--Je ne suis à Paris que d'hier soir, répondit-il, et j'ignore tout ce
qui a pu se passer. Je sais seulement qu'on ne procède pas à la légère
contre un homme dans la situation qu'occupait Albert. Si vous l'avez
fait arrêter, c'est qu'évidemment vous avez plus que des soupçons, c'est
que vous possédez des preuves positives.
M. Daburon se mordit les lèvres et ne put dissimuler un mouvement de
mécontentement. Il venait de manquer de prudence, il avait voulu aller
trop vite. Il avait cru l'esprit du comte complètement bouleversé, et il
venait d'éveiller sa défiance. Toute l'habileté du monde ne répare pas
une pareille maladresse.
Au bout d'un interrogatoire dont on attend beaucoup, elle peut
stériliser toutes les combinaisons.
Un témoin sur ses gardes n'est plus un témoin sur lequel on peut
compter; il tremble de se compromettre, mesure la portée des questions
et marchande ses réponses.
D'autre part, la justice comme la police est disposée à douter de tout,
à tout supposer, à soupçonner tout le monde.
Jusqu'à quel point le comte était-il étranger au crime de La Jonchère?
Évidemment, quelques jours auparavant, bien que doutant de sa paternité,
il eût fait les plus grands efforts pour sauver la situation d'Albert.
Il y croyait son honneur intéressé, son récit le démontrait.
N'était-il pas un homme à supprimer par tous les moyens un témoignage
gênant? Voilà ce que se disait M. Daburon.
Enfin, il ne voyait pas clairement où se trouvait dans cette affaire
l'intérêt du comte de Commarin, et cette incertitude l'inquiétait. De là
sa vive contrariété.
--Monsieur, reprit-il plus posément, quand avez-vous été informé de la
découverte de votre secret?
--Hier soir, par Albert lui-même. Il m'a parlé de cette déplorable
histoire d'une façon que maintenant je cherche en vain à m'expliquer. À
moins que...
Le comte s'arrêta court, comme si sa raison eût été choquée de
l'invraisemblance de la supposition qu'il allait formuler.
--À moins que?... interrogea avidement le juge d'instruction.
--Monsieur, dit le comte sans répondre directement, Albert serait un
héros, s'il n'était pas coupable.
--Ah! fit vivement le juge, avez-vous donc, monsieur, des raisons de
croire à son innocence?
Le dépit de M. Daburon perçait si bien sous le ton de ses paroles, que
M. de Commarin pouvait et devait y voir une apparence d'intention
injurieuse. Il tressaillit, vivement piqué, et se redressa en disant:
--Je ne suis pas plus maintenant un témoin à décharge que je n'étais un
témoin à charge tout à l'heure. Je cherche à éclairer la justice, comme
c'est mon devoir, et voilà tout.
Allons, bon! se dit M. Daburon, voici que je l'ai blessé, à présent.
Est-ce que je vais aller comme cela de faute en faute!
--Voici les faits, reprit le comte. Hier soir, après avoir parlé de ces
maudites lettres, Albert a commencé par me tendre un piège pour savoir
la vérité, car il doutait encore, ma correspondance n'étant pas arrivée
entière à monsieur Gerdy. Une discussion aussi vive que possible s'est
alors élevée entre mon fils et moi. Il m'a déclaré qu'il était résolu à
se retirer devant Noël. Je prétendais, moi, au contraire, transiger
coûte que coûte. Albert a osé me tenir tête. Tous mes efforts pour
l'amener à mes vues ont été superflus. Vainement j'ai essayé de faire
vibrer en lui les cordes que je supposais les plus sensibles. Il m'a
répété fermement qu'il se retirait malgré moi, se déclarant satisfait,
si je consentais à lui assurer une modeste aisance. J'ai encore tenté de
le faire revenir en lui démontrant qu'un mariage qu'il souhaite
ardemment depuis deux ans manquerait de ce coup; il m'a répondu qu'il
s'était assuré l'assentiment de sa fiancée, mademoiselle d'Arlange.
