Onze heures sonnaient à la gare Saint-Lazare quand le père Tabaret,
après avoir serré la main de Noël, quitta sa maison sous le coup de ce
qu'il venait d'entendre. Obligé de se contenir, il jouissait
délicieusement de sa liberté d'impression. C'est en chancelant qu'il fit
les premiers pas dans la rue, semblable au buveur que surprend le grand
air, au sortir d'une salle à manger bien chaude. Il était radieux, mais
étourdi en même temps de cette rapide succession d'événements imprévus
qui l'avaient brusquement amené, croyait-il, à la découverte de la
vérité.
En dépit de sa hâte d'arriver près du juge d'instruction, il ne prit pas
de voiture. Il sentait le besoin de marcher. Il était de ceux à qui
l'exercice donne la lucidité. Quand il se donnait du mouvement, les
idées, dans sa cervelle, se classaient et s'emboîtaient comme les grains
de blé dans un boisseau qu'on agite.
Sans presser sa marche, il gagna la rue de la Chaussée-d'Antin, traversa
le boulevard, dont les cafés resplendissaient, et s'engagea dans la rue
de Richelieu.
Il allait, sans conscience du monde extérieur, trébuchant aux aspérités
du trottoir ou glissant sur le pavé gras. S'il suivait le bon chemin,
c'était par un instinct purement machinal; la bête le guidait. Son
esprit courait les champs des probabilités et suivait dans les ténèbres
le fil mystérieux dont il avait, à La Jonchère, saisi l'imperceptible
bout.
Comme tous ceux que de fortes émotions remuent, sans s'en douter il
parlait haut, se souciant peu des oreilles indiscrètes où pouvaient
tomber ses exclamations et ses lambeaux de phrases. À chaque pas on
rencontre ainsi, dans Paris, de ces gens qu'isole, au milieu de la
foule, leur passion du moment, et qui confient aux quatre vents du ciel
leurs plus chers secrets pareils à des vases fêlés qui laissent se
répandre leur contenu. Souvent les passants prennent pour des fous ces
monologueurs bizarres. Parfois aussi des curieux les suivent, qui
s'amusent à recueillir d'étranges confidences. C'est une indiscrétion de
ce genre qui apprit la ruine de Riscara, ce banquier si riche. Lambreth,
l'assassin de la rue de Venise, se perdit ainsi.
--Quelle veine! disait le père Tabaret, quelle chance incroyable! Gévrol
a beau dire, le hasard est encore le plus grand des agents de police.
Qui aurait imaginé une pareille histoire! J'avais flairé un enfant
là-dessous. Mais comment soupçonner une substitution? un moyen si usé
que les dramaturges n'osent plus s'en servir au boulevard. Voilà qui
prouve bien le danger des idées préconçues en police. On s'effraye de
l'invraisemblance, et c'est l'invraisemblance qui est vraie. On recule
devant l'absurde, et c'est à l'absurde qu'il faut pousser. Tout est
possible.
»Je ne donnerais pas ma soirée pour mille écus. Je fais d'une pierre
deux coups: je livre le coupable et je donne à Noël un fier coup
d'épaule pour reconquérir son état civil. En voilà un qui certes est
digne de sa bonne fortune! Pour une fois, je ne serais pas fâché de voir
arriver un garçon élevé à l'école du malheur. Bast! il sera comme les
autres. La prospérité lui tournera la tête. Ne parlait-il pas déjà de
ses ancêtres... Pauvre humanité! Il était à pouffer de rire... C'est
cette Gerdy qui me surprend le plus. Une femme à qui j'aurais donné le
bon Dieu sans confession! Quand je pense que j'ai failli la demander en
mariage, l'épouser! Brrr...
À cette idée le bonhomme frissonna. Il se vit marié, découvrant tout à
coup le passé de Mme Tabaret, mêlé à un procès scandaleux, compromis,
ridiculisé.
--Quand je pense, poursuivit-il, que mon Gévrol court après l'homme aux
boucles d'oreilles! Trime, mon garçon, trime, les voyages forment la
jeunesse. Sera-t-il assez vexé! Il va m'en vouloir à la mort. Je m'en
moque un peu! Si on voulait me faire des misères, monsieur Daburon me
protégerait. En voilà un à qui je vais tirer une épine du pied. Je le
vois d'ici, ouvrant des yeux comme des soucoupes, quand je lui dirai:
«Je le tiens!» Il pourra se vanter de me devoir une fière chandelle. Ce
procès va lui faire honneur ou la justice n'est pas la justice. On va le
nommer au moins officier de la Légion d'honneur. Tant mieux! Il me
revient, ce juge-là. S'il dort, je vais lui servir un agréable réveil.
Va-t-il m'accabler de questions! Il voudra connaître des fins, trouver
la petite bête...
Le père Tabaret, qui traversait le pont des Saints-Pères, s'arrêta
brusquement.
--Des détails! dit-il, c'est que je n'en ai pas; je ne sais la chose
qu'en gros. Il se remit à marcher en continuant:
--Ils ont raison, là-bas, je suis trop passionné; je m'emballe, comme
dit Gévrol. Tandis que je tenais Noël, je devais lui tirer les vers du
nez, lui extraire une infinité de renseignements utiles; je n'y ai pas
seulement songé... Je buvais ses paroles; j'aurais voulu qu'il me les
racontât toutes en deux mots. C'est cependant naturel, cela; quand on
poursuit un cerf, on ne s'arrête pas à tirer un merle. C'est égal, je
n'ai pas su mener cet interrogatoire. D'un autre côté, en insistant, je
pouvais éveiller la défiance de Noël, le mettre à même de deviner que je
travaille pour la rue de Jérusalem. Certes, je n'en rougis pas, j'en
tire même vanité, cependant j'aime autant qu'on ne s'en doute pas. Les
gens sont si bêtes qu'ils ne peuvent pas sentir la police qui les
protège et qui les garde. Maintenant, du calme et de la tenue, nous
voici arrivé.
