Arrivé dans la rue, M. Daburon sentit que la terre fuyait sous ses pas.
Tout tournait autour de lui. Il voulut crier et ne le put. Il battit
l'air de ses mains, chancela un instant et enfin tomba comme une masse
sur le trottoir.
Des passants accoururent et aidèrent les sergents de ville à le relever.
Dans une de ses poches, on trouva son adresse; on le porta à son
domicile.
Quand il reprit ses sens, il était couché, et il aperçut son père au
pied de son lit.
Que s'était-il donc passé?
On lui apprit, avec bien des ménagements, que pendant six semaines il
avait flotté entre la vie et la mort. Les médecins le déclaraient sauvé;
maintenant il était remis, il allait bien.
Cinq minutes de conversation l'avaient épuisé. Il ferma les yeux et
chercha à recueillir ses idées, qui s'étaient éparpillées comme les
feuilles d'un arbre en automne par une tempête. Le passé lui semblait
noyé dans un brouillard opaque; mais au milieu de ces ténèbres, tout ce
qui concernait Mlle d'Arlange se détachait précis et lumineux. Toutes
ses actions, à partir du moment où il avait embrassé Claire, il les
revoyait comme un tableau fortement éclairé. Il frémit, et ses cheveux
en un moment furent trempés de sueur.
Il avait failli devenir assassin!
Et la preuve qu'il était vraiment remis et qu'il avait repris la pleine
possession de ses facultés, c'est qu'une question de droit criminel
traversa son cerveau.
Le crime commis, se dit-il, aurais-je été condamné? Oui. Étais-je
responsable? Non. Le crime serait-il une forme de l'aliénation mentale?
Étais-je fou, étais-je dans l'état particulier qui doit précéder un
attentat? Qui saura me répondre? Pourquoi tous les juges n'ont-ils pas
traversé une incompréhensible crise comme la mienne? Mais qui me
croirait, si je racontais ce qui m'est arrivé?
Quelques jours plus tard, le mieux se soutenant, il le conta à son père,
qui haussa les épaules et lui assura que c'était là une mauvaise
réminiscence de délire.
Ce père, qui était bon, fut ému au récit des amours si tristes de son
fils, sans y voir cependant un malheur irréparable. Il lui conseilla la
distraction, mit à sa disposition toute sa fortune et l'engagea fort à
épouser une bonne grosse héritière poitevine, gaie et bien portante, qui
lui ferait des enfants superbes. Puis, comme ses terres souffraient de
son absence, il repartit pour sa province.
Deux mois plus tard, le juge d'instruction avait repris sa vie et ses
travaux habituels. Mais il avait beau faire, il agissait comme un corps
sans âme; au-dedans de lui, il le sentait, quelque chose était brisé.
Une fois, il voulut aller voir sa vieille amie la marquise. En
l'apercevant, elle poussa un cri de terreur. Elle l'avait pris pour un
spectre, tant il était différent de celui qu'elle avait connu.
Comme elle redoutait les figures funèbres, elle le consigna à sa porte.
Claire fut malade une semaine à sa vue.
Comme il m'aimait! se disait-elle; il a failli mourir. Albert
m'aime-t-il autant?
Elle n'osait se répondre. Elle aurait voulu le consoler, lui parler,
tenter quelque chose... Il ne se montra plus.
M. Daburon n'était cependant pas homme à se laisser abattre sans lutter.
Il voulut, comme disait son père, se distraire. Il chercha le plaisir et
trouva le dégoût, mais non l'oubli. Souvent il alla jusqu'au seuil de la
débauche; toujours une céleste figure, Claire vêtue de blanc, lui barra
la porte.
Alors il se réfugia dans le travail ainsi que dans un sanctuaire. Il se
condamna aux plus rudes labeurs, se défendant de penser à Claire, pareil
au poitrinaire qui s'interdit de songer à son mal. Son âpreté à la
besogne, sa fiévreuse activité lui valurent la réputation d'un ambitieux
qui devait aller loin. Il ne se souciait de rien au monde.