Ce nom éclata comme la foudre aux oreilles du juge d'instruction. Il
bondit sur son fauteuil.
Sentant qu'il devenait cramoisi, il prit au hasard sur son bureau un
énorme dossier, et, pour dissimuler son trouble, il l'éleva à la hauteur
de sa figure comme s'il eût cherché à déchiffrer un mot illisible.
Il commençait à comprendre de quelle tâche il s'était chargé. Il sentait
qu'il se troublait comme un enfant, qu'il n'avait ni son calme ni sa
lucidité habituels. Il s'avouait qu'il était capable de commettre les
plus fortes bévues. Pourquoi s'être chargé de cette instruction?
Possédait-il son libre arbitre? Dépendait-il de sa volonté d'être
impartial?
Volontiers il eût renvoyé à un autre moment la suite de la déposition du
comte; le pouvait-il? Sa conscience de juge d'instruction lui criait que
ce serait une maladresse nouvelle. Il reprit donc cet interrogatoire si
pénible.
--Monsieur, dit-il, les sentiments exprimés par le vicomte sont fort
beaux sans doute, mais ne vous a-t-il pas parlé de la veuve Lerouge?
--Si, répondit le comte qui parut soudain éclairé par le souvenir d'un
détail inaperçu; si, certainement.
--Il a dû vous montrer que le témoignage de cette femme rendait
impossible une lutte avec monsieur Gerdy?
--Précisément, monsieur, et, écartant la question de bonne foi, c'est
là-dessus qu'il se basait pour se refuser à suivre mes volontés.
--Il faudrait, monsieur le comte, me raconter bien exactement ce qui
s'est passé entre le vicomte et vous. Faites donc, je vous prie, un
appel à vos souvenirs, et tâchez de me rapporter aussi exactement que
possible ses paroles.
M. de Commarin put obéir sans trop de difficulté. Depuis un moment, une
salutaire réaction s'opérait en lui. Son sang, fouetté par les
insistances de l'interrogatoire, reprenait son cours accoutumé. Son
cerveau se dégageait.
La scène de la soirée précédente était admirablement présente à sa
mémoire jusque dans ses plus insignifiants détails. Il avait encore dans
l'oreille l'intonation des paroles d'Albert, il revoyait sa mimique
expressive.
À mesure que s'avançait son récit, vivant de clarté et d'exactitude, la
conviction de M. Daburon s'affermissait.
Le juge retournait contre Albert précisément ce qui la veille avait fait
l'admiration du comte.
Quelle surprenante comédie! pensait-il. Tabaret a décidément une double
vue. À son incompréhensible audace, ce jeune homme joint une infernale
habileté. Le génie du crime lui-même l'inspire. C'est un miracle que
nous puissions le démasquer. Comme il avait bien tout prévu et préparé!
Comme cette scène avec son père est merveilleusement combinée pour
donner le change en cas d'accident!
»Il n'y a pas une phrase qui ne souligne une intention, qui n'aille
au-devant d'un soupçon. Quel fini d'exécution! Quel soin méticuleux des
détails!
»Rien n'y manque, pas même le grand duo avec la femme aimée. A-t-il
réellement prévenu Claire? Probablement!
»Je pourrais le savoir, mais il faudrait la revoir, lui parler! Pauvre
enfant! aimer un pareil homme! Mais son plan maintenant saute aux yeux.
»Cette discussion avec le comte, c'est sa planche de salut. Elle ne
l'engage à rien et lui permet de gagner du temps.
»Il aurait probablement traîné les choses en longueur, puis il aurait
fini par se ranger à l'avis de son père. Il se serait encore fait un
mérite de sa condescendance et aurait demandé des récompenses pour sa
faiblesse. Et lorsque Noël serait revenu à la charge, il se serait
trouvé en face du comte, qui aurait tout nié bravement, qui l'aurait
éconduit poliment, et au besoin l'aurait chassé comme un imposteur et un
faussaire.