M. Daburon venait de se mettre au lit, mais il avait laissé des ordres à
son domestique. Le père Tabaret n'eut qu'à se nommer pour être aussitôt
introduit dans la chambre à coucher du magistrat.
À la vue de son agent volontaire, le juge se dressa vivement.
--Il y a quelque chose d'extraordinaire, dit-il; qu'avez-vous découvert?
tenez-vous un indice?
--Mieux que cela, répondit le bonhomme souriant d'aise.
--Dites vite...
--Je tiens le coupable!
Le père Tabaret dut être content; il produisait son effet, un grand
effet; le juge avait bondi dans son lit.
--Déjà! fit-il; est-ce possible?
--J'ai l'honneur de répéter à monsieur le juge d'instruction, reprit le
bonhomme, que je connais l'auteur du crime de La Jonchère.
--Et moi, fit le juge, je vous proclame le plus habile de tous les
agents passés et futurs. Je ne ferai certes plus une instruction sans
votre concours.
--Monsieur le juge est trop bon; je ne suis que pour bien peu de chose
dans cette trouvaille, le hasard seul...
--Vous êtes modeste, monsieur Tabaret: le hasard, voyez-vous, ne sert
que les hommes forts, et c'est ce qui indigne les sots. Mais je vous en
prie, asseyez-vous et parlez.
Alors, avec une lucidité et une précision dont on l'aurait cru
incapable, le vieux policier rapporta au juge d'instruction tout ce que
lui avait appris Noël. Il cita de mémoire les lettres sans presque y
changer une expression.
--Et ces lettres, ajouta-t-il, je les ai vues, et j'en ai même escamoté
une pour faire vérifier l'écriture. La voici.
--Oui! murmura le magistrat, oui, monsieur Tabaret, vous connaissez le
coupable. L'évidence est là qui brille à aveugler. Dieu l'a voulu ainsi:
le crime engendre le crime. La faute énorme du père a fait du fils un
assassin.
--Je vous ai tu les noms, monsieur, reprit le père Tabaret, je voulais
avant connaître votre pensée...
--Oh! vous pouvez les dire, interrompit le juge avec une certaine
animation; si haut qu'il faille frapper, un magistrat français n'a
jamais hésité.
--Je le sais, monsieur, mais c'est haut, allez, cette fois. Le père qui
a sacrifié son fils légitime à son bâtard est le comte Rhéteau de
Commarin, et l'assassin de la veuve Lerouge est le bâtard, le vicomte
Albert de Commarin.
Le père Tabaret, en artiste habile, avait lancé ces noms avec une
lenteur calculée, comptant bien qu'ils produiraient une énorme
impression. Son attente fut dépassée.
M. Daburon fut frappé de stupeur. Il demeura immobile, les yeux agrandis
par l'étonnement. Machinalement il répétait comme un mot vide de sens et
qu'on s'apprend:
--Albert de Commarin, Albert de Commarin!
--Oui, insista le père Tabaret, le noble vicomte. C'est à n'y pas
croire, je le sais bien.
Mais il s'aperçut de l'altération des traits du juge d'instruction, et,
un peu effrayé, il s'approcha du lit.
--Est-ce que monsieur le juge se trouverait indisposé? demanda-t-il.
--Non, répondit M. Daburon, sans trop savoir ce qu'il disait, je me
porte très bien; seulement la surprise, l'émotion...
--Je comprends cela, fit le bonhomme.
--N'est-ce pas, vous comprenez; j'ai besoin d'être seul un moment. Mais
ne vous éloignez pas; il nous faut causer de cette affaire longuement.
Veuillez donc passer dans mon cabinet, il doit encore y avoir du feu; je
vous rejoins à l'instant.
Alors M. Daburon se leva lentement, endossa une robe de chambre ou
plutôt se laissa tomber dans un fauteuil. Son visage auquel, dans
l'exercice de ses austères fonctions, il avait su donner l'immobilité du
marbre, reflétait de cruelles agitations et ses yeux trahissaient de
rudes angoisses.
C'est que ce nom de Commarin, prononcé à l'improviste, réveillait en lui
les plus douloureux souvenirs et ravivait une blessure mal cicatrisée.
Il lui rappelait, ce nom, un événement qui brusquement avait éteint sa
jeunesse et brisé sa vie. Involontairement, il se reportait à cette
époque comme pour en savourer encore toutes les amertumes. Une heure
avant, elle lui semblait bien éloignée et déjà perdue dans les brumes du
passé; un mot avait suffi pour qu'elle surgît nette et distincte. Il lui
paraissait, maintenant, que cet événement auquel se mêlait Albert de
Commarin datait d'hier. Il y avait deux ans bientôt de cela!
Pierre-Marie Daburon appartient à l'une des vieilles familles du Poitou.
Trois ou quatre de ses ancêtres ont rempli successivement les charges
les plus considérables de la province. Comment ne léguèrent-ils pas un
titre et des armes à leurs descendants?
Le père du magistrat réunit, assure-t-on, autour du vilain castel
moderne qu'il habite, pour plus de huit cent mille francs de bonnes
terres. Par sa mère, une Cottevise-Luxé, il tient à toute la haute
noblesse poitevine, une des plus exclusives qui soit en France, comme
chacun sait.
Lorsqu'il fut nommé à Paris, sa parenté lui ouvrit tout d'abord cinq ou
six salons aristocratiques et il ne tarda pas à étendre le cercle de ses
relations.
Il n'avait pourtant aucune des précieuses qualités qui fondent et
assurent les réputations de salon. Il était froid, d'une gravité
touchant à la tristesse, réservé et, de plus, timide à l'excès. Son
esprit manquait de brillant et de légèreté; il n'avait pas la repartie
vive, et souvent l'à-propos le trahissait. Il ignorait absolument l'art
aimable de causer sans rien dire; il ne savait ni mentir ni lancer avec
grâces un fade compliment. Comme tous les hommes qui sentent vivement et
profondément, il était inhabile à traduire sur-le-champ ses impressions.
