--Auriez-vous conservé, mademoiselle, la lettre où monsieur Albert vous
demande un rendez-vous?
--Oui, monsieur, je dois même l'avoir sur moi.
Elle se leva, chercha dans sa poche et en sortit un papier très froissé.
--La voici!
Le juge d'instruction la prit. Un soupçon lui venait. Cette lettre
compromettante se trouvait bien à propos dans la poche de Claire. Les
jeunes filles d'ordinaire ne promènent pas ainsi les demandes de
rendez-vous. D'un regard il parcourut les dix lignes de ce billet.
--Pas de date, murmura-t-il, pas de timbre, rien...
Claire ne l'entendit pas; elle se torturait l'esprit à chercher des
preuves de cette entrevue.
--Monsieur, dit-elle tout à coup, c'est souvent lorsqu'on désire et
qu'on pense être seul qu'on est observé. Mandez, je vous prie, tous les
domestiques de ma grand-mère et interrogez-les, il se peut que l'un
d'eux ait vu Albert.
--Interroger vos gens!... y songez-vous, mademoiselle!
--Quoi! monsieur, vous vous dites que je serai compromise... Qu'importe,
pourvu qu'il soit libre!
M. Daburon ne pouvait qu'admirer. Quel dévouement sublime chez cette
jeune fille, qu'elle dît ou non la vérité! Il pouvait apprécier la
violence qu'elle se faisait depuis une heure, lui qui connaissait si
bien son caractère.
--Ce n'est pas tout, ajouta-t-elle; la clé de la petite porte que j'ai
jetée à Albert, il ne me l'a pas rendue; je me le rappelle bien, nous
l'avons oubliée. Il doit l'avoir serrée. Si on la trouve en sa
possession, elle prouvera bien qu'il est venu dans le jardin...
--Je donnerai des ordres, mademoiselle.
--Il y a encore un moyen, reprit Claire; pendant que je suis ici,
envoyez vérifier le mur...
Elle pensait à tout.
--C'est fait, mademoiselle, continua M. Daburon. Je ne vous cacherai pas
qu'une des lettres que je viens d'expédier ordonne une enquête chez
votre grand-mère, enquête secrète, bien entendu.
Claire se leva rayonnante, et pour la seconde fois tendit sa main au
juge.
--Oh merci! dit-elle, merci mille fois! Maintenant je vois bien que vous
êtes avec nous. Mais voici encore une idée: ma lettre du mardi, Albert
doit l'avoir.
--Non, mademoiselle, il l'a brûlée.
Les yeux de Claire se voilèrent, elle se recula.
Elle croyait sentir de l'ironie dans la réponse du juge. Il n'y en avait
pas. Le magistrat se rappelait la lettre jetée dans le poêle par Albert
dans l'après-midi du mardi. Ce ne pouvait être que celle de la jeune
fille. C'était donc à elle que s'appliquaient ces mots: «Elle ne saurait
me résister.» Il comprit le mouvement et expliqua la phrase.
--Comprenez-vous, mademoiselle, demanda-t-il ensuite, que monsieur de
Commarin ait laissé s'égarer la justice, m'ait exposé, moi, à une erreur
déplorable, lorsqu'il était si simple de me dire tout cela?
--Il me semble, monsieur, qu'un honnête homme ne peut pas avouer qu'il a
obtenu un rendez-vous d'une femme tant qu'il n'en a pas l'autorisation
expresse. Il doit exposer sa vie plutôt que l'honneur de celle qui s'est
confiée à lui. Mais croyez qu'Albert comptait sur moi.
Il n'y avait rien à redire à cela, et le sentiment exprimé par Mlle
d'Arlange donnait un sens à une phrase de l'interrogatoire du prévenu.
--Ce n'est pas tout encore, mademoiselle, reprit le juge, tout ce que
vous venez de me dire là, il faudra venir me le répéter dans mon
cabinet, au Palais de Justice. Mon greffier écrira votre déposition et
vous la signerez. Cette démarche vous sera pénible, mais c'est une
formalité nécessaire.
