HUITIÈME LEÇON.

SOMMAIRE. Considérations générales sur le calcul des variations.

Afin de saisir avec plus de facilité le caractère philosophique de la

méthode des variations, il convient d'abord de considérer sommairement

la nature spéciale des problèmes dont la résolution générale a nécessité

la formation de cette analyse hyper-transcendante. Ce calcul est encore

trop près de son origine, les applications en ont été jusqu'ici trop peu

variées, pour qu'on pût en concevoir une idée générale suffisamment

claire, si je me bornais à une exposition purement abstraite de sa

théorie fondamentale, bien qu'une telle exposition doive être ensuite,

sans aucun doute, l'objet principal et définitif de cette leçon.

Les questions mathématiques qui ont donné naissance au _calcul des

variations_ consistent, en général, dans la recherche des _maxima_ et

des _minima_ de certaines formules intégrales indéterminées, qui

expriment la loi analytique de tel ou tel phénomène géométrique ou

mécanique, considéré indépendamment d'aucun sujet particulier. Les

géomètres ont désigné pendant long-temps toutes les questions de ce

genre par le nom commun de _problèmes des isopérimètres_, qui ne

convient cependant qu'au plus petit nombre d'entre elles.

Dans la théorie ordinaire des _maxima_ et _minima_, on se propose de

découvrir, relativement à une fonction donnée d'une seule ou de

plusieurs variables, quelles valeurs particulières il faut assigner à

ces variables pour que la valeur correspondante de la fonction proposée

soit un _maximum_ ou un _minimum_, par rapport à celles qui précèdent et

qui suivent immédiatement, c'est-à-dire qu'on cherche, à proprement

parler, à quel instant la fonction cesse de croître pour commencer à

décroître, ou réciproquement. Le calcul différentiel suffit pleinement,

comme on sait, à la résolution générale de cette classe de questions, en

montrant que les valeurs des diverses variables qui conviennent, soit au

_maximum_, soit au _minimum_, doivent toujours rendre nulles les

différentes dérivées du premier ordre de la fonction donnée, prises

séparément par rapport à chaque variable indépendante; et en indiquant

de plus un caractère propre à distinguer le _maximum_ du _minimum_, qui

consiste, dans le cas d'une fonction d'une seule variable, par exemple,

en ce que la fonction dérivée du second ordre doit prendre une valeur

négative pour le _maximum_, et positive pour le _minimum_. Telles sont,

du moins, les conditions fondamentales qui se rapportent au plus grand

nombre des cas; les modifications qu'elles doivent subir pour que la

théorie soit complétement applicable à certaines questions, sont

d'ailleurs également assujetties à des règles abstraites aussi

invariables, quoique plus compliquées.

La construction de cette théorie générale ayant fait disparaître

nécessairement le principal intérêt que les questions de ce genre

pouvaient inspirer aux géomètres, ils se sont élevés presque aussitôt à

la considération d'un nouvel ordre de problèmes, à la fois beaucoup plus

importans et d'une difficulté bien supérieure, ceux des _isopérimètres_.

Ce ne sont plus alors les valeurs des variables propres au _maximum_ ou

au _minimum_ d'une fonction donnée, qu'il s'agit de déterminer. C'est la

forme de la fonction elle-même qu'on se propose de découvrir, d'après la

condition du _maximum_ ou du _minimum_ d'une certaine intégrale définie,

seulement indiquée, qui dépend de cette fonction.

