SOMMAIRE. Exposition du plan de ce cours, ou considérations générales
sur la hiérarchie des sciences positives.
Après avoir caractérisé aussi exactement que possible, dans la leçon
précédente, les considérations à présenter dans ce cours sur toutes les
branches principales de la philosophie naturelle, il faut déterminer
maintenant le plan que nous devons suivre, c'est-à-dire, la
classification rationnelle la plus convenable à établir entre les
différentes sciences positives fondamentales, pour les étudier
successivement sous le point de vue que nous avons fixé. Cette seconde
discussion générale est indispensable pour achever de faire connaître
dès l'origine le véritable esprit de ce cours.
On conçoit aisément d'abord qu'il ne s'agit pas ici de faire la
critique, malheureusement trop facile, des nombreuses classifications
qui ont été proposées successivement depuis deux siècles, pour le
système général des connaissances humaines, envisagé dans toute son
étendue. On est aujourd'hui bien convaincu que toutes les échelles
encyclopédiques construites, comme celles de Bacon et de d'Alembert,
d'après une distinction quelconque des diverses facultés de l'esprit
humain, sont par cela seul radicalement vicieuses, même quand cette
distinction n'est pas, comme il arrive souvent, plus subtile que réelle;
car, dans chacune de ses sphères d'activité, notre entendement emploie
simultanément toutes ses facultés principales. Quant à toutes les autres
classifications proposées, il suffira d'observer que les différentes
discussions élevées à ce sujet ont eu pour résultat définitif de montrer
dans chacune des vices fondamentaux, tellement qu'aucune n'a pu obtenir
un assentiment unanime, et qu'il existe à cet égard presqu'autant
d'opinions que d'individus. Ces diverses tentatives ont même été, en
général, si mal conçues, qu'il en est résulté involontairement dans la
plupart des bons esprits une prévention défavorable contre toute
entreprise de ce genre.
Sans nous arrêter davantage sur un fait si bien constaté, il est plus
essentiel d'en rechercher la cause. Or, on peut aisément s'expliquer la
profonde imperfection de ces tentatives encyclopédiques, si souvent
renouvelées jusqu'ici. Je n'ai pas besoin de faire observer que, depuis
le discrédit général dans lequel sont tombés les travaux de cette nature
par suite du peu de solidité des premiers projets, ces classifications
ne sont conçues le plus souvent que par des esprits presque entièrement
étrangers à la connaissance des objets à classer. Sans avoir égard à
cette considération personnelle, il en est une beaucoup plus importante,
puisée dans la nature même du sujet, et qui montre clairement pourquoi
il n'a pas été possible jusqu'ici de s'élever à une conception
encyclopédique véritablement satisfaisante. Elle consiste dans le défaut
d'homogénéité qui a toujours existé jusqu'à ces derniers temps entre les
différentes parties du système intellectuel, les unes étant
successivement devenues positives, tandis que les autres restaient
théologiques ou métaphysiques. Dans un état de choses aussi incohérent,
il était évidemment impossible d'établir aucune classification
rationnelle. Comment parvenir à disposer, dans un système unique, des
conceptions aussi profondément contradictoires? c'est une difficulté
contre laquelle sont venus échouer nécessairement tous les
classificateurs, sans qu'aucun l'ait aperçue distinctement. Il était
bien sensible néanmoins, pour quiconque eût bien connu la véritable
situation de l'esprit humain, qu'une telle entreprise était prématurée,
et qu'elle ne pourrait être tentée avec succès que lorsque toutes nos
conceptions principales seraient devenues positives.
Cette condition fondamentale pouvant maintenant être regardée comme
remplie, d'après les explications données dans la leçon précédente, il
est dès lors possible de procéder à une disposition vraiment rationnelle
et durable d'un système dont toutes les parties sont enfin devenues
homogènes.
D'un autre côté, la théorie générale des classifications, établie dans
ces derniers temps par les travaux philosophiques des botanistes et des
zoologistes, permet d'espérer un succès réel dans un semblable travail,
en nous offrant un guide certain par le véritable principe fondamental
de l'art de classer, qui n'avait jamais été conçu distinctement
jusqu'alors. Ce principe est une conséquence nécessaire de la seule
application directe de la méthode positive à la question même des
classifications, qui, comme toute autre, doit être traitée par
observation, au lieu d'être résolue par des considérations _à priori_.
Il consiste en ce que la classification doit ressortir de l'étude même
des objets à classer, et être déterminée par les affinités réelles et
l'enchaînement naturel qu'ils présentent, de telle sorte que cette
classification soit elle-même l'expression du fait le plus général,
manifesté par la comparaison approfondie des objets qu'elle embrasse.
Appliquant cette règle fondamentale au cas actuel, c'est donc d'après la
dépendance mutuelle qui a lieu effectivement entre les diverses sciences
positives, que nous devons procéder à leur classification; et cette
dépendance, pour être réelle, ne peut résulter que de celle des
phénomènes correspondans.
Mais avant d'exécuter, dans un tel esprit d'observation, cette
importante opération encyclopédique, il est indispensable, pour ne pas
nous égarer dans un travail trop étendu, de circonscrire avec plus de
précision que nous ne l'avons fait jusqu'ici, le sujet propre de la
classification proposée.
Tous les travaux humains sont, ou de spéculation, ou d'action. Ainsi, la
division la plus générale de nos connaissances réelles consiste à les
distinguer en théoriques et pratiques. Si nous considérons d'abord cette
première division, il est évident que c'est seulement des connaissances
théoriques qu'il doit être question dans un cours de la nature de
celui-ci; car, il ne s'agit point d'observer le système entier des
notions humaines, mais uniquement celui des conceptions fondamentales
sur les divers ordres de phénomènes, qui fournissent une base solide à
toutes nos autres combinaisons quelconques, et qui ne sont, à leur tour,
fondées sur aucun système intellectuel antécédent. Or, dans un tel
travail, c'est la spéculation qu'il faut considérer, et non
l'application, si ce n'est en tant que celle-ci peut éclaircir la
première. C'est là probablement ce qu'entendait Bacon, quoique fort
imparfaitement, par cette _philosophie première_ qu'il indique comme
devant être extraite de l'ensemble des sciences, et qui a été si
diversement et toujours si étrangement conçue par les métaphysiciens qui
ont entrepris de commenter sa pensée.
Sans doute, quand on envisage l'ensemble complet des travaux de tout
genre de l'espèce humaine, on doit concevoir l'étude de la nature comme
destinée à fournir la véritable base rationnelle de l'action de l'homme
sur la nature, puisque la connaissance des lois des phénomènes, dont le
résultat constant est de nous les faire prévoir, peut seule évidemment
nous conduire, dans la vie active, à les modifier à notre avantage les
uns par les autres. Nos moyens naturels et directs pour agir sur les
corps qui nous entourent sont extrêmement faibles, et tout-à-fait
disproportionnés à nos besoins. Toutes les fois que nous parvenons à
exercer une grande action, c'est seulement parce que la connaissance des
lois naturelles nous permet d'introduire parmi les circonstances
déterminées sous l'influence desquelles s'accomplissent les divers
phénomènes, quelques élémens modificateurs, qui, quelque faibles qu'ils
soient en eux-mêmes, suffisent, dans certains cas, pour faire tourner à
notre satisfaction les résultats définitifs de l'ensemble des causes
extérieures. En résumé, _science, d'où prévoyance; prévoyance, d'où
action_: telle est la formule très-simple qui exprime, d'une manière
exacte, la relation générale de la _science_ et de l'_art_, en prenant
ces deux expressions dans leur acception totale.
Mais, malgré l'importance capitale de cette relation, qui ne doit jamais
être méconnue, ce serait se former des sciences une idée bien imparfaite
que de les concevoir seulement comme les bases des arts, et c'est à quoi
malheureusement on n'est que trop enclin de nos jours. Quels que soient
les immenses services rendus à l'_industrie_ par les théories
scientifiques, quoique, suivant l'énergique expression de Bacon, la
puissance soit nécessairement proportionnée à la connaissance, nous ne
devons pas oublier que les sciences ont, avant tout, une destination
plus directe et plus élevée, celle de satisfaire au besoin fondamental
qu'éprouve notre intelligence de connaître les lois des phénomènes. Pour
sentir combien ce besoin est profond et impérieux, il suffit de penser
un instant aux effets physiologiques de l'_étonnement_, et de considérer
que la sensation la plus terrible que nous puissions éprouver est celle
qui se produit toutes les fois qu'un phénomène nous semble s'accomplir
contradictoirement aux lois naturelles qui nous sont familières. Ce
besoin de disposer les faits dans un ordre que nous puissions concevoir
avec facilité (ce qui est l'objet propre de toutes les théories
scientifiques) est tellement inhérent à notre organisation, que, si nous
ne parvenions pas à le satisfaire par des conceptions positives, nous
retournerions inévitablement aux explications théologiques et
métaphysiques auxquelles il a primitivement donné naissance, comme je
l'ai exposé dans la dernière leçon.
