XV

Le lundi matin, dès neuf heures, M. Daburon se disposait à partir pour

le Palais, où il comptait trouver Gévrol et son homme et peut-être le

père Tabaret.

Ses préparatifs étaient presque terminés lorsque son domestique vint le

prévenir qu'une jeune dame, accompagnée d'une femme plus âgée, demandait

à lui parler.

Elle n'avait pas voulu donner son nom, disant qu'elle ne le déclinerait

que si cela était absolument indispensable pour être reçue.

--Faites entrer, répondit le juge.

Il pensait que ce devait être quelque parente de l'un des prévenus dont

il instruisait l'affaire lorsque était arrivé le crime de La Jonchère.

Il se promettait d'expédier bien vite l'importune. Il était debout

devant sa cheminée et cherchait une adresse dans une coupe précieuse

remplie de cartes de visite. Au bruit de la porte qui s'ouvrait, un

froufrou d'une robe de soie glissant le long de l'huisserie, il ne prit

pas la peine de se déranger et ne daigna même pas tourner la tête. Il se

contenta de jeter dans la glace un regard indifférent. Mais aussitôt il

recula avec un mouvement d'effroi, comme s'il eût entrevu un fantôme.

Dans son trouble, il lâcha la coupe, qui tomba bruyamment sur le marbre

du foyer où elle se brisa en mille morceaux.

--Claire! balbutia-t-il. Claire!...

Et, comme s'il eût craint également, et d'être le jouet d'une illusion,

et de voir celle dont il prononçait le nom, il se retourna lentement.

C'était bien Mlle d'Arlange.

Cette jeune fille si fière et si farouche à la fois avait pu s'enhardir

jusqu'à venir chez lui, seule ou autant dire, car sa gouvernante,

qu'elle laissait dans l'antichambre, ne pouvait compter. Elle obéissait

à un sentiment bien puissant, puisqu'il lui faisait oublier sa timidité

habituelle.

Jamais, même en ce temps où la voir était son bonheur, elle ne lui avait

paru plus sublime. Sa beauté, voilée d'ordinaire par une douce

mélancolie, rayonnait et resplendissait. Ses traits avaient une

animation qu'il ne leur connaissait pas. Dans ses yeux, rendus plus

brillants par des larmes récentes mal essuyées encore, éclatait la plus

généreuse résolution. On sentait qu'elle avait la conscience d'accomplir

un grand devoir et qu'elle le remplissait noblement, sinon avec joie, du

moins avec cette simplicité qui à elle seule est de l'héroïsme.

Elle s'avança calme et digne, et tendit sa main au magistrat selon cette

mode anglaise que certaines femmes peuvent faire si gracieuse.

--Nous sommes toujours amis, n'est-ce pas? dit-elle avec un triste

sourire.

Le magistrat n'osa pas prendre cette main qu'on lui tendait dégantée.

C'est à peine s'il l'effleura du bout de ses doigts comme s'il eût

craint une commotion trop forte.

--Oui, répondit-il à peine distinctement; je vous suis toujours dévoué.

Mlle d'Arlange s'assit dans la vaste bergère où deux nuits auparavant

le père Tabaret combinait l'arrestation d'Albert.

M. Daburon demeura debout, appuyé contre la haute tablette de son

bureau.

--Vous savez pourquoi je viens? interrogea la jeune fille.

De la tête il fit signe que oui.

Il ne le devinait que trop en effet, et il se demandait s'il saurait

résister aux supplications d'une telle bouche. Qu'allait-elle vouloir de

lui? que pouvait-il lui refuser? Ah! s'il avait prévu!... Il ne revenait

pas de sa surprise.

--Je ne sais cette horrible histoire que d'hier, poursuivit Claire; on

avait jugé prudent de me la cacher, et sans ma dévouée Schmidt,

j'ignorerais tout encore. Quelle nuit j'ai passée! D'abord j'ai été

épouvantée, mais lorsqu'on m'a dit que tout dépendait de vous, mes

terreurs ont été dissipées. C'est pour moi, n'est-ce pas, que vous vous

êtes chargé de cette affaire? Oh! vous êtes bon, je le sais. Comment

pourrai-je jamais vous exprimer toute ma reconnaissance...

Quelle humiliation pour l'honnête magistrat que ce remerciement si plein

d'effusion! Oui, il avait au début pensé à Mlle d'Arlange, mais

depuis!... Il baissa la tête pour éviter ce beau regard de Claire, si

candide et si hardi.