Il lui fallait la réflexion et le retour sur soi-même.
Cependant, on le rechercha pour des qualités plus solides: pour la
noblesse de ses sentiments, pour son caractère, pour la sûreté de ses
relations. Ceux qui le virent dans l'intimité apprécièrent vite la
rectitude de son jugement, son bon sens sain et vif arrivant sans effort
au piquant. On découvrit sous une écorce un peu froide un cœur chaud
pour ses amis, une sensibilité excessive, une délicatesse presque
féminine. Enfin, si dans un salon peuplé d'indifférents et de niais il
était éclipsé, il triomphait dans un petit cercle où il se sentait
réchauffé par une atmosphère sympathique.
Insensiblement, il s'habitua à sortir beaucoup. Il ne croyait pas que ce
fût du temps perdu. Il estimait, sagement peut-être, qu'un magistrat a
mieux à faire qu'à rester enfermé dans son cabinet, en compagnie des
livres de la loi. Il pensait qu'un homme appelé à juger les autres doit
les connaître, et, pour cela, les étudier. Observateur attentif et
discret, il examinait autour de lui le jeu des intérêts et des passions,
s'exerçant à démêler et à manœuvrer au besoin les ficelles des pantins
qu'il voyait se mouvoir autour de lui. Pièce à pièce, pour ainsi dire,
il tâchait de démonter cette machine compliquée et si complexe qui
s'appelle la société et dont il était chargé de surveiller les
mouvements, de régler les ressorts et d'entretenir les rouages.
Tout à coup, vers le commencement de l'hiver de 1860 à 1861, M. Daburon
disparut. Ses amis le cherchaient, on ne le rencontrait nulle part. Que
devenait-il? On s'enquit, on s'informa, et on apprit qu'il passait
presque toutes ses soirées chez madame la marquise d'Arlange.
La surprise fut grande; elle était naturelle.
Cette chère marquise était, ou plutôt est, car elle est encore de ce
monde, une personne qu'on trouvait arriérée et rococo dans le cercle des
douairières de la princesse de Southenay. Elle est à coup sûr le legs le
plus singulier fait par le dix-huitième siècle au nôtre. Comment, par
quel procédé merveilleux a-t-elle été conservée telle que nous la
voyons? On s'interroge en vain. On jurerait à l'entendre qu'elle était
hier à l'une de ces soirées de la reine où on jouait si gros jeu, au
grand désespoir de Louis XVI, et où les grandes dames trichaient
ouvertement à qui mieux mieux. Mœurs, langage, habitudes, costume
presque, elle a tout gardé de ce temps sur lequel on n'a guère écrit que
pour les défigurer. Sa seule vue en dit plus qu'un long article de
revue, une heure de sa conversation plus qu'un volume.
Elle est née dans une petite principauté allemande où s'étaient réfugiés
ses parents en attendant le châtiment et le repentir d'un peuple égaré
et rebelle. Elle a été élevée, elle a grandi sur les genoux de vieux
émigrés, dans quelque salon très antique et très doré, comme dans un
cabinet de curiosités. Son esprit s'était éveillé au bruit de
conversations antédiluviennes, son imagination avait été frappée de
raisonnements à peu près aussi concluants que ceux d'une assemblée de
sourds convoqués pour juger une œuvre de Félicien David. Là elle avait
puisé un fond d'idées qui, appliquées à la société actuelle, sont
grotesques, comme le seraient celles d'un enfant enfermé jusqu'à vingt
ans dans un musée assyrien.
L'Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet, la Seconde
République, le Second Empire ont défilé sous ses fenêtres sans qu'elle
ait pris la peine de les ouvrir. Tout ce qui s'est passé depuis 89, elle
le considère comme non avenu. C'est un cauchemar, et elle attend le
réveil. Elle a tout regardé, elle regarde tout avec ses jolies bésicles
qui font voir ce qu'on veut et non ce qui est, et qu'on vend chez les
marchands d'illusions.
À soixante-huit ans bien sonnés, elle se porte comme un arbre, et n'a
jamais été malade. Elle est d'une vivacité, d'une activité fatigante, et
ne peut tenir en place que lorsqu'elle dort ou qu'elle joue au piquet,
son jeu favori. Elle fait ses quatre repas par jour, mange comme un
vendangeur et boit sec. Elle professe un mépris non déguisé pour les
femmelettes de notre siècle, qui vivent une semaine sur un perdreau et
arrosent d'eau claire de grands sentiments qu'elles entortillent de
longues phrases. En tout elle a toujours été et est encore très
positive. Sa parole est prompte et imagée. Sa phrase hardie ne recule
pas devant le mot propre. S'il sonne mal à quelque oreille délicate,
tant pis! Ce qu'elle déteste le plus, c'est l'hypocrisie. Elle croit à
Dieu, mais elle croit aussi à M. de Voltaire, de sorte que sa dévotion
est des plus problématiques. Pourtant elle est au mieux avec son curé,
et ordonne de soigner son dîner les jours où elle lui fait l'honneur de
l'admettre à sa table. Elle doit le considérer comme un subalterne utile
à son salut et fort capable de lui ouvrir les portes du paradis.
Telle qu'elle est, on la fuit comme la peste. On redoute son verbe haut,
son indiscrétion terrible, et le franc-parler qu'elle affecte pour avoir
le droit de dire en face toutes les méchancetés qui lui passent par la
tête.
De toute sa famille, il ne lui reste plus que la fille de son fils mort
fort jeune.
D'une fortune très considérable jadis, relevée en partie par
l'indemnité, mais administrée à la diable, elle n'a su conserver qu'une
inscription de vingt mille francs de rente sur le grand livre, et qui
vont diminuant de jour en jour. Elle est aussi propriétaire du joli
petit hôtel qu'elle habite près des Invalides, situé entre une cour
assez étroite et un vaste jardin.
