QUATRIÈME LEÇON.

SOMMAIRE. Vue générale de l'Analyse mathématique.

Dans le développement historique de la science mathématique depuis

Descartes, les progrès de la partie abstraite ont presque toujours été

déterminés par ceux de la partie concrète. Mais il n'en est pas moins

nécessaire, pour concevoir la science d'une manière vraiment

rationnelle, de considérer le calcul dans toutes ses branches

principales avant de procéder à l'étude philosophique de la géométrie et

de la mécanique. Les théories analytiques, plus simples et plus

générales que celles de la mathématique concrète, en sont, par

elles-mêmes, essentiellement indépendantes; tandis que celles-ci ont, au

contraire, de leur nature, un besoin continuel des premières, sans le

secours desquelles elles ne pourraient faire presque aucun progrès.

Quoique les principales conceptions de l'analyse conservent encore

aujourd'hui quelques traces très-sensibles de leur origine géométrique

ou mécanique, elles sont maintenant néanmoins essentiellement dégagées

de ce caractère primitif, qui ne se manifeste plus guère que pour

quelques points secondaires; en sorte que, depuis les travaux de

Lagrange surtout, il est possible, dans une exposition dogmatique, de

les présenter d'une manière purement abstraite, en un système unique et

continu. C'est ce que je vais entreprendre dans cette leçon et dans les

cinq suivantes, en me bornant, comme il convient à la nature de ce

cours, aux considérations les plus générales sur chaque branche

principale de la science du calcul.

Le but définitif de nos recherches dans la mathématique concrète étant

la découverte des _équations_, qui expriment les lois mathématiques des

phénomènes considérés, et ces _équations_ constituant le véritable point

de départ du calcul, dont l'objet est d'en déduire la détermination des

quantités les unes par les autres, je crois indispensable, avant d'aller

plus loin, d'approfondir, plus qu'on n'a coutume de le faire, cette idée

fondamentale d'_équation_, sujet continuel, soit comme terme, soit comme

origine, de tous les travaux mathématiques. Outre l'avantage de mieux

circonscrire le véritable champ de l'analyse, il en résultera

nécessairement cette importante conséquence, de tracer d'une manière

plus exacte la ligne réelle de démarcation entre la partie concrète et

la partie abstraite des mathématiques, ce qui complétera l'exposition

générale de la division fondamentale établie dans la leçon précédente.

On se forme ordinairement une idée beaucoup trop vague de ce que c'est

qu'une _équation_, lorsqu'on donne ce nom à toute espèce de relation

d'égalité entre deux fonctions _quelconques_ des grandeurs que l'on

considère. Car, si toute équation est évidemment une relation d'égalité,

il s'en faut de beaucoup que, réciproquement, toute relation d'égalité

soit une véritable _équation_, du genre de celles auxquelles, par leur

nature, les méthodes analytiques sont applicables.

Ce défaut de précision dans la considération logique d'une notion aussi

fondamentale en mathématiques, entraîne le grave inconvénient de rendre

à peu près inexplicable, en thèse générale, la difficulté immense et

capitale que nous éprouvons à établir la relation du concret à

l'abstrait, et qu'on fait communément ressortir avec tant de raison pour

chaque grande question mathématique prise à part. Si le sens du mot

_équation_ était vraiment aussi étendu qu'on le suppose habituellement

en le définissant, on ne voit point, en effet, de quelle grande

difficulté pourrait être réellement, en général, l'établissement des

équations d'un problème quelconque. Car tout paraîtrait consister ainsi

en une simple question de forme, qui ne devrait pas même exiger jamais

de grands efforts intellectuels, attendu que nous ne pouvons guère

concevoir de relation précise qui ne soit pas immédiatement une certaine

relation d'égalité, ou qui n'y puisse être promptement ramenée par

quelques transformations très-faciles.

Ainsi, en admettant, en général, dans la définition des _équations_,

toute espèce de _fonctions_, on ne rend nullement raison de l'extrême

difficulté qu'on éprouve le plus souvent à mettre un problème en

équation, et qui est si fréquemment comparable aux efforts qu'exige

l'élaboration analytique de l'équation une fois obtenue. En un mot,

l'idée abstraite et générale qu'on donne de l'_équation_ ne correspond

aucunement au sens réel que les géomètres attachent à cette expression

dans le développement effectif de la science. Il y a là un vice logique,

un défaut de corélation, qu'il importe beaucoup de rectifier.

Pour y parvenir, je distingue d'abord deux sortes de _fonctions_: les

fonctions _abstraites_, analytiques, et les fonctions _concrètes_. Les

premières peuvent seules entrer dans les véritables _équations_, en

sorte qu'on pourra désormais définir, d'une manière exacte et

suffisamment approfondie, toute _équation_: une relation d'égalité entre

deux fonctions _abstraites_ des grandeurs considérées. Afin de n'avoir

plus à revenir sur cette définition fondamentale, je dois ajouter ici,

comme un complément indispensable sans lequel l'idée ne serait point

assez générale, que ces fonctions abstraites peuvent se rapporter

non-seulement aux grandeurs que le problème présente en effet de

lui-même, mais aussi à toutes les autres grandeurs auxiliaires qui s'y

rattachent, et qu'on pourra souvent introduire, simplement par artifice

mathématique, dans la seule vue de faciliter la découverte des équations

des phénomènes. Je ne fais ici, dans cette explication, qu'emprunter

sommairement, par anticipation, le résultat d'une discussion générale de

la plus haute importance, qui se trouvera à la fin de cette leçon.

