TROISIÈME LEÇON.

SOMMAIRE. Considérations philosophiques sur l'ensemble de la science

mathématique.

En commençant à entrer directement en matière par l'étude philosophique

de la première des six sciences fondamentales établies dans la leçon

précédente, nous avons lieu de constater immédiatement l'importance de

la philosophie positive pour perfectionner le caractère général de

chaque science en particulier.

Quoique la science mathématique soit la plus ancienne et la plus

parfaite de toutes, l'idée générale qu'on doit s'en former n'est point

encore nettement déterminée. La définition de la science, ses

principales divisions, sont demeurées jusqu'ici vagues et incertaines.

Le nom multiple par lequel on la désigne habituellement suffirait même

seul pour indiquer le défaut d'unité de son caractère philosophique,

tel qu'il est conçu communément.

À la vérité, c'est seulement au commencement du siècle dernier que les

diverses conceptions fondamentales qui constituent cette grande science

ont pris chacune assez de développement pour que le véritable esprit de

l'ensemble pût se manifester clairement. Depuis cette époque,

l'attention des géomètres à été trop justement et trop exclusivement

absorbée par le perfectionnement spécial des différentes branches, et

par l'application capitale qu'ils en ont faite aux lois les plus

importantes de l'univers, pour pouvoir se diriger convenablement sur le

système général de la science.

Mais aujourd'hui le progrès des spécialités n'est plus tellement rapide,

qu'il interdise la contemplation de l'ensemble. La mathématique[2] est

maintenant assez développée, soit en elle-même, soit quant à ses

applications les plus essentielles, pour être parvenue à cet état de

consistance, dans lequel on doit s'efforcer de coordonner en un système

unique les diverses parties de la science, afin de préparer de nouveaux

progrès. On peut même observer que les derniers perfectionnemens

capitaux éprouvés par la science mathématique ont directement préparé

cette importante opération philosophique, en imprimant à ses principales

parties un caractère d'unité qui n'existait pas auparavant; tel est

éminemment et hors de toute comparaison l'esprit des travaux de

l'immortel auteur de la _Théorie des Fonctions_ et de la _Mécanique

analytique_.

[Note 2: J'emploierai souvent cette expression au

singulier, comme l'a proposé Condorcet, afin d'indiquer avec

plus d'énergie l'esprit d'unité dans lequel je conçois la

science.]

Pour se former une juste idée de l'objet de la science mathématique

considérée dans son ensemble, on peut d'abord partir de la définition

vague et insignifiante qu'on en donne ordinairement, à défaut de toute

autre, en disant qu'elle est _la science des grandeurs_, ou, ce qui est

plus positif, _la science qui a pour but la mesure des grandeurs_. Cet

aperçu scolastique a, sans doute, singulièrement besoin d'acquérir plus

de précision et plus de profondeur. Mais l'idée est juste au fond; elle

est même suffisamment étendue, lorsqu'on la conçoit convenablement. Il

importe d'ailleurs, en pareille matière, quand on le peut sans

inconvénient, de s'appuyer sur des notions généralement admises. Voyons

donc comment, en partant de cette grossière ébauche, on peut s'élever à

une véritable définition de la mathématique, à une définition qui soit

digne de correspondre à l'importance, à l'étendue et à la difficulté de

la science.

La question de _mesurer_ une grandeur ne présente par elle-même à

l'esprit d'autre idée que celle de la simple comparaison immédiate de

cette grandeur avec une autre grandeur semblable supposée connue, qu'on

prend pour _unité_ entre toutes celles de la même espèce. Ainsi, quand

on se borne à définir les mathématiques comme ayant pour objet la mesure

des grandeurs, on en donne une idée fort imparfaite, car il est même

impossible de voir par là comment il y a lieu, sous ce rapport, à une

science quelconque, et surtout à une science aussi vaste et aussi

profonde qu'est réputée l'être avec raison la science mathématique. Au

lieu d'un immense enchaînement de travaux rationnels très-prolongés, qui

offrent à notre activité intellectuelle un aliment inépuisable, la

science paraîtrait seulement consister, d'après un tel énoncé, dans une

simple suite de procédés mécaniques, pour obtenir directement, à l'aide

d'opérations analogues à la superposition des lignes, les rapports des

quantités à mesurer à celles par lesquelles on veut les mesurer.

Néanmoins, cette définition n'a point réellement d'autre défaut que de

n'être pas suffisamment approfondie. Elle n'induit point en erreur sur

le véritable but final des mathématiques; seulement elle présente comme

direct un objet qui, presque toujours, est, au contraire, fort

indirect, et par là, elle ne fait nullement concevoir la nature de la

science.

Pour y parvenir, il faut d'abord considérer un fait général, très-facile

à constater. C'est que la mesure _directe_ d'une grandeur, par la

superposition ou par quelque procédé semblable, est le plus souvent pour

nous une opération tout-à-fait impossible: en sorte que si nous n'avions

pas d'autre moyen pour déterminer les grandeurs que les comparaisons

immédiates, nous serions obligés de renoncer à la connaissance de la

plupart de celles qui nous intéressent.

On comprendra toute l'exactitude de cette observation générale, en se

bornant à considérer spécialement le cas particulier qui présente

évidemment le plus de facilité, celui de la mesure d'une ligne droite

par une autre ligne droite. Cette comparaison, qui, de toutes celles que

nous pouvons imaginer, est sans contredit la plus simple, ne peut

néanmoins presque jamais être effectuée immédiatement. En réfléchissant

à l'ensemble des conditions nécessaires pour qu'une ligne droite soit

susceptible d'une mesure directe, on voit que le plus souvent elles ne

peuvent point être remplies à la fois, relativement aux lignes que nous

désirons connaître. La première et la plus grossière de ces conditions,

celle de pouvoir parcourir la ligne d'un bout à l'autre, pour porter

successivement l'unité dans toute son étendue, exclut évidemment déjà la

très-majeure partie des distances qui nous intéressent le plus; d'abord

toutes les distances entre les différens corps célestes, ou de la terre

à quelqu'autre corps céleste, et ensuite même la plupart des distances

terrestres, qui sont si fréquemment inaccessibles. Quand cette première

condition se trouve accomplie, il faut encore que la longueur ne soit ni

trop grande ni trop petite, ce qui rendrait la mesure directe également

impossible; il faut qu'elle soit convenablement située, etc. La plus

légère circonstance, qui abstraitement ne paraîtrait devoir introduire

aucune nouvelle difficulté, suffira souvent, dans la réalité, pour nous

interdire toute mesure directe. Ainsi, par exemple, telle ligne que nous

pourrions mesurer exactement avec la plus grande facilité, si elle était

horizontale, il suffira de la concevoir redressée verticalement, pour

que la mesure en devienne impossible. En un mot, la mesure immédiate

d'une ligne droite, présente une telle complication de difficultés,

surtout quand on veut y apporter quelque exactitude, que presque jamais

nous ne rencontrons d'autres lignes susceptibles d'être mesurées

directement avec précision, du moins parmi celles d'une certaine

grandeur, que des lignes purement artificielles, créées expressément

par nous pour comporter une détermination directe, et auxquelles nous

parvenons à rattacher toutes les autres.

Ce que je viens d'établir relativement aux lignes se conçoit, à bien

plus forte raison, des surfaces, des volumes, des vitesses, des temps,

des forces, etc., et, en général, de toutes les autres grandeurs

susceptibles d'appréciation exacte, et qui, par leur nature, présentent

nécessairement beaucoup plus d'obstacles encore à une mesure immédiate.

