--Quoi? interrogea-t-il, le vicomte était chez vous; votre grand-mère,
votre gouvernante, vos domestiques l'ont vu, lui ont parlé?
--Non, monsieur, il est venu et s'est retiré en secret. Il tenait à
n'être vu de personne, il voulait se trouver seul avec moi.
--Ah!... fit le juge avec un soupir de soulagement. Il signifiait, ce
soupir: «Tout s'explique. C'était aussi par trop fort. Elle veut le
sauver, au risque de compromettre sa réputation. Pauvre fille! Mais
cette idée lui est-elle venue subitement?» Ce «Ah!» fut interprété bien
différemment par Mlle d'Arlange. Elle pensa que M. Daburon s'étonnait
qu'elle eût consenti à recevoir Albert.
--Votre surprise est une injure, monsieur, dit-elle.
--Mademoiselle!...
--Une fille de mon sang, monsieur, peut recevoir son fiancé sans danger,
sans qu'il se passe rien dont elle puisse avoir à rougir.
Elle disait cela, et en même temps elle était cramoisie, de honte, de
douleur et de colère. Elle se prenait à haïr M. Daburon.
--Je n'ai point eu l'offensante pensée que vous croyez, mademoiselle,
dit le magistrat. Je me demande seulement comment monsieur de Commarin
est allé chez vous en cachette, lorsque son mariage prochain lui donnait
le droit de s'y présenter ouvertement à toute heure. Je me demande
encore comment dans cette visite il a pu mettre ses vêtements dans
l'état où nous les avons trouvés.
--C'est-à-dire, monsieur, reprit Claire avec amertume, que vous doutez
de ma parole!
--Il est des circonstances, mademoiselle...
--Vous m'accusez de mensonge, monsieur. Sachez que, si nous étions
coupables, nous ne descendrions pas jusqu'à nous justifier. On ne nous
verra jamais ni prier ni demander grâce.
Le ton hautain et méchant de Mlle d'Arlange ne pouvait qu'indigner le
juge. Comme elle le traitait! Et cela parce qu'il ne consentait pas à
paraître sa dupe...
--Avant tout, mademoiselle, répondit-il sévèrement, je suis magistrat et
j'ai un devoir à remplir. Un crime est commis, tout me dit que monsieur
Albert de Commarin est coupable, je l'arrête. Je l'interroge et je
relève contre lui des indices accablants. Vous venez me dire qu'ils sont
faux, cela ne suffit pas. Tant que vous vous êtes adressée à l'ami, vous
m'avez trouvé bienveillant et attendri. Maintenant c'est au juge que
vous parlez, et c'est le juge qui vous répond: prouvez!
--Ma parole, monsieur...
--Prouvez!...
Mlle d'Arlange se leva lentement, attachant sur le juge un regard
plein d'étonnement et de soupçons.
--Seriez-vous donc heureux, monsieur, demanda-t-elle, de trouver Albert
coupable? Vous serait-il donc bien doux de le faire condamner?
Auriez-vous de la haine contre cet accusé dont le sort est entre vos
mains, monsieur le juge? C'est qu'on le dirait presque... Pouvez-vous
répondre de votre impartialité? Certains souvenirs ne pèsent-ils pas
lourdement dans votre balance? Est-il sûr que ce n'est pas un rival que
vous poursuivez armé de la loi?
--C'en est trop! murmurait le juge, c'en est trop!
--Savez-vous, poursuivait Claire froidement, que notre situation est
rare et périlleuse en ce moment? Un jour, il m'en souvient, vous m'avez
déclaré votre amour. Il m'a paru sincère et profond; il m'a touchée.
J'ai dû le repousser parce que j'en aimais un autre, et je vous ai
plaint. Voici maintenant que cet autre est accusé d'un assassinat, et
c'est vous qui êtes son juge; et je me trouve moi entre vous deux, vous
priant pour lui. Accepter d'être juge, c'était consentir à être tout
pour lui, et on dirait que vous êtes contre!
Chacune des phrases de Claire tombait sur le cœur de M. Daburon, comme
des soufflets sur sa joue.