La plus ancienne question de cette nature est celle du solide de moindre

résistance, traitée par Newton, dans le second livre des _Principes_, où

il détermine quelle doit être la courbe méridienne d'un solide de

révolution, pour que la résistance éprouvée par ce corps dans le sens de

son axe, en traversant avec une vitesse quelconque un fluide immobile,

soit la plus petite possible. Mais la marche suivie par Newton n'avait

point un caractère assez simple, assez général et surtout assez

analytique, par la nature de sa méthode spéciale d'analyse

transcendante, pour qu'une telle solution pût suffire à entraîner les

géomètres vers ce nouvel ordre de problèmes. L'impulsion vraiment

décisive à cet égard ne pouvait guère partir que de l'un des géomètres

occupés sur le continent à élaborer et à appliquer la méthode

infinitésimale proprement dite. C'est ce que fit, en 1695, Jean

Bernouilli, en proposant le problème célèbre de la brachystochrone, qui

suggéra depuis une si longue suite de questions analogues. Il consiste à

déterminer la courbe qu'un corps pesant doit suivre pour descendre d'un

point à un autre dans le temps le plus court. En se bornant à la simple

chute dans le vide, seul cas qu'on ait d'abord considéré, on trouve

assez facilement que la courbe cherchée doit être une cycloïde

renversée, à base horizontale, ayant son origine au point le plus élevé.

Mais la question peut être singulièrement compliquée, soit en ayant

égard à la résistance du milieu, soit en tenant compte du changement

d'intensité de la pesanteur.

Quoique cette nouvelle classe de problèmes ait été primitivement fournie

par la mécanique, c'est néanmoins dans la géométrie qu'on a puisé plus

tard les sujets des principales recherches. Ainsi, on s'est proposé de

découvrir, parmi toutes les courbes de même contour tracées entre deux

points donnés, quelle est celle dont l'aire est un _maximum_ ou un

_minimum_, d'où est venu proprement le nom de _problème des

ipérimètres_; ou bien on a demandé que le _maximum_ et le _minimum_

eussent lieu pour la surface engendrée par la révolution de la courbe

cherchée autour d'un axe, ou pour le volume correspondant; dans d'autres

cas, c'était la hauteur verticale du centre de gravité de la courbe

inconnue, ou de la surface et du volume qu'elle pouvait engendrer, qui

devait devenir un _maximum_ ou un _minimum_, etc. Enfin, ces problèmes

ont été successivement variés et compliqués, pour ainsi dire à l'infini,

par les Bernouilli, par Taylor, et surtout par Euler, avant que Lagrange

en eût assujetti la solution à une méthode abstraite et entièrement

générale, dont la découverte a fait cesser l'empressement des géomètres

pour un tel ordre de recherches. Il ne s'agit point ici de tracer, même

sommairement, l'histoire de cette partie supérieure des mathématiques,

quelque intéressante qu'elle fût. Je n'ai fait l'énumération de

certaines questions principales choisies parmi les plus simples,

qu'afin de rendre sensible la destination générale qu'avait

essentiellement, à son origine, la méthode des variations.

On voit que, considérés sous le point de vue analytique, tous ces

problèmes consistent, par leur nature, à déterminer quelle forme doit

avoir une certaine fonction inconnue d'une ou de plusieurs variables,

pour que telle ou telle intégrale dépendante de cette fonction se trouve

avoir, entre des limites assignées, une valeur qui soit un _maximum_ ou

un _minimum_, relativement à toutes celles qu'elle prendrait si la

fonction cherchée avait une autre forme quelconque. Ainsi, par exemple,

dans le problème de la brachystochrone, on sait que si y=f(z),

x=/varphi(z) sont les équations rectilignes de la courbe cherchée, en

supposant les axes des x et des y horizontaux, et l'axe z des vertical,

le temps de la chute d'un corps pesant le long de cette courbe, depuis

le point dont l'ordonnée est z_1 jusqu'à celui dont l'ordonnée est z_2

est généralement exprimé par l'intégrale définie[17]. /[/int^{z_1}_{z_2}

/sqrt{/frac{1+(f'(z))^2+(/varphi'(z))^2}{2gz}}dz/.]

[Note 17: J'emploie la notation simple et lumineuse

proposée par M. Fourier, pour désigner les intégrales

définies, en mentionnant distinctement leurs limites.]