Chose étrange, mais cependant explicable, M. de Commarin, tout en
parlant, arrivait précisément aux idées du juge, à des conclusions
presque identiques.
Dans le fait, pourquoi cette insistance au sujet de Claudine? Il se
rappelait fort bien que dans sa colère il avait dit à son fils: «On ne
commet pas de si belles actions pour son plaisir.» Ce sublime
désintéressement s'expliquait.
Lorsque le comte eut terminé:
--Je vous remercie, monsieur, dit M. Daburon. Je ne saurais vous rien
dire encore de positif, mais la justice a de fortes raisons de croire
que, dans la scène que vous venez de me rapporter, le vicomte Albert
jouait en comédien consommé un rôle appris à l'avance.
--Et bien appris, murmura le comte, car il m'a trompé, moi!...
Il fut interrompu par Noël qui entrait, une serviette de chagrin noir à
son chiffre sous le bras.
L'avocat s'inclina devant le vieux gentilhomme qui, de son côté, se leva
et se retira, par discrétion, à l'extrémité de la pièce.
--Monsieur, dit Noël à demi-voix au juge, vous trouverez toutes les
lettres dans ce portefeuille. Je vous demanderai la permission de vous
quitter bien vite, l'état de madame Gerdy devient d'heure en heure plus
alarmant.
Noël avait quelque peu haussé la voix en prononçant ces derniers mots;
le comte les entendit. Il tressaillit et dut faire un grand effort pour
étouffer la question qui de son cœur montait à ses lèvres.
--Il faut pourtant, mon cher maître, que vous m'accordiez une minute,
répondit le juge.
M. Daburon quitta alors son fauteuil, et prenant l'avocat par la main il
l'amena devant le comte.
--Monsieur de Commarin, prononça-t-il, j'ai l'honneur de vous présenter
monsieur Noël Gerdy.
M. de Commarin s'attendait probablement à quelque péripétie de ce genre,
car pas un des muscles de son visage ne bougea; il demeura
imperturbable. Noël, lui, fut comme un homme qui reçoit un coup de
marteau sur le crâne: il chancela et fut obligé de chercher un point
d'appui sur le dossier d'une chaise.
Puis, tous deux, le père et le fils, ils restèrent face à face, abîmés
en apparence dans leurs réflexions, en réalité s'examinant avec une
sombre méfiance, chacun s'efforçant de saisir quelque chose de la pensée
de l'autre.
M. Daburon avait espéré mieux d'un coup de théâtre qu'il méditait depuis
l'entrée du comte dans son cabinet. Il se flattait d'amener par cette
brusque présentation une scène pathétique très vive qui ne laisserait
pas à ses clients le loisir de la réflexion.
Le comte ouvrirait les bras, Noël s'y précipiterait, et la
reconnaissance, pour être parfaite, n'aurait plus qu'à attendre la
consécration des tribunaux.
La roideur de l'un, le trouble de l'autre déconcertaient ses prévisions.
Il se crut obligé à une intervention plus pressante.
--Monsieur le comte, dit-il d'un ton de reproche, vous reconnaissiez, il
n'y a qu'un instant, que monsieur Gerdy était votre fils légitime.
M. de Commarin ne répondit pas; on pouvait douter, à son immobilité,
qu'il eût entendu. C'est Noël qui, rassemblant tout son courage, osa
parler le premier.
--Monsieur, balbutia-t-il, je ne vous en veux pas...
--Vous pouvez dire: «mon père», interrompit le hautain vieillard d'un
ton qui n'avait certes rien d'ému ni rien de tendre.
Puis s'adressant au juge:
--Vous suis-je encore de quelque utilité, monsieur? demanda-t-il.