Revenons maintenant à la distinction essentielle des fonctions en

abstraites et concrètes.

Cette distinction peut être établie par deux voies essentiellement

différentes, complémentaires l'une de l'autre; _à priori_, et _à

posteriori_: c'est-à-dire, en caractérisant d'une manière générale la

nature propre de chaque espèce de fonctions, et ensuite en faisant, ce

qui est possible, l'énumération effective de toutes les fonctions

abstraites aujourd'hui connues, du moins quant aux élémens dont elles

se composent.

_A priori_, les fonctions que j'appelle _abstraites_ sont celles qui

expriment entre des grandeurs un mode de dépendance qu'on peut concevoir

uniquement entre nombres, sans qu'il soit besoin d'indiquer aucun

phénomène quelconque où il se trouve réalisé. Je nomme, au contraire,

fonctions _concrètes_ celles pour lesquelles le mode de dépendance

exprimé ne peut être défini ni conçu qu'en assignant un cas physique

déterminé, géométrique, mécanique, ou de tout autre nature, dans lequel

il ait effectivement lieu.

La plupart des fonctions, à leur origine, celles mêmes qui sont

aujourd'hui le plus purement _abstraites_, ont commencé par être

_concrètes_; en sorte qu'il est aisé de faire comprendre la distinction

précédente, en se bornant à citer les divers points de vue successifs

sous lesquels, à mesure que la science s'est formée, les géomètres ont

considéré les fonctions analytiques les plus simples. J'indiquerai pour

exemple les puissances, devenues en général fonctions abstraites, depuis

seulement les travaux de Viète et de Descartes. Ces fonctions x^2, x^3,

qui, dans notre analyse actuelle, sont si bien conçues comme simplement

_abstraites_, n'étaient, pour les géomètres de l'antiquité, que des

fonctions entièrement _concrètes_, exprimant la relation de la

superficie d'un carré ou du volume d'un cube à la longueur de leur côté.

Elles avaient si exclusivement à leurs yeux un tel caractère, que c'est

seulement d'après leur définition géométrique qu'ils avaient découvert

les propriétés algébriques élémentaires de ces fonctions, relativement à

la décomposition de la variable en deux parties, propriétés qui

n'étaient, à cette époque, que de vrais théorèmes de géométrie, auxquels

on n'a attaché que beaucoup plus tard un sens numérique.

J'aurai encore occasion de citer tout à l'heure, pour un autre motif, un

nouvel exemple très-propre à faire bien sentir la distinction

fondamentale que je viens d'exposer; c'est celui des fonctions

circulaires, soit directes, soit inverses, qui sont encore aujourd'hui

tantôt concrètes, tantôt abstraites, selon le point de vue sous lequel

on les envisage.

Considérant maintenant, _à posteriori_, cette division des fonctions,

après avoir établi le caractère général qui rend une fonction abstraite

ou concrète, la question de savoir si telle fonction déterminée est

véritablement abstraite, et par-là susceptible d'entrer dans de vraies

équations analytiques, va devenir une simple question de fait, puisque

nous allons énumérer toutes les fonctions de cette espèce.

Au premier abord, cette énumération semble impossible, les fonctions

analytiques distinctes étant évidemment en nombre infini. Mais, en les

partageant en _simples_ et _composées_, la difficulté disparaît. Car, si

le nombre des diverses fonctions considérées dans l'analyse mathématique

est réellement infini, elles sont, au contraire, même aujourd'hui,

composées d'un fort petit nombre de fonctions élémentaires, qu'on peut

aisément assigner, et qui suffisent évidemment pour décider du caractère

abstrait ou concret de telle fonction déterminée, qui sera de l'une ou

de l'autre nature, selon qu'elle se composera exclusivement de ces

fonctions abstraites simples, ou qu'elle en comprendra d'autres. Voici

le tableau de ces élémens fondamentaux de toutes nos combinaisons

analytiques, dans l'état présent de la science. On ne doit, évidemment,

considérer, à cet effet, que les fonctions d'une seule variable; celles

relatives à plusieurs variables indépendantes étant constamment, par

leur nature, plus ou moins _composées_.

Soit x la variable indépendante, y la variable corelative qui en dépend.

Les différens modes simples de dépendance abstraite que nous pouvons

maintenant concevoir entre y et x, sont exprimés par les dix formules

élémentaires suivantes, dans lesquelles chaque fonction est accouplée

avec son _inverse_, c'est-à-dire, avec celle qui aurait lieu, d'après

la fonction _directe_, si on y rapportait x à y, au lieu de rapporter y

à x:

1er couple /left/begin{array}{ll}1^{/rm o}/;y=a+x&/ldots/

/mbox{fonction}somme,// 2^{/rm o}/;y=a-x&/ldots/ /mbox{fonction

/em{diff/'erence}},/end{array}/right.

2me couple /left/begin{array}{ll}1^{/rm o}/;y=ax&/ldots/

/mbox{fonction}produit,// 2^{/rm o}/;y=/frac{a}{x}&/ldots/

/mbox{fonction}quotient,/end{array}/right.

3me couple /left/begin{array}{ll}1^{/rm o}/;y=x^a&/ldots/

/mbox{fonction}puissance,// 2^{/rm o}/;y=/sqrt[a]{x}&/ldots/

/mbox{fonction}racine,/end{array}/right.

4me couple /left/begin{array}{ll}1^{/rm o}/;y=a^x&/ldots/

/mbox{fonction}exponentielle,// 2^{/rm o}/;l_ax&/ldots/

/mbox{fonction}logarithmique,/end{array}/right.

