M. Daburon la regardait. Il crut voir une larme entre ses longs cils.

--Un jour peut-être, reprit-elle, je me confierai à vous... Il le faudra

peut-être.

Le juge était aveugle et sourd.

--Moi aussi, répondit-il, j'ai un secret; moi aussi je veux m'en

remettre à votre cœur.

En se retirant après minuit, il se disait: demain je lui avouerai tout.

Il y avait un peu plus de cinquante-cinq jours qu'il se répétait

intrépidement: demain.

C'était un soir du mois d'août; la chaleur, toute la journée, avait été

accablante; vers la nuit, la brise s'était levée, les feuilles

bruissaient; il y avait dans l'air des frémissements d'orage.

Ils étaient assis tous deux au fond du jardin, sous le berceau garni de

plantes exotiques, et à travers les branches, ils apercevaient le

peignoir flottant de la marquise qui se promenait après son souper.

Ils étaient restés longtemps sans se parler, émus de l'émotion de la

nature, oppressés par les parfums pénétrants des fleurs de la pelouse.

M. Daburon osa prendre la main de la jeune fille.

C'était la première fois, et cette peau si fine et si douce lui donna

une commotion terrible qui lui fit affluer tout son sang au cerveau.

--Mademoiselle, balbutia-t-il, Claire...

Elle arrêta sur lui ses beaux yeux surpris.

--Pardonnez-moi, continua-t-il, pardonnez-moi. Je me suis adressé à

votre grand-mère avant d'élever mes regards jusqu'à vous. Ne me

comprenez-vous donc pas? Un mot de votre bouche va décider de mon

malheur ou de ma félicité. Claire, mademoiselle, ne me repoussez pas: je

vous aime!

Pendant que parlait le magistrat, Mlle d'Arlange le regardait comme

si elle eût douté du témoignage de ses sens. Mais à ces mots: «Je vous

aime», prononcés avec le frissonnement contenu de la passion la plus

vive, elle dégagea brusquement sa main en étouffant un cri.

--Vous! murmura-t-elle, est-ce bien vous...

M. Daburon, quand il se serait agi de sa vie, n'aurait pu trouver une

parole. Le pressentiment d'un immense malheur serrait son cœur comme

dans un étau. Que devint-il quand il vit Claire fondre en larmes...

Elle avait caché son visage entre ses mains et répétait:

--Je suis bien malheureuse! bien malheureuse!...

--Malheureuse! vous! s'écria le magistrat, et par moi! Claire, vous êtes

cruelle! Au nom du Ciel! qu'ai-je fait? qu'y a-t-il? parlez! Tout,

plutôt que cette anxiété qui me tue.

Il se mit à genoux devant elle, sur le sable du berceau, et de nouveau

essaya de prendre sa main si blanche. Elle le repoussa d'un geste

attendrissant de douceur.

--Laissez-moi pleurer, disait-elle, je souffre. Vous allez me haïr, je

le sens. Qui sait! vous me mépriserez peut-être, et pourtant, je le jure

devant Dieu, ce que vous venez de me dire, je l'ignorais, je ne le

soupçonnais même pas.

M. Daburon restait à genoux, affaissé sur lui-même, attendant le coup de

grâce.

--Oui, continuait Claire, vous croirez à une coquetterie détestable. J'y

vois maintenant et je comprends tout. Est-ce que, sans un amour profond,

un homme peut être ce que vous avez été pour moi? Hélas! je n'étais

qu'une enfant, je me suis abandonnée au bonheur si grand d'avoir un ami.

Ne suis-je pas seule en ce monde et comme perdue dans un désert? Folle

et imprudente, je me livrais à vous sans réflexion comme au meilleur, au

plus indulgent des pères.

Ce mot révélait à l'infortuné juge toute l'étendue de son erreur. Comme

un marteau d'acier, il faisait voler en mille pièces le fragile édifice

de ses espérances. Il se releva lentement et d'un ton d'involontaire

reproche il répéta:

--Votre père!...

Mlle d'Arlange comprit combien elle affligeait, combien elle blessait

même cet homme dont elle n'osait mesurer l'immense amour.

--Oui, reprit-elle, je vous aimais comme un père, comme un frère, comme

toute la famille que je n'ai plus. En vous voyant, vous si grave, si

austère, devenir pour moi si bon, si faible, je remerciais Dieu de

m'avoir envoyé un protecteur pour remplacer ceux qui sont morts.

L'affaire Lerouge · 第 8 / 37 题