Était-ce bien elle qui parlait? D'où lui venait cette audace soudaine
qui lui faisait rencontrer toutes ces paroles qui trouvaient un écho en
lui?
--Mademoiselle, dit-il, la douleur vous égare. À vous seule je puis
pardonner ce que vous venez de dire. Votre ignorance des choses vous
rend injuste. Vous pensez que le sort d'Albert dépend de mon bon
plaisir, vous vous trompez. Me convaincre n'est rien, il faut encore
persuader les autres. Que je vous croie, moi, c'est tout naturel, je
vous connais. Mais les autres ajouteront-ils foi à votre témoignage
quand vous arriverez à eux avec un récit vrai, je le crois, très vrai,
mais enfin invraisemblable?
Les larmes vinrent aux yeux de Claire.
--Si je vous ai offensé injustement, monsieur, dit-elle, pardonnez-moi,
le malheur rend mauvais.
--Vous ne pouvez m'offenser, mademoiselle, reprit le magistrat, je vous
l'ai dit, je vous appartiens.
--Alors, monsieur, aidez-moi à prouver que ce que j'avance est exact. Je
vais tout vous conter.
M. Daburon était bien convaincu que Claire cherchait à surprendre sa
bonne foi. Cependant son assurance l'étonnait. Il se demandait quelle
fable elle allait imaginer.
--Monsieur, commença Claire, vous savez quels obstacles a rencontrés mon
mariage avec Albert. Monsieur de Commarin ne voulait pas de moi pour
fille parce que je suis pauvre; je n'ai rien. Il a fallu à Albert une
lutte de cinq années pour triompher des résistances de son père. Deux
fois le comte a cédé, deux fois il est revenu sur une parole qui lui
avait été, disait-il, extorquée. Enfin, il y a un mois il a donné de son
propre mouvement son consentement. Cependant ces hésitations, ces
lenteurs, ces ruptures injurieuses avaient profondément blessé ma
grand-mère. Vous savez son caractère susceptible; je dois reconnaître
qu'en cette circonstance elle a eu raison. Bien que le jour du mariage
fût fixé, la marquise déclara qu'elle ne me compromettrait, ni ne nous
ridiculiserait davantage en paraissant se précipiter au-devant d'une
alliance trop considérable pour qu'on ne nous ait pas souvent accusées
d'ambition. Elle décida donc que, jusqu'à la publication des bans,
Albert ne serait plus admis chez elle que tous les deux jours, deux
heures seulement, dans l'après-midi, et en sa présence. Nous n'avons pu
la faire revenir sur sa détermination. Telle était la situation lorsque
le dimanche matin on me remit un mot d'Albert. Il me prévenait que des
affaires graves l'empêcheraient de venir, bien que ce fût son jour.
Qu'arrivait-il qui pût le retenir? J'appréhendai quelque malheur. Le
lendemain je l'attendais avec impatience, avec angoisse, quand son valet
de chambre apporta à Schmidt une lettre pour moi. Dans cette lettre,
monsieur, Albert me conjurait de lui accorder un rendez-vous. Il
fallait, me disait-il, qu'il me parlât longuement, à moi seule, sans
délai. Notre avenir, ajoutait-il, dépendait de cette entrevue. Il me
laissait le choix du jour et de l'heure, me recommandant bien de ne me
confier à personne. Je n'hésitai pas. Je lui répondis de se trouver le
mardi soir à la petite porte du jardin qui donne sur une rue déserte.
Pour m'avertir de sa présence, il devait frapper quand neuf heures
sonneraient aux Invalides. Ma grand-mère, je le savais, avait pour ce
soir-là invité plusieurs de ses amies; je pensais qu'en feignant d'être
souffrante il me serait permis de me retirer, et qu'ainsi je serais
libre. Je comptais bien que madame d'Arlange retiendrait Schmidt près
d'elle...
--Pardon! mademoiselle, interrompit M. Daburon, quel jour avez-vous
écrit à monsieur Albert?
--Le mardi dans la journée.