5me couple[4] /left/begin{array}{ll}1^{/rm o}/;y=/mbox{sin}x&/ldots/

/mbox{/rm fonction}circulaire/;directe,// 2^{/rm

o}/;y=/mbox{arc(sin}=x)&/ldots/

/mbox{fonction}circulaire/;inverse./end{array}/right.

[Note 4: Dans la vue d'augmenter autant que possible les

ressources et l'étendue si insuffisantes de l'analyse

mathématique, les géomètres comptent ce dernier couple de

fonctions parmi les élémens analytiques. Quoique cette

inscription soit strictement légitime, il importe de

remarquer que les fonctions circulaires ne sont pas

exactement dans le même cas que les autres fonctions

abstraites élémentaires. Il y a entr'elles cette différence

fort essentielle, que les fonctions des quatre premiers

couples sont vraiment à la fois simples et abstraites,

tandis que les fonctions circulaires, qui peuvent manifester

successivement l'un et l'autre caractère suivant le point de

vue sous lequel on les envisage et la manière dont elles

sont employées, ne présentent jamais simultanément ces deux

propriétés.

La fonction sin x est introduite dans l'analyse comme une

nouvelle fonction simple, quand on la conçoit seulement

comme indiquant la relation géométrique dont elle dérive;

mais alors elle n'est évidemment qu'une fonction _concrète_.

Dans d'autres circonstances, elle remplit analytiquement les

conditions d'une véritable fonction _abstraite_, lorsqu'on

ne considère sin x que comme l'expression abrégée de la

formule /frac{e^{x/sqrt{-1}}-e^{-x/sqrt{-1}}}{2/sqrt{-1}} ou

de la série équivalente; mais sous ce dernier point de vue,

ce n'est plus réellement une nouvelle fonction analytique,

puisqu'elle ne se présente que comme un composé des

précédentes.

Néanmoins, les fonctions circulaires ont quelques qualités

spéciales qui permettent de les maintenir au tableau des

élémens rationnels de l'analyse mathématique.

1º Elles sont susceptibles d'évaluation, quoique conservant

leur caractère concret; ce qui autorise à les introduire

dans les équations, tant qu'elles ne portent que sur des

données, sans qu'il soit nécessaire d'avoir égard à leur

expression algébrique.

2º On sait effectuer sur les différentes fonctions

circulaires, comparées entr'elles seulement, une certaine

suite de transformations, qui n'exigent pas davantage la

connaissance de leur définition analytique. Il en résulte

évidemment la faculté d'introduire ces fonctions dans les

équations, même par rapport aux inconnues, pourvu qu'il n'y

entre pas concurremment des fonctions non-trigonométriques

des mêmes variables.

C'est donc uniquement dans les cas où les fonctions

circulaires, relativement aux inconnues, sont combinées dans

les équations avec des fonctions abstraites d'une autre

espèce, qu'il est indispensable d'avoir égard à leur

interprétation algébrique pour pouvoir résoudre les

équations, et dès lors elles cessent, en effet, d'être

traitées comme de nouvelles fonctions simples. Mais alors

même, pourvu qu'on tienne compte de cette interprétation,

leur admission n'empêche point les relations d'avoir le

caractère de véritables _équations_ analytiques, ce qui est

ici le but essentiel de notre énumération des fonctions

abstraites élémentaires.

Il est à remarquer, d'après les considérations indiquées

dans cette note, que plusieurs autres fonctions concrètes

peuvent être utilement introduites au nombre des élémens

analytiques, si les conditions principales posées ci-dessus

pour les fonctions circulaires ont été préalablement bien

remplies. C'est ainsi, par exemple, que les travaux de M.

Legendre, et récemment ceux de M. Jacobi, sur les fonctions

_elliptiques_, ont vraiment agrandi le champ de l'analyse;

il en est de même pour quelques intégrales définies obtenues

par M. Fourier, dans la théorie de la chaleur.]

Tels sont les élémens très-peu nombreux qui composent directement toutes

les fonctions abstraites aujourd'hui connues. Quelque peu multipliés

qu'ils soient, ils suffisent évidemment pour donner lieu à un nombre

tout-à-fait infini de combinaisons analytiques.

Aucune considération rationnelle ne circonscrit rigoureusement _à

priori_ le tableau précédent, qui n'est que l'expression effective de

l'état actuel de la science. Nos élémens analytiques sont aujourd'hui

plus nombreux qu'ils ne l'étaient pour Descartes, et même pour Newton et

Leïbnitz; il y a tout au plus un siècle que les deux derniers couples

ont été introduits dans l'analyse par les travaux de Jean Bernouilli et

d'Euler. Sans doute on en admettra de nouveaux dans la suite; mais,

comme je l'indiquerai à la fin de cette leçon, nous ne pouvons pas

espérer qu'ils soient jamais fort multipliés, leur augmentation réelle

donnant lieu à de très-grandes difficultés.