Il est donc inutile de s'y arrêter, et nous devons regarder comme

suffisamment constatée l'impossibilité de déterminer, en les mesurant

directement, la plupart des grandeurs que nous désirons connaître. C'est

ce fait général qui nécessite la formation de la science mathématique,

comme nous allons le voir. Car, renonçant, dans presque tous les cas, à

la mesure immédiate des grandeurs, l'esprit humain a dû chercher à les

déterminer indirectement, et c'est ainsi qu'il a été conduit à la

création des mathématiques.

La méthode générale qu'on emploie constamment, la seule évidemment qu'on

puisse concevoir, pour connaître des grandeurs qui ne comportent point

une mesure directe, consiste à les rattacher à d'autres qui soient

susceptibles d'être déterminées immédiatement, et d'après lesquelles on

parvient à découvrir les premières, au moyen des relations qui existent

entre les unes et les autres. Tel est l'objet précis de la science

mathématique envisagée dans son ensemble. Pour s'en faire une idée

suffisamment étendue, il faut considérer que cette détermination

indirecte des grandeurs peut-être indirecte à des degrés fort différens.

Dans un grand nombre de cas, qui souvent sont les plus importans, les

grandeurs, à la détermination desquelles on ramène la recherche des

grandeurs principales qu'on veut connaître, ne peuvent point elles-mêmes

être mesurées immédiatement, et doivent par conséquent, à leur tour,

devenir le sujet d'une question semblable, et ainsi de suite; en sorte

que, dans beaucoup d'occasions, l'esprit humain est obligé d'établir une

longue suite d'intermédiaires entre le système des grandeurs inconnues

qui sont l'objet définitif de ses recherches, et le système des

grandeurs susceptibles de mesure directe, d'après lesquelles on

détermine finalement les premières, et qui ne paraissent d'abord avoir

avec celles-ci aucune liaison.

Quelques exemples vont suffire pour éclaircir ce que les généralités

précédentes pourraient présenter de trop abstrait.

Considérons, en premier lieu, un phénomène naturel très-simple qui

puisse néanmoins donner lieu à une question mathématique réelle et

susceptible d'applications effectives, le phénomène de la chute

verticale des corps pesans.

En observant ce phénomène, l'esprit le plus étranger aux conceptions

mathématiques reconnaît sur-le-champ que les deux quantités qu'il

présente, savoir: la hauteur d'où un corps est tombé, et le temps de sa

chute, sont nécessairement liées l'une à l'autre, puisqu'elles varient

ensemble, et restent fixes simultanément; ou, suivant le langage des

géomètres, qu'elles sont _fonction_ l'une de l'autre. Le phénomène,

considéré sous ce point de vue, donne donc lieu à une question

mathématique, qui consiste à suppléer à la mesure directe de l'une de

ces deux grandeurs lorsqu'elle sera impossible, par la mesure de

l'autre. C'est ainsi, par exemple, qu'on pourra déterminer indirectement

la profondeur d'un précipice, en se bornant à mesurer le temps qu'un

corps emploierait à tomber jusqu'au fond; et, en procédant

convenablement, cette profondeur inaccessible sera connue avec tout

autant de précision que si c'était une ligne horizontale placée dans les

circonstances les plus favorables à une mesure facile et exacte. Dans

d'autres occasions, c'est la hauteur d'où le corps est tombé qui sera

facile à connaître, tandis que le temps de la chute ne pourrait point

être observé directement; alors le même phénomène donnera lieu à la

question inverse, déterminer le temps d'après la hauteur; comme, par

exemple, si l'on voulait connaître quelle serait la durée de la chute

verticale d'un corps tombant de la lune sur la terre.

Dans l'exemple précédent, la question mathématique est fort simple, du

moins quand on n'a pas égard à la variation d'intensité de la pesanteur,

ni à la résistance du fluide que le corps traverse dans sa chute. Mais,

pour agrandir la question, il suffira de considérer le même phénomène

dans sa plus grande généralité, en supposant la chute oblique, et tenant

compte de toutes les circonstances principales. Alors, au lieu d'offrir

simplement deux quantités variables liées entr'elles par une relation

facile à suivre, le phénomène en présentera un plus grand nombre,

l'espace parcouru, soit dans le sens vertical, soit dans le sens

horizontal, le temps employé à le parcourir, la vitesse du corps à

chaque point de sa course, et même l'intensité et la direction de son

impulsion primitive, qui pourront aussi être envisagées comme variables,

et enfin, dans certains cas, pour tenir compte de tout, la résistance du

milieu et l'énergie de la gravité. Toutes ces diverses quantités seront

liées entr'elles, de telle sorte que chacune à son tour pourra être

déterminée indirectement d'après les autres, ce qui présentera autant de

recherches mathématiques distinctes qu'il y aura de grandeurs

coexistantes dans le phénomène considéré. Ce changement très-simple dans

les conditions physiques d'un problème pourra faire, comme il arrive en

effet pour l'exemple cité, qu'une recherche mathématique, primitivement

fort élémentaire, se place tout-à-coup au rang des questions les plus

difficiles, dont la solution complète et rigoureuse surpasse jusqu'à

présent toutes les plus grandes forces de l'esprit humain.

Prenons un second exemple dans les phénomènes géométriques. Qu'il

s'agisse de déterminer une distance qui n'est pas susceptible de mesure

directe; on la concevra généralement comme faisant partie d'une

_figure_, ou d'un système quelconque de lignes, choisi de telle manière

que tous ses autres élémens puissent être observés immédiatement; par

exemple, dans le cas le plus simple et auquel tous les autres peuvent se

réduire finalement, on considérera la distance proposée comme

appartenant à un triangle, dans lequel on pourrait déterminer

directement, soit un autre côté et deux angles, soit deux côtés et un

seul angle. Dès-lors, la connaissance de la distance cherchée, au lieu

d'être obtenue immédiatement, sera le résultat d'un travail mathématique

qui consistera à la déduire des élémens observés, d'après la relation

qui la lie avec eux. Ce travail pourra devenir successivement de plus

en plus compliqué, si les élémens supposés connus ne pouvaient, à leur

tour, comme il arrive le plus souvent, être déterminés que d'une manière

indirecte, à l'aide de nouveaux systèmes auxiliaires, dont le nombre,

dans les grandes opérations de ce genre, finit par devenir quelquefois

très-considérable. La distance une fois déterminée, cette seule

connaissance suffira fréquemment pour faire obtenir de nouvelles

quantités, qui offriront le sujet de nouvelles questions mathématiques.

Ainsi, quand on sait à quelle distance est situé un objet, la simple

observation, toujours possible, de son diamètre apparent, doit

évidemment permettre de déterminer indirectement, quelqu'inaccessible

qu'il puisse être, ses dimensions réelles, et, par une suite de

recherches analogues, sa surface, son volume, son poids même, et une

foule d'autres propriétés, dont la connaissance semblait devoir nous

être nécessairement interdite.