Il faut donc trouver quelles doivent être les deux fonctions inconnues f

et /varphi pour que cette intégrale soit un minimum. De même, demander

quelle est, parmi toutes les courbes planes isopérimètres, celle qui

renferme la plus grande aire, c'est proposer de trouver, parmi toutes

les fonctions f(x) qui peuvent donner à l'intégrale /[/int

dx/sqrt{1+(f'(x))^2}/] une certaine valeur constante, celle qui rend un

maximum l'intégrale /int f(x)dx, prise entre les mêmes limites. Il en

est évidemment toujours ainsi dans toutes les autres questions de ce

genre.

Dans les solutions que les géomètres donnaient de ces problèmes avant

Lagrange, on se proposait essentiellement de les ramener à la théorie

ordinaire des maxima et minima. Mais les moyens employés pour effectuer

cette transformation consistaient en de simples artifices particuliers,

propres à chaque cas, et dont la découverte ne comportait point de

régles invariables et certaines, en sorte que toute question vraiment

nouvelle reproduisait constamment des difficultés analogues, sans que

les solutions déjà obtenues pussent être réellement d'aucun secours

essentiel, autrement que par les habitudes qu'elles avaient fait

contracter à l'intelligence. En un mot, cette branche des mathématiques

présentait alors l'imperfection nécessaire qui existe constamment tant

qu'on n'est point parvenu à saisir distinctement, pour la traiter d'une

manière abstraite et dès-lors générale, la partie commune à toutes les

questions d'une même classe.

En cherchant à réduire tous les divers problèmes des isopérimètres à

dépendre d'une analyse commune, organisée abstraitement en un calcul

distinct, Lagrange a été conduit à concevoir une nouvelle nature de

différentiations, auxquelles il a appliqué la caractéristique /delta, en

réservant la caractéristique d pour les simples différentielles

ordinaires. Ces différentielles d'une espèce nouvelle, qu'il a désignées

sous le nom de _variations_, consistent dans les accroissemens

infiniment petits que reçoivent les intégrales, non en vertu

d'accroissemens analogues de la part des variables correspondantes,

comme pour l'analyse transcendante ordinaire, mais en supposant que la

forme de la fonction placée sous le signe d'intégration vienne à changer

infiniment peu. Cette distinction se conçoit, par exemple, avec

facilité, relativement aux courbes, où l'on voit l'ordonnée ou toute

autre variable de la courbe, comporter deux sortes de différentielles

évidemment très-différentes, suivant que l'on passe d'un point à un

autre infiniment voisin sur la même courbe, ou bien au point

correspondant de la courbe infiniment voisine produite par une certaine

modification déterminée de la première[18]. Il est clair, du reste, que,

par leur nature, les _variations_ relatives de diverses grandeurs liées

entre elles par des lois quelconques, se calculent, à la caractéristique

près, exactement de la même manière que les différentielles. Enfin, on

déduit également de la notion générale des _variations_ les principes

fondamentaux de l'algorithme propre à cette méthode et qui consistent

simplement dans la faculté évidente de pouvoir transposer à volonté les

caractéristiques spécialement affectées aux variations avant ou après

celles qui correspondent aux différentielles ordinaires.

[Note 18: Leïbnitz avait déjà considéré la comparaison

d'une courbe à une autre infiniment voisine; c'est ce qu'il

appelait _différentiatio de curvâ in curvam_. Mais cette

comparaison n'avait aucune analogie avec la conception de

Lagrange, les courbes de Leïbnitz étant renfermées dans une

même équation générale, d'où elles se déduisent par le

simple changement d'une constante arbitraire.]

Cette conception abstraite une fois formée, Lagrange a pu réduire

aisément, de la manière la plus générale, tous les problèmes des

isopérimètres à la simple théorie ordinaire des _maxima_ et des

_minima_. Pour se faire une idée nette de cette grande et heureuse

transformation, il faut préalablement considérer une distinction

essentielle à laquelle donnent lieu les diverses questions des

isopérimètres.