À la longue, il trouva non le repos, mais cet engourdissement exempt de
douleurs qui suit les grandes catastrophes. La convalescence de l'oubli
commençait pour lui.
Voilà quels événements ce nom de Commarin prononcé par le père Tabaret
rappelait à M. Daburon. Il les croyait ensevelis sous la cendre du
temps, et voilà qu'ils surgissaient comme ces caractères qu'on trace
avec une encre sympathique et qui apparaissent si l'on vient à approcher
le papier du feu. En un instant, ils se déroulèrent devant ses yeux,
avec cette merveilleuse instantanéité du songe qui supprime le temps et
l'espace.
Pendant quelques minutes, grâce à un phénomène admirable de
dédoublement, il assista, pour ainsi dire, à la représentation de sa
propre vie. Acteur et spectateur ensemble, il était là, assis dans son
fauteuil, et il paraissait sur le théâtre, il agissait et il se jugeait.
Sa première pensée, il faut l'avouer, fut une pensée de haine, suivie
d'un détestable sentiment de satisfaction. Le hasard lui livrait cet
homme préféré par Claire. Ce n'était plus un hautain gentilhomme
illustré par sa fortune et par ses aïeux, c'était un bâtard, le fils
d'une femme galante. Pour garder un nom volé, il avait commis le plus
lâche des assassinats. Et lui, le juge, il allait éprouver cette volupté
infinie de frapper son ennemi avec le glaive de la loi.
Mais ce ne fut qu'un éclair. La conscience de l'honnête homme se révolta
et fit entendre sa voix toute-puissante.
Est-il rien de plus monstrueux que l'association de ces deux idées: la
haine et la justice? Un juge peut-il, sans se mépriser plus que les
êtres vils qu'il condamne, se souvenir qu'un coupable dont le sort est
entre ses mains a été son ennemi? Un juge d'instruction a-t-il le droit
d'user de ses exorbitants pouvoirs contre un prévenu, tant qu'au fond de
son cœur il reste une goutte de fiel?
M. Daburon se répéta ce que tant de fois depuis un an il s'était dit en
commençant une instruction: et moi aussi, j'ai failli me souiller d'un
meurtre abominable.
Et voilà que, précisément, il allait avoir à faire arrêter, à
interroger, à livrer à la cour d'assises celui qu'il avait eu la ferme
volonté de tuer.
Tout le monde, certes, ignorait ce crime de pensée et d'intention, mais
pouvait-il, lui, l'oublier? N'était-ce pas ou jamais le cas de se
récuser, de donner sa démission? Ne devait-il pas se retirer, se laver
les mains du sang répandu, laissant à un autre le soin de le venger au
nom de la société?
--Non! prononça-t-il, ce serait une lâcheté indigne de moi.
Un projet de générosité folle lui vint.
--Si je le sauvais? murmura-t-il. Si, pour Claire, je lui laissais
l'honneur et la vie? Mais comment le sauver? Je devrais pour cela ne
tenir aucun compte des découvertes du père Tabaret et lui imposer la
complicité du silence. Il faudra volontairement faire fausse route,
courir avec Gévrol après un meurtrier chimérique. Est-ce praticable?
D'ailleurs, épargner Albert, c'est déchirer les titres de Noël; c'est
assurer l'impunité de la plus odieuse des trahisons. Enfin, c'est encore
et toujours sacrifier la justice à ma passion!
Le magistrat souffrait.
Comment prendre un parti au milieu de tant de perplexités, tiraillé par
des intérêts divers?
Il flottait indécis entre les déterminations les plus opposées, son
esprit oscillait d'un extrême à l'autre.
Que faire? Sa raison, après un nouveau choc si imprévu, cherchait en
vain son équilibre. Reculer, se disait-il; où donc serait mon courage?
