IV

Lorsque Noël et le père Tabaret furent assis en face l'un de l'autre

dans la pièce où travaillait l'avocat, une fois la porte soigneusement

fermée, le bonhomme eut une inquiétude.

--Et si votre mère avait besoin de quelque chose? remarqua-t-il.

--Si madame Gerdy sonne, répondit le jeune homme d'un ton sec, la

domestique ira voir.

Cette indifférence, ce froid dédain confondaient le père Tabaret,

habitué aux rapports toujours si affectueux de la mère et du fils.

--De grâce, Noël, dit-il, calmez-vous, ne vous laissez pas dominer par

un mouvement d'irritation. Vous avez eu, je le vois, quelque petite

pique avec votre mère, vous l'aurez oubliée demain. Quittez donc ce ton

glacial que vous prenez en parlant d'elle. Pourquoi cette affectation à

l'appeler madame Gerdy?

--Pourquoi? répondit l'avocat d'une voix sourde, pourquoi?...

Il quitta son fauteuil, fit au hasard quelques pas dans son cabinet, et

revenant se placer près du bonhomme, il dit:

--Parce que, monsieur Tabaret, madame Gerdy n'est pas ma mère.

Cette phrase tomba comme un coup de bâton sur la tête du vieux policier.

Il fut étourdi.

--Oh! fit-il de ce ton qu'on prend pour repousser une proposition

impossible... Oh! songez-vous à ce que vous dites, mon enfant? Est-ce

croyable, est-ce vraisemblable?

--Oui! c'est invraisemblable, répondit Noël avec une certaine emphase

qui lui était habituelle, c'est incroyable, et cependant c'est vrai.

C'est-à-dire que depuis trente-trois ans, depuis ma naissance, cette

femme joue la plus merveilleuse et la plus indigne des comédies au

profit de son fils, car elle a un fils, et à mon détriment à moi.

--Mon ami..., voulut commencer le père Tabaret, qui dans le lointain de

cette révélation entrevoyait le fantôme de la veuve Lerouge.

Mais Noël ne l'écoutait pas et semblait à peine en état de l'entendre.

Ce garçon si froid et si réservé, si «en dedans», ne contenait plus sa

colère. Au bruit de ses propres paroles, il s'animait comme un bon

cheval au son des grelots de ses harnais.

--Fut-il jamais, continua-t-il, un homme aussi cruellement trompé que

moi et plus misérablement pris pour dupe! Et moi qui aimais cette femme,

qui ne savais quels témoignages d'affection lui prodiguer, qui lui

sacrifiais ma jeunesse! Comme elle a dû rire de moi! Son infamie date du

moment où, pour la première fois, elle m'a pris sur ses genoux. Et

jusqu'à ces jours passés, elle a soutenu, sans une heure de défaillance,

son exécrable rôle. Son amour pour moi, hypocrisie! son dévouement,

fausseté! ses caresses, mensonge! Et je l'adorais! Ah! que ne puis-je

lui reprendre tous les baisers que je lui donnais en échange de ses

baisers de Judas. Et pourquoi cet héroïsme de fourberies, tant de soin,

tant de duplicité? Pour me trahir plus sûrement, pour me dépouiller, me

voler, pour donner à son bâtard tout ce qui m'appartient, à moi: mon

nom, un grand nom; ma fortune, une fortune immense...

Nous brûlons, pensait Tabaret, en qui se révélait le collaborateur de

Gévrol.

Tout haut il dit:

--C'est bien grave, tout ce que vous dites là, cher Noël, c'est

terriblement grave. Il faut supposer à madame Gerdy une audace et une

habileté qu'on trouve rarement réunies chez une femme. Elle a dû être

aidée, conseillée, poussée, peut-être. Quels ont été ses complices? elle

ne pouvait agir seule. Son mari lui-même...

--Son mari! interrompit l'avocat avec un rire amer. Ah! vous avez donné

dans le veuvage, vous aussi! Non, il n'y avait pas de mari: feu Gerdy

n'a jamais existé. J'étais bâtard, cher monsieur Tabaret; très bâtard:

Noël, fils de la fille Gerdy et de père inconnu.

--Seigneur! s'écria le bonhomme, c'est pour cela que votre mariage avec

mademoiselle Levernois n'a pu se faire il y a quatre ans?

--Oui, c'est pour cela, mon vieil ami. Et que de malheurs il évitait ce

mariage avec une jeune fille que j'aimais! Pourtant, je n'en ai pas

voulu, alors, à celle que j'appelais ma mère. Elle pleurait, elle

s'accusait, elle se désolait, et moi, naïf, je la consolais de mon

mieux, je séchais ses larmes, je l'excusais à ses propres yeux. Non, il

n'y avait pas de mari... Est-ce que les femmes comme elle ont des maris!

Elle était la maîtresse de mon père, et le jour où il a été rassasié

d'elle, il l'a quittée en lui jetant trois cent mille francs, le prix

des plaisirs qu'elle lui donnait.

Noël aurait continué longtemps sans doute ses déclarations furibondes.

Le père Tabaret l'arrêta. Le bonhomme sentait venir une histoire de tout

point semblable à celle qu'il avait imaginée, et l'impatience vaniteuse

de savoir s'il avait deviné lui faisait presque oublier de s'apitoyer

sur les infortunes de Noël.

--Cher enfant, dit-il, ne nous égarons pas. Vous me demandez un conseil?

Je suis peut-être le seul à pouvoir vous le donner bon. Allons donc au

but. Comment avez-vous appris cela? Avez-vous des preuves? où

sont-elles?