Avec cela, elle se trouve la plus infortunée des créatures de Dieu et
passe la moitié de sa vie à crier misère. De temps à autre, après
quelque folie un peu forte, elle confesse qu'elle redoute surtout de
mourir à l'hôpital.
Un ami de M. Daburon le présenta chez la marquise d'Arlange. Cet ami
l'avait entraîné en un moment de bonne humeur, en lui disant:
--Venez, je prétends vous montrer un phénomène, une revenante en chair
et en os.
La marquise intrigua fort le magistrat, la première fois qu'il fut admis
à cette fête de lui présenter ses hommages. La seconde fois elle l'amusa
beaucoup, et pour cette raison il revint. Mais elle ne l'amusait plus
depuis longtemps lorsqu'il restait l'hôte assidu et fidèle du boudoir
rose tendre où elle passait sa vie.
Mme d'Arlange l'avait pris en amitié et se répandait en éloges sur
son compte.
--Un homme délicieux, ce jeune robin, disait-elle, délicat et sensible.
Il est assommant qu'il ne soit pas né. On peut le voir nonobstant, ses
pères étaient fort gens de bien et sa mère était une Cottevise qui a mal
tourné. Je lui veux du bien et je l'avancerai dans le monde de tout mon
crédit.
La plus grande preuve d'amitié qu'elle lui donnât était d'articuler son
nom comme tout le monde. Elle avait conservé cette affectation si
comique de ne pouvoir retenir le nom des gens qui ne sont pas nés et qui
par conséquent n'existent pas. Elle tenait si fort à les défigurer que
si, par inadvertance, elle prononçait bien, elle se reprenait aussitôt.
Dans les premiers temps, à la grande réjouissance du juge d'instruction,
elle avait estropié son nom de mille manières. Successivement elle avait
dit: Taburon, Dabiron, Maliron, Laliron, Laridon. Au bout de trois mois
elle disait net et franc Daburon, absolument comme s'il eût été duc de
quelque chose et seigneur d'un lieu quelconque.
À certains jours, elle s'efforçait de démontrer au magistrat qu'il était
noble ou devait l'être. Elle eût été ravie de le voir s'affubler d'un
titre et camper un casque sur ses cartes de visite.
--Comment, disait-elle, vos pères, qui furent gens de robes éminents,
n'eurent-ils pas l'idée de se faire décrasser, d'acheter une savonnette
à vilain? Vous auriez aujourd'hui des parchemins présentables.
--Mes ancêtres ont eu de l'esprit, répondait M. Daburon, ils ont mieux
aimé être les premiers des bourgeois que les derniers des nobles.
Sur quoi la marquise expliquait, démontrait et prouvait qu'entre le plus
gros bourgeois et le plus mince hobereau, il y a un abîme que tout
l'argent du globe ne saurait combler.
Mais ceux que surprenait tant l'assiduité de M. Daburon près de «la
revenante» ne connaissaient pas la petite-fille de la marquise, ou du
moins ne se la rappelaient pas. Elle sortait si rarement! La vieille
dame n'aimait pas à s'embarrasser, disait-elle, d'une jeune espionne qui
la gênait pour causer et conter ses anecdotes.
Claire d'Arlange venait d'avoir dix-sept ans. C'était une jeune fille
bien gracieuse et bien douce, ravissante de naïve ignorance. Elle avait
des cheveux blond cendré, fins et épais, qu'elle relevait d'habitude
négligemment, et qui retombaient en grosses grappes sur son cou du
dessin le plus pur. Elle était un peu svelte encore, mais sa physionomie
rappelait les plus célestes figures du Guide. Ses yeux bleus, ombragés
de longs cils plus foncés que ses cheveux, avaient surtout une adorable
expression.
Un certain parfum d'étrangeté ajoutait encore au charme déjà si puissant
de sa personne. Cette étrangeté, elle la devait à la marquise. On
admirait avec surprise ses façons d'un autre âge. Elle avait de plus que
sa grand-mère de l'esprit, une instruction suffisante et des notions
assez exactes sur le monde au milieu duquel elle vivait.
Son éducation, sa petite science de la vie réelle, Claire les devait à
une sorte de gouvernante sur qui Mme d'Arlange se déchargeait des
soucis que donnait cette «morveuse».
Cette gouvernante, Mlle Schmidt, prise les yeux fermés, se trouva,
par le plus grand des hasards, savoir quelque chose et être honnête
par-dessus. Elle était ce qui se voit souvent de l'autre côté du Rhin:
tout à la fois romanesque et positive, d'une sensibilité larmoyante, et
cependant d'une vertu exactement sévère. Cette brave personne sortit
Claire du domaine de la fantaisie et des chimères où l'entretenait la
marquise, et dans son enseignement, fit preuve d'un bon sens. Elle
dévoila à son élève les ridicules de sa grand-mère, et lui apprit à les
éviter sans cesser de les respecter.
Chaque soir, en arrivant chez Mme d'Arlange, M. Daburon était sûr de
trouver Mlle Claire assise près de sa grand-mère, et c'est pour cela
qu'il venait.
Tout en écoutant d'une oreille distraite les radotages de la vieille
dame et ses interminables anecdotes de l'émigration, il regardait Claire
comme un fanatique regarde son idole. Il admirait ses longs cheveux, sa
bouche charmante, ses yeux qu'il trouvait les plus beaux du monde.
Bien souvent, dans son extase, il lui arrivait de ne plus savoir au
juste où il se trouvait. Il oubliait absolument la marquise et
n'entendait plus sa voix de tête qui entrait dans le tympan comme une
aiguille à tricoter. Il répondait alors tout de travers, commettait les
plus singuliers quiproquos, qu'il tâchait après d'expliquer. Ce n'était
pas la peine. Mme d'Arlange ne s'apercevait pas des absences de son
courtisan. Ses demandes étaient si longues que les réponses lui
importaient peu. Ayant un auditoire, elle se tenait satisfaite, pourvu
que, de temps en temps, il donnât signe de vie.