C'est par de tels travaux, que l'homme a pu parvenir à connaître,

non-seulement les distances des astres à la terre, et par suite,

entr'eux, mais leur grandeur effective, leur véritable figure, jusqu'aux

inégalités de leur surface, et, ce qui semble se dérober bien plus

encore à nos moyens d'investigation, leurs masses respectives, leurs

densités moyennes, les circonstances principales de la chute des corps

pesans à la surface de chacun d'eux, etc. Par la puissance des théories

mathématiques, tous ces divers résultats, et bien d'autres encore

relatifs aux différentes classes de phénomènes naturels, n'ont exigé

définitivement d'autres mesures immédiates que celles d'un très-petit

nombre de lignes droites, convenablement choisies, et d'un plus grand

nombre d'angles. On peut même dire, en toute rigueur, pour indiquer d'un

seul trait la portée générale de la science, que si l'on ne craignait

pas avec raison de multiplier sans nécessité les opérations

mathématiques, et si, par conséquent, on ne devait pas les réserver

seulement pour la détermination des quantités qui ne pourraient

nullement être mesurées directement, ou d'une manière assez exacte, la

connaissance de toutes les grandeurs susceptibles d'estimation précise

que les divers ordres de phénomènes peuvent nous offrir, serait

finalement réductible à la mesure immédiate d'une ligne droite unique et

d'un nombre d'angles convenable.

Nous sommes donc parvenu maintenant à définir avec exactitude la science

mathématique, en lui assignant pour but, la mesure _indirecte_ des

grandeurs, et disant qu'on s'y propose constamment de _déterminer les

grandeurs les unes par les autres, d'après les relations précises qui

existent entre elles_. Cet énoncé, au lieu de donner seulement

l'idée d'un art, comme le font jusqu'ici toutes les définitions

ordinaires, caractérise immédiatement une véritable science, et la

montre sur-le-champ composée d'un immense enchaînement d'opérations

intellectuelles, qui pourront évidemment devenir très compliquées, à

raison de la suite d'intermédiaires qu'il faudra établir entre les

quantités inconnues et celles qui comportent une mesure directe, du

nombre des variables co-existantes dans la question proposée, et de la

nature des relations que fourniront entre toutes ces diverses grandeurs

les phénomènes considérés. D'après une telle définition, l'esprit

mathématique consiste à regarder toujours comme liées entre elles toutes

les quantités que peut présenter un phénomène quelconque, dans la vue de

les déduire les unes des autres. Or, il n'y a pas évidemment de

phénomène qui ne puisse donner lieu à des considérations de ce genre;

d'où résulte l'étendue naturellement indéfinie et même la rigoureuse

universalité logique de la science mathématique: nous chercherons plus

loin à circonscrire aussi exactement que possible son extension effective.

Les explications précédentes établissent clairement la

justification du nom employé pour désigner la science que nous

considérons. Cette dénomination, qui a pris aujourd'hui une acception si

déterminée, signifie simplement par elle-même la _science_ en général. Une

telle désignation, rigoureusement exacte pour les Grecs, qui n'avaient

pas d'autre science réelle, n'a pu être conservée par les modernes que

pour indiquer les mathématiques comme la _science_ par excellence. Et, en

effet, la définition à laquelle nous venons d'être conduits, si on en

écarte la circonstance de la précision des déterminations, n'est autre

chose que la définition de toute véritable science quelconque, car

chacune n'a-t-elle pas nécessairement pour but de déterminer des

phénomènes les uns par les autres, d'après les relations qui existent

entre eux? Toute _science_ consiste dans la coordination des faits ; si

les diverses observations étaient entièrement isolées, il n'y aurait pas

de _science_. On peut même dire généralement que la _science_ est

essentiellement destinée à dispenser, autant que le comportent les

divers phénomènes, de toute observation directe, en permettant de

déduire du plus petit nombre possible de données immédiates, le plus

grand nombre possible de résultats. N'est-ce point là, en effet, l'usage

réel, soit dans la spéculation, soit dans l'action, des _lois_ que nous

parvenons à découvrir entre les phénomènes naturels? La science

mathématique ne fait, d'après cela, que pousser au plus haut degré

possible, tant sous le rapport de la quantité que sous celui de la

qualité, sur les sujets véritablement de son ressort, le même genre de

recherches que poursuit, à des degrés plus ou moins inférieurs, chaque

science réelle, dans sa sphère respective.

C'est donc par l'étude des mathématiques, et seulement par elle, que

l'on peut se faire une idée juste et approfondie de ce que c'est qu'une

_science_. C'est là uniquement qu'on doit chercher à connaître avec

précision la méthode générale que l'esprit humain emploie constamment

dans toutes ses recherches positives, parce que nulle part ailleurs les

questions ne sont résolues d'une manière aussi complète, et les

déductions prolongées aussi loin avec une sévérité rigoureuse. C'est là

également que notre entendement a donné les plus grandes preuves de sa

force, parce que les idées qu'il y considère sont du plus haut degré

d'abstraction possible dans l'ordre positif. Toute éducation

scientifique qui ne commence point par une telle étude, pèche donc

nécessairement par sa base.

Nous avons jusqu'ici envisagé la science mathématique seulement dans son

ensemble total, sans avoir aucun égard à ses divisions. Nous devons

maintenant, pour compléter cette vue générale et nous former une juste

idée du caractère philosophique de la science, considérer sa division

fondamentale. Les divisions secondaires seront examinées dans les leçons

suivantes.

Cette division principale ne saurait être vraiment rationnelle, et

dériver de la nature même du sujet, qu'autant qu'elle se présentera

spontanément, en faisant l'analyse exacte d'une question mathématique

complète. Ainsi, après avoir déterminé ci-dessus quel est l'objet

général des travaux mathématiques, caractérisons maintenant avec

précision les divers ordres principaux de recherches dont ils se

composent constamment.

La solution complète de toute question mathématique se décompose

nécessairement en deux parties, d'une nature essentiellement distincte,

et dont la relation est invariablement déterminée. En effet, nous avons

vu que toute recherche mathématique a pour objet de déterminer des

grandeurs inconnues, d'après les relations qui existent entre elles et

des grandeurs connues. Or, il faut évidemment d'abord, à cette fin,

parvenir à connaître avec précision les relations existantes entre les

quantités que l'on considère. Ce premier ordre de recherches constitue

ce que j'appelle la partie _concrète_ de la solution. Quand elle est

terminée, la question change de nature; elle se réduit à une pure

question de nombres, consistant simplement désormais à déterminer des

nombres inconnus, lorsqu'on sait quelles relations précises les lient à

des nombres connus. C'est dans ce second ordre de recherches que

consiste ce que je nomme la partie _abstraite_ de la solution. De là

résulte la division fondamentale de la science mathématique générale en

deux grandes sciences, la mathématique abstraite et la mathématique

concrète.

Cette analyse peut être observée dans toute question mathématique

complète, quelque simple ou quelque compliquée qu'elle soit. Il suffira,

pour la faire bien comprendre, d'en indiquer un seul exemple.

Reprenant le phénomène déjà cité de la chute verticale d'un corps

pesant, et considérant le cas le plus simple, on voit que pour parvenir

à déterminer l'une par l'autre la hauteur d'où le corps est tombé et la

durée de sa chute, il faut commencer par découvrir la relation exacte de

ces deux quantités, ou, suivant le langage des géomètres, l'_équation_

qui existe entre elles. Avant que cette première recherche soit

terminée, toute tentative pour déterminer numériquement la valeur de

l'une de ces deux grandeurs par celle de l'autre serait évidemment

prématurée, car elle n'aurait aucune base. Il ne suffit pas de savoir

vaguement qu'elles dépendent l'une de l'autre, ce que tout le monde

aperçoit sur-le-champ, mais il faut déterminer en quoi consiste cette

dépendance; ce qui peut être fort difficile, et constitue en effet, dans

le cas actuel, la partie incomparablement supérieure du problème. Le

véritable esprit scientifique est si moderne et encore tellement rare,

que personne peut-être avant Galilée n'avait seulement remarqué

l'accroissement de vitesse qu'éprouve un corps dans sa chute, ce qui

exclut l'hypothèse, vers laquelle notre intelligence, toujours portée

involontairement à supposer dans chaque phénomène les _fonctions_ les

plus simples, sans aucun autre motif que sa plus grande facilité à les

concevoir, serait naturellement entraînée, la hauteur proportionnelle au

temps. En un mot, ce premier travail aboutit à la découverte de la loi

de Galilée. Quand cette partie concrète est terminée, la recherche

devient d'une tout autre nature. Sachant que les espaces parcourus par

le corps dans chaque seconde successive de sa chute croissent comme la

suite des nombres impairs, c'est alors une question purement numérique

et abstraite que d'en déduire ou la hauteur d'après le temps, ou le

temps par la hauteur, ce qui consistera à trouver que, d'après la loi

établie, la première de ces deux quantités est un multiple connu de la

seconde puissance de l'autre, d'où l'on devra finalement conclure la

valeur de l'une quand celle de l'autre sera donnée.