Le ton décidé du bonhomme aurait dû éveiller l'attention de Noël. Mais

il n'y prit pas garde. Il n'avait pas le loisir de s'arrêter à

réfléchir. Il répondit donc:

--Je sais cela depuis trois semaines. Je dois cette découverte au

hasard. J'ai des preuves morales importantes, mais ce ne sont que des

preuves morales. Un mot de la veuve Lerouge, un seul mot les rendait

décisives. Ce mot, elle ne peut plus le prononcer puisqu'on l'a tuée,

mais elle me l'avait dit à moi. Maintenant, madame Gerdy niera tout, je

la connais; la tête sur le billot elle nierait. Mon père sans doute se

tournera contre moi... Je suis sûr, j'ai des preuves, ce crime rend

vaine ma certitude et frappe mes preuves de nullité.

--Expliquez-moi bien tout, reprit après un moment de réflexion le père

Tabaret, tout, vous m'entendez bien. Les vieux sont quelquefois de bon

conseil. Nous aviserons après.

--Il y a trois semaines, commença Noël, ayant besoin de quelques titres

anciens, j'ouvris pour les chercher le secrétaire de madame Gerdy.

Involontairement je dérangeai une tablette: des papiers tombèrent de

droite et de gauche et un paquet de lettres me sauta en plein visage. Un

instinct machinal que je ne saurais expliquer me poussa à dénouer cette

correspondance, et, poussé par une invincible curiosité, je lus la

première lettre qui me tomba sous la main.

--Vous avez eu tort, opina le père Tabaret.

--Soit; enfin, je lus. Au bout de dix lignes, j'étais sûr que cette

correspondance était de mon père, dont madame Gerdy, malgré mes prières,

m'avait toujours caché le nom. Vous devez comprendre quelle fut mon

émotion. Je m'emparai du paquet, je vins me renfermer ici, et je dévorai

d'un bout à l'autre cette correspondance.

--Et vous en êtes cruellement puni, mon pauvre enfant!

--C'est vrai, mais à ma place qui donc eût résisté? Cette lecture m'a

navré, et c'est elle qui m'a donné la preuve de ce que je viens de vous

dire.

--Au moins avez-vous conservé ces lettres?

--Je les ai là, monsieur Tabaret, répondit Noël, et comme pour me donner

un avis en connaissance de cause vous devez savoir, je vais vous les

lire.

L'avocat ouvrit un des tiroirs de son bureau, fit jouer dans le fond un

ressort imperceptible, et d'une cachette pratiquée dans l'épaisseur de

la tablette supérieure, il retira une liasse de lettres.

--Vous comprenez, mon ami, reprit-il, que je vous ferai grâce de tous

les détails insignifiants, détails qui, cependant, ajoutent leur poids

au reste. Je vais prendre seulement les faits importants et qui ont

trait directement à l'affaire.

Le père Tabaret se tassa dans un fauteuil, brûlant de la fièvre de

l'attente. Son visage et ses yeux exprimaient la plus ardente attention.

Après un triage qui dura assez longtemps, l'avocat choisit une lettre et

commença sa lecture, d'une voix qu'il s'efforça de rendre calme, mais

qui tremblait par moments:

_Ma Valérie bien-aimée,_

--Valérie, fit-il, c'est madame Gerdy.

--Je sais, je sais, ne vous interrompez pas.

Noël reprit donc:

_Ma Valérie bien-aimée,_

_Aujourd'hui est un beau jour. Ce matin j'ai reçu ta lettre chérie, je

l'ai couverte de baisers, je l'ai relue cent fois, et maintenant elle

est allée rejoindre les autres, là, sur mon cœur. Cette lettre, ô mon

amie, a failli me faire mourir de joie. Tu ne t'étais donc pas trompée,

c'était donc vrai! Le Ciel enfin propice couronne notre flamme. Nous

aurons un fils._

_J'aurai un fils de ma Valérie adorée, sa vivante image. Oh! pourquoi

sommes-nous séparés par une distance immense? Que n'ai-je des ailes pour

voler à tes pieds et tomber entre tes bras, ivre de la plus douce

volupté! Non! jamais comme en ce moment je n'ai maudit l'union fatale

qui m'a été imposée par une famille inexorable et que mes larmes n'ont

pu attendrir. Je ne puis m'empêcher de haïr cette femme qui, malgré moi,

porte mon nom, innocente victime cependant de la barbarie de nos

parents. Et pour comble de douleurs, elle va aussi me rendre père. Qui

dira ma douleur lorsque j'envisage l'avenir de ces deux enfants?_

_L'un, le fils de l'objet de ma tendresse, n'aura ni père ni famille, ni

même un nom, puisqu'une loi faite pour désespérer les âmes sensibles

m'empêche de le reconnaître. Tandis que l'autre, celui de l'épouse

détestée, par le seul fait de sa naissance, se trouvera riche, noble,

entouré d'affections et d'hommages, avec un grand état dans le monde. Je

ne puis soutenir la pensée de cette terrible injustice. Qu'imaginer pour

la réparer? Je n'en sais rien, mais sois sûre que je la réparerai. C'est

au tant désiré, au plus chéri, au plus aimé que doit revenir la

meilleure part, et elle lui reviendra, je le veux._

--D'où est datée cette lettre? demanda le père Tabaret, que le style

devait fixer au moins sur un point.

--Voyez, répondit Noël.

Il tendit la lettre au bonhomme, qui lut: _Venise, décembre 1828_.

--Vous sentez, reprit l'avocat, toute l'importance de cette première

lettre. Elle est comme l'exposition rapide qui établit les faits. Mon

père, marié malgré lui, adore sa maîtresse et déteste sa femme. Toutes

deux se trouvent enceintes en même temps, et ses sentiments au sujet des

deux enfants qui vont naître ne sont pas fardés. Sur la fin, on voit

presque poindre l'idée que plus tard il ne craindrait pas de mettre à

exécution, au mépris de toutes les lois divines et humaines...