Lorsqu'il fallait s'asseoir à la table de piquet, il l'appelait tout bas
le banc des travaux forcés; le magistrat maudissait le jeu et son
détestable inventeur. Il n'en était pas plus attentif à ses cartes. Il
se trompait à tout moment, écartait sans voir et oubliait de couper. La
vieille dame se plaignait de ces distractions continuelles, mais elle en
profitait sans vergogne. Elle regardait l'écart, changeait les cartes
qui lui déplaisaient, comptait audacieusement des points fantastiques,
et, à la fin, empochait sans pudeur ni remords l'argent ainsi gagné.
La timidité de M. Daburon était extrême. Claire était farouche à
l'excès; ils ne se parlaient jamais. Pendant tout l'hiver, le juge
n'adressa pas dix fois la parole directement à la jeune fille. Encore, à
chaque fois, avait-il appris par cœur, mécaniquement, la phrase qu'il se
proposait de lui dire, sachant bien que sans cette précaution il
s'exposait à rester court.
Mais au moins il la voyait, il respirait le même air qu'elle, il
entendait sa voix harmonieuse et pure comme les vibrations du cristal,
il s'enivrait d'une odeur très douce qu'elle portait, et qu'il comparait
aux plus célestes parfums.
Jamais il n'avait pu prendre sur lui de lui demander le nom de cette
odeur, mais après mille recherches qui le firent passer pour un fou chez
trois ou quatre parfumeurs, il l'avait enfin trouvée. Il en avait tout
imprégné chez lui, jusqu'aux dossiers qui s'amoncelaient sur son bureau.
À force de regarder les yeux qu'il trouvait sublimes, il avait fini par
en connaître toutes les expressions. Il croyait y lire toutes les
pensées de celle qu'il adorait, et par là regarder dans son âme comme
par une fenêtre ouverte. Elle est contente, aujourd'hui, se disait-il;
alors il était gai. D'autres fois il pensait: elle a eu quelque chagrin
dans la journée. Aussitôt il devenait triste.
L'idée de demander la main de Claire s'était, à bien des reprises,
présentée à l'esprit de M. Daburon; jamais il n'avait osé s'y arrêter.
Connaissant les principes de la marquise, la sachant affolée de sa
noblesse, intraitable sur l'article mésalliance, il était convaincu
qu'elle l'arrêterait au premier mot par un: non! fort sec, sur lequel
jamais elle ne reviendrait. Tenter une ouverture, c'est donc risquer,
sans chances de réussite, son bonheur présent qu'il trouvait immense,
car l'amour vit de misères.
Une fois repoussé, pensait-il, la maison me sera fermée. Alors, adieu
toute félicité en cette vie, c'en est fait de moi.
D'un autre côté, il se disait fort sensément qu'un autre pouvait très
bien voir Mlle d'Arlange, l'aimer par conséquent, la demander et
l'obtenir.
Dans tous les cas, hasardant une demande ou hésitant encore, il devait
sûrement la perdre dans un temps donné. Au commencement du printemps il
se décida.
Par un bel après-midi du mois d'avril, il se dirigea vers l'hôtel
d'Arlange, ayant certes besoin de plus de bravoure qu'il n'en faut au
soldat qui affronte une batterie. Lui aussi, il se disait: vaincre ou
mourir.
La marquise, sortie aussitôt après son premier déjeuner, venait de
rentrer. Elle était dans une colère épouvantable et poussait des cris
d'aigle.
Voici ce qui était arrivé: la marquise avait fait exécuter quelques
travaux par un peintre, son voisin; il y avait de cela huit ou dix mois.
Cent fois l'ouvrier s'était présenté pour toucher le montant de son
mémoire, cent fois on l'avait congédié en lui disant de repasser. Las
d'attendre et de courir, il avait fait citer en conciliation devant le
juge de paix la haute et puissante dame d'Arlange.
La citation avait exaspéré la marquise; pourtant elle n'en avait soufflé
mot à personne, ayant décidé dans sa sagesse qu'elle se transporterait
au tribunal, à seule fin de demander justice et de prier le juge de paix
de réprimander vertement le peintre impudent qui avait osé la tracasser
pour une misérable somme d'argent, une vétille.
Le résultat de ce beau projet se devine. Le juge de paix fut obligé de
faire expulser de force de son cabinet l'entêtée marquise. De là sa
fureur.
M. Daburon la trouva dans le boudoir rose tendre, à demi déshabillée,
toute décoiffée, plus rouge qu'une pivoine, entourée des débris des
porcelaines et des cristaux tombés sous sa main dans le premier moment.
Pour comble de malheur, Claire et sa gouvernante étaient sorties. Une
femme de chambre était occupée à inonder l'infortunée marquise de toutes
sortes d'eaux propres à calmer les nerfs.
Elle accueillit le magistrat comme un envoyé de la sainte Trinité même.
En un peu plus d'une demi-heure avec force interjections et plus
d'imprécations encore, elle narra son odyssée.
--Comprenez-vous ce juge! s'écria-t-elle. Ce doit être quelque
frénétique jacobin, quelque fils des forcenés qui ont trempé leurs mains
dans le sang du roi! Oui, mon ami, je lis la stupeur et l'indignation
sur votre visage... il a donné raison à cet impudent drôle à qui je
faisais gagner sa vie en lui donnant du travail! Et comme je lui
adressais de sévères remontrances, ainsi qu'il était de mon devoir, il
m'a fait chasser. Chasser! moi!...
À ce souvenir si pénible, elle fit du bras un geste terrible de menace.
Dans son brusque mouvement, elle atteignit un flacon que tenait la femme
de chambre, un flacon superbe qui alla se briser à l'extrémité du
boudoir.
--Bête! maladroite! sotte! cria la marquise.
