M. Daburon parut vivement contrarié.

--Voilà qui est bien fâcheux, murmura-t-il. Et vous croyez, mon cher

maître, qu'il est impossible de rien obtenir d'elle?

--Il ne faut même pas y songer. Elle a complètement perdu la tête. Elle

était, lorsque je l'ai quittée, dans un état de prostration à faire

croire qu'elle ne passera pas la journée.

--Et quand a-t-elle été prise de cette maladie?

--Hier soir.

--Tout à coup?

--Oui, monsieur, en apparence, du moins, car pour moi j'ai de fortes

raisons de croire qu'elle souffrait depuis au moins trois semaines. Hier

donc, en sortant de table, ayant à peine mangé, elle prit un journal, et

par un hasard bien regrettable, ses yeux s'arrêtent précisément sur les

lignes qui relataient le crime. Aussitôt elle a poussé un grand cri,

s'est débattue une seconde sur un fauteuil et a glissé sur le tapis en

murmurant: «Oh! le malheureux! le malheureux!»

--La malheureuse! vous voulez dire.

--Non, monsieur, j'ai bien dit. Évidemment, cette exclamation ne

s'adressait pas à ma pauvre nourrice.

Sur cette réponse si grave, faite du ton le plus innocent, M. Daburon

leva les yeux sur son témoin. L'avocat baissa la tête.

--Et ensuite? demanda le juge après un moment de silence pendant lequel

il avait pris quelques notes.

--Ces mots, monsieur, sont les derniers prononcés par madame Gerdy. Aidé

de notre servante, je l'ai portée dans son lit, le médecin a été appelé,

et depuis elle n'a pas repris connaissance. Le docteur, au surplus...

--C'est bien! interrompit M. Daburon. Laissons cela, au moins pour le

moment. Maintenant, vous, maître Gerdy, connaissez-vous des ennemis à la

veuve Lerouge?

--Aucun.

--Elle n'avait pas d'ennemis? Soit. Et dites-moi, existe-t-il à votre

connaissance quelqu'un ayant un intérêt quelconque à la mort de cette

pauvre vieille?

Le juge d'instruction, en posant cette question, avait les yeux sur les

yeux de Noël; il ne voulait pas qu'il pût détourner ou baisser la tête.

L'avocat tressaillit et parut vivement impressionné. Il était

décontenancé; il hésitait comme si une lutte se fût établie en lui.

Enfin, d'une voix qui n'était rien moins que ferme, il répondit:

--Non, personne.

--Est-ce bien vrai? demanda le juge en imprimant plus de fixité à son

regard. Vous ne connaissez personne à qui ce crime profite ou puisse

profiter, personne absolument?

--Je ne sais qu'une chose, monsieur, répondit Noël, c'est qu'il me cause

à moi un préjudice irréparable.

Enfin! pensa M. Daburon, nous voici aux lettres et je n'ai pas compromis

ce pauvre Tabaret. Il eût été désagréable de lui causer le moindre

chagrin, à ce brave et habile homme.

--Un préjudice à vous, mon cher maître, reprit-il; vous allez, je

l'espère, m'expliquer cela.

Le malaise dont Noël avait donné quelques signes reparut beaucoup plus

marqué.

--Je sais, monsieur, répondit-il, que je dois à la justice non seulement

la vérité mais encore toute la vérité. Cependant il est des

circonstances si délicates que la conscience d'un homme d'honneur y voit

un péril. Puis il est bien cruel d'être contraint de soulever le voile

qui recouvre des secrets douloureux et dont la révélation peut

quelquefois...

M. Daburon interrompit d'un geste. L'accent triste de Noël

l'impressionnait. Sachant d'avance ce qu'il allait entendre, il

souffrait pour le jeune avocat. Il se retourna vers son greffier.

--Constant! dit-il avec une certaine inflexion de voix. Cette intonation

devait être un signal, car le long greffier se leva méthodiquement,

passa sa plume derrière son oreille et sortit d'un pas mesuré. Noël

parut sensible à la délicatesse du juge d'instruction.

Son visage exprima la plus vive reconnaissance, son regard rendit grâce.

--Combien je vous suis obligé, monsieur, dit-il avec un élan contenu, de

votre généreuse attention! Ce que j'ai à dire est pénible, mais devant

vous, maintenant, c'est à peine s'il m'en coûtera de parler.

--Soyez sans crainte, reprit le juge, je ne retiendrai de votre

déposition, mon cher maître, que ce qui me semblera tout à fait

indispensable.