J'ai cru devoir signaler expressément dès ce moment une considération
qui se reproduira fréquemment dans toute la suite de ce cours, afin
d'indiquer la nécessité de se prémunir contre la trop grande influence
des habitudes actuelles qui tendent à empêcher qu'on se forme des idées
justes et nobles de l'importance et de la destination des sciences. Si
la puissance prépondérante de notre organisation ne corrigeait, même
involontairement, dans l'esprit des savans, ce qu'il y a sous ce
rapport d'incomplet et d'étroit dans la tendance générale de notre
époque, l'intelligence humaine, réduite à ne s'occuper que de recherches
susceptibles d'une utilité pratique immédiate, se trouverait par cela
seul, comme l'a très-justement remarqué Condorcet, tout-à-fait arrêtée
dans ses progrès, même à l'égard de ces applications auxquelles on
aurait imprudemment sacrifié les travaux purement spéculatifs; car, les
applications les plus importantes dérivent constamment de théories
formées dans une simple intention scientifique, et qui souvent ont été
cultivées pendant plusieurs siècles sans produire aucun résultat
pratique. On en peut citer un exemple bien remarquable dans les belles
spéculations des géomètres grecs sur les sections coniques, qui, après
une longue suite de générations, ont servi, en déterminant la rénovation
de l'astronomie, à conduire finalement l'art de la navigation au degré
de perfectionnement qu'il a atteint dans ces derniers temps, et auquel
il ne serait jamais parvenu sans les travaux si purement théoriques
d'Archimède et d'Apollonius; tellement que Condorcet a pu dire avec
raison à cet égard: le matelot, qu'une exacte observation de la
longitude préserve du naufrage, doit la vie à une théorie conçue, deux
mille ans auparavant, par des hommes de génie qui avaient en vue de
simples spéculations géométriques.
Il est donc évident qu'après avoir conçu, d'une manière générale,
l'étude de la nature comme servant de base rationnelle à l'action sur la
nature, l'esprit humain doit procéder aux recherches théoriques, en
faisant complétement abstraction de toute considération pratique; car,
nos moyens pour découvrir la vérité sont tellement faibles, que si nous
ne les concentrions pas exclusivement vers ce but, et si, en cherchant
la vérité, nous nous imposions en même temps la condition étrangère d'y
trouver une utilité pratique immédiate, il nous serait presque toujours
impossible d'y parvenir.
Quoi qu'il en soit, il est certain que l'ensemble de nos connaissances
sur la nature, et celui des procédés que nous en déduisons pour la
modifier à notre avantage, forment deux systèmes essentiellement
distincts par eux-mêmes, qu'il est convenable de concevoir et de
cultiver séparément. En outre, le premier système étant la base du
second, c'est évidemment celui qu'il convient de considérer d'abord dans
une étude méthodique, même quand on se proposerait d'embrasser la
totalité des connaissances humaines, tant d'application que de
spéculation. Ce système théorique me paraît devoir constituer
exclusivement aujourd'hui le sujet d'un cours vraiment rationnel de
philosophie positive: c'est ainsi du moins que je le conçois. Sans
doute, il serait possible d'imaginer un cours plus étendu, portant à la
fois sur les généralités théoriques et sur les généralités pratiques.
Mais je ne pense pas qu'une telle entreprise, même indépendamment de son
étendue, puisse être convenablement tentée dans l'état présent de
l'esprit humain. Elle me semble, en effet, exiger préalablement un
travail très-important et d'une nature toute particulière, qui n'a pas
encore été fait, celui de former, d'après les théories scientifiques
proprement dites, les conceptions spéciales destinées à servir de bases
directes aux procédés généraux de la pratique.
Au degré de développement déjà atteint par notre intelligence, ce n'est
pas immédiatement que les sciences s'appliquent aux arts, du moins dans
les cas les plus parfaits; il existe entre ces deux ordres d'idées un
ordre moyen, qui, encore mal déterminé dans son caractère philosophique,
est déjà plus sensible quand on considère la classe sociale qui s'en
occupe spécialement. Entre les savans proprement dits et les directeurs
effectifs des travaux productifs il commence à se former de nos jours
une classe intermédiaire, celle des _ingénieurs_, dont la destination
spéciale est d'organiser les relations de la théorie et de la pratique.
Sans avoir aucunement en vue le progrès des connaissances scientifiques,
elle les considère dans leur état présent pour en déduire les
applications industrielles dont elles sont susceptibles. Telle est, du
moins, la tendance naturelle des choses, quoiqu'il y ait encore à cet
égard beaucoup de confusion. Le corps de doctrine propre à cette classe
nouvelle, et qui doit constituer les véritables théories directes des
différens arts, pourrait, sans doute, donner lieu à des considérations
philosophiques d'un grand intérêt et d'une importance réelle. Mais, un
travail qui les embrasserait conjointement avec celles fondées sur les
sciences proprement dites, serait aujourd'hui tout-à-fait prématuré;
car, ces doctrines intermédiaires entre la théorie pure et la pratique
directe ne sont point encore formées: il n'en existe jusqu'ici que
quelques élémens imparfaits relatifs aux sciences et aux arts les plus
avancés, et qui permettent seulement de concevoir la nature et la
possibilité de semblables travaux pour l'ensemble des opérations
humaines. C'est ainsi, pour en citer ici l'exemple le plus important,
qu'on doit envisager la belle conception de Monge, relativement à la
géométrie descriptive, qui n'est réellement autre chose qu'une théorie
générale des arts de construction. J'aurai soin d'indiquer
successivement le petit nombre d'idées analogues déjà formées et de
faire apprécier leur importance, à mesure que le développement naturel
de ce cours nous les présentera. Mais il est clair que des conceptions
jusqu'à présent aussi incomplètes ne doivent point entrer, comme partie
essentielle, dans un cours de philosophie positive qui ne doit
comprendre, autant que possible, que des doctrines ayant un caractère
fixe et nettement déterminé.
On concevra d'autant mieux la difficulté de construire ces doctrines
intermédiaires que je viens d'indiquer, si l'on considère que chaque art
dépend non-seulement d'une certaine science correspondante, mais à la
fois de plusieurs, tellement que les arts les plus importans empruntent
des secours directs à presque toutes les diverses sciences principales.
C'est ainsi que la véritable théorie de l'agriculture, pour me borner au
cas le plus essentiel, exige une intime combinaison de connaissances
physiologiques, chimiques, physiques et même astronomiques et
mathématiques: il en est de même des beaux-arts. On aperçoit aisément,
d'après cette considération, pourquoi ces théories n'ont pu encore être
formées, puisqu'elles supposent le développement préalable de toutes les
différentes sciences fondamentales. Il en résulte également un nouveau
motif de ne pas comprendre un tel ordre d'idées dans un cours de
philosophie positive, puisque, loin de pouvoir contribuer à la formation
systématique de cette philosophie, les théories générales propres aux
différens arts principaux doivent, au contraire, comme nous le voyons,
être vraisemblablement plus tard une des conséquences les plus utiles de
sa construction.
En résumé, nous ne devons donc considérer dans ce cours que les théories
scientifiques et nullement leurs applications. Mais avant de procéder à
la classification méthodique de ses différentes parties, il me reste à
exposer, relativement aux sciences proprement dites, une distinction
importante, qui achèvera de circonscrire nettement le sujet propre de
l'étude que nous entreprenons.
Il faut distinguer, par rapport à tous les ordres de phénomènes, deux
genres de sciences naturelles: les unes abstraites, générales, ont pour
objet la découverte des lois qui régissent les diverses classes de
phénomènes, en considérant tous les cas qu'on peut concevoir; les autres
concrètes, particulières, descriptives, et qu'on désigne quelquefois
sous le nom de sciences naturelles proprement dites, consistent dans
l'application de ces lois à l'histoire effective des différens êtres
existans. Les premières sont donc fondamentales, c'est sur elles
seulement que porteront nos études dans ce cours; les autres, quelle que
soit leur importance propre, ne sont réellement que secondaires, et ne
doivent point, par conséquent, faire partie d'un travail que son
extrême étendue naturelle nous oblige à réduire au moindre développement
possible.
La distinction précédente ne peut présenter aucune obscurité aux esprits
qui ont quelque connaissance spéciale des différentes sciences
positives, puisqu'elle est à peu près l'équivalent de celle qu'on énonce
ordinairement dans presque tous les traités scientifiques en comparant
la physique dogmatique à l'histoire naturelle proprement dite. Quelques
exemples suffiront d'ailleurs pour rendre sensible cette division, dont
l'importance n'est pas encore convenablement appréciée.
On pourra d'abord l'apercevoir très-nettement en comparant, d'une part,
la physiologie générale, et, d'une autre part, la zoologie et la
botanique proprement dites. Ce sont évidemment, en effet, deux travaux
d'un caractère fort distinct, que d'étudier, en général, les lois de la
vie, ou de déterminer le mode d'existence de chaque corps vivant, en
particulier. Cette seconde étude, en outre, est nécessairement fondée
sur la première.