Dans cet exemple, la question concrète est plus difficile que la

question abstraite. Ce serait l'inverse, si l'on considérait le même

phénomène dans sa plus grande généralité, tel que je l'ai envisagé plus

haut pour un autre motif. Suivant les cas, ce sera tantôt la première,

tantôt la seconde de ces deux parties qui constituera la principale

difficulté de la question totale; la loi mathématique du phénomène

pouvant être très-simple, mais difficile à obtenir, et, dans d'autres

occasions, facile à découvrir, mais fort compliquée: en sorte que les

deux grandes sections de la science mathématique, quand on les compare

en masse, doivent être regardées comme exactement équivalentes en

étendue et en difficulté, aussi bien qu'en importance, ainsi que nous le

constaterons plus tard en considérant chacune d'elles séparément.

Ces deux parties, essentiellement distinctes, d'après l'explication

précédente, par l'objet que l'esprit s'y propose, ne le sont pas moins

par la nature des recherches dont elles se composent.

La première doit porter le nom de _concrète_, car elle dépend évidemment

du genre des phénomènes considérés, et doit varier nécessairement

lorsqu'on envisagera de nouveaux phénomènes; tandis que la seconde est

complétement indépendante de la nature des objets examinés, et porte

seulement sur les relations numériques qu'ils présentent, ce qui doit la

faire appeler _abstraite_. Les mêmes relations peuvent exister dans un

grand nombre de phénomènes différens, qui, malgré leur extrême

diversité, seront envisagés par le géomètre comme offrant une question

analytique, susceptible, en l'étudiant isolément, d'être résolue une

fois pour toutes. Ainsi, par exemple, la même loi qui règne entre

l'espace et le temps, quand on examine la chute verticale d'un corps

dans le vide, se retrouve pour d'autres phénomènes qui n'offrent aucune

analogie avec le premier ni entre eux: car elle exprime aussi la

relation entre l'aire d'un corps sphérique et la longueur de son

diamètre; elle détermine également le décroissement de l'intensité de la

lumière ou de la chaleur à raison de la distance des objets éclairés ou

échauffés, etc. La partie abstraite, commune à ces diverses questions

mathématiques, ayant été traitée à l'occasion d'une seule d'entre elles,

se trouvera l'être, par cela même, pour toutes les autres; tandis que la

partie concrète devra nécessairement être reprise pour chacune

séparément, sans que la solution de quelques-unes puisse fournir, sous

ce rapport, aucun secours direct pour celle des suivantes. Il est

impossible d'établir de véritables méthodes générales qui, par une

marche déterminée et invariable, assurent, dans tous les cas, la

découverte des relations existantes entre les quantités, relativement à

des phénomènes quelconques: ce sujet ne comporte nécessairement que des

méthodes spéciales pour telle ou telle classe de phénomènes

géométriques, ou mécaniques, ou thermologiques, etc. On peut, au

contraire, de quelque source que proviennent les quantités considérées,

établir des méthodes uniformes pour les déduire les unes des autres, en

supposant connues leurs relations exactes. La partie abstraite des

mathématiques est donc, de sa nature, générale; la partie concrète,

spéciale.

En présentant cette comparaison sous un nouveau point de vue, on peut

dire que la mathématique concrète a un caractère philosophique

essentiellement expérimental, physique, phénoménal; tandis que celui de

la mathématique abstraite est purement logique, rationnel. Ce n'est pas

ici le lieu de discuter exactement les procédés qu'emploie l'esprit

humain pour découvrir les lois mathématiques des phénomènes. Mais, soit

que l'observation précise suggère elle-même la loi, soit, comme il

arrive plus souvent, qu'elle ne fasse que confirmer la loi construite

par le raisonnement d'après les faits les plus communs; toujours est-il

certain que cette loi n'est envisagée comme réelle qu'autant qu'elle se

montre d'accord avec les résultats de l'expérience directe. Ainsi, la

partie concrète de toute question mathématique est nécessairement fondée

sur la considération du monde extérieur, et ne saurait jamais, quelle

qu'y puisse être la part du raisonnement, se résoudre par une simple

suite de combinaisons intellectuelles. La partie abstraite, au

contraire, quand elle a été d'abord bien exactement séparée, ne peut

consister que dans une série de déductions rationnelles plus ou moins

prolongée. Car, si l'on a une fois trouvé les équations d'un phénomène,

la détermination des unes par les autres des quantités qu'on y

considère, quelques difficultés d'ailleurs qu'elle puisse souvent

offrir, est uniquement du ressort du raisonnement. C'est à

l'intelligence qu'il appartient de déduire, de ces équations, des

résultats qui y sont évidemment compris, quoique d'une manière peut-être

fort implicite, sans qu'il y ait lieu à consulter de nouveau le monde

extérieur, dont la considération, devenue dès lors étrangère, doit même

être soigneusement écartée pour réduire le travail à sa véritable

difficulté propre.

On voit, par cette comparaison générale, dont je dois me borner ici à

indiquer les traits principaux, combien est naturelle et profonde la

division fondamentale établie ci-dessus dans la science mathématique.

Pour terminer l'exposition générale de cette division, il ne nous reste

plus qu'à circonscrire, aussi exactement que nous puissions le faire

dans ce premier aperçu, chacune des deux grandes sections de la science

mathématique.

La _mathématique concrète_ ayant pour objet de découvrir les _équations_

des phénomènes, semblerait, _à priori_, devoir se composer d'autant de

sciences distinctes qu'il y a de catégories réellement différentes pour

nous parmi les phénomènes naturels. Mais il s'en faut de beaucoup qu'on

soit encore parvenu à découvrir des lois mathématiques dans tous les

ordres de phénomènes; nous verrons même tout-à-l'heure que, sous ce

rapport, la majeure partie se dérobera très-vraisemblablement toujours à

nos efforts. En réalité, dans l'état présent de l'esprit humain, il n'y

a directement que deux grandes catégories générales de phénomènes dont

on connaisse constamment les équations; ce sont d'abord les phénomènes

géométriques, et ensuite les phénomènes mécaniques. Ainsi, la partie

concrète des mathématiques se compose donc de la géométrie et de la

mécanique rationnelle.