Il commençait presque une sorte de plaidoyer; le père Tabaret

l'interrompit.

--Ce n'est pas la peine de développer, dit-il. Dieu merci! ce que vous

lisez est assez explicite. Je ne suis pas un Grec en pareille matière,

je suis simple comme le serait un juré; pourtant, je comprends

admirablement.

--Je passe plusieurs lettres, reprit Noël, et j'arrive à celle-ci, du 23

janvier 1829. Elle est fort longue et pleine de choses complètement

étrangères à ce qui nous occupe. Pourtant j'y trouve deux passages qui

attestent le travail lent et continu de la pensée de mon père:

_Les destins, plus puissants que ma volonté, m'enchaînent en ce pays,

mais mon âme est près de toi, ô ma Valérie. Sans cesse ma pensée se

repose sur le gage adoré de notre amour qui tressaille dans ton sein.

Veille, mon amie, veille sur tes jours doublement précieux. C'est

l'amant, c'est le père qui te parle. La dernière page de ta réponse me

perce le cœur: N'est-ce pas me faire injure que de t'inquiéter du sort

de notre enfant? Ô Dieu puissant! elle m'aime, elle me connaît, et elle

s'inquiète!_

--Je saute, dit Noël, deux pages de passion pour m'arrêter à ces

quelques lignes de la fin:

_La grossesse de la comtesse est de plus en plus pénible. Épouse

infortunée! Je la hais, et cependant je la plains. Elle semble deviner

les motifs de ma tristesse et de ma froideur. À sa soumission timide, à

son inaltérable douceur on croirait qu'elle cherche à se faire pardonner

notre union. Créature sacrifiée! Elle aussi, peut-être, avant d'être

traînée à l'autel, avait donné son cœur. Nos destinées seraient

pareilles. Ton bon cœur me pardonnera ma pitié._

--Celle-là était ma mère, fit l'avocat d'une voix frémissante. Une

sainte! Et on demande pardon de la pitié qu'elle inspire... Pauvre

femme!

Il passa sa main sur ses yeux comme pour repousser ses larmes et ajouta:

--Elle est morte!

En dépit de son impatience le père Tabaret n'osa souffler mot. Il

ressentait d'ailleurs vivement la profonde douleur de son jeune ami et

la respectait. Après un assez long silence, Noël releva la tête et

reprit la correspondance.

--Toutes les lettres qui suivent, dit-il, portent la trace des

préoccupations de mon père pour son bâtard. Je les laisse pourtant de

côté. Mais voici ce qui me frappe dans celle-ci, écrite de Rome, le 5

mars 1829:

_Mon fils, notre fils! Voilà mon plus cruel et mon unique souci. Comment

lui assurer l'avenir que je rêve pour lui? Les grands seigneurs

d'autrefois n'avaient pas ces malheureuses préoccupations. Jadis, je

serais allé trouver le roi, qui d'un mot aurait fait à l'enfant un état

dans le monde. Aujourd'hui le roi, qui gouverne avec peine des sujets

révoltés, ne peut plus rien. La noblesse a perdu ses droits, et les plus

gens de bien sont traités comme les derniers des manants._

--Plus bas, maintenant, je vois:

_Mon cœur aime à se figurer ce que sera notre fils. De sa mère, il aura

l'âme, l'esprit, la beauté, les grâces, toutes les séductions. Il

tiendra de son père la fierté, la vaillance, les sentiments des grandes

races. Que sera l'autre? Je tremble en y songeant. La haine ne peut

engendrer que des monstres. Dieu réserve la force et la beauté pour les

enfants conçus au milieu des transports de l'amour._

--Le monstre, c'est moi! fit l'avocat avec une sorte de rage concentrée.

Tandis que l'autre... Mais laissons là, n'est-ce pas, ces préliminaires

d'une action atroce. Je n'ai voulu jusqu'ici que vous montrer

l'aberration de la passion de mon père; nous arrivons au but.

Le père Tabaret s'étonnait des ardeurs de cet amour dont Noël remuait

les cendres. Peut-être le sentait-il plus vivement sous ces expressions

qui lui rappelaient sa jeunesse. Il comprenait combien doit être

irrésistible l'entraînement d'une telle passion. Il tremblait de

deviner.

--Voici, reprit Noël en agitant un papier, non plus une de ces épîtres

interminables dont je vous ai détaché de courts fragments, mais un

simple billet. Il est du commencement de mai et porte le timbre de

Venise. Il est laconique et néanmoins décisif.

_Chère Valérie_,

_Fixe-moi, je te prie, aussi exactement que possible, sur l'époque

probable de ta délivrance. J'attends ta réponse avec une anxiété que tu

comprendrais, si tu pouvais deviner mes projets au sujet de notre

enfant!_

--Je ne sais, reprit Noël, si madame Gerdy comprit; toujours est-il

qu'elle dut répondre immédiatement, car voici ce qu'écrit mon père à la

date du 14:

_Ta réponse, ô ma chérie, est telle, qu'à peine je l'osais espérer. Le

projet que j'ai conçu est maintenant réalisable. Je commence à goûter un

peu de calme et de sécurité. Notre fils portera mon nom, je ne serai pas

obligé de me séparer de lui. Il sera élevé près de moi, dans mon hôtel,

sous mes yeux, sur mes genoux, dans mes bras. Aurai-je assez de force

pour ne pas succomber à cet excès de félicité?_

_J'ai une âme pour la douleur, en aurai-je une pour la joie? Ô femme

adorée, ô enfant précieux, ne craignez rien, mon cœur est assez vaste

pour vous deux! Je pars demain pour Naples, d'où je t'écrirai

longuement. Quoi qu'il arrive, dussé-je sacrifier les intérêts puissants

qui me sont confiés, je serai à Paris pour l'heure solennelle. Ma

présence doublera ton courage, la puissance de mon amour diminuera tes

douleurs..._

--Je vous demande pardon de vous interrompre, Noël, dit le père Tabaret;

savez-vous quels graves motifs retenaient votre père à l'étranger?