M. Daburon, tout étourdi d'abord, entreprit de calmer un peu
l'exaspération de Mme d'Arlange. Elle ne lui laissa pas prononcer
trois paroles.
--Heureusement, vous voilà, continua-t-elle. Vous m'êtes tout acquis, je
le sais. Je compte que vous allez vous mettre en mouvement, et que,
grâce à votre crédit et à vos amis, ce croquant de peintre et ce noir
scélérat de juge seront jetés dans quelque basse fosse pour leur
apprendre le respect que l'on doit à une femme de ma sorte.
Le magistrat ne se permit pas même de sourire à cette demande imprévue.
Il avait entendu bien d'autres énormités sortir de la bouche de Mme
d'Arlange, sans se moquer jamais; n'était-elle pas la grand-mère de
Claire? Pour cela, il la chérissait et la vénérait. Il la bénissait de
sa petite-fille, comme parfois un promeneur bénit Dieu pour la petite
fleur au parfum sauvage qu'il cueille près d'un buisson.
Les fureurs de la vieille dame étaient terribles; elles étaient longues
aussi. Elles pouvaient, comme la colère d'Achille, durer cent chapitres.
Au bout d'une heure pourtant, elle était ou semblait complètement
apaisée. On avait relevé ses cheveux, réparé le désordre de sa toilette
et ramassé les tessons.
Vaincue par sa violence même, la réaction s'en mêlant, elle gisait
épuisée et geignante dans son fauteuil.
Ce résultat magnifique, et qui surprenait bien la femme de chambre,
était dû au magistrat. Pour l'obtenir, il avait eu recours à toute son
habileté, déployé une angélique patience et usé de ménagements infinis.
Son triomphe était d'autant plus méritoire qu'il arrivait fort mal
préparé à cette bataille. Cet incident baroque renversait ses projets.
Pour une fois qu'il s'était senti la résolution de parler, l'événement
se déclarait contre lui. Il fit contre mauvaise fortune bon cœur.
S'armant de sa grande éloquence de Palais, il versa des douches glacées
sur le cerveau de l'irritable marquise. Il lui administra à hautes doses
ces périodes interminables qui sont les pelotes de ficelles du style et
la gloire de nos avocats généraux. Il n'était pas si fou de la
contredire; il caressa au contraire sa marotte.
Il fut tour à tour pathétique et railleur. Il parla comme il faut de la
Révolution, maudit ses erreurs, déplora ses crimes et s'attendrit sur
ses suites si désastreuses pour les honnêtes gens. De l'infâme Marat,
grâce à d'habiles transitions, il arriva au coquin de juge de paix. Il
flétrit en termes énergiques la scandaleuse conduite de ce magistrat et
blâma hautement ce croquant de peintre. Cependant il était d'avis de
leur faire grâce de la prison. Ses conclusions furent qu'il serait
peut-être prudent, sage, noble même de payer.
Ces deux malencontreuses syllabes, payer, n'étaient pas prononcées que
Mme d'Arlange se trouvait debout dans la plus fière attitude.
--Payer! dit-elle, pour que ces scélérats persistent dans leur
endurcissement! Les encourager par une faiblesse coupable! Jamais!
D'ailleurs pour payer, il faut de l'argent et je n'en ai pas.
--Oh! fit le juge, il s'agit de quatre-vingt-sept francs.
--Ce n'est donc rien, cela! répondit la marquise. Vous en parlez bien à
votre aise, monsieur le magistrat. On voit bien que vous avez de
l'argent. Vos pères étaient des gens de rien et la Révolution a passé à
cent pieds au-dessus de leur tête. Qui sait même si elle ne leur a pas
profité! Elle a tout pris aux d'Arlange. Que me fera-t-on, si je ne paye
pas?
--Mais, madame la marquise, bien des choses. On vous ruinera en frais;
vous recevrez du papier timbré, les huissiers viendront, on vous
saisira.
--Hélas! s'écria la vieille dame, la Révolution n'est pas finie. Nous y
passerons tous, mon pauvre Daburon! Ah! vous êtes bien heureux d'être
peuple, vous! Je vois bien qu'il me faudra payer sans délai, et c'est
affreusement triste pour moi qui n'ai rien, et qui suis forcée de
m'imposer de si grands sacrifices pour ma petite-fille...
Le magistrat savait sa marquise sur le bout des doigts. Ce mot
sacrifices, prononcé par elle, le surprit si fort, qu'involontairement,
à demi-voix, il répéta:
--Des sacrifices?
--Certainement, reprit Mme d'Arlange. Sans elle, vivrais-je comme je
le fais, me refusant tout pour nouer les deux bouts? Nenni! Feu le
marquis m'a souvent parlé des tontines instituées par monsieur de
Calonne, où l'argent rend beaucoup. Il doit en exister encore de
pareilles. N'était ma petite-fille, j'y mettrais tout ce que j'ai à
fonds perdus. De cette manière, j'aurais de quoi manger. Mais je ne m'y
déciderai jamais. Je sais, Dieu merci! les devoirs d'une mère, et je
garde tout mon bien pour ma petite Claire.
Ce dévouement parut si admirable à M. Daburon qu'il ne trouva pas un mot
à répliquer.
--Ah! cette chère enfant me tourmente terriblement, continua la
marquise. Tenez, Daburon, je puis bien vous l'avouer, il me prend des
vertiges quand je pense à son établissement.
Le juge d'instruction rougit de plaisir. L'occasion lui arrivait au
galop, elle allait passer à sa portée, à lui de l'entrefourcher.
--Il me semble, balbutia-t-il, qu'établir mademoiselle Claire doit être
facile.
--Non, malheureusement. Elle est assez ragoûtante, je l'avoue, quoiqu'un
peu gringalette, mais cela ne sert de rien! Les hommes sont devenus
d'une vilenie qui me fait mal au cœur. Ils ne s'attachent plus qu'à
l'argent. Je n'en vois pas un qui ait assez d'honnêteté pour prendre une
d'Arlange avec ses beaux yeux en manière de dot.