Ne dois-je pas rester le représentant de la loi que rien n'émeut et que
rien ne touche? Suis-je si faible qu'en revêtant ma robe je ne sache pas
me dépouiller de ma personnalité? Ne puis-je, pour le présent, faire
abstraction du passé? Mon devoir est de poursuivre l'enquête. Claire
elle-même m'ordonnerait d'agir ainsi. Voudrait-elle d'un homme souillé
d'un soupçon? Jamais. S'il est innocent, qu'il soit sauvé; s'il est
coupable, qu'il périsse!
C'était fort bien raisonné, mais, au fond de son cœur, mille inquiétudes
dardaient leurs épines. Il avait besoin de se rassurer.
Est-ce que je le hais encore, cet homme? continua-t-il; non, certes. Si
Claire l'a préféré à moi qu'il ne connaît pas, c'est à elle et non à lui
que je dois en vouloir. Ma fureur n'a été qu'un accès passager de
délire. Je le prouverai. Je veux qu'il trouve en moi autant un
conseiller qu'un juge. S'il n'est pas coupable, il disposera, pour
établir ses preuves, de tout cet appareil formidable d'agents et de
moyens qui est entre les mains du parquet. Oui, je puis être le juge.
Dieu, qui lit au fond des consciences, voit que j'aime assez Claire pour
souhaiter de toutes mes forces l'innocence de son amant.
Alors seulement, M. Daburon se rendit vaguement compte du temps écoulé.
Il était près de trois heures du matin.
--Ah! mon Dieu! et le père Tabaret qui m'attend! Je vais le trouver
endormi... Mais le père Tabaret ne dormait pas, et il n'avait guère plus
que le juge senti glisser les heures.
Dix minutes lui avaient suffi pour dresser l'inventaire du cabinet de M.
Daburon, qui était vaste et d'une magnificence sévère, tout à fait en
rapport avec la position du magistrat. Armé d'un flambeau, il s'approcha
des six tableaux de maîtres qui rompaient la nudité de la boiserie et
les admira. Il examina curieusement quelques bronzes rares placés sur la
cheminée et sur une console, et il donna à la bibliothèque un coup d'œil
de connaisseur.
Après quoi, prenant sur la table un journal du soir, il se rapprocha du
foyer et se plongea dans une vaste bergère.
Il n'avait pas seulement lu le tiers du premier-Paris, lequel, comme
tous les premier-Paris d'alors, s'occupait exclusivement de la question
romaine, que, lâchant le journal, il s'absorbait dans ses méditations.
L'idée fixe, plus forte que la volonté, bien autrement intéressante pour
lui que la politique, le ramenait invinciblement à La Jonchère, près du
cadavre de la veuve Lerouge. Comme l'enfant qui mille et mille fois
brouille et remet en ordre son jeu de patience, il mêlait et reprenait
la série de ses inductions et de ses raisonnements.
Certes, il n'y avait plus rien de douteux pour lui dans cette triste
affaire. De A à Z, il croyait connaître tout. Il savait à quoi s'en
tenir, et M. Daburon, il l'avait vu, partageait ses opinions. Cependant,
que de difficultés encore!
C'est qu'entre le juge d'instruction et le prévenu se trouve un tribunal
suprême, institution admirable qui est notre garantie à tous tant que
nous sommes, pouvoir essentiellement modérateur: le jury.
Et le jury, Dieu merci! ne se contente pas d'une conviction banale. Les
plus fortes probabilités peuvent l'émouvoir et l'ébranler, elles ne lui
arrachent pas un verdict affirmatif. Placé sur un terrain neutre, entre
la prévention qui expose sa thèse et la défense qui développe son roman,
il demande des preuves matérielles et exige qu'on les lui fasse toucher
du doigt. Là où des magistrats condamneraient vingt fois pour une, en
toute sécurité de conscience, et justement, qui plus est, il acquitte,
parce que l'évidence n'a pas lui.
La déplorable exécution de Lesurques a assuré l'impunité de bien des
crimes, et, il faut le dire, elle justifie cette impunité.