Il en est de même de la chimie, par rapport à la minéralogie; la
première est évidemment la base rationnelle de la seconde. Dans la
chimie, on considère toutes les combinaisons possibles des molécules,
et dans toutes les circonstances imaginables; dans la minéralogie, on
considère seulement celles de ces combinaisons qui se trouvent réalisées
dans la constitution effective du globe terrestre, et sous l'influence
des seules circonstances qui lui sont propres. Ce qui montre clairement
la différence du point de vue chimique et du point de vue minéralogique,
quoique les deux sciences portent sur les mêmes objets, c'est que la
plupart des faits envisagés dans la première n'ont qu'une existence
artificielle, de telle manière qu'un corps, comme le chlore ou le
potassium, pourra avoir une extrême importance en chimie par l'étendue
et l'énergie de ses affinités, tandis qu'il n'en aura presque aucune en
minéralogie; et réciproquement, un composé, tel que le granit ou le
quartz, sur lequel porte la majeure partie des considérations
minéralogiques, n'offrira, sous le rapport chimique, qu'un intérêt
très-médiocre.
Ce qui rend, en général, plus sensible encore la nécessité logique de
cette distinction fondamentale entre les deux grandes sections de la
philosophie naturelle, c'est que non-seulement chaque section de la
physique concrète suppose la culture préalable de la section
correspondante de la physique abstraite, mais qu'elle exige même la
connaissance des lois générales relatives à tous les ordres de
phénomènes. Ainsi, par exemple, non seulement l'étude spéciale de la
terre, considérée sous tous les points de vue qu'elle peut présenter
effectivement, exige la connaissance préalable de la physique et de la
chimie, mais elle ne peut être faite convenablement, sans y introduire,
d'une part, les connaissances astronomiques, et même, d'une autre part,
les connaissances physiologiques; en sorte qu'elle tient au système
entier des sciences fondamentales. Il en est de même de chacune des
sciences naturelles proprement dites. C'est précisément pour ce motif
que la _physique concrète_ a fait jusqu'à présent si peu de progrès
réels, car elle n'a pu commencer à être étudiée d'une manière vraiment
rationnelle qu'après la _physique abstraite_, et lorsque toutes les
diverses branches principales de celle-ci ont pris leur caractère
définitif, ce qui n'a eu lieu que de nos jours. Jusqu'alors on n'a pu
recueillir à ce sujet que des matériaux plus ou moins incohérens, qui
sont même encore fort incomplets. Les faits connus ne pourront être
coordonnés de manière à former de véritables théories spéciales des
différens êtres de l'univers, que lorsque la distinction fondamentale
rappelée ci-dessus, sera plus profondément sentie et plus régulièrement
organisée, et que, par suite, les savans particulièrement livrés à
l'étude des sciences naturelles proprement dites, auront reconnu la
nécessité de fonder leurs recherches sur une connaissance approfondie de
toutes les sciences fondamentales, condition qui est encore aujourd'hui
fort loin d'être convenablement remplie.
L'examen de cette condition confirme nettement pourquoi nous devons,
dans ce cours de philosophie positive, réduire nos considérations à
l'étude des sciences générales, sans embrasser en même temps les
sciences descriptives ou particulières. On voit naître ici, en effet,
une nouvelle propriété essentielle de cette étude propre des généralités
de la physique abstraite; c'est de fournir la base rationnelle d'une
physique concrète vraiment systématique. Ainsi, dans l'état présent de
l'esprit humain, il y aurait une sorte de contradiction à vouloir
réunir, dans un seul et même cours, les deux ordres de sciences. On peut
dire, de plus, que quand même la physique concrète aurait déjà atteint
le degré de perfectionnement de la physique abstraite, et que, par
suite, il serait possible, dans un cours de philosophie positive,
d'embrasser à la fois l'une et l'autre, il n'en faudrait pas moins
évidemment commencer par la section abstraite, qui restera la base
invariable de l'autre. Il est clair, d'ailleurs, que la seule étude des
généralités des sciences fondamentales, est assez vaste par elle-même,
pour qu'il importe d'en écarter, autant que possible, toutes les
considérations qui ne sont pas indispensables; or, celles relatives aux
sciences secondaires seront toujours, quoi qu'il arrive, d'un genre
distinct. La philosophie des sciences fondamentales, présentant un
système de conceptions positives sur tous nos ordres de connaissances
réelles, suffit, par cela même, pour constituer cette _philosophie
première_ que cherchait Bacon, et qui étant destinée à servir désormais
de base permanente à toutes les spéculations humaines, doit être
soigneusement réduite à la plus simple expression possible.
Je n'ai pas besoin d'insister davantage en ce moment sur une telle
discussion, que j'aurai naturellement plusieurs occasions de reproduire
dans les diverses parties de ce cours. L'explication précédente est
assez développée pour motiver la manière dont j'ai circonscrit le sujet
général de nos considérations.
Ainsi, en résultat de tout ce qui vient d'être exposé dans cette leçon,
nous voyons: 1° que la science humaine se composant, dans son ensemble,
de connaissances spéculatives et de connaissances d'application, c'est
seulement des premières que nous devons nous occuper ici; 2° que les
connaissances théoriques ou les sciences proprement dites, se divisant
en sciences générales et sciences particulières, nous devons ne
considérer ici que le premier ordre, et nous borner à la physique
abstraite, quelque intérêt que puisse nous présenter la physique
concrète.
Le sujet propre de ce cours étant par là exactement circonscrit, il est
facile maintenant de procéder à une classification rationnelle vraiment
satisfaisante des sciences fondamentales, ce qui constitue la question
encyclopédique, objet spécial de cette leçon.
Il faut, avant tout, commencer par reconnaître que, quelque naturelle
que puisse être une telle classification, elle renfermera toujours
nécessairement quelque chose, sinon d'arbitraire, du moins d'artificiel,
de manière à présenter une imperfection véritable.
En effet, le but principal que l'on doit avoir en vue dans tout travail
encyclopédique, c'est de disposer les sciences dans l'ordre de leur
enchaînement naturel, en suivant leur dépendance mutuelle; de telle
sorte qu'on puisse les exposer successivement, sans jamais être entraîné
dans le moindre cercle vicieux. Or, c'est une condition qu'il me paraît
impossible d'accomplir d'une manière tout-à-fait rigoureuse. Qu'il me
soit permis de donner ici quelque développement à cette réflexion, que
je crois importante pour caractériser la véritable difficulté de la
recherche qui nous occupe actuellement. Cette considération, d'ailleurs,
me donnera lieu d'établir, relativement à l'exposition de nos
connaissances, un principe général dont j'aurai plus tard à présenter de
fréquentes applications.
Toute science peut être exposée suivant deux marches essentiellement
distinctes, dont tout autre mode d'exposition ne saurait être qu'une
combinaison, la marche _historique_, et la marche _dogmatique_.
Par le premier procédé, on expose successivement les connaissances dans
le même ordre effectif suivant lequel l'esprit humain les a réellement
obtenus, et en adoptant, autant que possible, les mêmes voies.
Par le second, on présente le système des idées tel qu'il pourrait être
conçu aujourd'hui par un seul esprit, qui, placé au point de vue
convenable, et pourvu des connaissances suffisantes, s'occuperait à
refaire la science dans son ensemble.
Le premier mode est évidemment celui par lequel commence, de toute
nécessité, l'étude de chaque science naissante; car, il présente cette
propriété, de n'exiger, pour l'exposition des connaissances, aucun
nouveau travail distinct de celui de leur formation, toute la didactique
se réduisant alors à étudier successivement, dans l'ordre
chronologique, les divers ouvrages originaux qui ont contribué aux
progrès de la science.
Le mode dogmatique, supposant au contraire, que tous ces travaux
particuliers ont été refondus en un système général, pour être présentés
suivant un ordre logique plus naturel, n'est applicable qu'à une science
déjà parvenue à un assez haut degré de développement. Mais, à mesure que
la science fait des progrès, l'ordre _historique_ d'exposition devient
de plus en plus impraticable, par la trop longue suite d'intermédiaires
qu'il obligerait l'esprit à parcourir; tandis que l'ordre _dogmatique_
devient de plus en plus possible, en même temps que nécessaire, parce
que de nouvelles conceptions permettent de présenter les découvertes
antérieures sous un point de vue plus direct.
C'est ainsi, par exemple, que l'éducation d'un géomètre de l'antiquité
consistait simplement dans l'étude successive du très-petit nombre de
traités originaux produits jusqu'alors sur les diverses parties de la
géométrie, ce qui se réduisait essentiellement aux écrits d'Archimède et
d'Apollonius; tandis que, au contraire, un géomètre moderne a
communément terminé son éducation, sans avoir lu un seul ouvrage
original, excepté relativement aux découvertes les plus récentes, qu'on
ne peut connaître que par ce moyen.
La tendance constante de l'esprit humain, quant à l'exposition des
connaissances, est donc de substituer de plus en plus à l'ordre
historique l'ordre dogmatique, qui peut seul convenir à l'état
perfectionné de notre intelligence.