On doit, en effet, partager ces recherches en deux classes générales,

selon que les _maxima_ et _minima_ demandés sont _absolus_ ou

_relatifs_, pour employer les expressions abrégées des géomètres. Le

premier cas est celui où les intégrales définies indéterminées dont on

cherche le _maximum_ ou le _minimum_, ne sont assujetties, par la nature

du problème, à aucune condition; comme il arrive, par exemple, dans le

problème de la brachystochrone, où il s'agit de choisir entre toutes les

courbes imaginables. Le second cas a lieu, quand, au contraire, les

intégrales variables ne peuvent changer que suivant certaines

conditions, consistant ordinairement en ce que d'autres intégrales

définies, dépendant également des fonctions cherchées, conservent

constamment une même valeur donnée; comme, par exemple, dans toutes les

questions géométriques concernant les figures _isopérimètres_ proprement

dites, et où, par la nature du problème, l'intégrale relative à la

longueur de la courbe ou à l'aire de la surface, doit rester constante

pendant le changement de celle qui est l'objet de la recherche proposée.

Le calcul des variations donne immédiatement la solution générale des

questions de la première espèce. Car, il suit évidemment de la théorie

ordinaire des _maxima_ et _minima_, que la relation cherchée doit rendre

nulle la _variation_ de l'intégrale proposée par rapport à chaque

variable indépendante, ce qui donne la condition commune au maximum et

au minimum; et, comme caractère propre à distinguer l'un de l'autre, que

la variation du second ordre de la même intégrale doit être négative

pour le maximum et positive pour le minimum. Ainsi, par exemple, dans le

problème de la brachystochrone, on aura, pour déterminer la nature de la

courbe cherchée, l'équation de condition, /[/delta/int_{z_1}^{z_2}

/sqrt{/frac{1+(f'(z))^2+(/varphi'(z))^2}{2gz}}dz=0/] qui, se décomposant

en deux, par rapport aux deux fonctions inconnues f et /varphi qui sont

indépendantes l'une de l'autre, exprimera complètement la définition

analytique de la courbe demandée. La seule difficulté propre à cette

nouvelle analyse consiste dans l'élimination de la caractéristique

/delta, pour laquelle le calcul des variations fournit des règles

invariables et complètes, fondées, en général, sur le procédé de

l'intégration par parties, dont Lagrange a su tirer ainsi un parti

immense. Le but constant de cette première élaboration analytique, dans

l'exposition de laquelle je ne dois nullement entrer ici, est de faire

parvenir aux équations différentielles proprement dites, ce qui se peut

toujours, et par-là la question rentre dans le domaine de l'analyse

transcendante ordinaire, qui achève la solution, du moins en la ramenant

à l'algèbre pure, si on sait effectuer l'intégration. La destination

générale, propre à la méthode des variations, est d'opérer cette

transformation, pour laquelle Lagrange a établi des règles simples,

invariables, et d'un succès toujours assuré.

Je ne dois pas négliger, dans cette rapide indication générale, de faire

remarquer, comme un des plus grands avantages spéciaux de la méthode des

variations comparée aux solutions isolées qu'on avait auparavant des

problèmes des isopérimètres, l'importante considération de ce que

Lagrange appelle les _équations aux limites_, entièrement négligées

avant lui, et sans lesquelles néanmoins la plupart des solutions

particulières restaient nécessairement incomplètes. Quand les limites

des intégrales proposées doivent être fixes, leurs variations étant

nulles, il n'y a pas lieu d'en tenir compte. Mais il n'en est plus ainsi

quand ces limites, au lieu d'être rigoureusement invariables, sont

assujetties seulement à certaines conditions; comme, par exemple, si

les deux points entre lesquels doit être tracée la courbe cherchée ne

sont pas fixes, et doivent seulement rester sur des lignes ou des

surfaces données. Alors, il faut avoir égard aux variations de leurs

coordonnées, et établir entr'elles les relations correspondantes aux

équations de ces lignes ou de ces surfaces.

