M. Daburon ne rentra pas chez lui en sortant de l'hôtel d'Arlange. Toute
la nuit il erra au hasard, cherchant un peu de fraîcheur pour sa tête
brûlante, demandant un peu de calme à une lassitude excessive.
Fou que je suis! se disait-il, mille fois fou d'avoir espéré, d'avoir
cru qu'elle m'aimerait jamais. Insensé! comment ai-je osé rêver la
possession de tant de grâces, de noblesse et de beauté! Combien elle
était belle, ce soir, le visage inondé de larmes! Peut-on imaginer rien
de plus angélique! Quelle expression sublime avaient ses yeux en parlant
de lui! C'est qu'elle l'aime! Et moi elle me chérit comme un père; elle
me l'a dit, comme un père! En pouvait-il être autrement? n'est-ce pas
justice? Devait-elle voir un amant en ce juge sombre et sévère, toujours
triste comme son costume noir? N'était-il pas honteux de songer à unir
tant de virginale candeur à ma détestable science du monde? Pour elle,
l'avenir est encore le pays des riantes chimères, et depuis longtemps
l'expérience a flétri toutes mes illusions. Elle est jeune comme
l'innocence, et je suis vieux comme le vice.
L'infortuné magistrat se faisait véritablement horreur. Il comprenait
Claire et l'excusait. Il s'en voulait de l'excès de douleur qu'il lui
avait montré. Il se reprochait d'avoir troublé sa vie. Il ne se
pardonnait pas d'avoir parlé de son amour...
Ne devait-il pas prévoir ce qui était arrivé: qu'elle le repousserait,
et qu'ainsi il allait se priver de cette félicité céleste de la voir, de
l'entendre, de l'adorer silencieusement.
Il faut, poursuivit-il, qu'une jeune fille puisse rêver à son amant. En
lui, elle doit caresser un idéal. Elle se plaît à le parer de toutes les
qualités brillantes, à l'imaginer plein de noblesse, de bravoure,
d'héroïsme. Qu'advenait-il, si en mon absence elle songeait à moi? Son
imagination me représentait drapé d'une robe funèbre, au fond d'un
lugubre cachot, aux prises avec quelque scélérat immonde. N'est-ce pas
mon métier de descendre dans tous les cloaques, de remuer la fange de
tous les crimes? Ne suis-je pas condamné à laver dans l'ombre le linge
sale de la plus corrompue des sociétés? Ah! il est des professions
fatales! Est-ce que le juge comme le prêtre ne devrait pas se condamner
à la solitude et au célibat? L'un et l'autre ils savent tout, ils ont
tout entendu. Leur costume est presque le même. Mais pendant que le
prêtre dans les plis de sa robe noire apporte la consolation, le juge
apporte l'effroi. L'un est la miséricorde, l'autre le châtiment. Voilà
quelles images éveillait mon souvenir, tandis que l'autre... l'autre...
Cet homme infortuné continuait sa course folle le long des quais
déserts.
Il allait, la tête nue, les yeux hagards. Pour respirer plus librement,
il avait arraché sa cravate et l'avait jetée au vent.
Parfois, il croisait, sans le voir, quelque rare passant. Le passant
s'arrêtait, touché de pitié, et se détournait pour regarder s'éloigner
ce malheureux qu'il supposait privé de raison.
Dans un chemin perdu, près de Grenelle, des sergents de ville
s'approchèrent de lui et essayèrent de l'interroger. Il les repoussa,
mais machinalement, et leur tendit une de ses cartes de visite.
Ils lurent et le laissèrent passer, convaincus qu'il était ivre.
La colère, une colère furibonde, avait remplacé sa résignation première.
Dans son cœur, une haine s'élevait plus forte et plus violente que son
amour pour Claire.
Cet autre, ce préféré, ce noble vicomte qui ne savait pas triompher des
obstacles, que ne le tenait-il là sous son genou!