--Je me sens peu maître de moi, monsieur, commença Noël, soyez indulgent

pour mon trouble. Si quelque parole m'échappe qui vous semble empreinte

d'amertume, excusez-la, elle sera involontaire. Jusqu'à ces jours

passés, j'ai cru que j'étais un enfant de l'amour. Je le serais que je

ne rougirais pas de l'avouer. Mon histoire est courte. J'avais une

ambition honorable, j'ai travaillé. Quand on n'a pas de nom, on doit

savoir s'en faire un. J'ai mené la vie obscure, retirée et austère de

ceux qui, partis de bien bas, veulent arriver haut. J'adorais celle que

je croyais ma mère, j'étais convaincu qu'elle m'aimait. La tache de ma

naissance m'avait attiré quelques humiliations, je les méprisais.

Comparant mon sort à celui de tant d'autres, je me trouvais encore parmi

les privilégiés, quand la Providence a fait tomber entre mes mains

toutes les lettres que mon père, le comte de Commarin, écrivait à madame

Gerdy au moment de leur liaison. De la lecture de ces lettres, j'ai tiré

cette conviction que je ne suis pas ce que je croyais être, que madame

Gerdy n'est pas ma mère.

Et sans laisser à M. Daburon le temps de répliquer, il exposa les

événements que douze heures plus tôt il racontait au père Tabaret.

C'était bien la même histoire, avec les mêmes circonstances, la même

abondance de détails précis et concluants, mais le ton était changé.

Autant chez lui la veille le jeune avocat avait été emphatique et

violent, autant à cette heure, dans le cabinet du juge d'instruction, il

était contenu et sobre d'impressions fortes.

On aurait pu s'imaginer qu'il mesurait son récit à la portée de ses

auditeurs, de façon à les frapper également l'un et l'autre, avec une

forme différente.

Au père Tabaret, esprit vulgaire, l'exagération de la colère; à M.

Daburon, intelligence supérieure, l'exagération de la modération.

Autant il s'était révolté contre une injuste destinée, autant il

semblait s'incliner, armé de résignation devant une aveugle fatalité.

Avec une réelle éloquence et un bonheur rare d'expressions, il exposa sa

situation au lendemain de sa découverte, sa douleur, ses perplexités,

ses doutes.

Pour étayer sa certitude morale, il fallait un témoignage positif.

Pouvait-il espérer celui du comte ou de Mme Gerdy, complices

intéressés à taire la vérité? Non. Mais il comptait sur celui de sa

nourrice, pauvre vieille qui l'affectionnait et qui, arrivée au terme de

sa vie, était heureuse de décharger sa conscience d'un aussi lourd

fardeau. Elle morte, les lettres devenaient comme un chiffon entre ses

mains.

Puis il passa à son explication avec Mme Gerdy et fut pour le juge

plus prodigue de détails que pour son vieux voisin.

Elle avait, dit-il, tout nié d'abord, mais il donna à entendre que,

pressée de questions, accablée par l'évidence, dans un moment de

désespoir, elle avait avoué, déclarant toutefois que cet aveu elle le

rétracterait et le nierait, étant disposée à tout faire au monde pour

que son fils conservât sa belle situation.

De cette scène dataient, au jugement de l'avocat, les premières

atteintes du mal auquel succombait l'ancienne maîtresse de son père.

Noël s'étendit encore sur son entrevue avec le vicomte de Commarin.

Même dans sa narration se glissèrent quelques variantes, mais si légères

qu'il eût été bien difficile de les lui reprocher. Elles n'avaient rien

d'ailleurs de défavorable à Albert.

Il insista, au contraire, sur l'excellente impression qu'il gardait de

ce jeune homme.

Il avait reçu sa révélation avec une certaine défiance, il est vrai,

mais avec une noble fermeté en même temps et comme un brave cœur prêt à

s'incliner devant la justification du droit.

Enfin, il traça un portrait presque enthousiaste de ce rival que

n'avaient point gâté les prospérités, qui l'avait quitté sans un regard

de rancune, vers lequel il se sentait entraîné, et qui après tout était

son frère.

M. Daburon avait écouté Noël avec l'attention la plus soutenue, sans

qu'un mot, un geste, un froncement de sourcils trahît ses impressions.

Quand il eut terminé:

--Comment, monsieur, observa le juge, avez-vous pu me dire que, dans

votre opinion, personne n'avait intérêt à la mort de la veuve Lerouge?

L'avocat ne répondit pas.