Cette considération essentielle n'est que le dernier complément d'une

considération plus générale et plus importante relative aux variations

des diverses variables indépendantes. Si ces variables sont réellement

indépendantes les unes des autres, comme lorsqu'on compare toutes les

courbes imaginables susceptibles d'être tracées entre deux points, il en

sera de même de leurs variations, et par suite les termes relatifs à

chacune de ces variations devront être séparément nuls dans l'équation

générale qui exprime le maximum ou le minimum. Mais si, au contraire, on

suppose les variables assujetties à de certaines conditions quelconques,

il faudra tenir compte de la relation qui en résulte entre leurs

variations, de telle sorte que le nombre des équations dans lesquelles

se décompose alors cette équation générale soit toujours égal à celui

seulement des variables qui restent vraiment indépendantes. C'est ainsi,

par exemple, qu'au lieu de chercher le plus court chemin pour aller

d'un point à un autre, en choisissant parmi tous les chemins possibles,

on peut se proposer de trouver seulement quel est le plus court entre

tous ceux qu'on peut suivre sur une surface quelconque donnée, question

dont la solution générale constitue certainement une des plus belles

applications de la méthode des variations.

Les problèmes où l'on considère de telles conditions modificatrices se

rapprochent beaucoup, par leur nature, de la seconde classe générale

d'applications de la méthode des variations, caractérisée ci-dessus

comme consistant dans la recherche des maxima et minima _relatifs_. Il y

a néanmoins, entre les deux cas, cette différence essentielle, que, dans

ce dernier, la modification est exprimée par une intégrale qui dépend de

la fonction cherchée, tandis que, dans l'autre, elle se trouve désignée

par une équation finie qui est immédiatement donnée. On conçoit par là,

que la recherche des maxima et minima _relatifs_ est toujours et

nécessairement plus compliquée que celle des maxima et minima _absolus_.

Heureusement, un théorème général fort important, trouvé avant

l'invention du calcul des variations, et qui est une des plus belles

découvertes dues au génie du grand Euler, donne un moyen uniforme et

très-simple de faire rentrer ces deux classes de questions l'une dans

l'autre. Il consiste, en ce que si l'on ajoute à l'intégrale qui doit

être un maximum ou un minimum un multiple constant et indéterminé de

celle qui doit rester constante par la nature du problème, il suffira de

chercher, suivant le procédé général de Lagrange, ci-dessus indiqué, le

maximum ou le minimum _absolu_ de cette expression totale. On peut

aisément concevoir, en effet, que la partie de la variation complète qui

proviendrait de la dernière intégrale doit aussi bien être nulle, à

cause de la constance de celle-ci, que la portion due à la première

intégrale, qui s'anéantit en vertu de l'état maximum ou minimum. Ces

deux conditions distinctes, s'accordent évidemment pour produire, sous

ce rapport, des effets exactement semblables.

Telle est, par aperçu, la manière générale dont la méthode des

variations s'applique à toutes les diverses questions qui composent ce

qu'on appelait la théorie des isopérimètres. On aura sans doute remarqué

dans cette exposition sommaire, à quel degré s'est trouvée utilisée par

cette nouvelle analyse la seconde propriété fondamentale de l'analyse

transcendante, appréciée dans la sixième leçon, savoir: la généralité

des expressions infinitésimales pour représenter un même phénomène

géométrique ou mécanique, en quelque corps qu'il soit considéré. C'est,

en effet, sur cette généralité que sont fondées, par leur nature, toutes

les solutions dues à la méthode des variations. Si une formule unique ne

pouvait point exprimer la longueur ou l'aire de toute courbe quelconque,

si on n'avait point une autre formule fixe pour désigner le temps de la

chute d'un corps pesant, suivant quelque ligne qu'il descende, etc.,

comment eût-il été possible de résoudre des questions qui exigent

inévitablement, par leur nature, la considération simultanée de tous les

cas que peuvent déterminer dans chaque phénomène les divers sujets qui

le manifestent?