--Mon père, mon vieil ami, répondit l'avocat, était en dépit de son âge

un des amis, un des confidents de Charles X, et il avait été chargé par

lui d'une mission secrète en Italie. Mon père est le comte Rhéteau de

Commarin.

--Peste! fit le bonhomme... et entre ses dents, comme pour mieux graver

ce nom dans sa mémoire, il répéta plusieurs fois: Rhéteau de Commarin.

Noël se taisait. Après avoir paru tout faire pour dominer son

ressentiment, il semblait accablé comme s'il eût pris la détermination

de ne rien tenter pour réparer le coup qui l'atteignait.

--Au milieu du mois de mai, continua-t-il, mon père était donc à Naples.

C'est là que lui, un homme prudent, sensé, un digne diplomate, un

gentilhomme, il ose, dans l'égarement d'une passion insensée, confier au

papier le plus monstrueux des projets. Écoutez bien:

_Mon adorée_,

_C'est Germain, mon vieux valet de chambre, qui te remettra cette

lettre. Je le dépêche en Normandie, chargé de la plus délicate des

commissions. C'est un de ces serviteurs auxquels on peut se fier

absolument._

_Le moment est venu de te dévoiler mes projets touchant mon fils. Dans

trois semaines au plus tard je serai à Paris. Si mes prévisions ne sont

pas déçues, la comtesse et toi devez accoucher en même temps. Trois ou

quatre jours d'intervalle ne peuvent rien changer à mon dessein. Voici

ce que j'ai résolu:_

_Mes deux enfants sont confiés à deux nourrices de N..., où sont situées

presque toutes mes propriétés. Une de ces femmes, dont Germain répond,

et vers laquelle je l'envoie, sera dans nos intérêts. C'est à cette

confidente que sera remis notre fils, Valérie. Ces deux femmes

quitteront Paris le même jour, Germain accompagnant celle qui sera

chargée du fils de la comtesse._

_Un accident, arrangé à l'avance, forcera ces deux femmes à passer une

nuit en route. Un hasard combiné par Germain les contraindra de coucher

dans la même auberge, dans la même chambre._

_Pendant la nuit, notre nourrice, à nous, changera les enfants de

berceau._

_J'ai tout prévu, ainsi que je te l'expliquerai, et toutes les

précautions sont prises pour que ce secret ne puisse nous échapper.

Germain est chargé, à son passage à Paris, de commander deux layettes

exactement, absolument semblables. Aide-le de tes conseils._

_Ton cœur maternel, ma douce Valérie, va peut-être saigner à l'idée

d'être privée des innocentes caresses de ton enfant. Tu te consoleras en

songeant au sort que lui assurera ton sacrifice. Quels prodiges de

tendresse lui pourraient servir autant que cette réparation! Quant à

l'autre, je connais ton âme tendre, tu le chériras. Ne sera-ce pas

m'aimer encore et me le prouver? D'ailleurs, il ne saurait être à

plaindre. Ne sachant rien, il n'aura rien à regretter; et tout ce que la

fortune peut procurer ici-bas, il l'aura._

_Ne me dis pas que ce que je veux tenter est coupable. Non, ma

bien-aimée, non. Pour que notre plan réussisse, il faut un tel concours

de circonstances si difficiles à accéder; tant de coïncidences

indépendantes de notre volonté, que, sans la protection évidente de la

Providence, nous devons échouer. Si donc le succès couronne nos vœux,

c'est que le Ciel sera pour nous. J'espère._

--Voilà ce que j'attendais, murmura le père Tabaret.

--Et le malheureux! s'écria Noël, ose invoquer la Providence! Il lui

faut Dieu pour complice!

--Mais, demanda le bonhomme, comment votre mère... pardon, je veux dire:

comment madame Gerdy prit-elle cette proposition?

--Elle paraît l'avoir repoussée d'abord, car voici une vingtaine de

pages employées par le comte à la persuader, à la décider. Oh! cette

femme!...

--Voyons, mon enfant, dit doucement le père Tabaret, essayons de n'être

pas trop injuste. Vous semblez ne vous en prendre, n'en vouloir qu'à

madame Gerdy. De bonne foi! le comte bien plus qu'elle me paraît mériter

votre colère...

--Oui, interrompit Noël, avec une certaine violence; oui, le comte est

coupable, très coupable! Il est l'auteur de la machination infâme, et

pourtant je ne me sens pas de haine contre lui. Il a commis un crime,

mais il a une excuse: la passion. Mon père, d'ailleurs, ne m'a pas

trompé, comme cette misérable femme, à toutes les minutes, pendant

trente ans. Enfin, monsieur de Commarin a été si cruellement puni, qu'à

cette heure je ne puis que lui pardonner et le plaindre.

--Ah! il a été puni? interrogea le bonhomme.

--Oui, affreusement, vous le reconnaîtrez: mais laissez-moi poursuivre.