Le problème général de l'éducation intellectuelle consiste à faire
parvenir, en peu d'années, un seul entendement, le plus souvent
médiocre, au même point de développement qui a été atteint, dans une
longue suite de siècles, par un grand nombre de génies supérieurs
appliquant successivement, pendant leur vie entière, toutes leurs forces
à l'étude d'un même sujet. Il est clair, d'après cela, que, quoiqu'il
soit infiniment plus facile et plus court d'apprendre que d'inventer, il
serait certainement impossible d'atteindre le but proposé, si l'on
voulait assujétir chaque esprit individuel à passer successivement par
les mêmes intermédiaires qu'a dû suivre nécessairement le génie
collectif de l'espèce humaine. De là, l'indispensable besoin de l'ordre
dogmatique, qui est surtout si sensible aujourd'hui pour les sciences
les plus avancées, dont le mode ordinaire d'exposition ne présente plus
presqu'aucune trace de la filiation effective de leurs détails.
Il faut, néanmoins, ajouter, pour prévenir toute exagération, que tout
mode réel d'exposition est, inévitablement, une certaine combinaison de
l'ordre dogmatique avec l'ordre historique, dans laquelle seulement le
premier doit dominer constamment et de plus en plus. L'ordre dogmatique
ne peut, en effet, être suivi d'une manière tout-à-fait rigoureuse; car,
par cela même qu'il exige une nouvelle élaboration des connaissances
acquises, il n'est point applicable, à chaque époque de la science, aux
parties récemment formées, dont l'étude ne comporte qu'un ordre
essentiellement historique, lequel ne présente pas, d'ailleurs, dans ce
cas, les inconvéniens principaux qui le font rejeter en général.
La seule imperfection fondamentale qu'on pourrait reprocher au mode
dogmatique, c'est de laisser ignorer la manière dont se sont formées les
diverses connaissances humaines, ce qui, quoique distinct de
l'acquisition même de ces connaissances, est, en soi, du plus haut
intérêt pour tout esprit philosophique. Cette considération aurait, à
mes yeux, beaucoup de poids, si elle était réellement un motif en faveur
de l'ordre historique. Mais il est aisé de voir qu'il n'y a qu'une
relation apparente entre étudier une science en suivant le mode dit
_historique_, et connaître véritablement l'histoire effective de cette
science.
En effet, non seulement les diverses parties de chaque science, qu'on
est conduit à séparer dans l'ordre _dogmatique_, se sont, en réalité,
développées simultanément et sous l'influence les unes des autres, ce
qui tendrait à faire préférer l'ordre _historique_: mais en considérant,
dans son ensemble, le développement effectif de l'esprit humain, on voit
de plus que les différentes sciences ont été, dans le fait,
perfectionnées en même temps et mutuellement; on voit même que les
progrès des sciences et ceux des arts ont dépendu les uns des autres,
par d'innombrables influences réciproques, et enfin que tous ont été
étroitement liés au développement général de la société humaine. Ce
vaste enchaînement est tellement réel que souvent, pour concevoir la
génération effective d'une théorie scientifique, l'esprit est conduit à
considérer le perfectionnement de quelque art qui n'a avec elle aucune
liaison rationnelle, ou même quelque progrès particulier dans
l'organisation sociale, sans lequel cette découverte n'eût pu avoir
lieu. Nous en verrons dans la suite de nombreux exemples. Il résulte
donc de là que l'on ne peut connaître la véritable histoire de chaque
science, c'est-à-dire, la formation réelle des découvertes dont elle se
compose, qu'en étudiant, d'une manière générale et directe, l'histoire
de l'humanité. C'est pourquoi tous les documens recueillis jusqu'ici
sur l'histoire des mathématiques, de l'astronomie, de la médecine, etc.,
quelque précieux qu'ils soient, ne peuvent être regardés que comme des
matériaux.
Le prétendu ordre _historique_ d'exposition, même quand il pourrait être
suivi rigoureusement pour les détails de chaque science en particulier,
serait déjà purement hypothétique et abstrait sous le rapport le plus
important, en ce qu'il considérerait le développement de cette science
comme isolé. Bien loin de mettre en évidence la véritable histoire de la
science, il tendrait à en faire concevoir une opinion très-fausse.
Ainsi, nous sommes certainement convaincus que la connaissance de
l'histoire des sciences est de la plus haute importance. Je pense même
qu'on ne connaît pas complétement une science tant qu'on n'en sait pas
l'histoire. Mais cette étude doit être conçue comme entièrement séparée
de l'étude propre et dogmatique de la science, sans laquelle même cette
histoire ne serait pas intelligible. Nous considérerons donc avec
beaucoup de soin l'histoire réelle des sciences fondamentales qui vont
être le sujet de nos méditations; mais ce sera seulement dans la
dernière partie de ce cours, celle relative à l'étude des phénomènes
sociaux, en traitant du développement général de l'humanité, dont
l'histoire des sciences constitue la partie la plus importante, quoique
jusqu'ici la plus négligée. Dans l'étude de chaque science, les
considérations historiques incidentes qui pourront se présenter, auront
un caractère nettement distinct, de manière à ne pas altérer la nature
propre de notre travail principal.
La discussion précédente, qui doit d'ailleurs, comme on le voit, être
spécialement développée plus tard, tend à préciser davantage, en le
présentant sous un nouveau point de vue, le véritable esprit de ce
cours. Mais, surtout, il en résulte, relativement à la question
actuelle, la détermination exacte des conditions qu'on doit s'imposer et
qu'on peut justement espérer de remplir dans la construction d'une
échelle encyclopédique des diverses sciences fondamentales.
On voit, en effet, que, quelque parfaite qu'on pût la supposer, cette
classification ne saurait jamais être rigoureusement conforme à
l'enchaînement historique des sciences. Quoi qu'on fasse, on ne peut
éviter entièrement de présenter comme antérieure telle science qui aura
cependant besoin, sous quelques rapports particuliers plus ou moins
importans, d'emprunter des notions à une autre science classée dans un
rang postérieur. Il faut tâcher seulement qu'un tel inconvénient n'ait
lieu relativement aux conceptions caractéristiques de chaque science,
car alors la classification serait tout-à-fait vicieuse.
Ainsi, par exemple, il me semble incontestable que, dans le système
général des sciences, l'astronomie doit être placée avant la physique
proprement dite, et néanmoins plusieurs branches de celle-ci, surtout
l'optique, sont indispensables à l'exposition complète de la première.
De tels défauts secondaires, qui sont strictement inévitables, ne
sauraient prévaloir contre une classification, qui remplirait d'ailleurs
convenablement les conditions principales. Ils tiennent à ce qu'il y a
nécessairement d'artificiel dans notre division du travail intellectuel.
Néanmoins, quoique, d'après les explications précédentes, nous ne
devions pas prendre l'ordre historique pour base de notre
classification, je ne dois pas négliger d'indiquer d'avance, comme une
propriété essentielle de l'échelle encyclopédique que je vais proposer,
sa conformité générale avec l'ensemble de l'histoire scientifique; en ce
sens, que, malgré la simultanéité réelle et continue du développement
des différentes sciences, celles qui seront classées comme antérieures
seront, en effet, plus anciennes et constamment plus avancées que celles
présentées comme postérieures. C'est ce qui doit avoir lieu
inévitablement si, en réalité, nous prenons, comme cela doit être, pour
principe de classification, l'enchaînement logique naturel des diverses
sciences, le point de départ de l'espèce ayant dû nécessairement être le
même que celui de l'individu.
Pour achever de déterminer avec toute la précision possible la
difficulté exacte de la question encyclopédique que nous avons à
résoudre, je crois utile d'introduire une considération mathématique
fort simple qui résumera rigoureusement l'ensemble des raisonnemens
exposés jusqu'ici dans cette leçon. Voici en quoi elle consiste.
Nous nous proposons de classer les sciences fondamentales. Or, nous
verrons bientôt que, tout bien considéré, il n'est pas possible d'en
distinguer moins de six; la plupart des savans en admettraient même
vraisemblablement un plus grand nombre. Cela posé, on sait que six
objets comportent 720 dispositions différentes. Les sciences
fondamentales pourraient donc donner lieu à 720 classifications
distinctes, parmi lesquelles il s'agit de choisir la classification
nécessairement unique, qui satisfait le mieux aux principales conditions
du problème. On voit que, malgré le grand nombre d'échelles
encyclopédiques successivement proposées jusqu'à présent, la discussion
n'a porté encore que sur une bien faible partie des dispositions
possibles; et néanmoins, je crois pouvoir dire sans exagération qu'en
examinant chacune de ces 720 classifications, il n'en serait peut-être
pas une seule en faveur de laquelle on ne pût faire valoir quelques
motifs plausibles; car, en observant les diverses dispositions qui ont
été effectivement proposées, on remarque entre elles les plus extrêmes
différences; les sciences qui sont placées par les uns à la tête du
système encyclopédique, étant renvoyées par d'autres à l'extrémité
opposée, et réciproquement. C'est donc dans ce choix d'un seul ordre
vraiment rationnel, parmi le nombre très-considérable des systèmes
possibles, que consiste la difficulté précise de la question que nous
avons posée.
Abordant maintenant d'une manière directe cette grande question,
rappelons-nous d'abord, que pour obtenir une classification naturelle et
positive des sciences fondamentales, c'est dans la comparaison des
divers ordres de phénomènes dont elles ont pour objet de découvrir les
lois que nous devons en chercher le principe. Ce que nous voulons
déterminer, c'est la dépendance réelle des diverses études
scientifiques. Or, cette dépendance ne peut résulter que de celle des
phénomènes correspondans.