Quelle que soit l'extrême importance de la théorie des isopérimètres, et

quoique la méthode des variations n'ait eu primitivement d'autre objet

que la résolution rationnelle et générale de cet ordre de problèmes, on

n'aurait cependant qu'une idée incomplète de cette belle analyse, si on

bornait là sa destination. En effet, la conception abstraite de deux

natures distinctes de différentiations, est évidemment applicable

non-seulement aux cas pour lesquels elle a été créée, mais aussi à tous

ceux qui présentent, par quelque cause que ce soit, deux manières

différentes de faire varier les mêmes grandeurs. C'est ainsi que

Lagrange lui-même a fait, dans sa _mécanique analytique_, une immense

application capitale de son calcul des variations, en l'employant à

distinguer les deux sortes de changemens que présentent si naturellement

les questions de mécanique rationnelle pour les divers points que l'on

considère, suivant que l'on compare les positions successives qu'occupe,

en vertu du mouvement, un même point de chaque corps dans deux instans

consécutifs, ou que l'on passe d'un point du corps à un autre dans le

même instant. L'une de ces comparaisons produit les différentielles

ordinaires; l'autre donne lieu aux variations, qui ne sont, là comme

partout, que des différentielles prises sous un nouveau point de vue.

C'est dans une telle acception générale qu'il faut concevoir le calcul

des variations, pour apprécier convenablement l'importance de cet

admirable instrument logique, le plus puissant que l'esprit humain ait

construit jusqu'ici.

La méthode des variations n'étant qu'une immense extension de l'analyse

transcendante générale, je n'ai pas besoin de constater spécialement

qu'elle est susceptible d'être envisagée sous les divers points de vue

fondamentaux que comporte le calcul des fonctions indirectes, considéré

dans son ensemble. Lagrange a inventé le calcul des variations d'après

la conception infinitésimale proprement dite, et même bien avant d'avoir

entrepris la reconstruction générale de l'analyse transcendante. Quand

il eut exécuté cette importante réformation, il montra aisément comment

elle pouvait aussi s'appliquer au calcul des variations, qu'il exposa

avec tout le développement convenable, suivant sa théorie des fonctions

dérivées. Mais, plus l'emploi de la méthode des variations est difficile

pour l'intelligence à cause du degré d'abstraction supérieur des idées

considérées, plus il importe de ménager dans son application les forces

de notre esprit, en adoptant la conception analytique la plus directe et

la plus rapide, c'est-à-dire, celle de Leïbnitz. Aussi Lagrange lui-même

l'a-t-il constamment préférée dans l'important usage qu'il a fait du

calcul des variations pour la _mécanique analytique_. Il n'existe pas,

en effet, la moindre hésitation à cet égard parmi les géomètres.

Afin d'éclaircir aussi complétement que possible le caractère

philosophique du calcul des variations, je crois devoir terminer en

indiquant sommairement ici une considération qui me semble importante,

et par laquelle je puis le rapprocher de l'analyse transcendante

ordinaire à un plus haut degré que Lagrange ne me paraît l'avoir

fait[19].

[Note 19: Je me propose de développer plus tard cette

considération nouvelle, dans un travail spécial sur le

_calcul des variations_, qui a pour objet de présenter

l'ensemble de cette analyse hyper-transcendante sous un

nouveau point de vue, que je crois propre à en étendre la

portée générale.]