Vers la fin du mois de mai, vers les premiers jours de juin plutôt, le

comte dut arriver à Paris, car la correspondance cesse. Il revit madame

Gerdy et les dernières dispositions du complot furent arrêtées. Voici un

billet qui enlève à cet égard toute incertitude. Le comte, ce jour-là,

était de service aux Tuileries et ne pouvait quitter son poste. Il a

écrit dans le cabinet même du roi, sur du papier du roi. Voyez les

armes. Le marché est conclu et la femme qui consent à être l'instrument

des projets de mon père est à Paris. Il prévient sa maîtresse:

_Chère Valérie_,

_Germain m'annonce l'arrivée de la nourrice de ton fils, de notre fils.

Elle se présentera chez toi dans la journée. On peut compter sur elle;

une magnifique récompense nous répond de sa discrétion. Cependant, ne

lui parle de rien. On lui a donné à entendre que tu ignores tout. Je

veux rester seul chargé de la responsabilité des faits, c'est plus

prudent. Cette femme est de N... Elle est née sur nos terres et en

quelque sorte dans notre maison. Son mari est un brave et honnête marin;

elle s'appelle Claudine Lerouge._

_Du courage, ô ma bien-aimée! Je te demande le plus grand sacrifice

qu'un amant puisse attendre d'une mère. Le Ciel, tu n'en doutes plus,

nous protège. Tout dépend désormais de notre habileté et de notre

prudence, c'est-à-dire que nous réussirons._

Sur un point, au moins, le père Tabaret se trouvait suffisamment

éclairé; les recherches sur le passé de la veuve Lerouge devenaient un

jeu. Il ne put retenir un «enfin!» de satisfaction qui échappa à Noël.

--Ce billet, reprit l'avocat, clôt la correspondance du comte...

--Quoi! répondit le bonhomme, vous ne possédez plus rien?

--J'ai encore dix lignes écrites bien des années plus tard, et qui

certes ont leur poids, mais qui enfin ne sont toujours qu'une preuve

morale.

--Quel malheur! murmura le père Tabaret.

Noël replaça sur son bureau les lettres qu'il tenait à la main, et se

retournant vers son vieil ami il le regarda fixement.

--Supposez, prononça-t-il lentement et en appuyant sur chaque syllabe,

supposez que tous mes renseignements s'arrêtent ici. Admettez pour un

moment que je ne sais rien de plus que ce que vous savez... Quel est

votre avis?

Le père Tabaret fut quelques minutes sans répondre. Il évaluait les

probabilités résultant des lettres de M. de Commarin.

--Pour moi, dit-il enfin, en mon âme et conscience, vous n'êtes pas le

fils de madame Gerdy.

--Et vous avez raison, reprit l'avocat avec force. Vous pensez bien,

n'est-ce pas, que je suis allé trouver Claudine. Elle m'aimait, cette

pauvre femme qui m'avait donné son lait; elle souffrait de l'injustice

horrible dont elle me savait victime. Faut-il le dire, l'idée de sa

complicité la tourmentait; c'était un remords trop lourd pour sa

vieillesse. Je l'ai vue, je l'ai interrogée, elle a tout avoué. Le plan

du comte, simplement et merveilleusement conçu, réussit sans effort.

Trois jours après ma naissance, tout était consommé: j'étais, moi,

pauvre et chétif enfant, trahi, dépossédé, dépouillé par mon protecteur

naturel, par mon père! Pauvre Claudine! Elle m'avait promis son

témoignage pour le jour où je voudrais rentrer dans mes droits!

--Et elle est morte emportant son secret! murmura le bonhomme d'un ton

de regret.

--Peut-être! répondit Noël; j'ai encore un espoir. Claudine possédait

plusieurs lettres qui lui avaient été écrites autrefois, soit par le

comte, soit par madame Gerdy, lettres imprudentes et explicites. On les

retrouvera, sans doute, et leur production serait décisive. Je les ai

tenues entre mes mains, ces lettres, je les ai lues; Claudine voulait

absolument me les confier; que ne les ai-je prises!

Non! il n'y avait plus d'espoir de ce côté, et le père Tabaret le savait

mieux que personne.

C'est à ces lettres, sans doute, qu'en voulait l'assassin de La

Jonchère. Il les avait trouvées et les avait brûlées avec les autres

papiers, dans le petit poêle. Le vieil agent volontaire commençait à

comprendre.

--Avec tout cela, dit-il, d'après ce que je sais de vos affaires, que je

connais comme les miennes, il me semble que le comte n'a guère tenu les

éblouissantes promesses de fortune qu'il faisait pour vous à madame

Gerdy.

--Il ne les a même pas tenues du tout, mon vieil ami.

--Ça, par exemple! s'écria le bonhomme indigné, c'est plus infâme encore

que tout le reste.

--N'accusez pas mon père, répondit gravement Noël. Sa liaison avec

madame Gerdy dura longtemps encore. Je me souviens d'un homme aux

manières hautaines qui parfois venait me voir au collège, et qui ne

pouvait être que le comte. Mais la rupture vint.

--Naturellement, ricana le père Tabaret, un grand seigneur...

--Attendez pour juger, interrompit l'avocat, monsieur de Commarin eut

ses raisons. Sa maîtresse le trompait, il le sut, et rompit justement

indigné. Les dix lignes dont je vous parlais sont celles qu'il écrivit

alors.

Noël chercha assez longtemps parmi les papiers épars sur la table et

enfin choisit une lettre plus fanée et plus froissée que les autres. À

l'usure des plis on devinait qu'elle avait été lue et relue bien des

fois. Les caractères mêmes étaient en partie effacés.

--Voici, dit-il d'un ton amer; madame Gerdy n'est plus la Valérie

adorée.