En considérant sous ce point de vue tous les phénomènes observables,
nous allons voir qu'il est possible de les classer en un petit nombre de
catégories naturelles, disposées d'une telle manière, que l'étude
rationnelle de chaque catégorie soit fondée sur la connaissance des lois
principales de la catégorie précédente, et devienne le fondement de
l'étude de la suivante. Cet ordre est déterminé par le degré de
simplicité, ou, ce qui revient au même, par le degré de généralité des
phénomènes, d'où résulte leur dépendance successive, et, en conséquence,
la facilité plus ou moins grande de leur étude.
Il est clair, en effet, _à priori_, que les phénomènes les plus simples,
ceux qui se compliquent le moins des autres, sont nécessairement aussi
les plus généraux; car, ce qui s'observe dans le plus grand nombre de
cas est, par cela même, dégagé le plus possible des circonstances
propres à chaque cas séparé. C'est donc par l'étude des phénomènes les
plus généraux ou les plus simples qu'il faut commencer, en procédant
ensuite successivement jusqu'aux phénomènes les plus particuliers ou les
plus compliqués, si l'on veut concevoir la philosophie naturelle d'une
manière vraiment méthodique; car, cet ordre de généralité ou de
simplicité déterminant nécessairement l'enchaînement rationnel des
diverses sciences fondamentales par la dépendance successive de leurs
phénomènes, fixe ainsi leur degré de facilité.
En même temps, par une considération auxiliaire que je crois important
de noter ici, et qui converge exactement avec toutes les précédentes,
les phénomènes les plus généraux ou les plus simples se trouvant
nécessairement les plus étrangers à l'homme, doivent, par cela même,
être étudiés dans une disposition d'esprit plus calme, plus rationnelle,
ce qui constitue un nouveau motif pour que les sciences correspondantes
se développent plus rapidement.
Ayant ainsi indiqué la règle fondamentale qui doit présider à la
classification des sciences, je puis passer immédiatement à la
construction de l'échelle encyclopédique d'après laquelle le plan de ce
cours doit être déterminé, et que chacun pourra aisément apprécier à
l'aide des considérations précédentes.
Une première contemplation de l'ensemble des phénomènes naturels nous
porte à les diviser d'abord, conformément au principe que nous venons
d'établir, en deux grandes classes principales, la première comprenant
tous les phénomènes des corps bruts, la seconde tous ceux des corps
organisés.
Ces derniers sont évidemment, en effet, plus compliqués et plus
particuliers que les autres; ils dépendent des précédens, qui, au
contraire, n'en dépendent nullement. De là la nécessité de n'étudier les
phénomènes physiologiques qu'après ceux des corps inorganiques. De
quelque manière qu'on explique les différences de ces deux sortes
d'êtres, il est certain qu'on observe dans les corps vivans tous les
phénomènes, soit mécaniques, soit chimiques, qui ont lieu dans les corps
bruts, plus un ordre tout spécial de phénomènes, les phénomènes vitaux
proprement dits, ceux qui tiennent à l'_organisation_. Il ne s'agit pas
ici d'examiner si les deux classes de corps sont ou ne sont pas de la
même _nature_, question insoluble qu'on agite encore beaucoup trop de
nos jours, par un reste d'influence des habitudes théologiques et
métaphysiques; une telle question n'est pas du domaine de la philosophie
positive, qui fait formellement profession d'ignorer absolument _la
nature_ intime d'un corps quelconque. Mais il n'est nullement
indispensable de considérer les corps bruts et les corps vivans comme
étant d'une nature essentiellement différente pour reconnaître la
nécessité de la séparation de leurs études.
Sans doute, les idées ne sont pas encore suffisamment fixées sur la
manière générale de concevoir les phénomènes des corps vivans. Mais,
quelque parti qu'on puisse prendre à cet égard par suite des progrès
ultérieurs de la philosophie naturelle, la classification que nous
établissons n'en saurait être aucunement affectée. En effet,
regardât-on comme démontré, ce que permet à peine d'entrevoir l'état
présent de la physiologie, que les phénomènes physiologiques sont
toujours de simples phénomènes mécaniques, électriques et chimiques,
modifiés par la structure et la composition propres aux corps organisés,
notre division fondamentale n'en subsisterait pas moins. Car il reste
toujours vrai, même dans cette hypothèse, que les phénomènes généraux
doivent être étudiés avant de procéder à l'examen des modifications
spéciales qu'ils éprouvent dans certains êtres de l'univers, par suite
d'une disposition particulière des molécules. Ainsi, la division, qui
est aujourd'hui fondée dans la plupart des esprits éclairés sur la
diversité des lois, est de nature à se maintenir indéfiniment à cause de
la subordination des phénomènes et par suite des études, quelque
rapprochement qu'on puisse jamais établir solidement entre les deux
classes de corps.
Ce n'est pas ici le lieu de développer, dans ses diverses parties
essentielles, la comparaison générale entre les corps bruts et les corps
vivans, qui sera le sujet spécial d'un examen approfondi dans la section
physiologique de ce cours. Il suffit, quant à présent, d'avoir reconnu,
en principe, la nécessité logique de séparer la science relative aux
premiers de celle relative aux seconds, et de ne procéder à l'étude de
la _physique organique_ qu'après avoir établi les lois générales de la
_physique inorganique_.
Passons maintenant à la détermination de la sous-division principale
dont est susceptible, d'après la même règle, chacune de ces deux grandes
moitiés de la philosophie naturelle.
Pour la _physique inorganique_, nous voyons d'abord, en nous conformant
toujours à l'ordre de généralité et de dépendance des phénomènes,
qu'elle doit être partagée en deux sections distinctes, suivant qu'elle
considère les phénomènes généraux de l'univers, ou, en particulier, ceux
que présentent les corps terrestres. D'où la physique céleste, ou
l'astronomie, soit géométrique, soit mécanique; et la physique
terrestre. La nécessité de cette division est exactement semblable à
celle de la précédente.
Les phénomènes astronomiques étant les plus généraux, les plus simples,
les plus abstraits de tous, c'est évidemment par leur étude que doit
commencer la philosophie naturelle, puisque les lois auxquelles ils sont
assujétis influent sur celles de tous les autres phénomènes, dont
elles-mêmes sont, au contraire, essentiellement indépendantes. Dans tous
les phénomènes de la physique terrestre, on observe d'abord les effets
généraux de la gravitation universelle, plus quelques autres effets qui
leur sont propres, et qui modifient les premiers. Il s'ensuit que,
lorsqu'on analyse le phénomène terrestre le plus simple, non-seulement
en prenant un phénomène chimique, mais en choisissant même un phénomène
purement mécanique, on le trouve constamment plus composé que le
phénomène céleste le plus compliqué. C'est ainsi, par exemple, que le
simple mouvement d'un corps pesant, même quand il ne s'agit que d'un
solide, présente réellement, lorsqu'on veut tenir compte de toutes les
circonstances déterminantes, un sujet de recherches plus compliqué que
la question astronomique la plus difficile. Une telle considération
montre clairement combien il est indispensable de séparer nettement la
physique céleste et la physique terrestre, et de ne procéder à l'étude
de la seconde qu'après celle de la première, qui en est la base
rationnelle.
La physique terrestre, à son tour, se sous-divise, d'après le même
principe, en deux portions très-distinctes, selon qu'elle envisage les
corps sous le point de vue mécanique, ou sous le point de vue chimique.
D'où la physique proprement dite, et la chimie. Celle-ci, pour être
conçue d'une manière vraiment méthodique, suppose évidemment la
connaissance préalable de l'autre. Car, tous les phénomènes chimiques
sont nécessairement plus compliqués que les phénomènes physiques; ils en
dépendent sans influer sur eux. Chacun sait, en effet, que toute action
chimique est soumise d'abord à l'influence de la pesanteur, de la
chaleur, de l'électricité, etc., et présente, en outre, quelque chose de
propre qui modifie l'action des agens précédens. Cette considération,
qui montre évidemment la chimie comme ne pouvant marcher qu'après la
physique, la présente en même temps comme une science distincte. Car,
quelque opinion qu'on adopte relativement aux affinités chimiques, et
quand même on ne verrait en elles, ainsi qu'on peut le concevoir, que
des modifications de la gravitation générale produites par la figure et
par la disposition mutuelle des atômes, il demeurerait incontestable que
la nécessité d'avoir continuellement égard à ces conditions spéciales ne
permettrait point de traiter la chimie comme un simple appendice de la
physique. On serait donc obligé, dans tous les cas, ne fût-ce que pour
la facilité de l'étude, de maintenir la division et l'enchaînement que
l'on regarde aujourd'hui comme tenant à l'hétérogénéité des phénomènes.
Telle est donc la distribution rationnelle des principales branches de
la science générale des corps bruts. Une division analogue s'établit, de
la même manière, dans la science générale des corps organisés.
