale que je viens d'exposer est d'autant plus

indispensable, que, par la nature même du sujet, cette étude des

diverses propriétés de chaque ligne et de chaque surface compose

nécessairement la très-majeure partie de l'ensemble des recherches

géométriques. En effet, les questions immédiatement relatives aux

rectifications, aux quadratures et aux cubatures, sont évidemment, par

elles-mêmes, en nombre fort limité pour chaque forme considérée. Au

contraire, l'étude des propriétés d'une même forme présente à

l'activité de l'esprit humain un champ naturellement indéfini, où l'on

peut toujours espérer de faire de nouvelles découvertes. Ainsi, par

exemple, quoique les géomètres se soient occupés depuis vingt siècles,

avec plus ou moins d'activité sans doute, mais sans aucune interruption

réelle, de l'étude des sections coniques, ils sont loin de regarder ce

sujet si simple comme épuisé; et il est certain en effet qu'en

continuant à s'y livrer, on ne manquerait pas de trouver encore des

propriétés inconnues de ces diverses courbes. Si les travaux de ce genre

se sont considérablement ralentis depuis environ un siècle, ce n'est pas

qu'ils soient terminés; cela tient seulement, comme je l'expliquerai

tout-à-l'heure, à ce que la révolution philosophique opérée en géométrie

par Descartes a dû singulièrement diminuer l'importance de semblables

recherches.

Il résulte des considérations précédentes que non-seulement le champ de

la géométrie est nécessairement infini à cause de la variété des formes

à considérer, mais aussi en vertu de la diversité des points de vue sous

lesquels une même forme peut être envisagée. Cette dernière conception

est même celle qui donne l'idée la plus large et la plus complète de

l'ensemble des recherches géométriques. On voit que les études de ce

genre consistent essentiellement, pour chaque ligne ou pour chaque

surface, à rattacher tous les phénomènes géométriques qu'elle peut

présenter à un seul phénomène fondamental, regardé comme définition

primitive.

Après avoir exposé, d'une manière générale et pourtant précise, l'objet

final de la géométrie, et montré comment la science, ainsi définie,

comprend une classe de recherches très-étendue qui ne paraissaient point

d'abord s'y rapporter nécessairement, il me reste à considérer, dans son

ensemble, la méthode à suivre pour la formation de cette science. Cette

dernière explication est indispensable pour compléter ce premier aperçu

du caractère philosophique de la géométrie. Je me bornerai en ce moment

à indiquer à cet égard la considération la plus générale, cette

importante notion fondamentale devant être développée et précisée dans

les leçons suivantes.

L'ensemble des questions géométriques peut être traité suivant deux

méthodes tellement différentes, qu'il en résulte, pour ainsi dire, deux

sortes de géométries, dont le caractère philosophique ne me semble pas

avoir été encore convenablement saisi. Les expressions de géométrie

_synthétique_ et géométrie _analytique_, habituellement employées pour

les désigner, en donnent une très-fausse idée. Je préférerais de

beaucoup les dénominations purement historiques de _géométrie des

anciens_ et _géométrie des modernes_, qui ont, du moins, l'avantage de

ne pas faire méconnaître leur vrai caractère. Mais je propose d'employer

désormais les expressions régulières de _géométrie spéciale_ et

_géométrie générale_, qui me paraissent propres à caractériser avec

précision la véritable nature des deux méthodes.

Ce n'est point, en effet, dans l'emploi du calcul, comme on le pense

communément, que consiste précisément la différence fondamentale entre

la manière dont nous concevons la géométrie depuis Descartes, et la

manière dont les géomètres de l'antiquité traitaient les questions

géométriques. Il est certain, d'une part, que l'usage du calcul ne leur

était point entièrement inconnu, puisqu'ils faisaient, dans leur

géométrie, des applications continuelles et fort étendues de la théorie

des proportions, qui était pour eux, comme moyen de déduction, une sorte

d'équivalent réel, quoique très-imparfait et surtout extrêmement borné,

de notre algèbre actuelle. On peut même employer le calcul d'une manière

beaucoup plus complète qu'ils ne l'ont fait pour obtenir certaines

solutions géométriques, qui n'en auront pas moins le caractère essentiel

de la géométrie ancienne; c'est ce qui arrive très-fréquemment, par

rapport à ces problèmes de géométrie à deux ou à trois dimensions,

qu'on désigne vulgairement sous le nom de _déterminés_. D'un autre côté,

quelque capitale que soit l'influence du calcul dans notre géométrie

moderne, plusieurs solutions, obtenues sans algèbre, peuvent manifester

quelquefois le caractère propre qui la distingue de la géométrie

ancienne, quoique, en thèse générale, l'analyse soit indispensable; j'en

citerai, comme exemple, la méthode de Roberval pour les tangentes, dont

la nature est essentiellement moderne, et qui cependant conduit, en

certains cas, à des solutions complètes, sans aucun secours du calcul.