--Il vous reste, répondit M. Daburon, à écouter la lecture de votre
déposition et à signer, si vous trouvez la rédaction conforme. Allez,
Constant, ajouta-t-il.
Le long greffier fit exécuter à sa chaise un demi-tour et commença. Il
avait une façon à lui toute particulière de bredouiller ce qu'il avait
gribouillé. Il lisait très vite, tout d'un trait, sans tenir compte ni
des points, ni des virgules, ni des demandes, ni des réponses; il lisait
tant que durait son haleine.
Quand il n'en pouvait plus, il respirait et ensuite repartait de plus
belle. Involontairement il faisait songer aux plongeurs qui, de moment
en moment, élèvent la tête au-dessus de l'eau, font leur provision d'air
et disparaissent. Noël fut le seul à écouter avec attention cette
lecture rendue comme à dessein inintelligible. Elle lui apprenait des
choses qu'il lui importait de savoir.
Enfin, Constant prononça les paroles sacramentelles: en foi de quoi,
etc., qui terminent tous les procès-verbaux de France.
Il présenta la plume au comte, qui signa sans hésitation et sans élever
la moindre objection.
Le vieux gentilhomme alors se tourna vers Noël.
--Je ne suis pas bien solide, dit-il; il faut donc, mon fils--ce mot fut
souligné--que vous souteniez votre père jusqu'à sa voiture.
Le jeune avocat s'avança avec empressement. Sa figure rayonnait, pendant
qu'il passait le bras de M. de Commarin sous le sien.
Quand ils furent sortis, M. Daburon ne put résister à un mouvement de
curiosité.
Il courut à la porte, qu'il entrouvrit, et, tenant le corps en arrière,
afin de n'être pas aperçu, il allongea la tête, explorant d'un coup
d'œil la galerie.
Le comte et Noël n'étaient pas encore parvenus à l'extrémité. Ils
allaient lentement.
Le comte paraissait se traîner pesamment et avec peine; l'avocat, lui,
marchait à petits pas, légèrement incliné du côté du vieillard, et tous
ses mouvements étaient empreints de la plus vive sollicitude.
Le juge resta à son poste jusqu'à ce qu'il les eût perdus de vue au
tournant de la galerie. Puis il regagna sa place en poussant un profond
soupir.
Du moins, pensa-t-il, j'aurai contribué à faire un heureux. La journée
ne sera pas complètement mauvaise.
Mais il n'avait pas de temps à donner à ses réflexions; les heures
volaient. Il tenait à interroger Albert le plus promptement possible, et
il avait encore à recevoir les dépositions de plusieurs domestiques de
l'hôtel de Commarin, et à entendre le rapport du commissaire de police
chargé de l'arrestation.
Les domestiques cités, qui depuis longtemps attendaient leur tour,
furent, sans retard, introduits successivement. Ils n'avaient guère
d'éclaircissements à donner, et pourtant tous les témoignages étaient
autant de charges nouvelles. Il était aisé de voir que tous croyaient
leur maître coupable.
L'attitude d'Albert depuis le commencement de cette fatale semaine, ses
moindres paroles, ses gestes les plus insignifiants furent rapportés,
commentés, expliqués.
L'homme qui vit au milieu de trente valets est comme un insecte dans une
boîte de verre sous la loupe d'un naturaliste.
Aucun de ses actes n'échappe à l'observation; à peine peut-il avoir un
secret, et encore, si on ne devine quel il est, au moins sait-on
lorsqu'il en a un. Du matin au soir il est le point de mire de trente
paires d'yeux intéressés à étudier les plus imperceptibles variations de
sa physionomie.
Le juge eut donc en abondance ces futiles détails qui ne paraissent rien
d'abord, et dont le plus infime peut tout à coup, à l'audience, devenir
une question de vie ou de mort.
En combinant les dépositions, en les rapprochant, en les coordonnant, M.
