M. Daburon lui avança un siège; il s'assit.

--Je me sens si faible, dit-il, que je ne saurais rester debout. Il

s'excusait, lui, près d'un petit magistrat!

C'est que nous ne sommes plus précisément au temps si regrettable où la

noblesse se croyait bien au-dessus de la loi, et s'y trouvait en effet.

Elle est loin, l'année où la duchesse de Bouillon faisait la nique aux

messieurs du parlement, où les hautes et nobles empoisonneuses du règne

de Louis XIV traitaient avec le dernier mépris les conseillers de la

Chambre ardente! Tout le monde respecte la justice aujourd'hui, et la

craint un peu, même quand elle n'est représentée que par un simple et

consciencieux juge d'instruction.

--Vous êtes peut-être bien indisposé, monsieur le comte, dit le juge,

pour me donner des éclaircissements que j'espérais de vous.

--Je me sens mieux, répondit M. de Commarin, je vous remercie Je suis

aussi bien que je puis l'être après le coup terrible. En apprenant de

quel crime est accusé mon fils et son arrestation, j'ai été foudroyé. Je

me croyais fort, j'ai roulé dans la poussière. Mes domestiques m'ont cru

mort. Que ne le suis-je, en effet! La vigueur de ma constitution m'a

sauvé, à ce que dit mon médecin, mais je crois que Dieu veut que je vive

pour que je boive jusqu'à la lie le calice des humiliations.

Il s'interrompit; un flot de sang qui remontait à sa gorge l'étouffait.

Le juge d'instruction se tenait debout près de son bureau, n'osant se

permettre un mouvement.

Après quelques instants de repos, le comte éprouva un soulagement, car

il continua:

--Malheureux que je suis! ne devais-je pas m'attendre à tout cela?

Est-ce que tout ne se découvre pas, tôt ou tard! Je suis châtié par où

j'ai péché: par l'orgueil. Je me suis cru au-dessus de la foudre et j'ai

attiré l'orage sur ma maison. Albert, un assassin! un vicomte de

Commarin à la cour d'assises! Ah! monsieur, punissez-moi aussi, car seul

j'ai préparé le crime autrefois. Avec moi, quinze siècles de la gloire

la plus pure s'éteignent dans l'ignominie.

M. Daburon jugeait impardonnable la conduite du comte de Commarin: aussi

s'était-il formellement promis de ne pas lui ménager le blâme.

Il pensait voir arriver un grand seigneur hautain, presque intraitable,

et il s'était juré de faire tomber toute sa morgue.

Peut-être le plébéien traité de si haut jadis par la marquise d'Arlange

gardait-il, sans s'en douter, un grain de rancune contre

l'aristocratie?...

Il avait vaguement préparé certaine allocution un peu plus que sévère

qui ne pouvait manquer d'atterrer le vieux gentilhomme et de le faire

rentrer en lui-même.

Mais voilà qu'il se trouvait en présence d'un si immense repentir, que

son indignation se changeait en pitié profonde, et qu'il se demandait

comment adoucir cette douleur.

--Écrivez, monsieur, poursuivait le comte avec une exaltation dont on ne

l'eût pas cru capable dix minutes plus tôt, écrivez mes aveux sans y

retrancher rien. Je n'ai plus besoin de grâce ni de ménagements. Que

puis-je craindre désormais? La honte n'est-elle pas publique! Ne

faudra-t-il pas dans quelques jours que moi, le comte Rhéteau de

Commarin, je paraisse devant le tribunal pour proclamer l'infamie de

notre maison! Ah! tout est perdu, maintenant, même l'honneur! Écrivez,

monsieur, ma volonté est que tout le monde sache que je fus le premier

coupable. Mais on saura aussi que déjà la punition avait été terrible,

et qu'il n'était pas besoin de cette dernière et mortelle épreuve.

Le comte s'arrêta pour rassembler et condenser ses souvenirs. Il reprit

ensuite d'une voix plus ferme et qui trouvait ses vibrations à mesure

qu'il parlait:

--À l'âge qu'a maintenant Albert, monsieur, mes parents me firent

épouser, malgré mes supplications, la plus noble et la plus pure des

jeunes filles. Je l'ai rendue la plus infortunée des femmes. Je ne

pouvais l'aimer. J'éprouvais alors la plus vive passion pour une

maîtresse qui s'était donnée à moi sage et que j'avais depuis plusieurs

années. Je la trouvais adorable de beauté, de candeur et d'esprit. Elle

se nommait Valérie. Tout est mort en moi, monsieur; eh bien! ce nom,

quand je le prononce, me remue encore. Malgré mon mariage, je ne pus me

résigner à rompre avec elle. Je dois dire qu'elle le voulait. L'idée

d'un partage honteux la révoltait. Sans doute elle m'aimait alors. Nos

relations continuèrent. Ma femme et ma maîtresse devinrent mères presque

en même temps. Cette coïncidence éveilla en moi l'idée funeste de

sacrifier mon fils légitime à mon bâtard. Je communiquai ce projet à

Valérie. À ma grande surprise, elle le repoussa avec horreur. En elle

déjà l'instinct de la maternité s'était éveillé, elle ne voulait pas se

séparer de son enfant. J'ai conservé, comme un monument de ma folie, les

lettres qu'elle m'écrivait en ce temps; je les relisais cette nuit même.