Le fait est que, sauf les cas de flagrant délit ou d'aveu, il n'y a pas
d'affaire sûre pour le ministère public. Parfois il est aussi anxieux
que l'accusé lui-même. Presque tous les crimes ont même pour la justice
et pour la police un côté mystérieux et en quelque sorte impénétrable.
Le génie de l'avocat est de deviner cet endroit faible et d'y concentrer
ses efforts. Par là, il insinue le doute. Un incident habilement soulevé
à l'audience, au dernier moment, peut changer la face d'un procès. Cette
incertitude d'un résultat explique le caractère de passion que revêtent
souvent les débats.
Et à mesure que monte le niveau de la civilisation, les jurés, dans les
causes graves, deviennent plus timides et plus hésitants. C'est avec une
inquiétude croissante qu'ils portent le fardeau de leur responsabilité.
Déjà bon nombre d'entre eux reculent devant l'idée de la peine de mort.
S'il se trouve qu'elle est appliquée, ils demandent à se laver du sang
du condamné. On en a vu signer un recours en grâce, et pour qui? Pour un
parricide. Chaque juré, au moment d'entrer dans la salle de
délibérations, songe infiniment moins à ce qu'il vient d'entendre, qu'au
risque qu'il court de préparer à ses nuits d'éternels remords. Il n'en
est pas un qui, plutôt que de s'exposer à retenir un innocent, ne soit
résolu à lâcher trente scélérats.
L'accusation doit donc arriver devant le jury armée de toutes pièces et
les mains pleines de preuves. C'est au juge d'instruction à forger ces
armes et à condenser ces preuves. Tâche délicate, hérissée de
difficultés, souvent très longue. Il arrive que le prévenu ait du
sang-froid, qu'il soit certain de n'avoir pas laissé de traces; alors,
du fond de son cachot, au secret, il défie tous les assauts de la
justice. C'est une lutte terrible et qui fait frémir si l'on vient à
songer qu'après tout cet homme, enfermé sans conseil et sans défense,
peut être innocent. Le juge saura-t-il résister aux entraînements de sa
conviction intime?
Bien souvent la justice est réduite à s'avouer vaincue. Elle est
persuadée qu'elle a trouvé le coupable; la logique le lui montre, le bon
sens le lui indique, et cependant elle doit renoncer aux poursuites
faute de témoignages suffisants.
Il est malheureusement des crimes impunis. Un ancien avocat général
avouait un jour qu'il connaissait jusqu'à trois assassins riches,
heureux, honorés, qui, à moins de circonstances improbables, finiraient
dans leur lit, entourés de leur famille, et auraient un bel enterrement
avec une magnifique épitaphe sur leur tombe.
À cette idée qu'un meurtrier peut éviter l'action de la justice, se
dérober à la cour d'assises, le sang du père Tabaret bouillait dans ses
veines, comme au souvenir d'une cruelle injure personnelle.
Une telle monstruosité, à son avis, ne pouvait provenir que de l'ineptie
des magistrats chargés de l'enquête sommaire, de la maladresse des
agents de la police ou de l'incapacité et de la mollesse du juge
d'instruction.
--Ce n'est pas moi, marmottait-il avec la vaniteuse satisfaction du
succès, qui lâcherais jamais ma proie. Il n'est pas de crime bien
constaté dont l'auteur ne soit trouvable, à moins pourtant que cet
auteur ne soit un fou, dont le mobile échappe au raisonnement. Je
passerais ma vie à la recherche d'un coupable, et je périrais avant de
m'avouer vaincu, comme cela est arrivé tant de fois à Gévrol.
Cette fois encore le père Tabaret, le hasard aidant, avait réussi, il se
le répétait. Mais quelles preuves fournir à la prévention, à ce maudit
jury si méticuleux, si formaliste et si poltron? Qu'imaginer pour forcer
à se découvrir un homme fort, parfaitement sur ses gardes, couvert par
sa position et sans doute par ses précautions prises? Quel traquenard
préparer, à quel stratagème neuf et infaillible avoir recours?