Tous les êtres vivans présentent deux ordres de phénomènes
essentiellement distincts, ceux relatifs à l'individu, et ceux qui
concernent l'espèce, surtout quand elle est sociable. C'est
principalement par rapport à l'homme, que cette distinction est
fondamentale. Le dernier ordre de phénomènes est évidemment plus
compliqué et plus particulier que le premier; il en dépend sans influer
sur lui. De là, deux grandes sections dans la _physique organique_, la
physiologie proprement dite, et la physique sociale, qui est fondée sur
la première.
Dans tous les phénomènes sociaux, on observe d'abord l'influence des
lois physiologiques de l'individu, et, en outre, quelque chose de
particulier qui en modifie les effets, et qui tient à l'action des
individus les uns sur les autres, singulièrement compliquée, dans
l'espèce humaine, par l'action de chaque génération sur celle qui la
suit. Il est donc évident que, pour étudier convenablement les
phénomènes sociaux, il faut d'abord partir d'une connaissance
approfondie des lois relatives à la vie individuelle. D'un autre côté,
cette subordination nécessaire entre les deux études ne prescrit
nullement, comme quelques physiologistes du premier ordre ont été portés
à le croire, de voir dans la physique sociale un simple appendice de la
physiologie. Quoique les phénomènes soient certainement homogènes, ils
ne sont point identiques, et la séparation des deux sciences est d'une
importance vraiment fondamentale. Car, il serait impossible de traiter
l'étude collective de l'espèce comme une pure déduction de l'étude de
l'individu, puisque les conditions sociales, qui modifient l'action des
lois physiologiques, sont précisément alors la considération la plus
essentielle. Ainsi, la physique sociale doit être fondée sur un corps
d'observations directes qui lui soit propre, tout en ayant égard, comme
il convient, à son intime relation nécessaire avec la physiologie
proprement dite.
On pourrait aisément établir une symétrie parfaite entre la division de
la physique organique et celle ci-dessus exposée pour la physique
inorganique, en rappelant la distinction vulgaire de la physiologie
proprement dite en végétale et animale. Il serait facile, en effet, de
rattacher cette sous-division au principe de classification que nous
avons constamment suivi, puisque les phénomènes de la vie animale se
présentent, en général du moins, comme plus compliqués et plus spéciaux
que ceux de la vie végétale. Mais la recherche de cette symétrie précise
aurait quelque chose de puéril, si elle entraînait à méconnaître ou à
exagérer les analogies réelles ou les différences effectives des
phénomènes. Or, il est certain que la distinction entre la physiologie
végétale et la physiologie animale, qui a une grande importance dans ce
que j'ai appelé la _physique concrète_, n'en a presque aucune dans la
_physique abstraite_, la seule dont il s'agisse ici. La connaissance des
lois générales de la vie, qui doit être, à nos yeux, le véritable objet
de la physiologie, exige la considération simultanée de toute la série
organique sans distinction de végétaux et d'animaux, distinction qui,
d'ailleurs, s'efface de jour en jour, à mesure que les phénomènes sont
étudiés d'une manière plus approfondie.
Nous persisterons donc à ne considérer qu'une seule division dans la
physique organique, quoique nous ayons cru devoir en établir deux
successives dans la physique inorganique.
En résultat de cette discussion, la philosophie positive se trouve donc
naturellement partagée en cinq sciences fondamentales, dont la
succession est déterminée par une subordination nécessaire et
invariable, fondée, indépendamment de toute opinion hypothétique, sur la
simple comparaison approfondie des phénomènes correspondans: ce sont
l'astronomie, la physique, la chimie, la physiologie, et enfin la
physique sociale. La première considère les phénomènes les plus
généraux, les plus simples, les plus abstraits et les plus éloignés de
l'humanité; ils influent sur tous les autres, sans être influencés par
eux. Les phénomènes considérés par la dernière sont, au contraire, les
plus particuliers, les plus compliqués, les plus concrets et les plus
directement intéressans pour l'homme; ils dépendent, plus ou moins, de
tous les précédens, sans exercer sur eux aucune influence. Entre ces
deux extrêmes, les degrés de spécialité, de complication et de
personnalité des phénomènes vont graduellement en augmentant, ainsi que
leur dépendance successive. Telle est l'intime relation générale que la
véritable observation philosophique, convenablement employée, et non de
vaines distinctions arbitraires, nous conduit à établir entre les
diverses sciences fondamentales. Tel doit donc être le plan de ce cours.
Je n'ai pu ici qu'esquisser l'exposition des considérations principales
sur lesquelles repose cette classification. Pour la concevoir
complétement, il faudrait maintenant, après l'avoir envisagée d'un point
de vue général, l'examiner relativement à chaque science fondamentale en
particulier. C'est ce que nous ferons soigneusement en commençant
l'étude spéciale de chaque partie de ce cours. La construction de cette
échelle encyclopédique, reprise ainsi successivement en partant de
chacune des cinq grandes sciences, lui fera acquérir plus d'exactitude,
et surtout mettra pleinement en évidence sa solidité. Ces avantages
seront d'autant plus sensibles que nous verrons alors la distribution
intérieure de chaque science s'établir naturellement d'après le même
principe, ce qui présentera tout le système des connaissances humaines
décomposé, jusque dans ses détails secondaires, d'après une
considération unique constamment suivie, celle du degré d'abstraction
plus ou moins grand des conceptions correspondantes. Mais des travaux de
ce genre, outre qu'ils nous entraîneraient maintenant beaucoup trop
loin, seraient certainement déplacés dans cette leçon, où notre esprit
doit se maintenir au point de vue le plus général de la philosophie
positive.
Néanmoins, pour faire apprécier aussi complétement que possible, dès ce
moment, l'importance de cette hiérarchie fondamentale, dont je ferai,
dans toute la suite de ce cours, des applications continuelles, je dois
signaler rapidement ici ses propriétés générales les plus essentielles.
Il faut d'abord remarquer, comme une vérification très-décisive de
l'exactitude de cette classification, sa conformité essentielle avec la
coordination, en quelque sorte spontanée, qui se trouve en effet
implicitement admise par les savans livrés à l'étude des diverses
branches de la philosophie naturelle.
C'est une condition ordinairement fort négligée par les constructeurs
d'échelles encyclopédiques, que de présenter comme distinctes les
sciences que la marche effective de l'esprit humain a conduit, sans
dessein prémédité, à cultiver séparément, et d'établir entr'elles une
subordination conforme aux relations positives que manifeste leur
développement journalier. Un tel accord est néanmoins évidemment le plus
sûr indice d'une bonne classification; car, les divisions qui se sont
introduites spontanément dans le système scientifique n'ont pu être
déterminées que par le sentiment long-temps éprouvé des véritables
besoins de l'esprit humain, sans qu'on ait pu être égaré par des
généralités vicieuses.
Mais, quoique la classification ci-dessus proposée remplisse entièrement
cette condition, ce qu'il serait superflu de prouver, il n'en faudrait
pas conclure que les habitudes généralement établies aujourd'hui par
expérience chez les savans, rendraient inutile le travail encyclopédique
que nous venons d'exécuter. Elles ont seulement rendu possible une telle
opération, qui présente la différence fondamentale d'une conception
rationnelle à une classification purement empirique. Il s'en faut
d'ailleurs que cette classification soit ordinairement conçue et surtout
suivie avec toute la précision nécessaire, et que son importance soit
convenablement appréciée; il suffirait, pour s'en convaincre, de
considérer les graves infractions qui sont commises tous les jours
contre cette loi encyclopédique, au grand préjudice de l'esprit humain.
Un second caractère très-essentiel de notre classification, c'est d'être
nécessairement conforme à l'ordre effectif du développement de la
philosophie naturelle. C'est ce que vérifie tout ce qu'on sait de
l'histoire des sciences, particulièrement dans les deux derniers
siècles, où nous pouvons suivre leur marche avec plus d'exactitude.
On conçoit, en effet, que l'étude rationnelle de chaque science
fondamentale exigeant la culture préalable de toutes celles qui la
précèdent dans notre hiérarchie encyclopédique, n'a pu faire de progrès
réels et prendre son véritable caractère, qu'après un grand
développement des sciences antérieures relatives à des phénomènes plus
généraux, plus abstraits, moins compliqués, et indépendans des autres.
C'est donc dans cet ordre que la progression, quoique simultanée, a dû
avoir lieu.
Cette considération me semble d'une telle importance, que je ne crois
pas possible de comprendre réellement, sans y avoir égard, l'histoire
de l'esprit humain. La loi générale qui domine toute cette histoire, et
que j'ai exposée dans la leçon précédente, ne peut être convenablement
entendue, si on ne la combine point dans l'application avec la formule
encyclopédique que nous venons d'établir. Car, c'est suivant l'ordre
énoncé par cette formule que les différentes théories humaines ont
atteint successivement, d'abord l'état théologique, ensuite l'état
métaphysique, et enfin l'état positif. Si l'on ne tient pas compte dans
l'usage de la loi de cette progression nécessaire, on rencontrera
souvent des difficultés qui paraîtront insurmontables, car il est clair
que l'état théologique ou métaphysique de certaines théories
fondamentales a dû temporairement coïncider et a quelquefois coïncidé en
effet avec l'état positif de celles qui leur sont antérieures dans notre
système encyclopédique, ce qui tend à jeter sur la vérification de la
loi générale une obscurité qu'on ne peut dissiper que par la
classification précédente.