--Il me semble que la position de monsieur le vicomte de Commarin

devient presque inattaquable. Madame Gerdy est folle, le comte niera

tout, vos lettres ne prouvent rien. Il faut avouer que ce crime est des

plus heureux pour ce jeune homme, et qu'il a été commis singulièrement à

propos.

--Oh! monsieur! s'écria Noël, protestant de toute son énergie, cette

insinuation est formidable!...

Le juge interrogea sévèrement la physionomie de l'avocat. Parlait-il

franchement, jouait-il une généreuse comédie? Est-ce que réellement il

n'avait jamais eu de soupçons? Noël ne broncha pas et presque aussitôt

reprit:

--Quelles raisons pouvait avoir ce jeune homme de trembler, de craindre

pour sa position! Je ne lui ai pas adressé un mot de menace, même

indirect. Je ne me suis pas présenté comme un dépossédé furibond qui

veut qu'on lui restitue là, sur-le-champ, tout ce qu'on lui a pris. J'ai

exposé les faits à Albert en lui disant: «Voilà: que pensez-vous? que

décidons-nous? Soyez juge.»

--Et il vous a demandé du temps?

--Oui. Je lui ai pour ainsi dire proposé de m'accompagner chez la mère

Lerouge, dont le témoignage pouvait lever tous ses doutes; il n'a pas

semblé me comprendre. Cependant il la connaissait bien, étant allé chez

elle avec le comte qui lui donnait, je l'ai su depuis, beaucoup

d'argent.

--Cette générosité ne vous a pas paru singulière?

--Non.

--Vous expliquez-vous pourquoi le vicomte n'a pas paru disposé à vous

suivre?

--Certainement. Il venait de me dire qu'il voulait avant tout avoir une

explication avec son père, absent pour le moment, mais qui devait

revenir sous peu de jours.

La vérité, tout le monde le sait et se plaît à le proclamer, a un accent

auquel personne ne se trompe. M. Daburon n'avait plus le moindre doute

sur la bonne foi de son témoin. Noël continuait avec une candeur

ingénue, celle d'un cœur honnête que les soupçons n'ont jamais effleuré

de leur aile de chauve-souris:

--Moi, cela me convenait fort, d'avoir immédiatement à traiter avec mon

père. Je tenais d'autant plus à laver ce linge sale en famille, que je

n'ai jamais désiré qu'un arrangement amiable. Les mains pleines de

preuves, je reculerais devant un procès.

--Vous n'auriez pas plaidé?

--Jamais, monsieur, à aucun prix. Il aurait donc fallu, ajouta-t-il d'un

ton fier, pour reprendre un nom qui m'appartient, commencer par le

déshonorer?

Pour le coup, M. Daburon ne put dissimuler une très sincère admiration.

--Voilà un beau désintéressement, monsieur, dit-il.

--Je pense, répondit Noël, qu'il n'est que raisonnable. Oui, au pis

aller, je me déciderais à laisser mon titre à Albert. Certes le nom de

Commarin est illustre, cependant j'espère que dans dix ans le mien sera

plus connu. Seulement j'exigerais de larges compensations. Je n'ai rien,

et souvent j'ai été entravé dans ma carrière par de misérables questions

d'argent. Ce que madame Gerdy devait à la générosité de mon père a été

presque entièrement dissipé. Mon éducation en a absorbé une grande

partie, et il n'y a pas longtemps que mon cabinet couvre mes dépenses.

»Nous vivons, madame Gerdy et moi, très modestement; par malheur, bien

que simple dans ses goûts, elle manque d'économie et d'ordre, et jamais

on ne s'imaginerait ce qui s'engloutissait dans notre ménage. Enfin, je

n'ai rien à me reprocher: advienne que pourra. Sur le premier moment, je

n'ai pas su dominer ma colère, mais maintenant je n'ai plus de rancune.

En apprenant la mort de ma nourrice, j'ai jeté toutes mes espérances à

la mer.

--Et vous avez eu tort, mon cher maître, prononça le juge. Maintenant,

c'est moi qui vous le dis: espérez. Peut-être avant la fin de la journée

serez-vous rentré en possession de vos droits. La justice, je ne vous le

cache pas, croit connaître l'assassin de la veuve Lerouge. À l'heure

qu'il est, le vicomte Albert doit être arrêté.

--Quoi! s'exclama Noël avec une sorte de stupeur, c'est donc vrai!... Je

ne m'étais donc pas mépris, monsieur, au sens de vos paroles! J'avais

craint de comprendre...