Le volontaire de la police s'épuisait en combinaisons subtiles mais
impraticables, toujours arrêté par cette fatale légalité si nuisible aux
emplois des chevaliers de la rue de Jérusalem.
Il s'appliquait si fort à ses conceptions, tantôt ingénieuses et tantôt
grossières, qu'il n'entendit pas ouvrir la porte du cabinet et ne
s'aperçut nullement de la présence du juge d'instruction.
Il fallut, pour l'arracher à ses problèmes, la voix de M. Daburon, qui
disait avec un accent encore ému:
--Vous m'excuserez, monsieur Tabaret, de vous avoir laissé si longtemps
seul...
Le bonhomme se leva pour dessiner un respectueux salut de quarante-cinq
au degré.
--Ma foi! monsieur, répondit-il, je n'ai pas eu le loisir de
m'apercevoir de ma solitude.
M. Daburon avait traversé la pièce et était allé s'asseoir en face de
son agent, devant un guéridon encombré des papiers et des documents se
rattachant au crime. Il paraissait très fatigué.
--J'ai beaucoup réfléchi, commença-t-il, à toute cette affaire...
--Et moi donc! interrompit le père Tabaret. Je m'inquiétais, monsieur,
lorsque vous êtes entré, de l'attitude probable du vicomte de Commarin
au moment de son arrestation. Rien de plus important, selon moi.
S'emportera-t-il? essayera-t-il d'intimider les agents? les
menacera-t-il de les jeter dehors? C'est assez la tactique des criminels
huppés. Je crois pourtant qu'il restera calme et froid. C'est dans la
logique du caractère que se relève la perpétration du crime. Il fera
montre, vous le verrez, d'une assurance superbe. Il jugera qu'il est
sans doute victime de quelque malentendu. Il insistera pour voir
immédiatement le juge d'instruction, afin de tout éclaircir au plus
vite.
Le bonhomme parlait si bien de ses suppositions comme d'une réalité, il
avait un tel ton d'assurance que M. Daburon ne put s'empêcher de
sourire.
--Nous n'en sommes pas encore là, dit-il.
--Mais nous y serons dans quelques heures, reprit vivement le père
Tabaret. Je suppose que, dès qu'il fera jour, monsieur le juge
d'instruction donnera des ordres pour que monsieur de Commarin fils soit
arrêté?
Le juge tressaillit comme le malade qui voit son chirurgien déposer, en
entrant, sa trousse sur un meuble.
Le moment d'agir arrivait. Il mesurait la distance incommensurable qui
sépare l'idée du fait, la décision de l'acte.
--Vous êtes prompt, monsieur Tabaret, fit-il, vous ne connaissez pas
d'obstacles.
--Puisqu'il est coupable! Je le demanderai à monsieur le juge, qui
aurait commis ce crime sinon lui? Qui avait intérêt à supprimer la veuve
Lerouge, son témoignage, ses papiers, ses lettres? Lui, uniquement lui.
Mon Noël, qui est bête comme un honnête homme, l'a prévenu: il a agi.
Que sa culpabilité ne soit pas établie, il reste plus Commarin que
jamais, et mon avocat est Gerdy jusqu'au cimetière.
--Oui, mais...
Le bonhomme fixa sur le juge un regard stupéfait.
--Monsieur le juge voit donc des difficultés? demanda-t-il.
--Eh! sans doute! répondit M. Daburon: cette affaire est de celles qui
commandent la plus grande circonspection. Dans des cas pareils à
celui-ci, on ne doit frapper qu'à coup sûr, et nous n'avons que des
présomptions... les plus concluantes, je le sais, mais enfin des
présomptions. Si nous nous trompions? La justice, malheureusement, ne
peut jamais réparer complètement ses erreurs. Sa main posée injustement
sur un homme laisse une empreinte qui ne s'efface plus. Elle reconnaît
qu'elle s'est trompée, elle l'avoue hautement, elle le proclame... en
vain. L'opinion absurde, idiote, ne pardonne pas à un homme d'avoir pu
être soupçonné.