Nous pouvons donc maintenant nous former une idée positive, et néanmoins

suffisamment étendue, de ce que les géomètres entendent par une

véritable _équation_. Cette explication est éminemment propre à nous

faire comprendre combien il doit être difficile d'établir réellement les

_équations_ des phénomènes, puisqu'on n'y est effectivement parvenu que

lorsqu'on a pu concevoir les lois mathématiques de ces phénomènes à

l'aide de fonctions entièrement composées des seuls élémens analytiques

que je viens d'énumérer. Il est clair, en effet, que c'est uniquement

alors que le problème devient vraiment _abstrait_, et se réduit à une

pure question de nombres, ces fonctions étant les seules relations

simples que nous sachions concevoir entre les nombres, considérés en

eux-mêmes. Jusqu'à cette époque de la solution, quelles que soient les

apparences, la question est encore essentiellement concrète, et ne

rentre pas dans le domaine du _calcul_. Or, la difficulté fondamentale

de ce passage du _concret_ à l'_abstrait_ consiste surtout, en général,

dans l'insuffisance de ce très-petit nombre d'élémens analytiques que

nous possédons, et d'après lesquels néanmoins, malgré le peu de variété

réelle qu'ils nous offrent, il faut parvenir à se représenter toutes

les relations précises que peuvent nous manifester tous les différens

phénomènes naturels. Vu l'infinie diversité qui doit nécessairement

exister à cet égard dans le monde extérieur, on comprend sans peine

combien nos conceptions doivent se trouver fréquemment au-dessous de la

véritable difficulté; surtout si l'on ajoute que, ces élémens de notre

analyse nous ayant été fournis primitivement par la considération

mathématique des phénomènes les plus simples, puisqu'ils ont tous,

directement ou indirectement, une origine géométrique, nous n'avons _à

priori_ aucune garantie rationnelle de leur aptitude nécessaire à

représenter les lois mathématiques de toute autre classe de phénomènes.

J'exposerai tout à l'heure l'artifice général, si profondément

ingénieux, par lequel l'esprit humain est parvenu à diminuer

singulièrement cette difficulté fondamentale que présente la relation du

concret à l'abstrait en mathématiques, sans cependant qu'il ait été

nécessaire de multiplier le nombre de ces élémens analytiques.

Les explications précédentes déterminent avec précision le véritable

objet et le champ réel de la mathématique abstraite; je dois passer

maintenant à l'examen de ses divisions principales, car nous avons

toujours jusqu'ici considéré le _calcul_ dans son ensemble total.

La première considération directe à présenter sur la composition de la

science du _calcul_, consiste à la diviser d'abord en deux branches

principales, auxquelles, faute de dénominations plus convenables, je

donnerai les noms de _calcul algébrique_ ou _algèbre_, et de _calcul

arithmétique_ ou _arithmétique_, mais en avertissant de prendre ces deux

expressions dans leur acception logique la plus étendue, au lieu du sens

beaucoup trop restreint qu'on leur attache ordinairement.

La solution complète de toute question de _calcul_, depuis la plus

élémentaire jusqu'à la plus transcendante, se compose nécessairement de

deux parties successives dont la nature est essentiellement distincte.

Dans la première, on a pour objet de transformer les équations

proposées, de façon à mettre en évidence le mode de formation des

quantités inconnues par les quantités connues; c'est ce qui constitue la

question _algébrique_. Dans la seconde, on a en vue d'_évaluer_ les

_formules_ ainsi obtenues, c'est-à-dire, de déterminer immédiatement la

valeur des nombres cherchés, représentés déjà par certaines fonctions

explicites des nombres donnés; telle est la question _arithmétique_[5].

On voit que, dans toute solution vraiment rationnelle, elle suit

nécessairement la question algébrique, dont elle forme le complément

indispensable, puisqu'il faut évidemment connaître la génération des

nombres cherchés avant de déterminer leurs valeurs effectives pour

chaque cas particulier. Ainsi, le terme de la partie algébrique devient

le point de départ de la partie arithmétique.

[Note 5: Supposons, par exemple, qu'une question

fournisse entre une grandeur inconnue x et deux grandeurs

connues a et b l'équation: /[x^3 + 3ax = 2b/] comme il

arriverait pour la trisection d'un angle. On voit, de suite,

que la dépendance entre x d'une part, et a, b de l'autre,

est complétement déterminée; mais, tant que l'équation

conserve sa forme primitive, on n'aperçoit nullement de

quelle manière l'inconnue dérive des données. C'est

cependant ce qu'il faut découvrir avant de penser à

l'évaluer. Tel est l'objet de la partie algébrique de la

solution. Lorsque, par une suite de transformations qui ont

successivement rendu cette dérivation de plus en plus

sensible, on est arrivé à présenter l'équation proposée sous

la forme /x = /sqrt[3]{b+/sqrt{b^2+a^3}} +

/sqrt(3){b-/sqrt{b^2+a^3}}/ le rôle de l'algèbre est

terminé; et, quand même on ne saurait point effectuer les

opérations arithmétiques indiquées par cette formule, on en

n'aurait pas moins obtenu une connaissance très-réelle et

souvent fort importante. Le rôle de l'arithmétique

consistera maintenant, en partant de cette formule, à faire

trouver le nombre x quand les valeurs des nombres a et b

auront été fixées.]

Le calcul _algébrique_ et le calcul _arithmétique_ diffèrent donc

essentiellement par le but qu'on s'y propose. Ils ne diffèrent pas moins

par le point de vue sous lequel on y considère les quantités,

envisagées, dans le premier, quant à leurs relations, et, dans le

second, quant à leurs valeurs. Le véritable esprit du _calcul_, en

général, exige que cette distinction soit maintenue avec la plus sévère

exactitude, et que la ligne de démarcation entre les deux époques de la

solution soit rendue aussi nettement tranchée que le permet la question

proposée. L'observation attentive de ce précepte, trop méconnu, peut

être d'un utile secours dans chaque question particulière, en dirigeant

les efforts de notre esprit, à un instant quelconque de la solution,

vers la véritable difficulté correspondante. À la vérité, l'imperfection

de la science du calcul oblige souvent, comme je l'expliquerai dans la

leçon suivante, à mêler très-fréquemment les considérations algébriques

et les considérations arithmétiques pour la solution d'une même

question. Mais, quoiqu'il soit impossible alors de partager l'ensemble

du travail en deux parties nettement tranchées, l'une purement

algébrique, et l'autre purement arithmétique, on pourra toujours éviter,

à l'aide des indications précédentes, de confondre les deux ordres de

considérations, quelque intime que puisse être jamais leur mélange.