_Un ami cruel comme les vrais amis m'a ouvert les yeux. J'ai douté. Vous

avez été surveillée, et aujourd'hui malheureusement je n'ai plus de

doutes. Vous, Valérie, vous à qui j'ai donné plus que ma vie, vous me

trompez, et vous me trompez depuis bien longtemps! Malheureuse! je ne

suis plus certain d'être le père de votre enfant!_

--Mais ce billet est une preuve! s'écria le père Tabaret, une preuve

irrécusable. Qu'importerait au comte le doute ou la certitude de sa

paternité, s'il n'avait sacrifié son fils légitime à son bâtard. Oui,

vous me l'aviez dit, il a subi un rude châtiment.

--Madame Gerdy, reprit Noël, essaya de se justifier. Elle écrivit au

comte; il lui renvoya ses lettres sans les ouvrir. Elle voulut le voir,

elle ne put parvenir jusqu'à lui. Puis elle se lassa de ses tentatives

inutiles. Elle comprit que tout était bien fini le jour où l'intendant

du comte lui apporta pour moi un titre de rente de quinze mille francs.

Le fils avait pris ma place, la mère me ruinait...

Trois ou quatre coups légers frappés à la porte du cabinet

interrompirent Noël.

--Qui est là? demanda-t-il sans se déranger.

--Monsieur, dit à travers la porte la voix de la domestique, madame

voudrait vous parler.

L'avocat parut hésiter.

--Allez, mon enfant, conseilla le père Tabaret, ne soyez pas

impitoyable, il n'y a que les dévots qui aient ce droit-là.

Noël se leva avec une visible répugnance et passa chez Mme Gerdy.

Pauvre garçon, pensait le père Tabaret resté seul, quelle découverte

fatale, et comme il doit souffrir! Un si noble jeune homme, un si brave

cœur! Dans son honnêteté candide, il ne soupçonne même pas d'où part le

coup. Par bonheur, j'ai de la clairvoyance pour deux, et c'est au moment

où il désespère que je suis sûr, moi, de lui faire rendre justice. Grâce

à lui, me voici sur la voie. Un enfant devinerait la main qui a frappé.

Seulement, comment cela est-il arrivé? Il va me l'apprendre sans s'en

douter. Ah! si j'avais une de ces lettres pour vingt-quatre heures!

C'est qu'il doit savoir son compte... D'un autre côté, en demander une,

avouer mes relations avec la préfecture... Mieux vaut en prendre une,

n'importe laquelle, uniquement pour comparer l'écriture.

Le père Tabaret achevait à peine de faire disparaître une de ces lettres

dans les profondeurs de sa poche lorsque l'avocat reparut.

C'était un de ces hommes au caractère fortement trempé, dont les

ressorts plient sans rompre jamais. Il était fort, s'étant depuis

longtemps exercé à la dissimulation, cette indispensable armure des

ambitieux.

Rien, lorsqu'il revint, ne pouvait trahir ce qui s'était passé entre

Mme Gerdy et lui. Il était froid et calme absolument comme pendant

ses consultations, lorsqu'il écoutait les interminables histoires de ses

clients.

--Eh bien! demanda le père Tabaret, comment va-t-elle?

--Plus mal, répondit Noël. Maintenant elle a le délire et ne sait ce

qu'elle dit. Elle vient de m'accabler des injures les plus atroces et de

me traiter comme le dernier des hommes! Je crois positivement qu'elle

devient folle.

--On le deviendrait à moins, murmura le bonhomme, et je pense que vous

devriez faire appeler le médecin.

--Je viens de l'envoyer chercher.

L'avocat s'était assis devant son bureau et remettait en ordre, suivant

leurs dates, les lettres éparpillées. Il ne semblait plus se souvenir de

l'avis demandé à son vieil ami; il ne paraissait nullement disposé à

renouer l'entretien interrompu. Ce n'était pas l'affaire du père

Tabaret.

--Plus je songe à votre histoire, mon cher Noël, commença-t-il, plus

elle me surprend. Je ne sais en vérité quel parti je prendrais, ni à

quoi je me résoudrais à votre place.

--Oui, mon ami, murmura tristement l'avocat, il y a là de quoi confondre

des expériences plus profondes encore que la vôtre.

Le vieux policier réprima difficilement le fin sourire qui lui montait

aux lèvres.

--Je le confesse humblement, dit-il, prenant plaisir à charger son air

de niaiserie, mais vous, qu'avez-vous fait? Votre premier mouvement a dû

être de demander une explication à madame Gerdy?

Noël eut un tressaillement que ne remarqua pas le père Tabaret, tout

préoccupé du tour qu'il voulait donner à la conversation.

--C'est par là, répondit-il, que j'ai commencé.

--Et que vous a-t-elle dit?

--Que pouvait-elle dire? N'était-elle pas accablée d'avance?

--Quoi! elle n'a pas essayé de se disculper?

--Si! elle a tenté l'impossible. Elle a prétendu m'expliquer cette

correspondance, elle m'a dit... Eh! sais-je ce qu'elle m'a dit? des

mensonges, des absurdités, des infamies...

L'avocat avait achevé de ramasser les lettres, sans s'apercevoir du vol.

Il les lia soigneusement et les replaça dans le tiroir secret de son

bureau.

--Oui, continua-t-il en se levant et en arpentant son bureau comme si le

mouvement eût pu calmer sa colère, oui, elle a entrepris de me donner le

change. Comme c'était aisé, avec les preuves que je tiens! C'est qu'elle

adore son fils, et à l'idée qu'il pouvait être forcé de me restituer ce

qu'il m'a volé, son cœur se brisait. Et moi, imbécile, sot, lâche, qui

dans le premier moment avais presque envie de ne lui parler de rien, je

me disais: il faut pardonner, elle m'a aimé, après tout... Aimé? non.