C'est en poussant de gros soupirs que le père Tabaret écoutait ces
réflexions. Ce n'est pas lui qui eût été retenu par de si mesquines
considérations.
--Nos soupçons sont fondés, continua le juge, j'en suis persuadé. Mais
s'ils étaient faux? Notre précipitation serait pour ce jeune homme un
affreux malheur. Et encore, quel éclat, quel scandale! Y avez-vous
songé? Vous ne savez pas tout ce qu'une démarche risquée peut coûter à
l'autorité, à la dignité de la justice, au respect qui constitue sa
force... L'erreur appelle la discussion, provoque l'examen, enfin
éveille la méfiance à une époque où tous les esprits ne sont que trop
disposés à se défier des pouvoirs constitués.
Il s'appuya sur le guéridon et parut réfléchir profondément.
Pas de chance, pensait le père Tabaret, j'ai affaire à un trembleur. Il
faudrait agir, il parle; signer des mandats, il pousse des théories. Il
est étourdi de ma découverte et il a peur. Je supposais en accourant ici
qu'il serait ravi, point. Il donnerait bien un louis de sa poche pour ne
m'avoir pas fait appeler; il ne saurait rien et dormirait du sommeil
épais de l'ignorance. Ah! voilà! On voudrait bien avoir dans son filet
des tas de petits poissons, mais on ne se soucie pas des gros. Les gros
sont dangereux, on les lâcherait volontiers...
--Peut-être, dit à haute voix M. Daburon, peut-être suffirait-il d'un
mandat de perquisition et d'un autre de comparution?...
--Alors tout est perdu! s'écria le père Tabaret.
--En quoi, s'il vous plaît?
--Hélas! monsieur le juge le sait mieux que moi, qui ne suis qu'un
pauvre vieux. Nous sommes en face de la préméditation la plus habile et
la plus raffinée. Un hasard miraculeux nous a mis sur la trace de
l'ennemi. Si nous lui laissons le temps de respirer, il nous échappe.
Le juge, pour toute réponse, inclina la tête, peut-être en signe
d'assentiment.
--Il est évident, continua le père Tabaret, que notre adversaire est un
homme de première force, d'un sang-froid surprenant, d'une habileté
consommée. Ce gaillard-là doit avoir tout prévu, tout absolument,
jusqu'à la possibilité improbable d'un soupçon s'élevant jusqu'à lui.
Oh! ses précautions sont prises. Si monsieur le juge se contente d'un
mandat de comparution, le gredin est sauvé. Il comparaîtra tranquille
comme Baptiste, absolument comme s'il s'agissait d'un duel. Il nous
arrivera nanti du plus magnifique alibi qui se puisse voir, d'un alibi
irrécusable. Il va prouver qu'il a passé la soirée et la nuit du mardi
et de mercredi avec les personnages les plus considérables. Il aura dîné
avec le comte Machin, joué avec le marquis Chose, soupé avec le duc
Untel; la baronne de Ci et la vicomtesse de Là ne l'auront pas perdu de
vue une minute... Enfin, le coup sera si bien monté, tous les trucs
joueront si bien, qu'il faudra lui ouvrir la porte, et encore lui
présenter des excuses sur l'escalier. Il n'est qu'un moyen de le
convaincre, c'est de le surprendre par une rapidité contre laquelle il
est impossible qu'il soit en garde. On doit tomber chez lui comme la
foudre, l'arrêter au réveil, l'entraîner encore tout abasourdi, et
l'interroger là, sur-le-champ, _hic et nunc_, tout chaud encore de son
lit. C'est la seule chance qu'il soit de surprendre quelque chose. Ah!
que ne suis-je, pour un jour, juge d'instruction!
Le père Tabaret s'arrêta court, saisi de la crainte de manquer de
respect au magistrat. Mais M. Daburon n'avait nullement l'air choqué.
--Poursuivez, dit-il d'un ton encourageant, poursuivez!