--Ne me remerciez pas, mademoiselle, balbutia-t-il, je n'ai pas les

droits que vous croyez à votre gratitude.

Claire avait été tout d'abord trop troublée elle-même pour remarquer

l'agitation du magistrat. Le tremblement de sa voix attira son

attention; seulement elle ne pouvait en soupçonner la cause. Elle pensa

que sa présence réveillait les plus douloureux souvenirs; que sans doute

il l'aimait encore et qu'il souffrait. Cette idée l'affligea et la

rendit honteuse.

--Et moi, monsieur, reprit-elle, je veux vous bénir quand même. Qui sait

si j'aurais pu prendre sur moi d'aller voir un autre juge, de parler à

un inconnu? Puis, quel compte, cet autre ne me connaissant pas,

aurait-il tenu de mes paroles? Tandis que vous, si généreux, vous allez

me rassurer, me dire par quel affreux malentendu il a été arrêté comme

un malfaiteur et mis en prison.

--Hélas! soupira le magistrat si bas que Claire l'entendit à peine et ne

comprit pas le sens terrible de cette exclamation.

--Avec vous, continua-t-elle, je n'ai pas peur. Vous êtes mon ami, vous

me l'avez dit. Vous ne repousserez pas ma prière. Rendez-lui la liberté

bien vite. Je ne sais pas au juste de quoi on l'accuse, mais je vous

jure qu'il est innocent.

Claire parlait en personne sûre de soi, qui ne voit nul obstacle au

désir tout simple et tout naturel qu'elle exprime. Une assurance

formelle, donnée par elle, devait suffire amplement. D'un mot, M.

Daburon allait tout réparer. Le juge se taisait. Il admirait cette

sainte ignorance de toute chose, cette confiance naïve et candide qui ne

doute de rien. Elle avait commencé par le blesser, sans le savoir, il

est vrai; il ne s'en souvenait plus.

Il était vraiment honnête entre tous, bon entre les meilleurs, et la

preuve, c'est qu'au moment de dévoiler la fatale réalité il frissonnait.

Il hésitait à prononcer les paroles dont le souffle pareil à un

tourbillon allait renverser le fragile édifice du bonheur de cette jeune

fille. Lui humilié, lui dédaigné, il allait avoir sa revanche et il

n'éprouvait pas le plus léger tressaillement d'une honteuse mais trop

explicable satisfaction.

--Et si je vous disais, mademoiselle, commença-t-il, que monsieur Albert

n'est pas innocent!

Elle se leva à demi, protestant du geste. Il poursuivit:

--Si je vous disais qu'il est coupable!...

--Oh! monsieur, interrompit Claire, vous ne le pensez pas!

--Je le pense, mademoiselle, prononça le magistrat d'une voix triste, et

j'ajouterai que j'en ai la certitude morale.

Claire regardait le juge d'instruction d'un air de stupeur profonde.

Était-ce bien lui qui parlait ainsi? Entendait-elle bien?

Comprenait-elle? Certes, elle en doutait. Répondait-il sérieusement? Ne

l'abusait-il pas par un jeu indigne et cruel? Elle se le demandait avec

une sorte d'égarement, car tout lui paraissait possible, probable,

plutôt que ce qu'il disait.

Lui, n'osant lever les yeux, continuait d'un ton qui exprimait la plus

sincère pitié:

--Je souffre cruellement pour vous, mademoiselle, en ce moment.

Pourtant, j'aurai le désolant courage de vous dire la vérité, et vous

celui de l'entendre. Mieux vaut que vous appreniez tout de la bouche

d'un ami. Rassemblez donc toute votre énergie, affermissez votre âme si

noble contre le plus horrible malheur. Non, il n'y a pas de malentendu;

non, la justice ne se trompe pas. Monsieur le vicomte de Commarin est

accusé d'un assassinat, et tout, m'entendez-vous, tout prouve qu'il l'a

commis.

Comme un médecin qui verse goutte à goutte un breuvage dangereux, M.

Daburon avait prononcé lentement, mot à mot, cette dernière phrase. Il

épiait de l'œil les conséquences, prêt à s'arrêter si l'effet en était

trop fort. Il ne supposait pas que cette jeune fille craintive à

l'excès, d'une sensibilité presque maladive, pût écouter sans faiblir

une pareille révélation. Il s'attendait à une explosion de désespoir, à

des larmes, à des cris déchirants. Peut-être s'évanouirait-elle, et il

se tenait prêt à appeler la bonne Schmidt.