Daburon put suivre son prévenu heure par heure, à partir du dimanche
matin.
Le dimanche donc, aussitôt après la retraite de Noël, le vicomte avait
sonné pour donner l'ordre de répondre à tous les visiteurs qui se
présenteraient qu'il venait de partir pour la campagne.
De ce moment, la maison entière s'était aperçue qu'il était «tout
chose», vivement contrarié ou très indisposé.
Il n'était pas sorti de la journée de sa bibliothèque, et s'y était fait
servir à dîner. Il n'avait pris à ce repas qu'un potage et un très mince
filet de sole au vin blanc.
En mangeant, il avait dit à M. Courtois, le maître d'hôtel: «Recommandez
donc au chef d'épicer davantage cette sauce, une autre fois.» Puis il
avait ajouté en aparté: «Bast! À quoi bon!» Le soir il avait donné congé
à tous les gens de son service, en disant: «Allez vous amuser, allez!»
Il avait expressément défendu qu'on entrât chez lui, à moins qu'il ne
sonnât.
Le lendemain lundi, il ne s'était levé, lui ordinairement matinal, qu'à
midi. Il se plaignait d'un violent mal de tête et d'envies de vomir. Il
prit cependant une tasse de thé. Il demanda son coupé; mais presque
aussitôt il le décommanda. Lubin, son valet de chambre, lui avait
entendu dire: «C'est trop hésiter», et quelques moments plus tard: «Il
faut en finir.» Peu après, il s'était mis à écrire.
Lubin avait été chargé de porter une lettre à Mlle Claire d'Arlange,
avec ordre de ne la remettre qu'à elle-même ou à Mlle Schmidt,
l'institutrice.
Une seconde lettre, avec deux billets de mille francs, furent confiés à
Joseph pour être portés au club. Joseph ne se rappelait plus le nom du
destinataire; ce n'était pas un homme titré.
Le soir, Albert n'avait pris qu'un potage et s'était enfermé chez lui.
Il était debout de grand matin, le mardi. Il allait et venait dans
l'hôtel comme une âme en peine, ou comme quelqu'un qui attend avec
impatience une chose qui n'arrive pas.
Étant allé dans le jardin, le jardinier lui demanda son avis pour le
dessin d'une pelouse. Il répondit: «Vous consulterez monsieur le comte à
son retour.» Il avait déjeuné comme la veille.
Vers une heure, il était descendu aux écuries et avait, d'un air triste,
caressé Norma, sa jument de prédilection. En la flattant, il disait:
«Pauvre bête! ma pauvre vieille!» À trois heures, un commissionnaire
médaillé s'était présenté avec une lettre.
Le vicomte l'avait prise et ouverte précipitamment. Il se trouvait alors
devant le parterre.
Deux valets de pied l'entendirent distinctement dire: «Elle ne saurait
résister.» Il était rentré et avait brûlé la lettre au grand poêle du
vestibule.
Comme il se mettait à table, à six heures, deux de ses amis, M. de
Courtivois et le marquis de Chouzé, forçant la consigne, arrivèrent
jusqu'à lui. Il parut on ne peut plus contrarié.
Ces messieurs voulaient absolument l'entraîner dans une partie de
plaisir; il refusa, affirmant qu'il avait un rendez-vous pour une
affaire très importante.
Il mangea, à son dîner, un peu plus que les jours précédents. Il demanda
même au sommelier une bouteille de château-lafite qu'il but entièrement.
En prenant son café, il fuma un cigare dans la salle à manger, ce qui
est contraire à la règle de l'hôtel.
À sept heures et demie, selon Joseph et deux valets de pied, à huit
heures seulement, suivant le suisse et Lubin, le vicomte était sorti à
pied avec un parapluie.
Il était rentré à deux heures du matin, et avait renvoyé son valet de
chambre qui l'attendait, comme c'était son service.