Nous avons remarqué, d'après Lagrange, dans la leçon précédente, la

formation du calcul aux différences partielles, créé par d'Alembert,

comme ayant introduit, dans l'analyse transcendante, une nouvelle idée

élémentaire, la notion de deux sortes d'accroissemens distincts et

indépendans les uns des autres que peut recevoir une fonction de deux

variables, en vertu du changement de chaque variable séparément. C'est

ainsi que l'ordonnée verticale d'une surface, ou toute autre grandeur

qui s'y rapporte, varie de deux manières tout-à-fait distinctes et qui

peuvent suivre les lois les plus diverses, en faisant croître tantôt

l'une tantôt l'autre des deux coordonnées horizontales. Or, une telle

considération me semble très-rapprochée, par sa nature, de celle qui

sert de base générale à la méthode des variations. Celle-ci, en effet,

n'a réellement fait autre chose que transporter aux variables

indépendantes elles-mêmes la manière de voir déjà adoptée pour les

fonctions de ces variables, ce qui en a singulièrement agrandi l'usage.

Je crois, d'après cela, que, sous le seul rapport des conceptions

fondamentales, on peut envisager le calcul créé par d'Alembert, comme

ayant établi une transition naturelle et nécessaire entre le calcul

infinitésimal ordinaire et le calcul des variations, dont une telle

filiation me paraît devoir éclaircir et simplifier la notion générale.

D'après les diverses considérations indiquées dans cette leçon, la

méthode des variations se présente comme le plus haut degré de

perfection connu jusqu'ici de l'analyse des fonctions indirectes. Dans

son état primitif, cette dernière analyse s'est présentée comme un

puissant moyen général de faciliter l'étude mathématique des phénomènes

naturels, en introduisant, pour l'expression de leurs lois, la

considération de grandeurs auxiliaires choisies de telle manière, que

leurs relations soient nécessairement plus simples et plus aisées à

obtenir que celles des grandeurs directes. Mais la formation de ces

équations différentielles n'était point conçue comme pouvant comporter

aucunes règles générales et abstraites. Or, l'analyse des variations,

considérée sous le point de vue le plus philosophique, peut être

envisagée comme essentiellement destinée, par sa nature, à faire

rentrer, autant que possible, dans le domaine du calcul, l'établissement

même des équations différentielles, car tel est, pour un grand nombre de

questions importantes et difficiles, l'effet général des équations

_variées_ qui, encore plus _indirectes_ que les simples équations

différentielles par rapport aux objets propres de la recherche, sont

aussi bien plus aisées à former, et desquelles on peut ensuite, par des

procédés analytiques invariables et complets, destinés à éliminer le

nouvel ordre d'infinitésimales auxiliaires introduit, déduire ces

équations différentielles ordinaires, qu'il eût été souvent impossible

d'établir immédiatement. La méthode des variations constitue donc la

partie la plus sublime de ce vaste système de l'analyse mathématique

qui, partant des plus simples élémens de l'algèbre, organise, par une

succession d'idées non-interrompue, des moyens généraux de plus en plus

puissans pour l'étude approfondie de la philosophie naturelle, et qui,

dans son ensemble, présente, sans aucune comparaison, le monument le

plus imposant et le moins équivoque de la portée de l'esprit humain.

Mais, il faut reconnaître aussi que les conceptions habituellement

considérées dans la méthode des variations étant, par leur nature, plus

indirectes, plus générales, et surtout beaucoup plus abstraites que

toutes les autres, l'emploi d'une telle méthode exige nécessairement, et

d'une manière soutenue, le plus haut degré connu de contention

intellectuelle, pour ne jamais perdre de vue l'objet précis de la

recherche en suivant des raisonnemens qui offrent à l'esprit des points

d'appui aussi peu déterminés, et dans lesquels les signes ne sont

presque jamais d'aucun secours. On doit, sans doute, attribuer en

grande partie à cette difficulté nécessaire le peu d'usage réel que les

géomètres, excepté Lagrange, ont fait jusqu'ici d'une conception aussi

admirable.

Cours de philosophie positive. (1/6) · 第 13 / 39 题