Elle me verrait souffrir les plus horribles tortures sans verser une

larme, pour empêcher un seul cheveu de tomber de la tête de son fils.

--Elle a probablement averti le comte, objecta le père Tabaret,

poursuivant son idée.

--C'est possible. Sa démarche, en ce cas, aura été inutile; le comte est

absent de Paris depuis plus d'un mois et on ne l'attend guère qu'à la

fin de la semaine.

--Comment savez-vous cela?

--J'ai voulu voir le comte mon père, lui parler...

--Vous?

--Moi. Pensez-vous donc que je ne réclamerai pas? Vous imaginez-vous

que, volé, dépouillé, trahi, je n'élèverai pas la voix? Quelle

considération m'engagerait donc à me taire? qui ai-je à ménager? J'ai

des droits, je les ferai valoir. Que trouvez-vous à cela de surprenant?

--Rien certainement, mon ami. Ainsi donc vous êtes allé chez monsieur de

Commarin?

--Oh! je ne m'y suis pas résolu immédiatement, continua Noël. Ma

découverte m'avait fait presque perdre la tête. J'avais besoin de

réfléchir. Mille sentiments divers et opposés m'agitaient. Je voulais et

je ne voulais pas, la fureur m'aveuglait et je manquais de courage;

j'étais indécis, flottant, égaré. Le bruit que peut causer cette affaire

m'épouvantait. Je désirais, je désire mon nom, cela est certain. Mais, à

la veille de le reprendre, je ne voudrais pas le salir. Je cherchais un

moyen de tout concilier à bas bruit, sans scandale.

--Enfin, vous vous êtes décidé?

--Oui, après quinze jours d'angoisse. Ah! que j'ai souffert tout ce

temps! J'avais abandonné toutes mes affaires, rompu avec le travail. Le

jour, par des courses insensées, je cherchais à briser mon corps,

espérant arriver au sommeil par la fatigue. Efforts inutiles! Depuis que

j'ai trouvé ces lettres, je n'ai pas dormi une heure.

De temps à autre, le père Tabaret tirait sournoisement sa montre.

Monsieur le juge d'instruction sera couché, pensait-il.

--Enfin, un matin, continua Noël, après une nuit de rage, je me dis

qu'il fallait en finir. J'étais dans l'état désespéré de ces joueurs

qui, après des pertes successives, jettent sur le tapis ce qui leur

reste pour le risquer d'un coup. Je pris mon cœur à deux mains,

j'envoyai chercher une voiture et je me fis conduire à l'hôtel Commarin.

Le vieux policier laissa échapper un soupir de satisfaction.

--C'est un des plus magnifiques hôtels du faubourg Saint-Germain, mon

vieil ami; une demeure princière, digne d'un grand seigneur vingt fois

millionnaire, presque un palais. On entre d'abord dans une cour vaste. À

droite et à gauche sont les écuries où piaffent vingt chevaux de prix,

les remises et les communs. Au fond, s'élève la façade de l'hôtel,

majestueux et sévère avec ses fenêtres immenses et son double perron de

marbre. Derrière, s'étend un grand jardin, je devrais dire un parc,

ombragé par les plus vieux arbres peut-être qui soient à Paris.

Cette description enthousiaste contrariait vivement le père Tabaret.

Mais qu'y faire, comment presser Noël? Un mot indiscret pouvait éveiller

ses soupçons, lui révéler qu'il parlait non à un ami, mais au

collaborateur de Gévrol.

--On vous a donc fait visiter l'hôtel? demanda-t-il.

--Non, je l'ai visité moi-même. Depuis que je me sais le seul héritier

des Rhéteau de Commarin, je me suis enquis de ma nouvelle famille. J'ai

étudié son histoire à la bibliothèque; c'est une noble histoire. Le

soir, la tête en feu, j'allais rôder autour de la demeure de mes pères.

Ah! vous ne pouvez comprendre mes émotions! C'est là, me disais-je, que

je suis né; là, j'aurais dû être élevé, grandir; là, je devrais régner

aujourd'hui! Je dévorais ces amertumes inouïes dont meurent les bannis.

»Je comparais, à ma vie triste et besogneuse, les grandes destinées du

bâtard, et il me montait à la tête des bouffées de colère. Il me prenait

des envies folles de forcer les portes, de me précipiter dans le grand

salon pour en chasser l'intrus, le fils de la fille Gerdy: «Hors d'ici,

bâtard! hors d'ici, je suis le maître!» La certitude de rentrer dans mes

droits dès que je le voudrais me retenait seule. Oui, je la connais,

cette habitation de mes ancêtres! J'aime ses vieilles sculptures, ses

grands arbres, les pavés mêmes de la cour foulés par les pas de ma mère!

J'aime tout, jusqu'aux armes étalées au-dessus de la grande porte, fier

défi jeté aux idées stupides de notre époque de niveleurs.

Cette dernière phrase sortait si formellement des idées habituelles de

l'avocat que le père Tabaret détourna un peu la tête pour cacher son

sourire narquois.

Pauvre humanité! pensait-il; le voici déjà grand seigneur!

--Quand j'arrivai, reprit Noël, le suisse en grande livrée était sur la

porte. Je demandai monsieur le comte de Commarin. Le suisse me répondit

que monsieur le comte voyageait, mais que monsieur le vicomte était chez

lui. Cela contrariait mes desseins; cependant j'étais lancé, j'insistai

pour parler au fils à défaut du père. Le suisse me toisa un bon moment.

Il venait de me voir descendre d'une voiture de remise, il prenait ma

mesure. Il se consultait avant de décider si je n'étais pas un trop

mince personnage pour aspirer à l'honneur de comparaître devant monsieur

le vicomte.