Il se trompait. Claire se leva comme mue par un ressort, admirable

d'énergie et de vaillance. La flamme de l'indignation empourprait sa

joue et avait séché ses larmes.

--C'est faux! s'écria-t-elle, et ceux qui disent cela ont menti. Il ne

peut pas... non, il ne peut pas être un assassin. Il serait là,

monsieur, et lui-même il me dirait: «C'est vrai!» que je refuserais de

le croire, je crierais encore: «C'est faux!...»

--Il n'a pas encore avoué, continua le juge, mais il avouera. Et quand

même!... Il y a plus de preuves qu'il n'en faut pour le faire condamner.

Les charges qui s'élèvent contre lui sont aussi impossibles à nier que

le jour qui nous éclaire...

--Eh bien! moi, interrompit Mlle d'Arlange d'une voix où vibrait

toute son âme, je vous affirme, je vous répète que la justice se trompe.

Oui, insista-t-elle en surprenant un geste de dénégation du juge, oui,

il est innocent. J'en serais sûre et je le proclamerais alors même que

toute la terre se lèverait pour l'accuser avec vous. Ne voyez-vous donc

pas que je le connais mieux qu'il ne peut se connaître lui-même, que ma

foi en lui est absolue comme celle que j'ai en Dieu, que je douterais de

moi avant de douter de lui!...

Le juge d'instruction essaya timidement une objection. Claire lui coupa

la parole.

--Faut-il donc, monsieur, dit-elle, que pour vous convaincre j'oublie

que je suis une jeune fille, et que ce n'est pas à ma mère que je parle,

mais à un homme? Pour lui je le ferai. Il y a quatre ans, monsieur, que

nous nous aimons et que nous nous le sommes dit. Depuis ce temps, je ne

lui ai pas dissimulé une seule de mes pensées, il ne m'a pas caché une

des siennes. Depuis quatre ans, nous n'avons pas eu l'un pour l'autre de

secret; il vivait en moi comme je vivais en lui. Seule, je puis dire

combien il est digne d'être aimé. Seule, je sais tout ce qu'il y a de

grandeur d'âme, de noblesse de pensée, de générosité de sentiments en

celui que vous faites si facilement un assassin. Et je l'ai vu bien

malheureux cependant, lorsque tout le monde enviait son sort. Il est

comme moi, seul en ce monde; son père ne l'a jamais aimé. Appuyés l'un

sur l'autre, nous avons traversé de tristes jours. Et c'est à cette

heure que nos épreuves finissent qu'il serait devenu criminel! Pourquoi,

dites-le-moi, pourquoi?

--Ni le nom ni la fortune du comte de Commarin ne lui appartenaient,

mademoiselle, et il l'a su tout à coup. Seule, une vieille femme pouvait

le dire. Pour garder sa situation, il l'a tuée.

--Quelle infamie! s'écria la jeune fille, quelle calomnie honteuse et

maladroite! Je la sais, monsieur, cette histoire de grandeur écroulée;

lui-même est venu me l'apprendre. C'est vrai, depuis trois jours ce

malheur l'accablait. Mais, s'il était consterné, c'était pour moi bien

plus que pour lui. Il se désolait en pensant que peut-être je serais

affligée quand il m'avouerait qu'il ne pouvait plus me donner tout ce

que rêvait son amour. Moi affligée! Eh! que me font ce grand nom et

cette fortune immense! Je leur ai dû le seul malheur que je connaisse.

Est-ce donc pour cela que je l'aime! Voilà ce que j'ai répondu. Et lui,

si triste, il a aussitôt recouvré sa gaieté. Il m'a remerciée disant:

«Vous m'aimez, le reste n'est plus rien.» Je lui ai fait alors une

querelle pour avoir douté de moi. Et après cela il serait allé

assassiner lâchement une vieille femme! Vous n'oseriez le répéter.

Mlle d'Arlange s'arrêta, un sourire de victoire sur les lèvres. Il

signifiait, ce sourire: «Enfin, je l'emporte, vous êtes vaincu; à tout

ce que je viens de vous dire, que répondre?»

Le juge d'instruction ne laissa pas longtemps cette riante illusion à la

malheureuse enfant. Il ne s'apercevait pas de ce que son insistance

avait de cruel et de choquant. Toujours la même idée! Persuader Claire,

c'était justifier sa conduite!