Ce n'est donc point par l'instrument de déduction employé qu'on doit

principalement distinguer les deux marches que l'esprit humain peut

suivre en géométrie.

La différence fondamentale, jusqu'ici imparfaitement saisie, me paraît

consister réellement dans la nature même des questions considérées. En

effet, la géométrie, envisagée dans son ensemble, et supposée parvenue à

son entière perfection, doit, comme nous l'avons vu, d'une part,

embrasser toutes les formes imaginables, et d'une autre part, découvrir

toutes les propriétés de chaque forme. Elle est susceptible, d'après

cette double considération, d'être traitée suivant deux plans

essentiellement distinctifs: soit en groupant ensemble toutes les

questions, quelque diverses qu'elles soient, qui concernent une même

forme, et isolant celles relatives à des corps différens, quelque

analogie qui puisse exister entre elles; soit, au contraire, en

réunissant sous un même point de vue toutes les recherches semblables, à

quelques formes diverses qu'elles se rapportent d'ailleurs, et séparant

les questions relatives aux propriétés réellement différentes d'un même

corps. En un mot, l'ensemble de la géométrie peut être essentiellement

ordonné ou par rapport aux corps étudiés, ou par rapport aux phénomènes

à considérer. Le premier plan, qui est le plus naturel, a été celui des

anciens; le second, infiniment plus rationnel, est celui des modernes

depuis Descartes.

Tel est, en effet, le caractère principal de la géométrie ancienne,

qu'on étudiait, une à une, les diverses lignes et les diverses surfaces,

ne passant à l'examen d'une nouvelle forme que lorsqu'on croyait avoir

épuisé tout ce que pouvaient offrir d'intéressant les formes connues

jusqu'alors. Dans cette manière de procéder, quand on entreprenait

l'étude d'une courbe nouvelle, l'ensemble des travaux exécutés sur les

précédentes ne pouvait présenter directement aucune ressource

essentielle, autrement que par l'exercice géométrique auquel il avait

dressé l'intelligence. Quelle que pût être la similitude réelle des

questions proposées sur deux formes différentes, les connaissances

complètes acquises pour l'une ne pouvaient nullement dispenser de

reprendre pour l'autre l'ensemble de la recherche. Aussi la marche de

l'esprit n'était-elle jamais assurée; en sorte qu'on ne pouvait être

certain d'avance d'obtenir une solution quelconque, quelqu'analogue que

fût le problème proposé à des questions déjà résolues. Ainsi, par

exemple, la détermination des tangentes aux trois sections coniques ne

fournissait aucun secours rationnel pour mener la tangente à

quelqu'autre courbe nouvelle, comme le conchoïde, la cissoïde, etc. En

un mot, la géométrie des anciens était, suivant l'expression proposée

ci-dessus, essentiellement _spéciale_.