--Je crois que vous exagérez, madame, fit timidement le juge.
--Point. Fiez-vous à mon expérience, plus vieille que la vôtre.
D'ailleurs, si je marie Claire, mon gendre me suscitera mille tracas, à
ce qu'assure mon procureur. On me contraindra, paraît-il, à rendre des
comptes, comme si j'en tenais! C'est une horreur! Ah! Si cette petite
Claire avait bon cœur, elle prendrait bien gentiment le voile dans
quelque couvent. Je me saignerais aux quatre veines pour faire la dot
nécessaire. Mais elle n'a aucune affection pour moi.
M. Daburon comprit que le moment de parler était venu. Il rassembla tout
son courage, comme un cavalier rassemble son cheval au moment de lui
faire franchir un fossé, et d'une voix assez ferme, il commença:
--Eh bien! madame la marquise, je connais, je crois, un parti pour
mademoiselle Claire. Je sais un honnête homme qui l'aime et qui ferait
tout au monde pour la rendre heureuse.
--Ça, dit Mme d'Arlange, c'est toujours sous-entendu.
--L'homme dont je vous parle, continua le juge, est encore jeune et
riche. Il serait trop heureux de recevoir mademoiselle Claire sans dot.
Non seulement il ne vous demanderait pas de comptes, mais il vous
supplierait de disposer de votre bien à votre guise.
--Peste! Daburon, mon ami, vous n'êtes point une bête, vous! s'exclama
la vieille dame.
--S'il vous en coûtait de placer votre fortune en viager, ajouta le
magistrat, votre gendre vous servirait une rente suffisante pour combler
la différence...
--Ah! j'étouffe, interrompit la marquise. Comment, vous connaissez un
homme comme ça et vous ne m'en avez jamais parlé! vous devriez déjà me
l'avoir présenté!
--Je n'osais, madame, je craignais...
--Vite! quel est ce gendre admirable, ce merle blanc? où niche-t-il?
Le juge eut le cœur serré d'une angoisse terrible. Il allait jouer son
bonheur sur un mot.
Enfin, comme s'il eût senti qu'il disait une énormité, il balbutia:
--C'est moi, madame... Sa voix, son regard, son geste suppliaient. Il
était épouvanté de son audace, étourdi d'avoir su vaincre sa timidité.
Il était sur le point de tomber aux pieds de la marquise.
Elle riait, elle, la vieille dame, elle riait aux larmes, et tout en
haussant les épaules, elle répétait:
--Ce cher Daburon, il est trop bouffon, en vérité, il me fera mourir de
rire! Est-il plaisant, ce pauvre Daburon!
Mais tout à coup, au plus fort de son accès d'hilarité, elle s'arrêta et
prit son grand air de dignité.
--Est-ce sérieux, ce que vous venez de me dire? demanda-t-elle.
--J'ai dit la vérité, murmura le magistrat.
--Vous êtes donc bien riche? interrogea la marquise.
--J'ai, madame, du chef de ma mère, vingt mille livres de rentes
environ. Un de mes oncles, mort l'an passé, m'a laissé un peu plus de
cent mille écus. Mon père n'a pas loin d'un million. Si je lui en
demandais la moitié demain, il me la donnerait; il me donnerait toute sa
fortune s'il le fallait pour mon bonheur, et serait trop content si je
lui en laissais l'administration.
Mme d'Arlange fit signe au magistrat de se taire, et pendant cinq
bonnes minutes au moins, elle resta plongée dans ses réflexions, le
front caché entre ses mains. Enfin, relevant la tête:
--Écoutez-moi, dit-elle. Si vous aviez jamais été assez hardi pour faire
une proposition pareille au père de Claire, il vous aurait fait
reconduire par ses gens. Je devrais pour notre nom agir de même; je ne
saurais m'y résoudre. Je suis vieille et délaissée, je suis pauvre, ma
petite-fille m'inquiète, voilà mon excuse. Pour rien au monde, je ne
consentirais à parler à Claire de cette horrible mésalliance. Ce que je
puis vous promettre, et c'est trop, c'est de n'être pas contre vous.
Prenez vos mesures, faites votre cour à mademoiselle d'Arlange,
décidez-la. Si elle dit oui de bon cœur, je ne dirai pas non.
M. Daburon, transporté de bonheur, voulait embrasser les mains de la
marquise. Il la trouvait la meilleure, la plus excellente des femmes, ne
songeant pas à la facilité avec laquelle venait de céder cette âme si
fière. Il délirait, il était fou.
--Oh! attendez, fit la vieille dame, votre procès n'est pas encore
gagné. Votre mère, il faut bien que je l'excuse de s'être si piètrement
mariée, était une Cottevise, mais votre père est le sieur Daburon. Ce
nom, mon cher enfant, est horriblement ridicule. Croyez-vous qu'il soit
facile de décider à s'affubler de Daburon une jeune fille qui, jusqu'à
dix-huit ans, s'est appelée d'Arlange?
Ces objections ne semblaient nullement préoccuper le juge.
--Enfin, continua la vieille dame, votre père a eu une Cottevise, vous
auriez une d'Arlange. À force de faire se mésallier les filles de bonne
maison de père en fils, les Daburon finiront peut-être par s'anoblir. Un
dernier avis: vous voyez Claire timide, douce, obéissante?
Détrompez-vous. Avec son air de sainte-nitouche, elle est hardie, fière
et entêtée comme feu le marquis son père, qui rendait des points aux
mules d'Auvergne. Vous voilà prévenu, et un bon averti en vaut deux. Nos
conditions sont faites, n'est-ce pas? Ne parlons plus de rien. Je
souhaite presque votre succès.
Cette scène était si présente à l'esprit du juge d'instruction, que là,
chez lui, dans son fauteuil, après tant de mois écoulés, il lui semblait
encore entendre la voix de la marquise d'Arlange, et ce mot de succès
sonnait à son oreille.