En troisième lieu, cette classification présente la propriété
très-remarquable de marquer exactement la perfection relative des
différentes sciences, laquelle consiste essentiellement dans le degré de
précision des connaissances, et dans leur coordination plus ou moins
intime.
Il est aisé de sentir en effet que plus des phénomènes sont généraux,
simples et abstraits, moins ils dépendent des autres, et plus les
connaissances qui s'y rapportent peuvent être précises, en même temps
que leur coordination peut être plus complète. Ainsi, les phénomènes
organiques ne comportent qu'une étude à la fois moins exacte et moins
systématique que les phénomènes des corps bruts. De même, dans la
physique inorganique, les phénomènes célestes, vu leur plus grande
généralité et leur indépendance de tous les autres, ont donné lieu à une
science bien plus précise et beaucoup plus liée que celle des phénomènes
terrestres.
Cette observation, qui est si frappante dans l'étude effective des
sciences, et qui a souvent donné lieu à des espérances chimériques ou à
d'injustes comparaisons, se trouve donc complétement expliquée par
l'ordre encyclopédique que j'ai établi. J'aurai naturellement occasion
de lui donner toute son extension dans la leçon prochaine, en montrant
que la possibilité d'appliquer à l'étude des divers phénomènes l'analyse
mathématique, ce qui est le moyen de procurer à cette étude le plus haut
degré possible de précision et de coordination, se trouve exactement
déterminée par le rang qu'occupent ces phénomènes dans mon échelle
encyclopédique.
Je ne dois point passer à une autre considération, sans mettre le
lecteur en garde à ce sujet contre une erreur fort grave, et qui, bien
que très-grossière, est encore extrêmement commune. Elle consiste à
confondre le degré de précision que comportent nos différentes
connaissances avec leur degré de certitude, d'où est résulté le préjugé
très-dangereux que, le premier étant évidemment fort inégal, il en doit
être ainsi du second. Aussi parle-t-on souvent encore, quoique moins que
jadis, de l'inégale certitude des diverses sciences, ce qui tend
directement à décourager la culture des sciences les plus difficiles. Il
est clair, néanmoins, que la précision et la certitude sont deux
qualités en elles-mêmes fort différentes. Une proposition tout-à-fait
absurde peut être extrêmement précise, comme si l'on disait, par
exemple, que la somme des angles d'un triangle est égale à trois angles
droits; et une proposition très-certaine peut ne comporter qu'une
précision fort médiocre, comme lorsqu'on affirme, par exemple, que tout
homme mourra. Si, d'après l'explication précédente, les diverses
sciences doivent nécessairement présenter une précision très-inégale, il
n'en est nullement ainsi de leur certitude. Chacune peut offrir des
résultats aussi certains que ceux de toute autre, pourvu qu'elle sache
renfermer ses conclusions dans le degré de précision que comportent les
phénomènes correspondans, condition qui peut n'être pas toujours
très-facile à remplir. Dans une science quelconque, tout ce qui est
simplement conjectural n'est que plus ou moins probable, et ce n'est pas
là ce qui compose son domaine essentiel; tout ce qui est positif,
c'est-à-dire, fondé sur des faits bien constatés, est certain: il n'y a
pas de distinction à cet égard.
Enfin, la propriété la plus intéressante de notre formule
encyclopédique, à cause de l'importance et de la multiplicité des
applications immédiates qu'on en peut faire, c'est de déterminer
directement le véritable plan général d'une éducation scientifique
entièrement rationnelle. C'est ce qui résulte sur le champ de la seule
composition de la formule.
Il est sensible, en effet, qu'avant d'entreprendre l'étude méthodique de
quelqu'une des sciences fondamentales, il faut nécessairement s'être
préparé par l'examen de celles relatives aux phénomènes antérieurs dans
notre échelle encyclopédique, puisque ceux-ci influent toujours d'une
manière prépondérante sur ceux dont on se propose de connaître les lois.
Cette considération est tellement frappante, que, malgré son extrême
importance pratique, je n'ai pas besoin d'insister davantage en ce
moment sur un principe qui, plus tard, se reproduira d'ailleurs
inévitablement, par rapport à chaque science fondamentale. Je me
bornerai seulement à faire observer que, s'il est éminemment applicable
à l'éducation générale, il l'est aussi particulièrement à l'éducation
spéciale des savans.
Ainsi, les physiciens qui n'ont pas d'abord étudié l'astronomie, au
moins sous un point de vue général; les chimistes qui, avant de
s'occuper de leur science propre, n'ont pas étudié préalablement
l'astronomie et ensuite la physique; les physiologistes qui ne se sont
pas préparés à leurs travaux spéciaux par une étude préliminaire de
l'astronomie, de la physique et de la chimie, ont manqué à l'une des
conditions fondamentales de leur développement intellectuel. Il en est
encore plus évidemment de même pour les esprits qui veulent se livrer à
l'étude positive des phénomènes sociaux, sans avoir d'abord acquis une
connaissance générale de l'astronomie, de la physique, de la chimie et
de la physiologie.
Comme de telles conditions sont bien rarement remplies de nos jours, et
qu'aucune institution régulière n'est organisée pour les accomplir, nous
pouvons dire qu'il n'existe pas encore pour les savans, d'éducation
vraiment rationnelle. Cette considération est, à mes yeux, d'une si
grande importance, que je ne crains pas d'attribuer en partie à ce vice
de nos éducations actuelles, l'état d'imperfection extrême où nous
voyons encore les sciences les plus difficiles, état véritablement
inférieur à ce que prescrit en effet la nature plus compliquée des
phénomènes correspondans.
Relativement à l'éducation générale, cette condition est encore bien
plus nécessaire. Je la crois tellement indispensable, que je regarde
l'enseignement scientifique comme incapable de réaliser les résultats
généraux les plus essentiels qu'il est destiné à produire dans la
société pour la rénovation du système intellectuel, si les diverses
branches principales de la philosophie naturelle ne sont pas étudiées
dans l'ordre convenable. N'oublions pas que, dans presque toutes les
intelligences, même les plus élevées, les idées restent ordinairement
enchaînées suivant l'ordre de leur acquisition première; et que, par
conséquent, c'est un mal le plus souvent irrémédiable que de n'avoir pas
commencé par le commencement. Chaque siècle ne compte qu'un bien petit
nombre de penseurs capables, à l'époque de leur virilité, comme Bacon,
Descartes et Leïbnitz, de faire véritablement table rase, pour
reconstruire de fond en comble le système entier de leurs idées
acquises.
L'importance de notre loi encyclopédique pour servir de base à
l'éducation scientifique, ne peut être convenablement appréciée qu'en la
considérant aussi par rapport à la méthode, au lieu de l'envisager
seulement, comme nous venons de le faire, relativement à la doctrine.
Sous ce nouveau point de vue, une exécution convenable du plan général
d'études que nous avons déterminé doit avoir pour résultat nécessaire de
nous procurer une connaissance parfaite de la méthode positive, qui ne
pourrait être obtenue d'aucune autre manière.
En effet, les phénomènes naturels ayant été classés de telle sorte, que
ceux qui sont réellement homogènes restent toujours compris dans une
même étude, tandis que ceux qui ont été affectés à des études
différentes sont effectivement hétérogènes, il doit nécessairement en
résulter que la méthode positive générale sera constamment modifiée
d'une manière uniforme dans l'étendue d'une même science fondamentale,
et qu'elle éprouvera sans cesse des modifications différentes et de plus
en plus composées, en passant d'une science à une autre. Nous aurons
donc ainsi la certitude de la considérer dans toutes les variétés
réelles dont elle est susceptible, ce qui n'aurait pu avoir lieu, si
nous avions adopté une formule encyclopédique qui ne remplît pas les
conditions essentielles posées ci-dessus.
Cette nouvelle considération est d'une importance vraiment fondamentale;
car, si nous avons vu en général, dans la dernière leçon, qu'il est
impossible de connaître la méthode positive, quand on veut l'étudier
séparément de son emploi, nous devons ajouter aujourd'hui qu'on ne peut
s'en former une idée nette et exacte qu'en étudiant successivement, et
dans l'ordre convenable, son application à toutes les diverses classes
principales des phénomènes naturels. Une seule science ne suffirait
point pour atteindre ce but, même en la choisissant le plus
judicieusement possible. Car, quoique la méthode soit essentiellement
identique dans toutes, chaque science développe spécialement tel ou tel
de ses procédés caractéristiques, dont l'influence, trop peu prononcée
dans les autres sciences, demeurerait inaperçue. Ainsi, par exemple,
dans certaines branches de la philosophie, c'est l'observation
proprement dite; dans d'autres c'est l'expérience, et telle ou telle
nature d'expériences, qui constitue le principal moyen d'exploration. De
même, tel précepte général, qui fait partie intégrante de la méthode, a
été fourni primitivement par une certaine science; et, bien qu'il ait pu
être ensuite transporté dans d'autres, c'est à sa source qu'il faut
l'étudier pour le bien connaître; comme, par exemple, la théorie des
classifications.