En cherchant à résumer le plus succinctement possible la distinction que

je viens d'établir, on voit que l'_algèbre_ peut se définir, en général,

comme ayant pour objet la _résolution_ des _équations_, ce qui, quoique

paraissant d'abord trop restreint, est néanmoins suffisamment étendu,

pourvu qu'on prenne ces expressions dans toute leur acception logique,

qui signifie transformer des fonctions _implicites_ en fonctions

_explicites_ équivalentes: de même, l'_arithmétique_ peut être définie

comme destinée à l'_évaluation_ des fonctions. Ainsi, en contractant les

expressions au plus haut degré, je crois pouvoir donner nettement une

juste idée de cette division, en disant, comme je le ferai désormais

pour éviter les périphrases explicatives, que l'_algèbre_ est le _calcul

des fonctions_, et l'_arithmétique_ le _calcul des valeurs_.

Il est aisé de comprendre par-là combien les définitions ordinaires sont

insuffisantes et même vicieuses. Le plus souvent, l'importance exagérée

accordée aux signes a conduit à distinguer ces deux branches

fondamentales de la science du calcul par la manière de désigner dans

chacune les sujets du raisonnement, ce qui est évidemment absurde en

principe et faux en fait. Même la célèbre définition donnée par Newton,

lorsqu'il a caractérisé l'_algèbre_ comme l'_arithmétique universelle_,

donne certainement une très-fausse idée de la nature de l'algèbre et de

celle de l'arithmétique[6].

[Note 6: J'ai cru devoir signaler spécialement cette

définition; parce qu'elle sert de base à l'opinion que

beaucoup de bons esprits, étrangers à la science

mathématique, se forment de la partie abstraite de cette

science, sans considérer qu'à l'époque où cet aperçu a été

formé, l'analyse mathématique n'était point assez développée

pour que le caractère général propre à chacune de ses

parties principales pût être convenablement saisi, ce qui

explique pourquoi Newton a pu proposer alors une définition

qu'il rejetterait certainement aujourd'hui.]

Après avoir établi la division fondamentale du _calcul_ en deux branches

principales, je dois comparer, en général, l'étendue, l'importance et la

difficulté de ces deux sortes de calcul, afin de n'avoir plus à

considérer que le _calcul des fonctions_, qui doit être le sujet

essentiel de notre étude.

Le _calcul des valeurs_, ou l'_arithmétique_, paraît, au premier abord,

devoir présenter un champ aussi vaste que celui de l'_algèbre_,

puisqu'il semble devoir donner lieu à autant de questions distinctes

qu'on peut concevoir de formules algébriques différentes à évaluer. Mais

une réflexion fort simple suffit pour montrer que le domaine du calcul

des valeurs est, par sa nature, infiniment moins étendu que celui du

calcul des fonctions. Car, en distinguant les fonctions en _simples_ et

_composées_, il est évident que lorsqu'on sait _évaluer_ les fonctions

simples, la considération des fonctions composées ne présente plus, sous

ce rapport, aucune difficulté. Sous le point de vue algébrique, une

fonction composée joue un rôle très-différent de celui des fonctions

élémentaires qui la constituent, et c'est de là précisément que naissent

toutes les principales difficultés analytiques. Mais il en est tout

autrement pour le calcul arithmétique. Ainsi, le nombre des opérations

arithmétiques, vraiment distinctes, est seulement marqué par celui des

fonctions abstraites élémentaires, dont j'ai présenté ci-dessus le

tableau très-peu étendu. L'évaluation de ces dix fonctions donne

nécessairement celle de toutes les fonctions, en nombre infini, que l'on

considère dans l'ensemble de l'analyse mathématique, telle, du moins,

qu'elle existe aujourd'hui. À quelques formules que puisse conduire

l'élaboration des équations, il n'y aurait lieu à de nouvelles

opérations arithmétiques que si l'on en venait à créer de véritables

nouveaux élémens analytiques, dont le nombre sera toujours, quoi qu'il

arrive, extrêmement petit. Le champ de l'_arithmétique_ est donc, par sa

nature, infiniment restreint, tandis que celui de l'_algèbre_ est

rigoureusement indéfini.

Il importe cependant de remarquer que le domaine du _calcul des valeurs_

est, en réalité, beaucoup plus étendu qu'on ne se le représente

communément. Car plusieurs questions, véritablement _arithmétiques_,

puisqu'elles consistent dans des _évaluations_, ne sont point

ordinairement classées comme telles, parce qu'on a l'habitude de ne les

traiter que comme incidentes, au milieu d'un ensemble de recherches

analytiques plus ou moins élevées: la trop haute opinion qu'on se forme

communément de l'influence des signes est encore la cause principale de

cette confusion d'idées. Ainsi, non-seulement la construction d'une

table de logarithmes, mais aussi le calcul des tables trigonométriques,

sont de véritables opérations arithmétiques d'un genre supérieur. On

peut citer encore comme étant dans le même cas, quoique dans un ordre

très-distinct et plus élevé, tous les procédés par lesquels on détermine

directement la valeur d'une fonction quelconque pour chaque système

particulier de valeurs attribuées aux quantités dont elle dépend,

lorsqu'on ne peut point parvenir à connaître généralement la forme

explicite de cette fonction. Sous ce point de vue, la résolution

_numérique_ des équations qu'on ne sait pas résoudre _algébriquement_,

et de même le calcul des intégrales définies dont on ignore les

intégrales générales, font réellement partie, malgré les apparences, du

domaine de l'_arithmétique_, dans lequel il faut nécessairement

comprendre tout ce qui a pour objet l'_évaluation_ des fonctions. Les

considérations relatives à ce but, sont en effet, constamment homogènes,

de quelques _évaluations_ qu'il s'agisse, et toujours bien distinctes

des considérations vraiment _algébriques_.