Il sortit comme un triomphateur de cet hôtel d'Arlange où il était entré
le cœur gonflé d'anxiété. Il s'en allait, le front haut, la poitrine
dilatée, respirant l'air à pleins poumons. Il était si heureux! Le ciel
lui semblait plus bleu, le soleil plus brillant. Il avait, ce grave
magistrat, des envies folles d'arrêter les passants, de les serrer dans
ses bras, de leur crier:--Vous ne savez pas? La marquise consent!
Il marchait, et il lui semblait que la terre bondissait sous ses pas,
qu'elle était trop petite pour porter tant de bonheur ou qu'il devenait
si léger qu'il allait s'envoler vers les étoiles. Que de châteaux en
Espagne sur cette parole de la marquise! Il donnait sa démission, il
bâtissait sur les bords de la Loire, non loin de Tours, une villa
enchantée. Il la voyait riante, avec sa façade au soleil levant, assise
au milieu des fleurs, ombragée de grands arbres. Il la meublait, cette
maison, d'étoffes fantastiques ouvragées par des fées. Il voulait un
merveilleux écrin pour cette perle dont il allait devenir le possesseur.
Car il n'eut pas un doute, pas un nuage n'obscurcit l'horizon radieux de
ses espérances, pas une voix, du fond de son cœur, ne s'éleva en disant:
«Prends garde!»
De ce jour, M. Daburon devint plus assidu encore chez la marquise. À
bien dire, il y passa sa vie.
Tout en restant respectueux et réservé près de Claire, il chercha, avec
un empressement habile, à être quelque chose dans sa vie. L'amour vrai
est ingénieux. Il sut vaincre sa timidité pour parler à cette bien-aimée
de son âme, pour la faire causer, pour l'intéresser.
Il allait pour elle aux nouvelles, il lisait tous les livres nouveaux
afin de trier ceux qu'elle pouvait lire.
Peu à peu, grâce à la plus délicate insistance, il parvint à
apprivoiser, c'est le mot, cette jeune fille si farouche. Il s'aperçut
qu'il réussissait, et sa gaucherie disparut presque. Il remarqua qu'elle
ne l'accueillait plus avec cet air hautain et glacial qu'elle gardait
jadis, peut-être pour le tenir à distance.
Il sentait qu'insensiblement il s'avançait dans sa convenance. Elle
rougissait toujours en lui parlant, mais elle osait lui adresser la
parole la première.
Souvent elle l'interrogeait. Elle avait entendu dire du bien d'une pièce
et voulait en connaître le sujet. Vite, M. Daburon courait la voir et
rédigeait un compte rendu qu'il lui adressait par la poste. C'était lui
écrire! À diverses reprises elle lui confia quelques petites
commissions. Il n'aurait pas échangé pour l'ambassade de Russie le
plaisir de trotter pour elle.
Une fois, il se hasarda à lui envoyer un magnifique bouquet. Elle
l'accepta avec une certaine surprise inquiète, mais elle le pria de ne
pas recommencer.
Les larmes lui vinrent aux yeux. Il la quitta navré et le plus désolé
des hommes.
Elle ne m'aime pas, pensait-il; elle ne m'aimera jamais.
Mais trois jours après, comme il était affreusement triste, elle le pria
de lui chercher certaines fleurs très à la mode dont elle voulait garnir
une petite jardinière. Il envoya de quoi remplir l'hôtel de la cave au
grenier. Elle m'aimera! se disait-il dans son ravissement. Ces petits
événements si grands n'avaient pas interrompu les parties de piquet.
Seulement la jeune fille paraissait attentive maintenant au jeu. Elle
prenait presque toujours parti pour le juge contre la marquise. Elle ne
connaissait pas les règles, mais quand la vieille joueuse trichait trop
effrontément, elle s'en apercevait et disait en riant:
--On vous vole, monsieur Daburon, on vous vole! Il se serait laissé
voler sa fortune pour entendre cette belle voix s'intéresser à lui.
On était en été.
Souvent, le soir, elle acceptait son bras, et pendant que la marquise
restait sur le perron, assise dans son grand fauteuil, ils tournaient
autour de la pelouse, marchant doucement sur l'allée sablée de sable
tamisé si fin que de sa robe traînante elle effaçait les traces de leurs
pas. Elle babillait gaiement avec lui comme avec un frère aimé, et il
lui fallait se faire violence pour ne pas déposer un baiser dans cette
chevelure si blonde qui moussait, pour ainsi dire, à la brise et qui
s'éparpillait comme des flocons nuageux.
Alors, au bout d'un sentier délicieux, jonché de fleurs comme les routes
où passent les processions, il aperçoit le but: le bonheur.
Il essaya de parler de ses espérances à la marquise.
--Vous savez ce qui a été convenu, lui répondit-elle. Pas un mot. C'est
bien assez déjà de la voix de ma conscience qui me reproche
l'abomination à laquelle je prête la main. Dire que j'aurai peut-être
une petite-fille qui s'appellera madame Daburon! Il faudra écrire au
roi, mon cher, pour changer ce nom-là.
Moins enivré de ses rêves, M. Daburon, cet homme si fin, cet observateur
si délié, aurait étudié le caractère de Claire. Cette étude l'eût
peut-être mis sur ses gardes. Mais eût-il songé à l'observer, il ne
l'eût pu.
Cependant, il remarqua les singulières alternatives de son humeur. Elle
semblait insoucieuse et gaie comme un enfant, à certains jours, puis,
pendant des semaines, elle restait sombre et abattue. En la voyant
triste, le lendemain d'un bal où sa grand-mère avait tenu à la conduire,
il osa lui demander la raison de sa tristesse.
--Oh! cela, répondit-elle en poussant un profond soupir, c'est mon
secret. Un secret que ma grand-mère elle-même ne connaît pas.