En ce moment, cet homme noble et fier, ce magistrat si sévère pour
lui-même, s'expliqua les délices irrésistibles de la vengeance. Il
comprit la haine qui s'arme d'un poignard, qui s'embusque lâchement dans
les recoins sombres, qui frappe dans les ténèbres, en face ou dans le
dos, peu importe, mais qui frappe, qui tue, qui veut du sang pour son
assouvissement!
En ce moment, précisément, il était chargé d'instruire l'affaire d'une
pauvre fille publique, accusée d'avoir donné un coup de couteau à une de
ses tristes compagnes.
Elle était jalouse de cette femme, qui avait cherché à lui enlever son
amant, un soldat ivrogne et grossier.
M. Daburon se sentait saisi de pitié pour cette misérable créature qu'il
avait commencé d'interroger la veille.
Elle était très laide et vraiment repoussante, mais l'expression de ses
yeux, quand elle parlait de son soldat, revenait à la mémoire du juge.
Elle l'aime véritablement, pensait-il. Si chacun des jurés avait
souffert ce que je souffre, elle serait acquittée. Mais combien d'hommes
ont eu dans leur vie une passion? Peut-être pas un sur vingt!
Il se promit de recommander cette fille à l'indulgence du tribunal et
d'atténuer autant qu'il le pourrait le crime dont elle s'était rendue
coupable.
Lui-même venait de se décider à commettre un crime.
Il était résolu à tuer M. Albert de Commarin.
Pendant le reste de la nuit, il ne fit que s'affermir dans cette
résolution, se démontrant par mille raisons folles, qu'il trouvait
solides et indiscutables, la nécessité et la légitimité de cette
vengeance.
Sur les sept heures du matin, il se trouvait dans une allée du bois de
Boulogne, non loin du lac. Il gagna la porte Maillot, prit une voiture
et se fit conduire chez lui.
Le délire de la nuit continuait, mais sans souffrance. Il ne sentait
aucune fatigue. Calme et froid, il agissait sous l'empire d'une
hallucination, à peu près comme un somnambule.
Il réfléchissait et raisonnait, mais ce n'était pas avec sa raison.
Chez lui, il se fit habiller avec soin, comme autrefois lorsqu'il devait
aller chez la marquise d'Arlange, et sortit.
Il passa d'abord chez un armurier et acheta un petit revolver qu'il fit
charger avec soin sous ses yeux et qu'il mit dans sa poche. Il se rendit
ensuite chez les personnes qu'il supposait capables de lui apprendre de
quel club était le vicomte. Nulle part on ne s'aperçut de l'étrange
situation de son esprit, tant sa conversation et ses manières étaient
naturelles.
Dans l'après-midi seulement, un jeune homme de ses amis lui nomma le
cercle de M. de Commarin fils et lui proposa de l'y conduire, en faisant
partie lui-même.
M. Daburon accepta avec empressement et suivit son ami. Le long de la
route, il serrait avec frénésie le bois du revolver qu'il tenait caché.
Il ne pensait qu'au meurtre qu'il voulait commettre, et au moyen de ne
pas manquer son coup. Cela va faire, se disait-il froidement, un
scandale affreux, surtout si je ne réussis pas à me brûler la cervelle
aussitôt. On m'arrêtera, on me mettra en prison, je passerai en cour
d'assises. Voilà mon nom déshonoré. Bast! que m'importe! Je ne suis pas
aimé de Claire, que me fait le reste! Mon père mourra sans doute de
douleur, mais il faut que je me venge!... Arrivés au club, son ami lui
montra un jeune homme très brun, à l'air hautain à ce qu'il lui parut,
qui, accoudé à une table, lisait une revue. C'était le vicomte.
M. Daburon marcha sur lui sans sortir son revolver. Mais, arrivé à deux
pas, le cœur lui manqua. Il tourna brusquement les talons et s'enfuit,
laissant son ami stupéfié d'une scène dont il lui était impossible de se
rendre compte.