--Et vous aviez compris, maître Gerdy, interrompit M. Daburon. Je vous

remercie de vos sincères et loyales explications, elles facilitent

singulièrement ma tâche. Demain, car aujourd'hui mes minutes sont

comptées, nous mettrons en règle votre déposition... ensemble, si cela

vous convient. Il ne me reste plus qu'à vous demander communication des

lettres que vous possédez et qui me sont indispensables.

--Avant une heure, monsieur, vous les aurez, répondit Noël. Et il

sortit, après avoir chaudement exprimé sa gratitude au juge

d'instruction.

Moins préoccupé, l'avocat eût aperçu à l'extrémité de la galerie le père

Tabaret, qui arrivait à fond de train, empressé et joyeux, comme un

porteur de grandes nouvelles qu'il était.

Sa voiture n'était pas arrêtée devant la grille du Palais de Justice que

déjà il était dans la cour et s'élançait sous le porche. À le voir

grimper, plus leste qu'un cinquième clerc d'avoué le roide escalier qui

conduit aux galeries des juges d'instruction, on ne se serait pas douté

qu'il était depuis bien des années du mauvais côté de la cinquantaine.

Lui-même ne s'en doutait pas. Il ne se souvenait pas d'avoir passé la

nuit; jamais il ne s'était senti si frais, si dispos, si gaillard; il

avait dans les jambes des ressorts d'acier.

Il traversa la galerie en deux sauts et entra comme une balle dans le

cabinet du juge d'instruction, bousculant, sans lui demander pardon, lui

si poli! le méthodique greffier, qui revenait de faire quelques

douzaines de tours dans la salle des pas perdus.

--Enlevé! s'écria-t-il dès le seuil, pincé, serré, bouclé, ficelé,

emballé, coffré! Nous tenons l'homme! Le père Tabaret, plus Tirauclair

que jamais, gesticulait avec une si comique véhémence et de si

singulières contorsions, que le long greffier eut un sourire que

d'ailleurs il se reprocha le soir même en se couchant.

Mais M. Daburon, encore sous le poids de la déposition de Noël, fut

choqué de cette joie intempestive qui pourtant lui apportait la

sécurité. Il regarda sévèrement le père Tabaret en disant:

--Plus bas, monsieur, plus bas, soyez convenable, modérez-vous.

À tout autre moment, le bonhomme eût été consterné d'avoir mérité cette

mercuriale. Elle glissa sur sa jubilation.

--De la modération, répondit-il, je n'en manque pas, Dieu merci! et je

m'en vante. C'est que jamais on n'a rien vu de pareil. Tout ce que

j'avais annoncé, on l'a trouvé. Fleuret cassé, gants gris perle

éraillés, porte-cigare, rien n'y manque. On va, monsieur, vous apporter

tout cela et bien d'autres choses encore. On a son petit système à soi,

et il paraît qu'il n'est pas mauvais. Voilà le triomphe de ma méthode

d'induction dont Gévrol fait des gorges chaudes. Je donnerais cent

francs pour qu'il fût ici. Mais non, mon Gévrol tient à pincer l'homme

aux boucles d'oreilles. Il est, ma foi! bien capable de mettre la main

dessus. C'est un gaillard, Gévrol, un lapin, un fameux! Combien lui

donne-t-on par an, pour son habileté?...

--Voyons, cher monsieur Tabaret, fit le juge, dès qu'il trouva jour à

placer un mot, soyons sérieux, s'il se peut, et procédons avec ordre.

--Bast! reprit le bonhomme, à quoi bon! c'est une affaire toisée

maintenant. Quand on va nous amener notre homme, montrez-lui seulement

les éraillures retirées des ongles de la victime et ses gants à lui, et

vous l'assommez. Moi je parie qu'il va tout avouer _hic et nunc_. Oui,

je parie ma tête contre la sienne, quoiqu'elle soit bien aventurée. Et

encore non, il sauvera son cou! Ces poules mouillées du jury sont

capables de lui accorder les circonstances atténuantes. C'est moi qui

lui en donnerais! Ah! ces lenteurs perdent la justice! Si tout le monde

était de mon avis, le châtiment des coquins ne traînerait pas si

longtemps. Sitôt pris, sitôt pendu. Et voilà.

M. Daburon s'était résigné à laisser passer cette trombe de paroles.

Quand l'exaltation du bonhomme fut un peu usée, il commença seulement à

l'interroger. Il eut encore assez de peine à obtenir des détails précis

sur l'arrestation, détails que devait confirmer le procès-verbal du

commissaire de police.