Pour achever de se former une juste idée de l'étendue réelle du calcul

des valeurs, on doit y comprendre aussi cette partie de la science

générale du calcul qui porte aujourd'hui spécialement le nom de

_théorie des nombres_, et qui est encore si peu avancée. Cette branche,

fort étendue par sa nature, mais dont l'importance dans le système

général de la science n'est pas très-grande, a pour objet de découvrir

les propriétés inhérentes aux différens nombres en vertu de leurs

valeurs et indépendamment de toute numération particulière. Elle

constitue donc une sorte d'_arithmétique transcendante_; c'est à elle

que conviendrait effectivement la définition proposée par Newton pour

l'_algèbre_.

Le domaine total de l'_arithmétique_ est donc, en réalité, beaucoup plus

étendu qu'on ne le conçoit ordinairement. Mais, néanmoins, quelque

développement légitime qu'on puisse lui accorder, il demeure certain

que, dans l'ensemble de la mathématique abstraite, le _calcul des

valeurs_ ne sera jamais qu'un point, pour ainsi dire, en comparaison du

_calcul des fonctions_, dans lequel la science consiste essentiellement.

Cette appréciation va devenir encore plus sensible par quelques

considérations qui me restent à indiquer sur la véritable nature des

questions arithmétiques en général, quand on les examine d'une manière

approfondie.

En cherchant à déterminer avec exactitude en quoi consistent proprement

les _évaluations_, on reconnaît aisément qu'elles ne sont pas autre

chose que de véritables _transformations_ des fonctions à évaluer,

transformations qui, malgré leur but spécial, n'en sont pas moins

essentiellement de la même nature que toutes celles enseignées par

l'analyse. Sous ce point de vue, le _calcul des valeurs_ pourrait être

conçu simplement comme un appendice et une application particulière du

_calcul des fonctions_, de telle sorte que l'_arithmétique_

disparaîtrait, pour ainsi dire, dans l'ensemble de la mathématique

abstraite, comme section distincte.

Pour bien comprendre cette considération, il faut observer que, lorsque

l'on propose d'_évaluer_ un nombre inconnu dont le mode de formation est

donné, il est, par le seul énoncé même de la question arithmétique, déjà

défini et exprimé sous une certaine forme; et qu'en l'_évaluant_, on ne

fait que mettre son expression sous une autre forme déterminée, à

laquelle on est habitué à rapporter la notion exacte de chaque nombre

particulier, en le faisant rentrer dans le système régulier de la

_numération_. L'_évaluation_ consiste si bien dans une simple

_transformation_, que lorsque l'expression primitive du nombre se trouve

elle-même conforme à la numération régulière, il n'y a plus, à

proprement parler, d'_évaluation_, ou plutôt on répond à la question par

la question même. Qu'on demande, par exemple, d'ajouter les deux nombres

trente et sept, on répondra en se bornant à répéter l'énoncé même de la

question, et on croira néanmoins avoir _évalué_ la somme, ce qui

signifie que, dans ce cas, la première expression de la fonction n'a pas

besoin d'être transformée; tandis qu'il n'en serait point ainsi pour

ajouter vingt-trois et quatorze, car alors la somme ne serait pas

immédiatement exprimée d'une manière conforme au rang qu'elle occupe

dans l'échelle fixe et générale de la numération.

En précisant, autant que possible, la considération précédente, on peut

dire qu'_évaluer_ un nombre n'est autre chose que mettre son expression

primitive sous la forme /[a + b/beta + c/beta^2 + d/beta^3 + e/beta^4

/ldots + p/beta^m/] /beta étant ordinairement égal à 10; et les

coefficiens a, b, c, d, etc. étant assujétis à ces conditions d'être

nombres entiers moindres que /beta, pouvant devenir nuls, mais jamais

négatifs. Ainsi, toute question arithmétique est susceptible d'être

posée comme consistant à mettre sous une telle forme une fonction

abstraite quelconque de diverses quantités que l'on suppose avoir déjà

elles-mêmes une forme semblable. On pourrait donc ne voir dans les

différentes opérations de l'arithmétique que de simples cas particuliers

de certaines transformations algébriques, sauf les difficultés

spéciales tenant aux conditions relatives à l'état des coefficiens.

Il résulte clairement, de ce qui précède, que la mathématique abstraite

se compose essentiellement du _calcul des fonctions_, qui en était

évidemment déjà la partie la plus importante, la plus étendue, et la

plus difficile. Tel sera donc désormais le sujet exclusif de nos

considérations analytiques. Ainsi, sans m'arrêter davantage au _calcul

des valeurs_, je vais passer immédiatement à l'examen de la division

fondamentale du _calcul des fonctions_.