Le mercredi, en entrant chez le vicomte, le valet de chambre avait été
frappé de l'état des vêtements de son maître. Ils étaient humides et
souillés de terre, le pantalon était déchiré. Il avait hasardé une
remarque; Albert avait répondu d'un ton furieux: «Jetez cette défroque
dans un coin en attendant qu'on la donne.» Il paraissait aller mieux ce
jour-là. Pendant qu'il déjeunait d'assez bon appétit, le maître d'hôtel
lui avait trouvé l'air gai. Il avait passé l'après-midi dans la
bibliothèque et avait brûlé des tas de papiers.
Le jeudi, il semblait de nouveau très souffrant. Il avait failli ne
pouvoir aller au-devant du comte. Le soir, après sa scène avec son père,
il était remonté chez lui dans un état à faire pitié. Lubin voulait
courir chercher le médecin, il le lui avait défendu, de même que de dire
à personne son indisposition.
Tel est l'exact résumé des vingt grandes pages qu'écrivit le long
greffier sans détourner une seule fois la tête pour regarder les témoins
en grande livrée qui défilaient.
Ces témoignages, M. Daburon avait su les obtenir en moins de deux
heures.
Bien qu'ayant la conscience de l'importance de leurs paroles, tous ces
valets avaient la langue extrêmement déliée. Le difficile était de les
arrêter une fois lancés. Et pourtant, de tout ce qu'ils disaient, il
ressortait clairement qu'Albert était un très bon maître, facile à
servir, bienveillant et poli pour ses gens. Chose étrange, incroyable!
il s'en trouva trois dans le nombre qui avaient l'air de n'être pas
ravis du grand malheur qui frappait la famille. Deux étaient
sérieusement attristés, M. Lubin, ayant été l'objet de bontés
particulières, n'était pas de ces derniers.
Le tour du commissaire de police était arrivé. En deux mots, il rendit
compte de l'arrestation déjà racontée par le père Tabaret. Il n'oublia
pas de signaler ce mot: «Perdu!» échappé à Albert; à son sens, c'était
un aveu. Il fit ensuite la remise de tous les objets saisis chez le
vicomte de Commarin.
Le juge d'instruction examina attentivement tous ces objets, les
comparant soigneusement avec les pièces à conviction rapportées de La
Jonchère.
Il parut alors plus satisfait qu'il ne l'avait été de la journée.
Lui-même il déposa sur son bureau toutes ces preuves matérielles, et
pour les cacher, il jeta dessus trois ou quatre de ces immenses feuilles
de papier qui servent à confectionner des chemises pour les dossiers.
La journée s'avançait et M. Daburon n'avait plus que bien juste le temps
d'interroger le «prévenu» avant la nuit. Quelle hésitation pouvait le
retenir encore? Il avait entre les mains plus de preuves qu'il n'en faut
pour envoyer dix hommes en cour d'assises et de là à la place de la
Roquette. Il allait lutter avec des armes si écrasantes de supériorité
qu'à moins de folie Albert ne pouvait songer à se défendre. Et pourtant,
à cette heure pour lui si solennelle, il se sentait défaillir. Sa
volonté faiblissait-elle? Sa résolution allait-elle l'abandonner?
Fort à propos il se souvint que depuis la veille il n'avait rien pris,
et il envoya chercher en toute hâte une bouteille de vin et des
biscuits. Ce n'est point de forces qu'avait besoin le juge
d'instruction, mais de courage. Tout en vidant son verre, ses pensées,
dans son cerveau, s'arrangèrent en cette phrase étrange: «Je vais donc
comparaître devant le vicomte de Commarin.»
À tout autre moment, il aurait ri de cette saillie de son esprit; en cet
instant, il y voulut voir un avis de la Providence.
Soit, se dit-il, ce sera mon châtiment.
Et, sans se laisser le temps de la réflexion, il donna les ordres
nécessaires pour qu'on amenât le vicomte Albert.