--Vous ne savez pas, mademoiselle, reprit-il, quels vertiges peuvent

faire chanceler la raison d'un honnête homme. C'est à l'instant où une

chose nous échappe que nous comprenons bien l'immensité de sa perte.

Dieu me préserve de douter de ce que vous me dites! mais

représentez-vous la grandeur de la catastrophe qui frappait monsieur de

Commarin. Savez-vous si, en vous quittant, il n'a pas été pris du

désespoir, et à quelles extrémités il l'a conduit! Il peut avoir eu une

heure d'égarement et agir sans la conscience de son action... Peut-être

est-ce ainsi qu'il faut expliquer le crime.

Le visage de Mlle d'Arlange se couvrit d'une pâleur mortelle et

exprima la plus profonde terreur. Le juge put croire que le doute

effleurait enfin ses nobles et pures croyances.

--Il aurait donc été fou! murmura-t-elle.

--Peut-être, répondit le juge, et cependant les circonstances du crime

dénotent une savante préméditation. Croyez-moi donc, mademoiselle,

doutez. Attendez en priant l'issue de cette affreuse affaire. Écoutez ma

voix, c'est celle d'un ami. Jadis vous avez eu en moi la confiance

qu'une fille accorde à son père, vous me l'avez dit: ne repoussez pas

mes conseils. Gardez le silence, attendez. Cachez à tous votre légitime

douleur, vous pourriez plus tard vous repentir de l'avoir laissée

éclater. Jeune, sans expérience, sans guide, sans mère, hélas! vous avez

mal placé vos premières affections...

--Non, monsieur, non, balbutia Claire. Ah! ajouta-t-elle, vous parlez

comme le monde, ce monde prudent et égoïste que je méprise et que je

hais.

--Pauvre enfant! continua M. Daburon, impitoyable avec sa compassion,

malheureuse jeune fille! Voici votre première déception. On n'en saurait

imaginer de plus terrible; peu de femmes sauraient l'accepter. Mais vous

êtes jeune, vous êtes vaillante, votre vie ne sera point brisée. Plus

tard, vous aurez horreur du crime. Il n'est pas, je le sais par

moi-même, de blessure que le temps ne cicatrise...

Claire avait beau prêter toute son attention aux paroles du juge, elles

arrivaient à son esprit comme un bruit confus, et le sens lui en

échappait.

--Je ne vous comprends plus, monsieur, interrompit-elle; quel conseil me

donnez-vous donc?

--Le seul que dicte la raison et que me puisse inspirer mon affection

pour vous, mademoiselle. Je vous parle en frère tendre et dévoué. Je

vous dis: courage, Claire, résignez-vous au plus douloureux, au plus

immense sacrifice que puisse exiger l'honneur d'une jeune fille.

Pleurez, oui, pleurez votre amour profané, mais renoncez-y. Priez Dieu

qu'Il vous envoie l'oubli. Celui que vous avez aimé n'est plus digne de

vous.

Le juge s'arrêta un peu effrayé. Mlle d'Arlange était devenue livide.

Mais, si le corps ployait, l'âme tenait bon encore.

--Vous disiez tout à l'heure, murmura-t-elle, qu'il n'a pu commettre ce

forfait que dans un moment d'égarement, dans un accès de folie...

--Oui, cela est admissible.

--Mais alors, monsieur, n'ayant su ce qu'il faisait, il ne serait pas

coupable.

Le juge d'instruction oublia certaine question inquiétante qu'il se

posait un matin, dans son lit, après sa maladie.

--Ni la justice ni la société, mademoiselle, répondit-il, ne peuvent

apprécier cela. À Dieu seul, qui voit au fond des cœurs, il appartient

de juger, de décider ces questions qui passent l'entendement humain.

Pour nous, monsieur de Commarin est criminel. Il se peut qu'en raison de

certaines considérations on adoucisse le châtiment, l'effet moral sera

le même. Il se peut qu'on l'acquitte, et je le désire sans l'espérer, il

n'en restera pas moins indigne. Toujours il gardera la flétrissure, la

tache du sang lâchement versé. Résignez-vous donc.

Mlle d'Arlange arrêta le magistrat d'un regard qu'enflammait le plus

vif ressentiment.