Le juge parut très surpris en apprenant qu'Albert, à la vue du mandat,

avait dit: «Je suis perdu!»

--Voilà, murmura-t-il, une terrible charge.

--Certes! reprit le père Tabaret. Jamais, dans son état normal, il n'eût

laissé échapper ces mots qui le perdent, en effet. C'est que nous

l'avions saisi mal éveillé. Il ne s'était pas couché. Il dormait d'un

mauvais sommeil sur un canapé quand nous sommes arrivés. J'avais eu soin

de laisser filer en avant et de suivre de très près un domestique dont

l'épouvante l'a démoralisé. Tous mes calculs étaient faits. Mais, soyez

sans crainte, il trouvera pour son exclamation malheureuse une

explication plausible. Je dois ajouter que près de lui, par terre, nous

avons trouvé toute froissée la _Gazette de France_ de la veille, qui

contenait la nouvelle de l'assassinat. Ce sera la première fois qu'un

avis dans les journaux aura fait pincer un coupable.

--Oui, murmura le juge devenu pensif, oui, vous êtes un homme précieux,

monsieur Tabaret. Et plus haut il ajouta:

--J'ai pu m'en convaincre, car monsieur Gerdy sort d'ici à l'instant.

--Vous avez vu Noël! s'écria le bonhomme. En même temps toute sa

vaniteuse satisfaction disparut.

Un nuage d'inquiétude voila comme un crêpe sa face rouge et joyeuse.

--Noël, ici! répéta-t-il.

Et timidement il demanda:

--Et sait-il?

--Rien, répondit M. Daburon. Je n'ai pas eu besoin de vous faire

intervenir. Ne vous ai-je pas d'ailleurs promis une discrétion absolue?

--Tout va bien! s'écria le père Tabaret. Et que pense monsieur le juge

de Noël?

--C'est, j'en suis sûr, un noble et digne cœur, dit le magistrat: une

nature à la fois forte et tendre. Les sentiments que je lui ai entendu

exprimer ici et qu'il est impossible de révoquer en doute manifestent

une élévation d'âme malheureusement exceptionnelle. Rarement dans ma

vie, j'ai rencontré un homme dont l'abord m'ait été aussi sympathique.

Je comprends qu'on soit fier d'être son ami.

--Quand je le disais à monsieur le juge! voilà l'effet qu'il a produit à

tout le monde. Moi je l'aime comme mon enfant, et quoi qu'il arrive, il

aura toute ma fortune. Oui, je lui laisserai tout après moi, comme il

est dit sur mon testament déposé chez maître Baron, mon notaire. Il y a

aussi un paragraphe pour madame Gerdy, mais je vais le biffer, et

vivement!

--Madame Gerdy, monsieur Tabaret, n'aura bientôt plus besoin de rien.

--Elle! comment cela? Est-ce que le comte?...

--Elle est mourante et ne passera sans doute pas la journée, c'est

monsieur Gerdy qui me l'a dit.

--Ah! mon Dieu! s'écria le bonhomme, que m'apprenez-vous là!

mourante!... Noël va être au désespoir... c'est-à-dire non, puisque ce

n'est plus sa mère, que lui importe! Mourante! Je l'estimais beaucoup

avant de la mépriser. Pauvre humanité! Il paraît que tous les coupables

vont y passer le même jour, car, j'oubliais de vous en informer, au

moment où je quittais l'hôtel de Commarin, j'ai entendu un domestique

annoncer à un autre que le comte, à la nouvelle de l'arrestation de son

fils, avait été frappé d'une attaque.

--Ce serait pour monsieur Gerdy la pire des catastrophes.

--Pour Noël?

--Je comptais sur la déposition de monsieur de Commarin pour lui rendre,

moi, tout ce dont il est si digne. Le comte mort, la veuve Lerouge

morte, madame Gerdy mourante ou dans tous les cas folle, qui donc pourra

dire si les papiers ont raison?

--C'est vrai! murmura le père Tabaret, c'est vrai! Et je ne voyais pas

cela, moi! Quelle fatalité! Car je ne me suis pas trompé, j'ai bien

entendu...

Il n'acheva pas. La porte du cabinet de M. Daburon s'ouvrit, et le comte

de Commarin lui-même parut dans l'encadrement, roide comme un de ces

vieux portraits qu'on dirait glacés dans leur bordure dorée.

Le vieux gentilhomme fit un signe de la main, et les deux domestiques

qui l'avaient aidé à monter jusqu'à la galerie en le soutenant sous les

bras se retirèrent.

L'affaire Lerouge · 第 16 / 37 题