Nous avons déterminé, au commencement de cette leçon, en quoi consiste

proprement la véritable difficulté qu'on éprouve à mettre en _équation_

les questions mathématiques. C'est essentiellement à cause de

l'insuffisance du très-petit nombre d'élémens analytiques que nous

possédons, que la relation du concret à l'abstrait est ordinairement si

difficile à établir. Essayons maintenant d'apprécier philosophiquement

le procédé général par lequel l'esprit humain est parvenu, dans un si

grand nombre de cas importans, à surmonter cet obstacle fondamental.

En considérant directement l'ensemble de cette question capitale, on est

naturellement conduit à concevoir d'abord un premier moyen pour

faciliter l'établissement des équations des phénomènes. Puisque le

principal obstacle à ce sujet vient du trop petit nombre de nos élémens

analytiques, tout semblerait se réduire à en créer de nouveaux. Mais ce

parti, quelque naturel qu'il paraisse, est véritablement illusoire,

quand on l'examine d'une manière approfondie. Quoiqu'il puisse

certainement être utile, il est aisé de se convaincre de son

insuffisance nécessaire.

En effet, la création d'une véritable nouvelle fonction abstraite

élémentaire présente, par elle-même, les plus grandes difficultés. Il y

a même, dans une telle idée, quelque chose qui semble contradictoire.

Car un nouvel élément analytique ne remplirait pas évidemment les

conditions essentielles qui lui sont propres, si on ne pouvait

immédiatement l'_évaluer_: or, d'un autre côté, comment _évaluer_ une

nouvelle fonction qui serait vraiment _simple_, c'est-à-dire, qui ne

rentrerait pas dans une combinaison de celles déjà connues? Cela paraît

presque impossible. L'introduction, dans l'analyse, d'une autre fonction

abstraite élémentaire, ou plutôt d'un autre couple de fonctions (car

chacune serait toujours accompagnée de son _inverse_), suppose donc

nécessairement la création simultanée d'une nouvelle opération

arithmétique, ce qui est certainement fort difficile.

Si nous cherchons à nous faire une idée des moyens que l'esprit humain

pourrait employer pour inventer de nouveaux élémens analytiques, par

l'examen des procédés à l'aide desquels il a effectivement conçu ceux

que nous possédons, l'observation nous laisse à cet égard dans une

entière incertitude, car les artifices dont il s'est déjà servi pour

cela sont évidemment épuisés. Afin de nous en convaincre, considérons le

dernier couple de fonctions simples qui ait été introduit dans

l'analyse, et à la formation duquel nous avons pour ainsi dire assisté,

savoir le quatrième couple, car, comme je l'ai expliqué, le cinquième

couple ne constitue pas, à proprement parler, de véritables nouveaux

élémens analytiques. La fonction a^x, et, par suite, son inverse, ont

été formées en concevant sous un nouveau point de vue une fonction déjà

connue depuis long-temps, les puissances, lorsque la notion en a été

suffisamment généralisée. Il a suffi de considérer une puissance

relativement à la variation de l'exposant, au lieu de penser à la

variation de la base, pour qu'il en résultât une fonction simple

vraiment nouvelle, la variation suivant alors une marche toute

différente. Mais cet artifice, aussi simple qu'ingénieux, ne peut plus

rien fournir. Car, en retournant, de la même manière, tous nos élémens

analytiques actuels, on n'aboutit qu'à les faire rentrer les uns dans

les autres.

Nous ne concevons donc nullement de quelle manière on pourrait procéder

à la création de nouvelles fonctions abstraites élémentaires,

remplissant convenablement toutes les conditions nécessaires. Ce n'est

pas à dire, néanmoins, que nous ayons atteint aujourd'hui la limite

effective posée à cet égard par les bornes de notre intelligence. Il est

même certain que les derniers perfectionnemens spéciaux de l'analyse

mathématique ont contribué à étendre nos ressources sous ce rapport, en

introduisant dans le domaine du calcul certaines intégrales définies,

qui, à quelques égards, tiennent lieu de nouvelles fonctions simples,

quoiqu'elles soient loin de remplir toutes les conditions convenables,

ce qui m'a empêché de les inscrire au tableau des vrais élémens

analytiques. Mais, tout bien considéré, je crois qu'il demeure

incontestable que le nombre de ces élémens ne peut s'accroître qu'avec

une extrême lenteur. Ainsi, ce ne peut être dans un tel procédé que

l'esprit humain ait puisé ses ressources les plus puissantes pour

faciliter autant que possible l'établissement des équations.

Ce premier moyen étant écarté, il n'en reste évidemment qu'un seul;

c'est, vu l'impossibilité de trouver directement les équations entre les

quantités que l'on considère, d'en chercher de correspondantes entre

d'autres quantités auxiliaires, liées aux premières suivant une certaine

loi déterminée, et de la relation desquelles on remonte ensuite à celle

des grandeurs primitives. Telle est, en effet, la conception,

éminemment féconde, que l'esprit humain est parvenu à fonder, et qui

constitue son plus admirable instrument pour l'exploration mathématique

des phénomènes naturels, l'_analyse_ dite _transcendante_.

En thèse philosophique générale, les quantités auxiliaires que l'on

introduit, au lieu des grandeurs primitives ou concurremment avec elles,

pour faciliter l'établissement des équations, pourraient dériver suivant

une loi quelconque des élémens immédiats de la question. Ainsi, cette

conception a beaucoup plus de portée que ne lui en ont supposé

communément, même les plus profonds géomètres. Il importe extrêmement de

se la représenter dans toute son étendue logique; car c'est peut-être en

établissant un mode général de _dérivation_ autre que celui auquel on

s'est constamment borné jusqu'ici, bien qu'il ne soit pas, évidemment,

le seul possible, qu'on parviendra un jour à perfectionner

essentiellement l'ensemble de l'analyse mathématique, et par suite à

fonder, pour l'investigation des lois de la nature, des moyens encore

plus puissans que nos procédés actuels, susceptibles, sans doute,

d'épuisement.