Comment ne me suis-je rendu ni à ses raisons ni à ses prières? C'est que

j'étais frappé de vertige. Elle avait comme le pressentiment du malheur

qui m'accable aujourd'hui. Mais je vins à Paris, mais j'avais sur elle

un empire absolu: je menaçai de la quitter, de ne jamais la revoir, elle

céda. Un valet à moi et Claudine Lerouge furent chargés de cette

coupable substitution. C'est donc le fils de ma maîtresse qui porte le

titre de vicomte de Commarin et qu'on est venu arrêter il y a une heure.

M. Daburon n'espérait pas une déclaration si nette, ni surtout si

prompte. Intérieurement il se réjouit pour le jeune avocat, dont les

nobles sentiments avaient fait sa conquête.

--Ainsi, monsieur le comte, dit-il, vous reconnaissez que monsieur Noël

Gerdy est né de votre légitime mariage et que seul il a le droit de

porter votre nom?

--Oui, monsieur. Hélas! autrefois je me suis réjoui du succès de mes

projets comme de la plus heureuse victoire. J'étais si enivré de la joie

d'avoir là, près de moi, l'enfant de ma Valérie, que j'oubliais tout.

J'avais reporté sur lui une partie de mon amour pour sa mère, ou plutôt

je l'aimais davantage encore, s'il est possible. La pensée qu'il

porterait mon nom, qu'il hériterait de tous mes biens, au détriment de

l'autre, me transportait de ravissement. L'autre, je le détestais, je ne

pouvais le voir. Je ne me souviens pas de l'avoir embrassé deux fois.

C'est au point que souvent Valérie, qui était très bonne, me reprochait

ma dureté. Un seul mot troublait mon bonheur. La comtesse de Commarin

adorait celui qu'elle croyait son fils, sans cesse elle voulait l'avoir

sur ses genoux. Ce que je souffrais en voyant ma femme couvrir de

baisers et de caresses l'enfant de ma maîtresse, je ne saurais

l'exprimer. Autant que je le pouvais, je l'éloignais d'elle, et elle, ne

pouvant comprendre ce qui se passait en moi, s'imaginait que je faisais

tout pour empêcher son fils de l'aimer. Elle mourut, monsieur, avec

cette idée qui empoisonna ses derniers jours. Elle mourut de chagrin,

mais, comme les saintes, sans une plainte, sans un murmure, le pardon

sur les lèvres et dans le cœur.

Bien que pressé par l'heure, M. Daburon n'osait interrompre le comte et

l'interroger brièvement sur les faits directs de la cause.

Il pensait que la fièvre seule lui donnait cette énergie factice à

laquelle, d'un moment à l'autre, pouvait succéder la plus complète

prostration; il craignait, si une fois on l'arrêtait, qu'il n'eût plus

la force de reprendre.

--Je n'eus pas, continua le comte, une larme pour elle. Qu'avait-elle

été dans ma vie? Un chagrin et un remords. Mais la justice de Dieu, en

avance sur celle des hommes, allait prendre une terrible revanche. Un

jour, on vint m'avertir que Valérie se jouait de moi et me trompait

depuis longtemps. Je ne voulus pas le croire d'abord; cela me paraissait

impossible, insensé. J'aurais plutôt douté de moi que d'elle. Je l'avais

prise dans une mansarde, s'épuisant seize heures pour gagner trente

sous; elle me devait tout. J'en avais si bien fait, à la longue, une

chose à moi, qu'une trahison d'elle répugnait en quelque sorte à ma

raison. Je ne pouvais pas prendre sur moi d'être jaloux. Cependant, je

m'informai, je la fis surveiller, je descendis jusqu'à l'épier. On avait

dit vrai. Cette malheureuse avait un amant, et elle l'avait depuis plus

de dix ans. C'était un officier de cavalerie. Il venait chez elle en

s'entourant de précautions. D'ordinaire il se retirait vers minuit, mais

il lui arrivait aussi de passer la nuit, et, en ce cas, il s'échappait

de grand matin. Envoyé en garnison loin de Paris, il obtenait des

permissions pour la venir visiter, et, pendant ces permissions, il

restait enfermé chez elle sans bouger. Un soir, mes espions me

prévinrent qu'il y était. J'accourus. Ma présence ne la troubla pas.