En se bornant à l'étude d'une science unique, il faudrait sans doute
choisir la plus parfaite, pour avoir un sentiment plus profond de la
méthode positive. Or, la plus parfaite étant en même temps la plus
simple, on n'aurait ainsi qu'une connaissance bien incomplète de la
méthode, puisque on n'apprendrait pas quelles modifications essentielles
elle doit subir pour s'adapter à des phénomènes plus compliqués. Chaque
science fondamentale a donc, sous ce rapport, des avantages qui lui sont
propres; ce qui prouve clairement la nécessité de les considérer toutes,
sous peine de ne se former que des conceptions trop étroites et des
habitudes insuffisantes. Cette considération devant se reproduire
fréquemment dans la suite, il est inutile de la développer davantage en
ce moment.
Je dois néanmoins ici, toujours sous le rapport de la méthode, insister
spécialement sur le besoin, pour la bien connaître, non-seulement
d'étudier philosophiquement toutes les diverses sciences fondamentales,
mais de les étudier suivant l'ordre encyclopédique établi dans cette
leçon. Que peut produire de rationnel, à moins d'une extrême supériorité
naturelle, un esprit qui s'occupe de prime abord de l'étude des
phénomènes les plus compliqués, sans avoir préalablement appris à
connaître, par l'examen des phénomènes les plus simples, ce que c'est
qu'une _loi_, ce que c'est qu'_observer_, ce que c'est qu'une conception
positive, ce que c'est même qu'un raisonnement suivi? Telle est pourtant
encore aujourd'hui la marche ordinaire de nos jeunes physiologistes,
qui abordent immédiatement l'étude des corps vivans, sans avoir le plus
souvent été préparés autrement que par une éducation préliminaire
réduite à l'étude d'une ou deux langues mortes, et n'ayant, tout au
plus, qu'une connaissance très-superficielle de la physique et de la
chimie, connaissance presque nulle sous le rapport de la méthode,
puisqu'elle n'a pas été obtenue communément d'une manière rationnelle,
et en partant du véritable point de départ de la philosophie naturelle.
On conçoit combien il importe de réformer un plan d'études aussi
vicieux. De même, relativement aux phénomènes sociaux, qui sont encore
plus compliqués, ne serait-ce point avoir fait un grand pas vers le
retour des sociétés modernes à un état vraiment normal, que d'avoir
reconnu la nécessité logique de ne procéder à l'étude de ces phénomènes,
qu'après avoir dressé successivement l'organe intellectuel par l'examen
philosophique approfondi de tous les phénomènes antérieurs? On peut même
dire avec précision que c'est là toute la difficulté principale. Car, il
est peu de bons esprits qui ne soient convaincus aujourd'hui qu'il faut
étudier les phénomènes sociaux d'après la méthode positive. Seulement,
ceux qui s'occupent de cette étude, ne sachant pas et ne pouvant pas
savoir exactement en quoi consiste cette méthode, faute de l'avoir
examinée dans ses applications antérieures, cette maxime est jusqu'à
présent demeurée stérile pour la rénovation des théories sociales, qui
ne sont pas encore sorties de l'état théologique ou de l'état
métaphysique, malgré les efforts des prétendus réformateurs positifs.
Cette considération sera, plus tard, spécialement développée; je dois
ici me borner à l'indiquer, uniquement pour faire apercevoir toute la
portée de la conception encyclopédique que j'ai proposée dans cette
leçon.
Tels sont donc les quatre points de vue principaux, sous lesquels j'ai
dû m'attacher à faire ressortir l'importance générale de la
classification rationnelle et positive, établie ci-dessus pour les
sciences fondamentales.
Afin de compléter l'exposition générale du plan de ce cours, il me reste
maintenant à considérer une lacune immense et capitale, que j'ai laissée
à dessein dans ma formule encyclopédique, et que le lecteur a sans doute
déjà remarquée. En effet, nous n'avons point marqué dans notre système
scientifique le rang de la science mathématique.
Le motif de cette omission volontaire est dans l'importance même de
cette science, si vaste et si fondamentale. Car, la leçon prochaine
sera entièrement consacrée à la détermination exacte de son véritable
caractère général, et par suite à la fixation précise de son rang
encyclopédique. Mais pour ne pas laisser incomplet, sous un rapport
aussi capital, le grand tableau que j'ai tâché d'esquisser dans cette
leçon, je dois indiquer ici sommairement, par anticipation, les
résultats généraux de l'examen que nous entreprendrons dans la leçon
suivante.
Dans l'état actuel du développement de nos connaissances positives, il
convient, je crois, de regarder la science mathématique, moins comme une
partie constituante de la philosophie naturelle proprement dite, que
comme étant, depuis Descartes et Newton, la vraie base fondamentale de
toute cette philosophie, quoique, à parler exactement, elle soit à la
fois l'une et l'autre. Aujourd'hui, en effet, la science mathématique
est bien moins importante par les connaissances, très-réelles et
très-précieuses néanmoins, qui la composent directement, que comme
constituant l'instrument le plus puissant que l'esprit humain puisse
employer dans la recherche des lois des phénomènes naturels.
Pour présenter à cet égard une conception parfaitement nette et
rigoureusement exacte, nous verrons qu'il faut diviser la science
mathématique en deux grandes sciences, dont le caractère est
essentiellement distinct: la mathématique abstraite, ou le _calcul_, en
prenant ce mot dans sa plus grande extension, et la mathématique
concrète, qui se compose, d'une part de la géométrie générale, d'une
autre part de la mécanique rationnelle. La partie concrète est
nécessairement fondée sur la partie abstraite, et devient à son tour la
base directe de toute la philosophie naturelle, en considérant, autant
que possible, tous les phénomènes de l'univers comme géométriques ou
comme mécaniques.
La partie abstraite est la seule qui soit purement instrumentale,
n'étant autre chose qu'une immense extension admirable de la logique
naturelle à un certain ordre de déductions. La géométrie et la mécanique
doivent, au contraire, être envisagées comme de véritables sciences
naturelles, fondées ainsi que toutes les autres, sur l'observation,
quoique, par l'extrême simplicité de leurs phénomènes, elles comportent
un degré infiniment plus parfait de systématisation, qui a pu
quelquefois faire méconnaître le caractère expérimental de leurs
premiers principes. Mais ces deux sciences physiques ont cela de
particulier, que, dans l'état présent de l'esprit humain, elles sont
déjà et seront toujours davantage employées comme méthode, beaucoup plus
que comme doctrine directe.
Il est, du reste, évident qu'en plaçant ainsi la science mathématique à
la tête de la philosophie positive, nous ne faisons qu'étendre davantage
l'application de ce même principe de classification, fondé sur la
dépendance successive des sciences en résultat du degré d'abstraction de
leurs phénomènes respectifs, qui nous a fourni la série encyclopédique,
établie dans cette leçon. Nous ne faisons maintenant que restituer à
cette série son véritable premier terme, dont l'importance propre
exigeait un examen spécial plus développé. On voit, en effet, que les
phénomènes géométriques et mécaniques sont, de tous, les plus généraux,
les plus simples, les plus abstraits, les plus irréductibles, et les
plus indépendans de tous les autres, dont ils sont, au contraire, la
base. On conçoit pareillement que leur étude est un préliminaire
indispensable à celle de tous les autres ordres de phénomènes. C'est
donc la science mathématique qui doit constituer le véritable point de
départ de toute éducation scientifique rationnelle, soit générale, soit
spéciale, ce qui explique l'usage universel qui s'est établi depuis
long-temps à ce sujet, d'une manière empirique, quoiqu'il n'ait eu
primitivement d'autre cause que la plus grande ancienneté relative de la
science mathématique. Je dois me borner en ce moment à une indication
très-rapide de ces diverses considérations, qui vont être l'objet
spécial de la leçon suivante.
Nous avons donc exactement déterminé dans cette leçon, non d'après de
vaines spéculations arbitraires, mais en le regardant comme le sujet
d'un véritable problème philosophique, le plan rationnel qui doit nous
guider constamment dans l'étude de la philosophie positive. En résultat
définitif, la mathématique, l'astronomie, la physique, la chimie, la
physiologie, et la physique sociale; telle est la formule encyclopédique
qui, parmi le très-grand nombre de classifications que comportent les
six sciences fondamentales, est seule logiquement conforme à la
hiérarchie naturelle et invariable des phénomènes. Je n'ai pas besoin de
rappeler l'importance de ce résultat, que le lecteur doit se rendre
éminemment familier, pour en faire dans toute l'étendue de ce cours une
application continuelle.
La conséquence finale de cette leçon, exprimée sous la forme la plus
simple, consiste donc dans l'explication et la justification du grand
tableau synoptique placé au commencement de cet ouvrage, et dans la
construction duquel je me suis efforcé de suivre, aussi rigoureusement
que possible, pour la distribution intérieure de chaque science
fondamentale, le même principe de classification qui vient de nous
fournir la série générale des sciences.