--Il est certain, ajouta-t-elle, que ce que moi, jeune fille sans
expérience, je n'ai pas su voir, ma grand-mère l'a vu; si elle a
continué à vous recevoir, si elle ne m'a rien dit, c'est qu'elle vous
est favorable, c'est que tacitement elle encourage votre recherche, que
je considère, permettez-moi de vous le dire, comme très honorable pour
moi.
--Je vous l'avais dit en commençant, mademoiselle, répondit le
magistrat. Madame la marquise a daigné autoriser mes espérances.
Et brièvement il dit son entretien avec Mme d'Arlange, ayant la
délicatesse d'écarter absolument la question d'argent qui avait si fort
influencé la vieille dame.
--Je disais bien que c'en était fait de mon repos, reprit tristement
Claire. Quand ma grand-mère apprendra que je n'ai pas accueilli votre
hommage, quelle ne sera pas sa colère!...
--Vous me connaissez mal, mademoiselle, interrompit le juge. Je n'ai
rien à dire à madame la marquise; je me retirerai et tout sera dit. Sans
doute elle pensera que j'ai réfléchi...
--Oh! vous êtes bon et généreux, je le sais...
--Je m'éloignerai, poursuivit M. Daburon, et bientôt vous aurez oublié
jusqu'au nom du malheureux dont la vie vient d'être brisée.
--Vous ne pensez pas ce que vous dites là? fit vivement la jeune fille.
--Eh bien! c'est vrai. Je me berce de cette illusion dernière que mon
souvenir, plus tard, ne sera pas sans douceur pour vous. Quelquefois
vous direz: «Il m'aimait, celui-là.» C'est que je veux quand même rester
votre ami; oui, votre ami le plus dévoué.
Claire, à son tour, prit avec effusion les mains de M. Daburon.
--Vous avez raison, dit-elle, il faut être mon ami. Oublions ce qui
vient d'arriver, oubliez ce que vous m'avez dit, soyez comme par le
passé le meilleur et le plus indulgent des frères.
L'obscurité était venue; elle ne pouvait le voir mais elle comprit qu'il
pleurait, car il tarda à répondre.
--Est-ce possible, murmura-t-il enfin, ce que vous me demandez là! Quoi!
c'est vous qui me parlez d'oublier! Vous sentez-vous la force d'oublier,
vous! Ne voyez-vous pas que je vous aime mille fois plus que vous
m'aimez...
Il s'arrêta, ne pouvant prendre sur lui de prononcer ce nom de Commarin,
et c'est avec effort qu'il ajouta:
--Et je vous aimerai toujours... Ils avaient fait quelques pas hors du
berceau et se trouvaient maintenant non loin du perron.
--À cette heure, mademoiselle, reprit le magistrat, permettez-moi donc
de vous dire adieu. Vous me reverrez rarement. Je ne reviendrai que bien
juste ce qu'il faut pour éviter l'apparence d'une rupture.
Sa voix était si tremblante qu'à peine elle était distincte.
--Quoi qu'il advienne, ajouta-t-il, souvenez-vous qu'il y a en ce monde
un malheureux qui vous appartient absolument. Si jamais vous avez besoin
d'un dévouement, venez à moi, venez à votre ami. Allons, c'est fini...
j'ai du courage, Claire; mademoiselle... une dernière fois adieu!
Elle n'était guère moins éperdue que lui. Instinctivement elle avança la
tête et M. Daburon effleura de ses lèvres froides le front de celle
qu'il aimait tant.
Ils gravirent le perron, elle appuyée sur son bras, et entrèrent dans le
boudoir rose où la marquise, qui commençait à s'impatienter, battait
furieusement les cartes en attendant sa victime.
--Allons donc! juge incorruptible! cria-t-elle.
Mais M. Daburon était mourant. Il n'aurait pas eu la force de tenir les
cartes. Il balbutia quelques excuses absurdes, parla d'affaires très
pressées, de devoirs à remplir, de malaise subit, et sortit en se tenant
aux murs. Son départ indigna la vieille joueuse. Elle se retourna vers
sa petite-fille, qui était allée cacher son trouble loin des bougies de
la table de jeu, et demanda:
--Qu'a donc ce Daburon, ce soir?
--Je ne sais, madame, balbutia Claire.
--Il me paraît, continua la marquise, que ce petit juge s'émancipe
singulièrement et se permet des façons impertinentes. Il faudra le
remettre à sa place, car il finirait par se croire notre égal.
Claire essaya de justifier le magistrat. Il lui avait paru très changé
et s'était plaint une partie de la soirée; ne pouvait-il être malade?
--Eh bien! quand cela serait, reprit la marquise, son devoir n'est-il
pas de reconnaître par quelques renoncements la faveur de notre
compagnie? Je crois t'avoir déjà conté l'histoire de notre grand-oncle
le duc de Saint-Huruge. Désigné pour faire la partie du roi au retour
d'une chasse, il joua toute la soirée et perdit le plus galamment du
monde deux cent vingt pistoles. Toute l'assemblée remarqua sa gaieté et
sa belle humeur. Le lendemain seulement, on apprit qu'il était tombé de
cheval dans la journée et qu'il avait tenu les cartes de Sa Majesté
ayant une côte enfoncée. On ne récria point, tant cet acte de respect
était naturel. Ce petit juge, s'il est malade, aurait fait preuve
d'honnêteté en se taisant et en restant pour mon piquet. Mais il se
porte comme moi. Qui sait quels brelans il est allé courir!