--C'est-à-dire! s'écria-t-elle, que vous me conseillez de l'abandonner à

son malheur! Tout le monde va s'éloigner de lui et votre prudence

m'engage à faire comme tout le monde. Les amis agissent ainsi, m'a-t-on

dit, quand un de leurs amis est tombé, les femmes non. Regardez autour

de vous; si humilié, si malheureux, si déchu que soit un homme, près de

lui vous trouverez la femme qui soutient et console. Quand le dernier

des amis s'est enfui courageusement, quand le dernier des parents s'est

retiré, la femme reste.

Le juge regrettait de s'être laissé entraîner un peu loin peut-être:

l'exaltation de Claire l'effrayait. Il essaya, mais en vain, de

l'interrompre.

--Je puis être timide, continuait-elle avec une énergie croissante, je

ne suis pas lâche. J'ai choisi Albert entre tous, librement; quoi qu'il

advienne, je ne le renierai pas. Non, jamais je ne dirai: «Je ne connais

pas cet homme.» Il m'aurait donné la moitié de ses prospérités et de sa

gloire, je prendrais, qu'il le veuille ou non, la moitié de sa honte et

de ses malheurs! À deux, le fardeau sera moins lourd. Frappez; je me

serrerai si fortement contre lui que pas un coup ne l'atteindra sans

m'atteindre moi-même. Vous qui me conseillez l'oubli, enseignez-moi donc

où le trouver! Moi l'oublier! Est-ce que je le pourrais, quand je le

voudrais? Mais je ne le veux pas. Je l'aime; il n'est pas plus en mon

pouvoir de cesser de l'aimer que d'arrêter par le seul effort de ma

volonté les battements de mon cœur. Il est prisonnier, accusé d'un

assassinat, soit: je l'aime. Il est coupable! qu'importe? je l'aime.

Vous le condamnerez, vous le flétrirez: flétri et condamné, je l'aimerai

encore. Vous l'enverrez au bagne, je l'y suivrai, et au bagne, sous la

livrée des forçats, je l'aimerai toujours. Qu'il roule au fond de

l'abîme, j'y roulerai avec lui. Ma vie est à lui, qu'il en dispose. Non,

rien ne me séparera de lui, rien que la mort, et, s'il faut qu'il monte

sur l'échafaud, je mourrai, je le sens bien, du coup qui le frappera.

M. Daburon avait caché son visage entre ses mains; il ne voulait pas que

Claire pût y suivre la trace des émotions qui le remuaient.

Comme elle l'aime! se disait-il, comme elle l'aime!

Il était certes à mille lieues de la situation présente. Son esprit

s'abîmait dans les plus noires réflexions. Tous les aiguillons de la

jalousie le déchiraient.

Quels ne seraient pas ses transports, s'il était l'objet d'une passion

irrésistible comme celle qui éclatait devant lui? Que ne donnerait-il

pas en retour? Il avait, lui aussi, une âme jeune et ardente, une soif

brûlante de tendresse. Qui s'en était inquiété? Il avait été estimé,

respecté, craint peut-être, non aimé, et il ne le serait jamais. N'en

était-il donc pas digne? Pourquoi tant d'hommes traversent-ils la vie

déshérités d'amour, tandis que d'autres, les êtres les plus vils,

parfois, semblent posséder un mystérieux pouvoir qui charme, séduit,

entraîne, qui inspire ces sentiments aveugles et furieux qui, pour

s'affirmer, vont au-devant du sacrifice et l'appellent? Les femmes

n'ont-elles donc ni raison ni discernement?

Le silence de Mlle d'Arlange ramena le juge à la réalité.

Il leva les yeux sur elle. Brisée par la violence de son exaltation,

elle était retombée sur son fauteuil et respirait avec tant de

difficulté que M. Daburon crut qu'elle se trouvait mal. Il allongea

vivement la main vers le timbre placé sur son bureau pour demander du

secours. Mais, si prompt qu'eût été son mouvement, Claire le prévint et

l'arrêta.

--Que voulez-vous faire? demanda-t-elle.

--Vous me paraissiez si souffrante, balbutia-t-il, que je voulais...

--Ce n'est rien, monsieur, répondit-elle. On me croirait faible à me

voir, il n'en est rien; je suis forte, sachez-le bien, très forte. Il

est vrai que je souffre comme je n'imaginais pas qu'on pût souffrir.

C'est qu'il est cruel pour une jeune fille de faire violence à toutes

ses pudeurs. Vous devez être content, monsieur, j'ai déchiré tous les

voiles et vous avez pu lire jusqu'au fond de mon cœur. Je ne le regrette

pourtant pas, c'était pour lui. Ce dont je me repens, c'est de m'être

abaissée jusqu'à le défendre. Votre assurance m'avait éblouie. Il me

pardonnera cette offense à son caractère. On ne défend pas un homme

comme lui, on prouve son innocence. Dieu aidant, je la prouverai.