Cela suffit, il est vrai, pour lui donner un caractère complet

d'universalité logique, quand on considère l'ensemble des phénomènes du

point de vue le plus élevé de la philosophie naturelle. En effet, si

toutes les parties de l'univers étaient conçues comme immobiles, il n'y

aurait évidemment à observer que des phénomènes géométriques, puisque

tout se réduirait à des relations de forme, de grandeur, et de

situation; ayant ensuite égard aux mouvemens qui s'y exécutent, il y a

lieu à considérer de plus des phénomènes mécaniques. En appliquant ici,

après l'avoir suffisamment généralisée, une conception philosophique,

due à M. de Blainville, et déjà citée pour un autre usage dans la 1re

leçon (page 32), on peut donc établir que, vu sous le rapport statique,

l'univers ne présente que des phénomènes géométriques; et, sous le

rapport dynamique, que des phénomènes mécaniques. Ainsi la géométrie et

la mécanique constituent, par elles-mêmes, les deux sciences naturelles

fondamentales, en ce sens, que tous les effets naturels peuvent être

conçus comme de simples résultats nécessaires, ou des lois de l'étendue,

ou des lois du mouvement.

Mais, quoique cette conception soit toujours logiquement possible, la

difficulté est de la spécialiser avec la précision nécessaire, et de la

suivre exactement dans chacun des cas généraux que nous offre l'étude de

la nature, c'est-à-dire, de réduire effectivement chaque question

principale de philosophie naturelle, pour tel ordre de phénomènes

déterminé, à la question de géométrie ou de mécanique, à laquelle on

pourrait rationnellement la supposer ramenée. Cette transformation, qui

exige préalablement de grands progrès dans l'étude de chaque classe de

phénomènes, n'a été réellement exécutée jusqu'ici que pour les

phénomènes astronomiques, et pour une partie de ceux que considère la

physique terrestre proprement dite. C'est ainsi que l'astronomie,

l'acoustique, l'optique, etc., sont devenues finalement des applications

de la science mathématique à de certains ordres d'observations[3]. Mais,

ces applications n'étant point, par leur nature, rigoureusement

circonscrites, ce serait assigner à la science un domaine indéfini et

entièrement vague, que de les confondre avec elle, comme on le fait dans

la division ordinaire, si vicieuse à tant d'autres égards, des

mathématiques en pures et appliquées. Nous persisterons donc à regarder

la mathématique concrète comme uniquement composée de la géométrie et de

la mécanique.

[Note 3: Je dois faire ici, par anticipation, une

mention sommaire de la thermologie, à laquelle je

consacrerai plus tard une leçon spéciale. La théorie

mathématique des phénomènes de la chaleur a pris, par les

mémorables travaux de son illustre fondateur, un tel

caractère, qu'on peut aujourd'hui la concevoir, après la

géométrie et la mécanique, comme une véritable troisième

section distincte de la mathématique concrète, puisque M.

Fourier a établi, d'une manière entièrement directe, les

équations thermologiques, au lieu de se représenter

hypothétiquement les questions comme des applications de la

mécanique, ainsi qu'on a tenté de le faire pour les

phénomènes électriques, par exemple. Cette grande

découverte, qui, comme toutes celles qui se rapportent à la

méthode, n'est pas encore convenablement appréciée, mérite

singulièrement notre attention; car, outre son importance

immédiate pour l'étude vraiment rationnelle et positive d'un

ordre de phénomènes aussi universel et aussi fondamental,

elle tend a relever nos espérances philosophiques, quant à

l'extension future des applications légitimes de l'analyse

mathématique, ainsi que je l'expliquerai dans le second

volume de ce cours, en examinant le caractère général de

cette nouvelle série de travaux. Je n'aurais pas hésité dès

à présent à traiter la thermologie, ainsi conçue, comme une

troisième branche principale de la mathématique concrète, si

je n'avais craint de diminuer l'utilité de cet ouvrage en

m'écartant trop des habitudes ordinaires.]

Quant à la _mathématique abstraite_, dont j'examinerai la division

générale dans la leçon suivante, sa nature est nettement et exactement

déterminée. Elle se compose de ce qu'on appelle le _calcul_, en prenant

ce mot dans sa plus grande extension, qui embrasse depuis les opérations

numériques les plus simples jusqu'aux plus sublimes combinaisons de

l'analyse transcendante. Le _calcul_ a pour objet propre de résoudre

toutes les questions de nombres. Son point de départ est, constamment et

nécessairement, la connaissance de relations précises, c'est-à-dire

d'_équations_, entre les diverses grandeurs que l'on considère

simultanément, ce qui est, au contraire, le terme de la mathématique

concrète. Quelque compliquées ou quelque indirectes que puissent être

d'ailleurs ces relations, le but final de la science du _calcul_ est

d'en déduire toujours les valeurs des quantités inconnues par celles des

quantités connues. Cette _science_, bien que plus perfectionnée

qu'aucune autre, est, sans doute, réellement peu avancée encore, en

sorte que ce but est rarement atteint d'une manière complétement

satisfaisante. Mais tel n'en est pas moins son vrai caractère. Pour

concevoir nettement la véritable nature d'une science, il faut toujours

la supposer parfaite.

Afin de résumer le plus philosophiquement possible les considérations

ci-dessus exposées sur la division fondamentale des mathématiques, il

importe de remarquer qu'elle n'est qu'une application du principe

général de classification qui nous a permis d'établir, dans la leçon

précédente, la hiérarchie rationnelle des différentes sciences

positives.

Si l'on compare, en effet, d'une part le calcul, et d'une autre part la

géométrie et la mécanique, on vérifie, relativement aux idées

considérées dans chacune de ces deux sections principales de la

mathématique, tous les caractères essentiels de notre méthode

encyclopédique. Les idées analytiques sont évidemment à la fois plus

abstraites, plus générales et plus simples que les idées géométriques

ou mécaniques. Bien que les conceptions principales de l'analyse

mathématique, envisagées historiquement, se soient formées sous

l'influence des considérations de géométrie ou de mécanique, au

perfectionnement desquelles les progrès du calcul sont étroitement liés,

l'analyse n'en est pas moins, sous le point de vue logique,

essentiellement indépendante de la géométrie et de la mécanique, tandis

que celles-ci sont, au contraire, nécessairement fondées sur la

première.

L'analyse mathématique est donc, d'après les principes que nous avons

constamment suivis jusqu'ici, la véritable base rationnelle du système

entier de nos connaissances positives. Elle constitue la première et la

plus parfaite de toutes les sciences fondamentales. Les idées dont elle

s'occupe, sont les plus universelles, les plus abstraites et les plus

simples que nous puissions réellement concevoir. On ne saurait tenter

d'aller plus loin, sous ces trois rapports équivalens, sans tomber

inévitablement dans les rêveries métaphysiques. Car, quel _substractum_

effectif pourrait-il rester dans l'esprit pour servir de sujet positif

au raisonnement, si on voulait supprimer encore quelque circonstance

dans les notions des quantités indéterminées, constantes ou variables,

telles que les géomètres les emploient aujourd'hui, afin de s'élever à

un prétendu degré supérieur d'abstraction, comme le croient les

ontologistes?

Cette nature propre de l'analyse mathématique permet de s'expliquer

aisément pourquoi, lorsqu'elle est convenablement employée, elle nous

offre un si puissant moyen, non-seulement pour donner plus de précision

à nos connaissances réelles, ce qui est évident de soi-même, mais

surtout pour établir une coordination infiniment plus parfaite dans

l'étude des phénomènes qui comportent cette application. Car, les

conceptions ayant été généralisées et simplifiées le plus possible, à

tel point qu'une seule question analytique, résolue abstraitement,

renferme la solution implicite d'une foule de questions physiques

diverses, il doit nécessairement en résulter pour l'esprit humain une

plus grande facilité à apercevoir des relations entre des phénomènes qui

semblaient d'abord entièrement isolés les uns des autres, et desquels on

est ainsi parvenu à tirer, pour le considérer à part, tout ce qu'ils ont

de commun. C'est ainsi qu'en examinant la marche de notre intelligence

dans la solution des questions importantes de géométrie et de mécanique,

nous voyons surgir naturellement, par l'intermédiaire de l'analyse, les

rapprochemens les plus fréquens et les plus inattendus entre des

problèmes qui n'offraient primitivement aucune liaison apparente, et

que nous finissons souvent par envisager comme identiques.