Mais, pour n'avoir égard qu'à la constitution présente de la science,

les seules quantités auxiliaires introduites habituellement à la place

des quantités primitives dans l'_analyse transcendante_, sont ce qu'on

appelle les élémens _infiniment petits_, les _différentielles_ de divers

ordres de ces quantités, si l'on conçoit cette analyse à la manière de

Leïbnitz; ou les _fluxions_, les _limites_ des rapports des

accroissemens simultanés des quantités primitives comparées les unes aux

autres, ou, plus brièvement, les _premières_ et _dernières raisons_ de

ces accroissemens, en adoptant la conception de Newton; ou bien, enfin,

les _dérivées_ proprement dites de ces quantités, c'est-à-dire, les

coefficiens des différens termes de leurs accroissemens respectifs,

d'après la conception de Lagrange. Ces trois manières principales

d'envisager notre analyse transcendante actuelle, et toutes les autres

moins distinctement tranchées que l'on a proposées successivement, sont,

par leur nature, nécessairement identiques, soit dans le calcul, soit

dans l'application, ainsi que je l'expliquerai d'une manière générale

dans la sixième leçon. Quant à leur valeur relative, nous verrons alors

que la conception de Leïbnitz a jusqu'ici, dans l'usage, une supériorité

incontestable, mais que son caractère logique est éminemment vicieux;

tandis que la conception de Lagrange, admirable par sa simplicité, par

sa perfection logique, par l'unité philosophique qu'elle a établie dans

l'ensemble de l'analyse mathématique, jusqu'alors partagée en deux

mondes presque indépendans, présente encore, dans les applications, de

graves inconvéniens, en ralentissant la marche de l'intelligence: la

conception de Newton tient à peu près le milieu sous ces divers

rapports, étant moins rapide, mais plus rationnelle que celle de

Leïbnitz, moins philosophique, mais plus applicable que celle de

Lagrange.

Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer avec exactitude comment la

considération de ce genre de quantités auxiliaires introduites dans les

équations à la place des grandeurs primitives facilite réellement

l'expression analytique des lois des phénomènes. La sixième leçon sera

spécialement consacrée à cet important sujet, envisagé sous les

différens points de vue généraux auxquels a donné lieu l'analyse

transcendante. Je me borne en ce moment à considérer cette conception de

la manière la plus générale, afin d'en déduire la division fondamentale

du _calcul des fonctions_ en deux calculs essentiellement distincts,

dont l'enchaînement, pour la solution complète d'une même question

mathématique, est invariablement déterminé.

Sous ce rapport, et dans l'ordre rationnel des idées, l'analyse

transcendante se présente comme étant nécessairement la première,

puisqu'elle a pour but général de faciliter l'établissement des

équations, ce qui doit évidemment précéder la _résolution_ proprement

dite de ces équations, qui est l'objet de l'analyse ordinaire. Mais,

quoiqu'il importe éminemment de concevoir ainsi le véritable

enchaînement de ces deux analyses, il n'en est pas moins convenable,

conformément à l'usage constant, de n'étudier l'analyse transcendante

qu'après l'analyse ordinaire; car, si, au fond, elle en est par

elle-même logiquement indépendante, ou que, du moins, il soit possible

aujourd'hui de l'en dégager essentiellement, il est clair que son emploi

dans la solution des questions ayant toujours plus ou moins besoin

d'être complété par celui de l'analyse ordinaire, on serait contraint de

laisser les questions en suspens, si celle-ci n'avait été étudiée

préalablement.

En résultat de ce qui précède, le _calcul des fonctions_, ou

l'_algèbre_, en prenant ce mot dans sa plus grande extension, se compose

de deux branches fondamentales distinctes, dont l'une a pour objet

immédiat la _résolution_ des équations, lorsque celles-ci sont

immédiatement établies entre les grandeurs mêmes que l'on considère; et

dont l'autre, partant d'équations, beaucoup plus aisées à former en

général, entre des quantités indirectement liées à celles du problème, a

pour destination propre et constante d'en déduire, par des procédés

analytiques invariables, les équations correspondantes entre les

grandeurs directes que l'on considère, ce qui fait rentrer la question

dans le domaine du calcul précédent. Le premier calcul porte, le plus

souvent, le nom d'_analyse ordinaire_, ou d'_algèbre_ proprement dite;

le second constitue ce qu'on appelle l'_analyse transcendante_, qui a

été désignée par les diverses dénominations de _calcul infinitésimal_,

_calcul des fluxions et des fluentes_, _calcul des évanouissans_, etc.,

selon le point de vue sous lequel on l'a conçue. Pour écarter toute

considération étrangère, je proposerai de la nommer _calcul des

fonctions indirectes_, en donnant à l'analyse ordinaire le titre de

_calcul des fonctions directes_. Ces expressions, que je forme

essentiellement en généralisant et en précisant les idées de Lagrange,

sont destinées à indiquer simplement avec exactitude le véritable

caractère général propre à chacune des deux analyses.

Ayant établi la division fondamentale de l'analyse mathématique, je dois

maintenant considérer séparément l'ensemble de chacune de ses deux

parties, en commençant par le _calcul des fonctions directes_, et

réservant ensuite des développemens plus étendus aux diverses branches

du _calcul des fonctions indirectes_.

Cours de philosophie positive. (1/6) · 第 9 / 39 题