Mlle d'Arlange se leva à demi comme pour se retirer; M. Daburon la

retint d'un signe.

Dans son aberration, il pensait qu'il serait mal à lui de laisser à

cette pauvre jeune fille l'ombre d'une illusion. Ayant tant fait que de

commencer, il se persuadait que son devoir lui commandait d'aller

jusqu'au bout. Il se disait de bonne foi qu'ainsi il sauvait Claire

d'elle-même et lui épargnait pour l'avenir de cuisants regrets. Le

chirurgien qui a commencé une opération terrible ne la laisse pas

inachevée parce que le malade se débat, souffre et crie.

--Il est pénible, mademoiselle..., commença-t-il.

Claire ne le laissa pas achever.

--Il suffit, monsieur, dit-elle; tout ce que vous pouvez dire encore est

inutile. Je respecte votre malheureuse conviction; je vous demande en

retour quelques égards pour la mienne. Si vous étiez vraiment mon ami,

je vous dirais: «Aidez-moi dans la tâche de salut à laquelle je vais me

dévouer.» Mais vous ne le voudriez pas, sans doute.

Il était dit que Claire ferait tout pour irriter le malheureux

magistrat. Voici maintenant que sa passion arrivait à s'exprimer comme

la logique du père Tabaret. Les femmes n'analysent ni ne raisonnent,

elles sentent et croient. Au lieu de discuter, elles affirment. De là,

peut-être, leur supériorité. Pour Claire, M. Daburon ne sentait pas

comme elle devenait son ennemie, et elle le traitait comme tel.

Le juge d'instruction ressentit vivement l'injure. Tiraillé par les

scrupules d'une conscience étroite d'un côté, par ses convictions de

l'autre, ballotté entre le devoir et la passion, entortillé dans le

harnais de sa profession, il était incapable de la réflexion la plus

simple. Il agissait depuis trois jours comme un enfant qui s'entête dans

sa sottise. Pourquoi cette obstination à ne pas convenir qu'Albert

pouvait être innocent? Les investigations dans tous les cas arrivaient

au même but. Lui, toujours favorable aux prévenus, il n'admettait pas la

possibilité d'une erreur à l'égard de celui-ci.

--Si vous connaissiez les preuves que j'ai entre les mains,

mademoiselle, dit-il de ce ton froid qui annonce la détermination de ne

pas se laisser aller à la colère, si je vous les exposais, vous

n'espéreriez plus.

--Parlez, monsieur, fit impérieusement Claire.

--Vous le voulez, mademoiselle? soit! Je vous détaillerai, si vous

l'exigez, toutes les charges recueillies par la justice; je vous

appartiens entièrement, vous le savez. Mais à quoi bon énumérer ces

présomptions! Il en est une qui, à elle seule, est décisive. Le meurtre

a été commis le soir du Mardi gras, et il est impossible au prévenu de

déterminer l'emploi de cette soirée. Il est sorti, cependant, et il

n'est rentré chez lui qu'à deux heures du matin, ses vêtements souillés

et déchirés, ses gants éraillés...

--Oh! assez, monsieur, assez! interrompit Claire, dont les yeux

rayonnèrent tout à coup de bonheur. C'était, dites-vous, le soir du

Mardi gras?

--Oui, mademoiselle.

--Ah! j'en étais bien sûre! s'écria-t-elle avec l'accent du triomphe. Je

vous disais bien, moi, qu'il ne pouvait être coupable!

Elle joignit les mains, et au mouvement de ses lèvres il fut facile de

voir qu'elle priait.

L'expression de la foi la plus vive, rencontrée par quelques peintres

italiens, illuminait son beau visage, pendant qu'elle rendait grâce à

Dieu dans l'effusion de sa reconnaissance.

Le magistrat était si décontenancé qu'il oubliait d'admirer. Il

attendait une explication.

--Eh bien? demanda-t-il, n'y tenant plus.

--Monsieur, répondit Claire, si c'est là votre plus forte preuve, elle

n'existe plus. Albert a passé près de moi toute la soirée que vous

dites.

--Près de vous? balbutia le juge.

--Oui, avec moi, à l'hôtel.

L'affaire Lerouge · 第 23 / 37 题