Dans le système des modernes, la géométrie est, au contraire, éminemment

_générale_, c'est-à-dire, relative à des formes quelconques. Il est aisé

de comprendre d'abord que toutes les questions géométriques de

quelqu'intérêt peuvent être proposées par rapport à toutes les formes

imaginables. C'est ce qu'on voit directement pour les problèmes

fondamentaux, qui constituent, d'après les explications données dans

cette leçon, l'objet définitif de la géométrie, c'est-à-dire, les

rectifications, les quadratures, et les cubatures. Mais cette remarque

n'est pas moins incontestable, même pour les recherches relatives aux

diverses _propriétés_ des lignes et des surfaces, et dont les plus

essentielles, telles que la question des tangentes ou des plans tangens,

la théorie des courbures, etc., sont évidemment communes à toutes les

formes quelconques. Les recherches très-peu nombreuses qui sont vraiment

particulières à telle ou telle forme n'ont qu'une importance extrêmement

secondaire. Cela posé, la géométrie moderne consiste essentiellement à

abstraire, pour la traiter à part, d'une manière entièrement générale,

toute question relative à un même phénomène géométrique, dans quelques

corps qu'il puisse être considéré. L'application des théories

universelles ainsi construites à la détermination spéciale du phénomène

dont il s'agit dans chaque corps particulier, n'est plus regardée que

comme un travail subalterne, à exécuter suivant des règles invariables

et dont le succès est certain d'avance. Ce travail est, en un mot, du

même ordre que l'évaluation numérique d'une formule analytique

déterminée. Il ne peut y avoir sous ce rapport d'autre mérite que celui

de présenter, dans chaque cas, la solution nécessairement fournie par la

méthode générale, avec toute la simplicité et l'élégance que peut

comporter la ligne ou la surface considérée. Mais on n'attache

d'importance réelle qu'à la conception et à la solution complète d'une

nouvelle question propre à une forme quelconque. Les travaux de ce

genre sont seuls regardés comme faisant faire à la science de véritables

pas. L'attention des géomètres, ainsi dispensée de l'examen des

particularités des diverses formes, et dirigée tout entière vers les

questions générales, a pu s'élever par là à la considération de

nouvelles notions géométriques, qui, appliquées aux courbes étudiées par

les anciens, en ont fait découvrir des propriétés importantes qu'ils

n'avaient pas même soupçonnées. Telle est la géométrie depuis la

révolution radicale opérée par Descartes dans le système général de la

science.

La simple indication du caractère fondamental propre à chacune des deux

géométries, suffit sans doute pour mettre en évidence l'immense

supériorité nécessaire de la géométrie moderne. On peut même dire

qu'avant la grande conception de Descartes, la géométrie rationnelle

n'était pas vraiment constituée sur des bases définitives, soit sous le

rapport abstrait, soit sous le rapport concret. En effet, pour la

science considérée spéculativement, il est clair qu'en continuant

indéfiniment, comme l'ont fait les modernes avant Descartes et même un

peu après, à suivre la marche des anciens, en ajoutant quelques

nouvelles courbes au petit nombre de celles qu'ils avaient étudiées, les

progrès, quelque rapides qu'ils eussent pû être, n'auraient été, après

une longue suite de siècles, que fort peu considérables par rapport au

système général de la géométrie, vu l'infinie variété des formes qui

seraient toujours restées à étudier. Au contraire, à chaque question

résolue suivant la marche des modernes, le nombre des problèmes

géométriques à résoudre se trouve, une fois pour toutes, diminué

d'autant, par rapport à tous les corps possibles. Sous un second point

de vue, du défaut complet de méthodes générales il résultait que les

géomètres anciens, dans toutes leurs recherches, étaient entièrement

abandonnés à leurs propres forces, sans avoir jamais la certitude

d'obtenir tôt ou tard une solution quelconque. Si cette imperfection de

la science était éminemment propre à mettre dans tout son jour leur

admirable sagacité, elle devait rendre leurs progrès extrêmement lents:

on peut s'en faire une idée par le temps considérable qu'ils ont employé

à l'étude des sections coniques. La géométrie moderne, assurant d'une

manière invariable la marche de notre esprit, permet, au contraire,

d'utiliser au plus haut degré possible les forces de l'intelligence, que

les anciens devaient consumer fréquemment sur des questions bien peu

importantes.

Une différence non moins capitale se manifeste entre les deux systèmes,

quand on vient à considérer la géométrie sous le rapport concret. En

effet, nous avons remarqué plus haut que la relation de l'abstrait au

concret en géométrie ne peut être solidement fondée sur des bases

rationnelles qu'autant qu'on fait directement porter les recherches sur

toutes les formes imaginables. En n'étudiant les lignes et les surfaces

qu'une à une, quel que soit le nombre, toujours nécessairement fort

petit, de celles qu'on aura considérées, l'application de théories

semblables aux formes réellement existantes dans la nature n'aura jamais

qu'un caractère essentiellement accidentel, puisque rien n'assure que

ces formes pourront effectivement rentrer dans les types abstraits

envisagés par les géomètres.

Il y a certainement, par exemple, quelque chose de fortuit dans

l'heureuse relation qui s'est établie entre les spéculations des

géomètres grecs sur les sections coniques et la détermination des

véritables orbites planétaires. En continuant sur le même plan les

travaux géométriques, on n'avait point, en général, le droit d'espérer

de semblables coïncidences; et il eût été possible, dans ces études

spéciales, que les recherches des géomètres se fussent dirigées sur des

formes abstraites indéfiniment inapplicables, tandis qu'ils en auraient

négligé d'autres, susceptibles peut-être d'une application importante et

prochaine. Il est clair, du moins, que rien ne garantissait

positivement l'applicabilité nécessaire des spéculations géométriques.