Pourrions-nous, par exemple, sans le secours de l'analyse, apercevoir la

moindre analogie entre la détermination de la direction d'une courbe à

chacun de ses points, et celle de la vitesse acquise par un corps à

chaque instant de son mouvement varié, questions qui, quelque diverses

qu'elles soient, n'en font qu'une, aux yeux du géomètre?

La haute perfection relative de l'analyse mathématique, comparée à

toutes les autres branches de nos connaissances positives, se conçoit

avec la même facilité, quand on a bien saisi son vrai caractère général.

Cette perfection ne tient pas, comme l'ont cru les métaphysiciens, et

surtout Condillac, d'après un examen superficiel, à la nature des signes

éminemment concis et généraux qu'on emploie comme instrumens de

raisonnement. Dans cette importante occasion spéciale, comme dans toutes

les autres, l'influence des signes a été considérablement exagérée, bien

qu'elle soit sans doute, très réelle, ainsi que l'avaient reconnu, avant

Condillac, et d'une manière bien plus exacte, la plupart des géomètres.

En réalité, toutes les grandes conceptions analytiques ont été formées

sans que les signes algébriques fussent d'aucun secours essentiel,

autrement que pour les exploiter après que l'esprit les avait obtenues.

La perfection supérieure de la science du calcul tient principalement à

l'extrême simplicité des idées qu'elle considère, par quelques signes

qu'elles soient exprimées: en sorte qu'il n'y a pas le moindre espoir, à

l'aide d'aucun artifice quelconque du langage scientifique, même en le

supposant possible, de perfectionner, au même degré, des théories qui,

portant sur des notions plus complexes, sont nécessairement condamnées,

par leur nature, à une infériorité logique plus ou moins grande suivant

la classe correspondante de phénomènes.

L'examen que nous avons tenté de faire, dans cette leçon, du caractère

philosophique de la science mathématique, resterait incomplet, si, après

l'avoir envisagée dans son objet et dans sa composition, nous

n'indiquions pas quelques considérations générales directement relatives

à l'étendue réelle de son domaine.

À cet effet, il est indispensable de reconnaître avant tout, pour se

faire une juste idée de la véritable nature des mathématiques, que, sous

le point de vue purement logique, cette science est, par elle-même,

nécessairement et rigoureusement universelle. Car il n'y a pas de

question quelconque qui ne puisse finalement être conçue comme

consistant à déterminer des quantités les unes par les autres d'après

certaines relations, et, par conséquent, comme réductible, en dernière

analyse, à une simple question de nombres. On le comprendra si l'on

remarque effectivement que, dans toutes nos recherches, à quelque ordre

de phénomènes qu'elles se rapportent, nous avons définitivement en vue

d'arriver à des nombres, à des doses. Quoique nous n'y parvenions le

plus souvent que d'une manière fort grossière et d'après des méthodes

très incertaines, il n'en est pas moins évident que tel est le terme

réel de tous nos problèmes quelconques. Ainsi, pour prendre un exemple

dans la classe de phénomène la moins accessible à l'esprit mathématique,

les phénomènes des corps vivans, considérés même, pour plus de

complication, dans le cas pathologique, n'est-il pas manifeste que

toutes les questions de thérapeutique peuvent être envisagées comme

consistant à déterminer les quantités de tous les divers modificateurs

de l'organisme qui doivent agir sur lui pour le ramener à l'état normal,

en admettant, suivant l'usage des géomètres, les valeurs nulles,

négatives, ou même contradictoires, pour quelques-unes de ces quantités

dans certains cas? Sans doute, une telle manière de se représenter la

question ne peut être en effet réellement suivie, comme nous allons le

voir, pour les phénomènes les plus complexes, parce qu'elle nous

présente dans l'application des difficultés insurmontables; mais quand

il s'agit de concevoir abstraitement toute la portée intellectuelle

d'une science, il importe de lui supposer l'extension totale dont elle

est logiquement susceptible.

On objecterait vainement contre une telle conception la division

générale des idées humaines selon les deux catégories de Kant, de la

quantité, et de la qualité, dont la première seule constituerait le

domaine exclusif de la science mathématique. Le développement même de

cette science a montré positivement depuis long-temps le peu de réalité

de cette superficielle distinction métaphysique. Car la conception

fondamentale de Descartes sur la relation du concret à l'abstrait en

mathématiques, a prouvé que toutes les idées de qualité étaient

réductibles à des idées de quantité. Cette conception, établie d'abord,

par son immortel auteur, pour les phénomènes géométriques seulement, a

été ensuite effectivement étendue par ses successeurs aux phénomènes

mécaniques; et elle vient de l'être de nos jours aux phénomènes

thermologiques. En résultat de cette généralisation graduelle, il n'y a

pas maintenant de géomètres qui ne la considèrent, dans un sens purement

théorique, comme pouvant s'appliquer à toutes nos idées réelles

quelconques, en sorte que tout phénomène soit logiquement susceptible

d'être représenté par une _équation_, aussi bien qu'une courbe ou un

mouvement, sauf la difficulté de la trouver, et celle de la _résoudre_,

qui peuvent être et sont souvent supérieures aux plus grandes forces de

l'esprit humain.

Mais si, pour se former une idée convenable de la science mathématique,

il importe de la concevoir comme étant nécessairement douée par sa

nature d'une rigoureuse universalité logique, il n'est pas moins

indispensable de considérer maintenant les grandes limitations réelles

qui, vu la faiblesse de notre intelligence, rétrécissent singulièrement

son domaine effectif, à mesure que les phénomènes se compliquent en se

spécialisant.

Toute question peut sans doute, ainsi que nous venons de le voir, être

conçue comme réductible à une pure question de nombres. Mais la

difficulté de la traiter réellement sous ce point de vue, c'est-à-dire

d'effectuer une telle transformation, est d'autant plus grande, dans les

diverses parties essentielles de la philosophie naturelle, que l'on

considère des phénomènes plus compliqués, en sorte que sauf pour les

phénomènes les plus simples et les plus généraux, elle devient bientôt

insurmontable.

On le sentira aisément, si l'on considère que, pour faire rentrer une

question dans le domaine de l'analyse mathématique, il faut d'abord

être parvenu à découvrir des relations précises entre les quantités

coexistantes dans le phénomène étudié, l'établissement de ces équations

des phénomènes étant le point de départ nécessaire de tous les travaux

analytiques. Or, cela doit être évidemment d'autant plus difficile,

qu'il s'agit de phénomènes plus particuliers, et par suite plus

compliqués. En examinant sous ce point de vue les diverses catégories

fondamentales des phénomènes naturels établis dans la leçon précédente,

on trouvera que, tout bien considéré, c'est seulement au plus pour les

trois premières, comprenant toute la _physique inorganique_, qu'on peut

légitimement espérer d'atteindre un jour ce haut degré de perfection

scientifique, autant du moins qu'une telle limite peut être posée avec

précision. Comme je dois plus tard traiter spécialement cette discussion

par rapport à chaque science fondamentale, il suffira de l'indiquer ici

de la manière la plus générale.