--Eh! monsieur, c'est avec joie que je m'y rendrai. Quel acte peut me
coûter avec cette idée qu'il est en prison? N'étais-je pas résolue à
tout? Si on l'avait traduit en cour d'assises, j'y serais allée. Oui, je
m'y serais présentée, et là, tout haut, devant tous, j'aurais dit la
vérité. Sans doute, ajouta-t-elle d'un ton triste, j'aurais été bien
affichée, on m'aurait regardée comme une héroïne de roman, mais que
m'importe l'opinion, le blâme ou l'approbation du monde, puisque je suis
sûre de son amour!
Elle se leva, rajustant son manteau et les brides de son chapeau.
--Est-il nécessaire, demanda-t-elle, que j'attende le retour des gens
qui sont allés examiner le mur?
--C'est inutile, mademoiselle.
--Alors, reprit-elle de la voix la plus douce, il ne me reste plus,
monsieur, qu'à vous prier--elle joignit les mains--, qu'à vous
conjurer--ses yeux suppliaient--de laisser sortir Albert de la prison.
--Il sera remis en liberté dès que cela se pourra, je vous en donne ma
parole.
--Oh! aujourd'hui même, cher monsieur Daburon, aujourd'hui, je vous en
prie, tout de suite. Puisqu'il est innocent, voyons, laissez-vous
attendrir, puisque vous êtes notre ami... Voulez-vous que je me mette à
genoux?
Le juge n'eut que le temps bien juste d'étendre les bras pour la
retenir. Il étouffait, le malheureux! Ah! combien il enviait le sort de
ce prisonnier!
--Ce que vous me demandez est impossible, mademoiselle, dit-il d'une
voix éteinte, impraticable, sur mon honneur! Ah! si cela ne dépendait
que de moi!... je ne saurais, fût-il coupable, vous voir pleurer et
résister...
Mlle d'Arlange, si ferme jusque-là, ne put retenir un sanglot.
--Malheureuse! s'écria-t-elle, il souffre, il est en prison, je suis
libre et je ne puis rien pour lui! Grand Dieu! inspire-moi de ces
accents qui touchent le cœur des hommes. Aux pieds de qui aller me jeter
pour avoir sa grâce!...
Elle s'interrompit, surprise du mot qu'elle venait de prononcer.
--J'ai dit sa grâce, reprit-elle fièrement, il n'a pas besoin de grâce.
Pourquoi ne suis-je qu'une femme! Je ne trouverai donc pas un homme qui
m'aide! Si, dit-elle, après un moment de réflexion, il est un homme qui
se doit à Albert, puisque c'est lui qui l'a précipité là où il est:
c'est le comte de Commarin. Il est son père et il l'a abandonné! Eh
bien! moi, je vais aller lui rappeler qu'il a un fils.
Le magistrat se leva pour la reconduire, mais déjà elle s'enfuyait,
entraînant la bonne Schmidt.
M. Daburon, plus mort que vif, se laissa retomber dans son fauteuil. Ses
yeux étaient brillants de larmes.
--Voilà donc ce qu'elle est! murmurait-il. Ah! je n'avais pas fait un
choix vulgaire. J'avais su deviner et comprendre toutes ses grandeurs.
Jamais il ne l'avait tant aimée, et il sentait que jamais il ne se
consolerait de n'avoir pu s'en faire aimer. Mais au plus profond de ses
méditations, une pensée aiguë comme une flèche traversa son cerveau.
Claire avait-elle dit vrai? n'avait-elle pas joué un rôle appris de
longue main? Non, certainement, non.
Mais on pouvait l'avoir abusée, elle pouvait être la dupe de quelque
fourberie savante.
Alors la prédiction du père Tabaret se trouvait réalisée.