Il en est tout autrement dans la géométrie moderne. Par cela seul qu'on

y procède par questions générales, relatives à des formes quelconques,

on a d'avance la certitude évidente que les formes réalisées dans le

monde extérieur se sauraient jamais échapper à chaque théorie, si le

phénomène géométrique qu'elle envisage vient à s'y présenter.

Par ces diverses considérations, on voit que le système de géométrie des

anciens porte essentiellement le caractère de l'enfance de la science,

qui n'a commencé à devenir complétement rationnelle que par suite de la

révolution philosophique opérée par Descartes. Mais il est évident, d'un

autre côté, que la géométrie n'a pu être conçue d'abord que de cette

manière _spéciale_. La géométrie _générale_ n'eût point été possible, et

la nécessité n'eût pu même en être sentie, si une longue suite de

travaux spéciaux sur les formes les plus simples n'avait point

préalablement fourni des bases à la conception de Descartes, et rendu

sensible l'impossibilité de persister indéfiniment dans la philosophie

géométrique primitive.

En précisant autant que possible cette dernière considération, il faut

même en conclure que, quoique la géométrie que j'ai appelé _générale_

doive être aujourd'hui regardée comme la seule véritable géométrie

dogmatique, celle à laquelle nous nous bornerons essentiellement,

l'autre n'ayant plus, principalement, qu'un intérêt historique,

néanmoins il n'est pas possible de faire disparaître entièrement la

géométrie _spéciale_ dans une exposition rationnelle de la science. On

peut sans doute se dispenser, comme on l'a fait depuis environ un

siècle, d'emprunter directement à la géométrie ancienne tous les

résultats qu'elle a fournis. Les recherches les plus étendues et les

plus difficiles dont elle était composée, ne sont plus même

habituellement présentées aujourd'hui que d'après la méthode moderne.

Mais, par la nature même du sujet, il est nécessairement impossible de

se passer absolument de la méthode ancienne, qui, quoi qu'on fasse,

servira toujours dogmatiquement de base préliminaire à la science, comme

elle l'a fait historiquement. Le motif en est facile à comprendre. En

effet, la géométrie _générale_ étant essentiellement fondée, comme nous

l'établirons bientôt, sur l'emploi du calcul, sur la transformation des

considérations géométriques en considérations analytiques, une telle

manière de procéder ne saurait s'emparer du sujet immédiatement à son

origine. Nous savons que l'application de l'analyse mathématique, par

sa nature, ne peut jamais commencer aucune science quelconque,

puisqu'elle ne saurait avoir lieu que lorsque la science a déjà été

assez cultivée pour établir, relativement aux phénomènes considérés,

quelques _équations_ qui puissent servir de point de départ aux travaux

analytiques. Ces équations fondamentales une fois découvertes, l'analyse

permettra d'en déduire une multitude de conséquences, qu'il eût été même

impossible de soupçonner d'abord; elle perfectionnera la science à un

degré immense, soit sous le rapport de la généralité des conceptions,

soit quant à la coordination complète établie entre elles. Mais, pour

constituer les bases mêmes d'une science naturelle quelconque, jamais,

évidemment, la simple analyse mathématique ne saurait y suffire, pas

même pour les démontrer de nouveau lorsqu'elles ont été déjà fondées.

Rien ne peut dispenser, à cet égard, de l'étude directe du sujet,

poussée jusqu'au point de la découverte de relations précises. Tenter de

faire rentrer la science, dès son origine, dans le domaine du calcul, ce

serait vouloir imposer à des théories portant sur des phénomènes

effectifs, le caractère de simples procédés logiques, et les priver

ainsi de tout ce qui constitue leur corrélation nécessaire avec le monde

réel. En un mot, une telle opération philosophique, si par elle-même

elle n'était pas nécessairement contradictoire, ne saurait aboutir

évidemment qu'à replonger la science dans le domaine de la métaphysique,

dont l'esprit humain a eu tant de peine à se dégager complétement.

Ainsi, la géométrie des anciens aura toujours, par sa nature, une

première part nécessaire et plus ou moins étendue dans le système total

des connaissances géométriques. Elle constitue une introduction

rigoureusement indispensable à la géométrie _générale_. Mais c'est à

cela que nous devons la réduire dans une exposition complétement

dogmatique. Je considérerai donc directement, dans la leçon suivante,

cette géométrie _spéciale_ ou _préliminaire_, restreinte exactement à

ses limites nécessaires, pour ne plus m'occuper ensuite que de l'examen

philosophique de la géométrie _générale_ ou _définitive_, la seule

vraiment rationnelle, et qui aujourd'hui compose essentiellement la

science.

Cours de philosophie positive. (1/6) · 第 15 / 39 题