La première condition pour que des phénomènes comportent des lois

mathématiques susceptibles d'être découvertes, c'est évidemment que les

diverses quantités qu'ils présentent puissent donner lieu à des nombres

fixes. Or, en comparant, à cet égard, les deux grandes sections

principales de la philosophie naturelle, on voit que la _physique

organique_ tout entière, et probablement aussi les parties les plus

compliquées de la physique inorganique, sont nécessairement

inaccessibles, par leur nature, à notre analyse mathématique, en vertu

de l'extrême variabilité numérique des phénomènes correspondans. Toute

idée précise de nombres fixes est véritablement déplacée dans les

phénomènes des corps vivans, quand on veut l'employer autrement que

comme moyen de soulager l'attention, et qu'on attache quelque importance

aux relations exactes des valeurs assignées. Sous ce rapport, les

réflexions de Bichat, sur l'abus de l'esprit mathématique en

physiologie, sont parfaitement justes; on sait à quelles aberrations a

conduit cette manière vicieuse de considérer les corps vivans.

Les différentes propriétés des corps bruts, surtout les plus générales,

se présentent dans chacun d'eux avec des degrés presque invariables, ou

du moins elles n'éprouvent que des variations simples, séparées par de

longs intervalles d'uniformité, et qu'il est possible, en conséquence,

d'assujétir à des lois précises et régulières. Ainsi, les qualités

physiques d'un corps inorganique, principalement quand il est solide, sa

forme, sa consistance, sa pesanteur spécifique, son élasticité, etc.,

présentent, pour un temps considérable, une fixité numérique

remarquable, qui permet de les considérer réellement et utilement sous

un point de vue mathématique. On sait qu'il n'en est déjà plus ainsi à

beaucoup près pour les phénomènes chimiques que présentent les mêmes

corps, et qui, plus compliqués, dépendant d'un bien plus grand nombre de

circonstances, présentent des variations plus étendues, plus fréquentes,

et par suite plus irrégulières. Aussi, d'après quelques considérations

déjà indiquées dans la première leçon (page 45) et qui seront

spécialement développées dans le troisième volume de ce cours, on ne

peut pas seulement assurer aujourd'hui, d'une manière générale, qu'il y

ait lieu à concevoir des nombres fixes en chimie, même sous le rapport

le plus simple, quant aux proportions relatives des corps dans leurs

combinaisons, ce qui montre clairement combien un tel ordre de

phénomènes est encore loin de comporter de véritables lois

mathématiques. Admettons-en néanmoins, pour ce cas, la possibilité et

même la probabilité futures, afin de ne pas rendre trop minutieuse la

discussion de la limite générale qu'il s'agit d'établir ici par rapport

à l'extension, effectivement possible, du domaine réel de l'analyse

mathématique. Il n'y aura plus le moindre doute aussitôt que nous

passerons aux phénomènes que présentent les corps, considérés dans cet

état d'agitation intestine continuelle de leurs molécules, qui

constitue essentiellement ce que nous nommons la _vie_, envisagée de la

manière la plus générale, dans l'ensemble des êtres qui nous la

manifestent. En effet, un caractère éminemment propre aux phénomènes

physiologiques, et que leur étude plus exacte rend maintenant plus

sensible de jour en jour, c'est l'extrême instabilité numérique qu'ils

présentent, sous quelque aspect qu'on les examine, et que nous verrons

plus tard, quand l'ordre naturel des matières nous y conduira, être une

conséquence nécessaire de la définition même des corps vivans. Quant à

présent, il suffit de noter cette observation incontestable, vérifiée

par tous les faits, que chaque propriété quelconque d'un corps organisé,

soit géométrique, soit mécanique, soit chimique, soit vitale, est

assujétie, dans sa quantité, à d'immenses variations numériques

tout-à-fait irrégulières, qui se succèdent aux intervalles les plus

rapprochés sous l'influence d'une foule de circonstances, tant

extérieures qu'intérieures, variables elles-mêmes; en sorte que toute

idée de nombres fixes, et, par suite, de lois mathématiques que nous

puissions espérer d'obtenir, implique réellement contradiction avec la

nature spéciale de cette classe de phénomènes. Ainsi, quand on veut

évaluer avec précision, même uniquement les qualités les plus simples

d'un être vivant, par exemple sa densité moyenne, ou celle de l'une de

ses principales parties constituantes, sa température, la vitesse de sa

circulation intérieure, la proportion des élémens immédiats qui

composent ses solides ou ses fluides, la quantité d'oxigène qu'il

consomme en un temps donné, la masse de ses absorptions ou de ses

exhalations continuelles, etc., et, à plus forte raison, l'énergie de

ses forces musculaires, l'intensité de ses impressions, etc., il ne faut

pas seulement, ce qui est évident, faire, pour chacun de ces résultats,

autant d'observations qu'il y a d'espèces ou de races et de variétés

dans chaque espèce; on doit encore mesurer le changement

très-considérable qu'éprouve cette quantité en passant d'un individu à

un autre, et, quant au même individu, suivant son âge, son état de santé

ou de maladie, sa disposition intérieure, les circonstances de tout

genre incessamment mobiles sous l'influence desquelles il se trouve

placé, telles que la constitution atmosphérique, etc. Que peuvent donc

signifier ces prétendues évaluations numériques si soigneusement

enregistrées pour les divers phénomènes physiologiques ou même

pathologiques, et déduites, dans le cas le plus favorable, d'une seule

mesure réelle, lorsqu'il en faudrait une multitude? Elles ne peuvent

qu'induire en erreur sur la vraie marche des phénomènes, et ne doivent

être appliquées rationnellement que comme un moyen, pour ainsi dire

mnémonique, de fixer les idées. Dans tous les cas, il y a évidemment

impossibilité totale d'obtenir jamais de véritables lois mathématiques.

Il en est encore plus fortement de même pour les phénomènes sociaux, qui

offrent une complication encore supérieure, et, par suite, une

variabilité plus grande, comme nous l'établirons spécialement dans le

quatrième volume de ce cours.

Ce n'est pas néanmoins qu'on doive cesser, d'après cela, de concevoir,

en thèse philosophique générale, les phénomènes de tous les ordres comme

nécessairement soumis par eux-mêmes à des lois mathématiques, que nous

sommes seulement condamnés à ignorer toujours dans la plupart des cas, à

cause de la trop grande complication des phénomènes. Il n'y a en effet

aucune raison de penser que, sous ce rapport, les phénomènes les plus

complexes des corps vivans soient essentiellement d'une autre nature

spéciale que les phénomènes les plus simples des corps bruts. Car, s'il

était possible d'isoler rigoureusement chacune des causes simples qui

concourent à produire un même phénomène physiologique, tout porte à

croire qu'elle se montrerait douée, dans des circonstances déterminées,

d'un genre d'influence et d'une quantité d'action aussi exactement fixes

que nous le voyons dans la gravitation universelle, véritable type des

lois fondamentales de la nature. Ce qui engendre la variabilité

irrégulière des effets, c'est le grand nombre d'agens divers déterminant

à la fois un même phénomène, et d'où il résulte que, dans les phénomènes

très-compliqués, il n'y a peut-être pas deux cas rigoureusement

semblables. Nous n'avons pas besoin, pour trouver une telle difficulté,

d'aller jusqu'aux phénomènes des corps vivans. Elle se présente déjà

dans ceux des corps bruts, quand nous considérons les cas les plus

complexes; par exemple, en étudiant les phénomènes météorologiques. On

ne peut douter que chacun des nombreux agens qui concourent à la

production de ces phénomènes ne soit soumis séparément à des lois

mathématiques, quoique nous ignorions encore la plupart d'entr'elles;

mais leur multiplicité rend les effets observés aussi irrégulièrement

variables que si chaque cause n'était assujétie à aucune condition

précise.