Elle m'accueillit comme toujours en me sautant au cou. Je crus qu'on

m'abusait, et j'allais tout lui dire, quand, sur le piano, j'aperçus des

gants de daim comme en portent les militaires. Ne voulant pas d'éclat,

ne sachant à quel excès pourrait me porter ma colère, je m'enfuis sans

prononcer une parole. Depuis, je ne l'ai pas revue. Elle m'a écrit, je

n'ai pas ouvert ses lettres. Elle a essayé de pénétrer jusqu'à moi, de

se trouver sur mon passage; en vain: mes domestiques avaient une

consigne que pas un n'eût osé enfreindre.

C'était à douter si c'était bien le comte de Commarin, cet homme d'une

hauteur glacée, d'une réserve si pleine de dédain qui parlait ainsi, qui

livrait sa vie entière sans restrictions, sans réserve, et à qui? À un

Inconnu.

C'est qu'il était dans une de ces heures désespérées, proches de

l'égarement, où toute réflexion manque, où il faut quand même une issue

à l'émotion trop forte.

Que lui importait ce secret si courageusement porté pendant tant

d'années? Il s'en débarrassait comme le misérable qui, accablé par un

fardeau trop lourd, le jette à terre sans se soucier où il tombe ni s'il

tentera la cupidité des passants.

--Rien, continua-t-il, non, rien n'approche de ce que j'endurai alors.

Je tenais à cette femme par le fond de mes entrailles. Elle était comme

une émanation de moi-même. En me séparant d'elle, il me semblait que

j'arrachais quelque chose de ma propre chair. Je ne saurais dire quelles

passions furieuses son souvenir attisait en moi. Je la méprisais et je

la désirais avec une égale violence. Je la haïssais et je l'aimais.

»Et partout j'ai traîné sa détestable image. Rien n'a pu me la faire

oublier. Je ne me suis jamais consolé de sa perte. Et ce n'est rien

encore. Des doutes affreux m'étaient venus au sujet d'Albert. Étais-je

réellement son père? Comprenez-vous quel supplice était le mien, lorsque

je me disais: c'est peut-être à l'enfant d'un étranger que j'ai sacrifié

le mien! Ce bâtard qui s'appelait Commarin me faisait horreur. À mon

amitié si vive avait succédé une invincible répulsion. Que de fois, en

ce temps, j'ai lutté contre une envie folle de le tuer! Plus tard, j'ai

su maîtriser mon aversion, je n'en ai jamais complètement triomphé.

Albert, monsieur, était le meilleur des fils; néanmoins, il y avait

entre lui et moi une barrière de glace qu'il ne pouvait s'expliquer.

Souvent j'ai été sur le point de m'adresser aux tribunaux, de tout

avouer, de réclamer mon héritier légitime: le respect qu'on doit à son

rang m'a retenu. Je reculais devant le scandale. Je m'effrayais pour mon

nom du ridicule ou du blâme, et je n'ai pu le sauver de l'infamie.

La voix du vieux gentilhomme expirait sur ces derniers mots. D'un geste

désolé, il voila sa figure de ses deux mains. Deux grosses larmes

presque aussitôt séchées roulèrent silencieusement le long de ses joues

ridées.

Cependant, la porte du cabinet s'entrebâilla, et la tête du long

greffier apparut.

M. Daburon lui fit signe de reprendre sa place, et s'adressant à M. de

Commarin:

--Monsieur, dit-il d'une voix que la compassion faisait plus douce, aux

yeux de Dieu comme aux yeux de la société, vous avez commis une grande

faute, et les suites, vous le voyez, sont désastreuses. Cette faute, il

est de votre devoir de la réparer autant qu'il est en vous.

--Telle est mon intention, monsieur, et, vous le dirai-je? mon plus cher

désir.

--Vous me comprenez, sans doute, insista M. Daburon.

--Oui, monsieur, répondit le vieillard, oui, je vous comprends.

--Ce sera une consolation pour vous, ajouta le juge, d'apprendre que

monsieur Noël Gerdy est digne à tous égards de la haute position que

vous allez lui rendre. Peut-être reconnaîtrez-vous que son caractère

s'est plus fortement trempé que s'il eût été élevé près de vous. Le

malheur est un maître dont toutes les leçons portent. C'est un homme

d'un grand talent, et le meilleur et le plus digne que je sache. Vous

aurez un fils digne de ses ancêtres. Enfin, nul de votre famille n'a

failli, monsieur, le vicomte Albert n'est pas un Commarin.

--Non! n'est-ce pas? répliqua vivement le comte. Un Commarin,

ajouta-t-il, serait mort à cette heure, et le sang lave tout.

Cette explication du vieux gentilhomme fit profondément réfléchir le

juge d'instruction.

--Seriez-vous donc sûr, monsieur, demanda-t-il, de la culpabilité du

vicomte?

L'affaire Lerouge · 第 18 / 37 题