--Pouvez-vous préciser l'heure?
--J'ai dû envoyer cette lettre entre deux et trois heures.
--Merci! mademoiselle; continuez, je vous prie.
--Toutes mes prévisions, reprit Claire, se réalisèrent. Le soir je me
trouvai libre et je descendis au jardin un peu avant le moment fixé.
J'avais réussi à me procurer la clé de la petite porte; je m'empressai
de l'essayer. Malheur! il m'était impossible de la faire jouer, la
serrure était trop rouillée; j'employai inutilement toutes mes forces.
Je me désespérais quand neuf heures sonnèrent. Au troisième coup Albert
frappa. Aussitôt je lui fis part de l'accident et je lui jetai la clé
pour qu'il essayât, d'ouvrir. Il le tenta vainement. Je ne pouvais que
le prier de remettre notre entrevue au lendemain. Il me répondit que
c'était impossible, que ce qu'il avait à me dire ne souffrait pas de
délai. Depuis deux jours qu'il hésitait à me communiquer cette affaire
il endurait le martyre, il ne vivait plus. Nous nous parlions, vous
comprenez, à travers la porte. Enfin il me déclara qu'il allait passer
par-dessus le mur. Je le conjurai de n'en rien faire, redoutant un
accident. Il est assez haut, le mur, vous le connaissez, et le chaperon
est tout garni de morceaux de verre cassé; de plus les branches des
acacias font comme une haie dessus. Mais il se moqua de mes craintes et
me dit qu'à moins d'une défense expresse de ma part il allait tenter
l'escalade. Je n'osais pas dire non, et il se risqua. J'avais bien peur,
je tremblais comme la feuille. Par bonheur, il est très leste; il passa
sans se faire mal. Ce qu'il voulait, monsieur, c'était m'annoncer la
catastrophe qui nous frappait. Nous nous sommes assis d'abord sur le
petit banc, vous savez, qui est devant le bosquet; puis, comme la pluie
tombait, nous nous sommes réfugiés sous le pavillon rustique. Il était
plus de minuit quand Albert m'a quittée, tranquille et presque gai. Il
s'est retiré par le même chemin, seulement avec moins de danger, parce
que je l'ai forcé de prendre l'échelle du jardinier, que j'ai couchée le
long du mur quand il a été de l'autre côté.
Ce récit, fait du ton le plus simple et le plus naturel, confondait M.
Daburon. Que croire?
--Mademoiselle, demanda-t-il, la pluie avait-elle commencé lorsque
monsieur Albert a franchi le mur?
--Pas encore, monsieur. Les premières gouttes sont tombées lorsque nous
étions sur le banc, je me le rappelle fort bien, parce qu'il a ouvert
son parapluie et que j'ai pensé à Paul et Virginie.
--Accordez-moi une minute, mademoiselle, dit le juge. Il s'assit devant
son bureau et rapidement écrivit deux lettres. Dans la première il
donnait des ordres pour qu'Albert fût amené tout de suite au Palais de
Justice, à son cabinet.
Par la seconde, il chargeait un agent de la sûreté de se transporter
immédiatement au faubourg Saint-Germain, à l'hôtel d'Arlange, pour y
examiner le mur du fond du jardin et y relever les traces d'une
escalade, si toutefois elles existaient. Il expliquait que le mur avait
été franchi deux fois, avant et pendant la pluie. En conséquence, les
empreintes de l'aller et du retour devaient être différentes.
Il était enjoint à cet agent de procéder avec la plus grande
circonspection et de chercher un motif plausible pour expliquer ses
investigations.
Tout en écrivant, le juge avait sonné son domestique, qui parut.
--Voici, lui dit-il, deux lettres que vous allez porter à Constant, mon
greffier. Vous le prierez de les lire et de faire exécuter à l'instant,
vous comprenez, à l'instant, les ordres qu'elles contiennent. Courez,
prenez une voiture, allez vite. Ah! un mot: si Constant n'est pas dans
mon cabinet, faites-le chercher par un garçon, il ne saurait être loin,
il m'attend. Partez, dépêchez-vous.