La considération précédente conduit à apercevoir un second motif

distinct en vertu duquel il nous est nécessairement interdit, vu la

faiblesse de notre intelligence, de faire rentrer l'étude des phénomènes

les plus compliqués dans le domaine des applications de l'analyse

mathématique. En effet, indépendamment de ce que, dans les phénomènes

les plus spéciaux, les résultats effectifs sont tellement variables que

nous ne pouvons pas même y saisir des valeurs fixes, il suit de la

complication des cas, que, quand même nous pourrions connaître un jour

la loi mathématique à laquelle est soumis chaque agent pris à part, la

combinaison d'un aussi grand nombre de conditions rendrait le problème

mathématique correspondant tellement supérieur à nos faibles moyens, que

la question resterait le plus souvent insoluble. Ce n'est donc pas ainsi

qu'on peut faire une étude réelle et féconde de la majeure partie des

phénomènes naturels.

Pour apprécier aussi exactement que possible cette difficulté,

considérons à quel point se compliquent les questions mathématiques,

même relativement aux phénomènes les plus simples des corps bruts, quand

on veut rapprocher suffisamment l'état abstrait de l'état concret, en

ayant égard à toutes les conditions principales qui peuvent exercer sur

l'effet produit, une influence véritable. On sait, par exemple, que le

phénomène très-simple de l'écoulement d'un fluide, en vertu de sa seule

pesanteur, par un orifice donné, n'a pas jusqu'à présent de solution

mathématique complète, quand on veut tenir compte de toutes les

circonstances essentielles. Il en est encore ainsi, même pour le

mouvement encore plus simple d'un projectile solide dans un milieu

résistant.

Pourquoi l'analyse mathématique a-t-elle pu s'adapter, avec un succès

si admirable, à l'étude approfondie des phénomènes célestes? Parce

qu'ils sont, malgré les apparences vulgaires, beaucoup plus simples que

tous les autres. Le problème le plus compliqué qu'ils présentent, celui

de la modification que produit, dans le mouvement de deux corps tendant

l'un vers l'autre en vertu de leur gravitation, l'influence d'un

troisième corps agissant sur tous deux de la même manière, est bien

moins composé que le problème terrestre le plus simple. Et, néanmoins,

il offre déjà une telle difficulté, que nous n'en possédons encore que

des solutions approximatives. Il est même aisé de voir, en examinant ce

sujet plus profondément, que la haute perfection à laquelle a pu

s'élever l'astronomie solaire par l'emploi de la science mathématique

est encore essentiellement due à ce que nous avons profité avec adresse

de toutes les facilités particulières, et, pour ainsi dire,

accidentelles, qu'offrait pour la solution des problèmes la constitution

spéciale, très-favorable sous ce rapport, de notre système planétaire.

En effet, les planètes dont il se compose sont assez peu nombreuses,

mais surtout elles sont, en général, de masses fort inégales et bien

moindres que celle du soleil, et de plus fort éloignées les unes des

autres; elles ont des formes presque sphériques; leurs orbites sont

presque circulaires, et présentent de faibles inclinaisons mutuelles,

etc. Il résulte de cet ensemble de circonstances que les perturbations

sont le plus souvent peu considérables, et que pour les calculer il

suffit ordinairement de tenir compte, concurremment avec l'action du

soleil sur chaque planète en particulier, de l'influence d'une seule

autre planète, susceptible, par sa grosseur et sa proximité, de

déterminer des dérangemens sensibles. Mais si, au lieu d'un tel état de

choses, notre système solaire eût été composé d'un plus grand nombre de

planètes concentrées dans un moindre espace, et à peu près égales en

masse; si leurs orbites avaient offert des inclinaisons fort

différentes, et des excentricités considérables; si ces corps eussent

été d'une forme plus compliquée, par exemple, des ellipsoïdes

très-excentriques, etc.; il est certain qu'en supposant la même loi

réelle de gravitation, nous ne serions pas encore parvenus à soumettre

l'étude des phénomènes célestes à notre analyse mathématique, et

probablement nous n'eussions pas même pu démêler jusqu'à présent la loi

principale.

Ces conditions hypothétiques se trouveraient précisément réalisées au

plus haut degré dans les phénomènes chimiques, si on voulait les

calculer d'après la théorie de la gravitation générale.

En pesant convenablement les diverses considérations qui précèdent, on

sera convaincu, je crois, qu'en réduisant aux diverses parties de la

physique inorganique l'extension future des grandes applications

réellement possibles de l'analyse mathématique, j'ai bien plutôt exagéré

que rétréci l'étendue de son domaine effectif. Autant il importait de

rendre sensible la rigoureuse universalité logique de la science

mathématique, autant je devais signaler les conditions qui limitent pour

nous son extension réelle, afin de ne pas contribuer à écarter l'esprit

humain de la véritable direction scientifique dans l'étude des

phénomènes les plus compliqués, par la recherche chimérique d'une

perfection impossible.

Ainsi, tout en s'efforçant d'agrandir autant qu'on le pourra le domaine

réel des mathématiques, on doit reconnaître que les sciences les plus

difficiles sont destinées, par leur nature, à rester indéfiniment dans

cet état préliminaire qui prépare pour les autres l'époque où elles

deviennent accessibles aux théories mathématiques. Nous devons, pour les

phénomènes les plus compliqués, nous contenter d'analyser avec

exactitude les circonstances de leur production, de les rattacher les

uns aux autres d'une manière générale, de connaître le genre d'influence

qu'exerce chaque agent principal, etc.; mais sans les étudier sous le

point de vue de la quantité, et par conséquent sans espoir

d'introduire, dans les sciences correspondantes, ce haut degré de

perfection que procure, quant aux phénomènes les plus simples, un usage

convenable de la mathématique, soit sous le rapport de la précision de

nos connaissances, soit, ce qui est peut-être encore plus remarquable,

sous le rapport de leur coordination.

C'est par les mathématiques que la philosophie positive a commencé à se

former: c'est d'elles que nous vient la _méthode_. Il était donc

naturellement inévitable que, lorsque la même manière de procéder a dû

s'étendre à chacune des autres sciences fondamentales, on s'efforçât d'y

introduire l'esprit mathématique à un plus haut degré que ne le

comportaient les phénomènes correspondans; ce qui a donné lieu ensuite à

des travaux d'épuration plus ou moins étendus, comme ceux de Berthollet

sur la chimie, pour se dégager de cette influence exagérée. Mais chaque

science, en se développant, a fait subir à la méthode positive générale

des modifications déterminées par les phénomènes qui lui sont propres,

d'où résulte son génie spécial; c'est seulement alors qu'elle a pris son

véritable caractère définitif, qui ne doit jamais être confondu avec

celui d'aucune autre science fondamentale.

Ayant exposé, dans cette leçon, le but essentiel et la composition

principale de la science mathématique, ainsi que ses relations générales

avec l'ensemble de la philosophie naturelle, son caractère philosophique

se trouve déterminé, autant qu'il puisse l'être par un tel aperçu. Nous

devons passer maintenant à l'examen spécial de chacune des trois grandes

sciences dont elle est composée, le calcul, la géométrie et la

mécanique.

Cours de philosophie positive. (1/6) · 第 8 / 39 题