--Donc, reprit le bonhomme, je suis juge d'instruction. Je fais arrêter
mon bonhomme, et vingt minutes plus tard il est dans mon cabinet. Je ne
m'amuse point à lui poser des questions plus ou moins captieuses. Non;
je vais droit au but. Je l'accable tout d'abord du poids de ma
certitude. Quel pavé! Je lui prouve que je sais tout, si évidemment, si
clairement, si péremptoirement qu'il se rend, ne pouvant agir autrement.
Non, je ne l'interroge pas. Je ne lui laisse pas ouvrir la bouche, je
parle le premier. Et voici mon discours: «Mon bonhomme, vous m'apportez
un alibi! C'est fort bien. Mais nous connaissons ce moyen, l'ayant
pratiqué. Il est usé. On est fixé sur les pendules qui retardent ou
avancent. Donc, cent personnes ne vous ont pas perdu de vue, c'est
admis.
»Cependant voici ce que vous avez fait: à huit heures vingt minutes,
vous avez filé adroitement. À huit heures trente-cinq minutes, vous
preniez le chemin de fer, rue Saint-Lazare. À neuf heures, vous
descendiez à la gare de Rueil et vous vous élanciez sur la route de La
Jonchère. À neuf heures un quart, vous frappiez au volet de la veuve
Lerouge, qui vous ouvrait et à qui vous demandiez à manger un morceau et
surtout à boire un coup. À neuf heures vingt-cinq, vous lui plantiez un
morceau de fleuret bien aiguisé entre les épaules, vous bouleversiez
tout dans la maison et vous brûliez certains papiers, vous savez. Après
quoi, enveloppant dans une serviette tous les objets précieux pour faire
croire à un vol, vous sortiez en fermant la porte à double tour.
»Arrivé à la Seine, vous avez jeté votre paquet dans l'eau, vous avez
regagné la station du chemin de fer à pied, et à onze heures vous
reparaissiez frais et dispos.
»C'est bien joué. Seulement vous avez compté sans deux adversaires: un
agent de police assez madré, surnommé Tirauclair, et un autre plus
capable encore, qui a nom le hasard. À eux deux, ils vous font perdre la
partie. D'ailleurs, vous avez eu le tort de porter des bottes trop
fines, de conserver vos gants gris perle, et de vous embarrasser d'un
chapeau de soie et d'un parapluie. Maintenant, avouez, ce sera plus
court, et je vous donnerai la permission de fumer dans votre prison de
ces excellents trabucos que vous aimez et que vous brûlez toujours avec
un bout d'ambre.»
Le père Tabaret avait grandi de deux pouces tant était grand son
enthousiasme. Il regarda le magistrat comme pour quêter un sourire
approbateur.
--Oui, continua-t-il après avoir repris haleine, je lui dirais cela et
non autre chose. Et, à moins que cet homme ne soit mille fois plus fort
que je ne le suppose, à moins qu'il ne soit de bronze, de marbre,
d'acier, je le verrais à mes pieds et j'obtiendrais un aveu...
--Et s'il était de bronze, en effet, dit M. Daburon, s'il ne tombait pas
à vos pieds! Que feriez-vous?
La question, évidemment, embarrassa le bonhomme.
--Dame! balbutia-t-il, je ne sais, je verrais, je chercherais... mais il
avouerait.
Après un assez long silence, M. Daburon prit une plume et écrivit
quelques lignes à la hâte.
--Je me rends, dit-il. Monsieur Albert de Commarin va être arrêté, c'est
maintenant décidé. Mais les formalités et les perquisitions prendront un
certain temps qui, d'un autre côté, m'est nécessaire. Je veux
interroger, avant le prévenu, son père, le comte de Commarin, et encore
ce jeune avocat, votre ami, monsieur Noël Gerdy. Les lettres qu'il
possède me sont indispensables.
À ce nom de Gerdy, la figure du père Tabaret s'assombrit et exprima la
plus comique inquiétude.
--Sapristi! s'exclama-t-il, voilà ce que je redoutais!
--Quoi? demanda M. Daburon.
--Eh! la nécessité des lettres de Noël... Naturellement, il va savoir
qui a mis la justice sur les traces du crime. Me voilà dans de beaux
draps! C'est à moi qu'il devra la reconnaissance de ses droits, n'est-ce
pas? Pensez-vous qu'il me sera reconnaissant! Point, il me méprisera. Il
me fuira quand il saura que Tabaret, rentier, et Tirauclair, l'agent, se
coiffent dans le même bonnet de coton. Pauvre humanité! Avant huit jours
mes plus vieux amis me refuseront la main. Comme si ce n'était pas un
bonheur de servir la justice!... Je vais être réduit à changer de
quartier, à prendre un faux nom...
Il pleurait presque, tant sa peine était grande. Le magistrat en fut
touché.
--Rassurez-vous, cher monsieur Tabaret, lui dit-il, je ne mentirai pas
mais je m'arrangerai de telle sorte que votre fils d'adoption, votre
Benjamin, ne saura rien. Je lui laisserai entrevoir que je suis arrivé
jusqu'à lui par des papiers trouvés chez la veuve Lerouge.
Le bonhomme, transporté, saisit la main du juge et la porta à ses
lèvres.
--Oh! merci, monsieur! s'écria-t-il, merci mille fois! Vous êtes grand,
vous êtes... Et moi qui tout à l'heure... mais, suffit! je me trouverai,
si vous le permettez, à l'arrestation; je serais très satisfait
d'assister aux perquisitions.
--Je comptais vous le demander, monsieur Tabaret, répondit le juge.
Les lampes pâlissaient et devenaient fumeuses, le toit des maisons
blanchissait, le jour se levait. Déjà, dans le lointain, on entendait le
roulement des voitures matinales; Paris s'éveillait.
--Je n'ai pas de temps à perdre, poursuivit M. Daburon, si je veux que
toutes mes mesures soient bien prises. Je tiens absolument à voir le
procureur impérial; je le ferai réveiller s'il le faut. Je me rendrai de
chez lui directement au Palais, j'y serai avant huit heures. Je désire,
monsieur Tabaret, vous y trouver à mes ordres.
Le bonhomme remerciait et s'inclinait, quand le domestique du magistrat
parut.
--Voici, monsieur, dit-il à son maître, un pli que vient d'apporter un
gendarme de Bougival. Il attend la réponse dans l'antichambre.
--Très bien! répondit M. Daburon; demandez à cet homme s'il n'a besoin
de rien, et dans tous les cas offrez-lui un verre de vin.
En même temps il brisait l'enveloppe de la dépêche.
--Tiens! fit-il, une lettre de Gévrol!
Et il lut:
_Monsieur le juge d'instruction_,
_J'ai l'honneur de vous faire savoir que je suis sur la trace de l'homme
aux boucles d'oreilles. Je viens d'apprendre de ses nouvelles chez un
marchand de vin, où des ivrognes étaient attardés. Notre homme est
rentré chez le marchand de vin dimanche matin en sortant de chez la
veuve Lerouge. Il a commencé par acheter et payer deux litres de vin.
Puis il s'est frappé le front et a dit: «Vieille bête! j'oubliais que
c'est demain la fête du bateau!» Il a aussitôt demandé trois autres
litres. J'ai consulté l'almanach, le bateau doit s'appeler_ Saint-Marin.
_J'ai appris aussi qu'il était chargé de blé. J'écris à la préfecture en
même temps qu'à vous, pour que des perquisitions soient faites à Paris
et à Rouen. Il est impossible qu'elles n'aboutissent pas._
_Je suis en attendant, monsieur..._
--Ce pauvre Gévrol! s'écria le père Tabaret en éclatant de rire, il
aiguise son sabre et la bataille est gagnée. Est-ce que monsieur le juge
ne va pas arrêter ses recherches?
--Non, certes! répondit M. Daburon, négliger la moindre chose est
souvent une faute irréparable. Et qui sait quelles lumières nous peut
fournir cet inconnu?