--Cependant vous avez pu lui parler!

--Comment cela, sur-le-champ! répondit l'avocat d'un ton de raillerie

amère; y pensez-vous, cher monsieur Tabaret! L'examen pourtant me fut

favorable; ma cravate blanche et mon costume noir produisirent leur

effet. Le suisse me confia à un chasseur emplumé qui me fit traverser la

cour et m'introduisit dans un superbe vestibule où bâillaient sur des

banquettes trois ou quatre valets de pied. Un de ces messieurs me pria

de le suivre.

»Il me fit gravir un splendide escalier qu'on pourrait monter en

voiture, me précéda dans une longue galerie de tableaux, me guida à

travers de vastes appartements silencieux dont les meubles se fanaient

sous des housses, et finalement me remit aux mains du valet de chambre

de monsieur Albert. C'est le nom que porte le fils de madame Gerdy,

c'est-à-dire mon nom à moi.

--J'entends, j'entends...

--J'avais passé un examen, il me fallut subir un interrogatoire. Le

valet de chambre désirait savoir qui j'étais, d'où je venais, ce que je

faisais, ce que je voulais, et le reste. Je répondis simplement que,

absolument inconnu du vicomte, j'avais besoin de l'entretenir cinq

minutes pour une affaire urgente. Il sortit, m'invitant à m'asseoir et

attendre. J'attendais depuis plus d'un quart d'heure quand il reparut.

Son maître daignait consentir à me recevoir.

Il était aisé de comprendre que cette réception était restée sur le cœur

de l'avocat et qu'il la considérait comme un affront. Il ne pardonnait

pas à Albert ses laquais et son valet de chambre. Il oubliait la mort du

duc illustre qui disait: «Je paye mes valets pour être insolents afin de

m'épargner le ridicule et l'ennui de l'être.» Le père Tabaret fut

surpris de l'amertume de son jeune ami à propos de détails si vulgaires.

Quelle petitesse, pensait-il, et chez un homme d'un génie supérieur!

Est-il donc vrai que c'est dans l'arrogance de la valetaille qu'il faut

chercher le secret de la haine du peuple pour des aristocraties aimables

et polies!

--On me fit entrer, continua Noël, dans un petit salon simplement

meublé, et qui n'avait pour ornement que des armes. Il y en a, le long

des murs, de tous les temps et de tous les pays. Jamais je n'ai vu dans

un si petit espace tant de fusils, de pistolets, d'épées, de sabres et

de fleurets. On se serait cru dans l'arsenal d'un maître d'escrime.

L'arme de l'assassin de la veuve Lerouge revenait ainsi naturellement à

la mémoire du vieux policier.

--Le vicomte, dit Noël ralentissant son débit, était à demi couché sur

un divan lorsque j'entrai. Il était vêtu d'une jaquette de velours et

d'un pantalon de chambre pareil, et avait autour du cou un immense

foulard de soie blanche. Je ne lui en veux aucunement, à ce jeune homme,

il ne m'a jamais fait sciemment le moindre mal, il ignorait le crime de

notre père, je puis donc lui rendre justice. Il est bien, il a grand air

et porte noblement le nom qui ne lui appartient pas. Il est de ma

taille, brun comme moi et me ressemblerait peut-être s'il ne portait

toute sa barbe. Seulement, il a l'air plus jeune que moi de cinq ou six

ans. Cette apparence de jeunesse s'explique. Il n'a ni travaillé, ni

lutté, ni souffert. Il est de ces heureux arrivés avant de partir, qui

traversent la vie sur les coussins moelleux de leur équipage sans

ressentir le plus léger cahot. En me voyant, il se leva et me salua

gracieusement.

--Vous deviez être fameusement ému? demanda le bonhomme.

--Un peu moins que je le suis en ce moment. Quinze jours d'angoisses

préparatoires usent bien des émotions. J'allai tout d'abord au-devant de

la question que je lus sur ses lèvres: «Monsieur, lui dis-je, vous ne me

connaissez aucunement, mais ma personnalité est la moindre des choses.

Je viens à vous chargé d'une mission bien triste et bien grave, et qui

intéresse l'honneur du nom que vous portez.» Sans doute, il ne me crut

pas, car c'est d'un ton qui frisait l'impertinence qu'il me répondit:

«Sera-ce long?» Je dis simplement: «Oui.»

--Je vous en prie, insista le père Tabaret devenu très attentif,

n'omettez pas un détail. C'est très important, vous comprenez...

--Le vicomte, continua Noël, parut vivement contrarié. «C'est que,

m'objecta-t-il, j'avais disposé de mon temps. C'est à cette heure que je

suis admis près de la jeune fille que je dois épouser, mademoiselle

d'Arlange; ne pourrions-nous remettre cet entretien?»

Bon! autre femme! se dit le bonhomme.

--Je répondis au vicomte que notre explication ne souffrait aucun

retard, et comme je le voyais en disposition de m'envoyer promener, je

sortis de ma poche la correspondance du comte et je lui présentai une

des lettres. En reconnaissant l'écriture de son père il s'humanisa. Il

me déclara qu'il allait être à moi, me demandant la permission de faire

prévenir là où il était attendu. Il écrivit un mot à la hâte et le remit

à son valet de chambre en lui ordonnant de le faire porter tout de suite

chez madame la marquise d'Arlange. Il me fit alors passer dans une pièce

voisine, sa bibliothèque...

--Un mot seulement, interrompit le bonhomme; s'était-il troublé en

voyant les lettres?

--Pas le moins du monde. Après avoir fermé soigneusement la porte, il me

montra un fauteuil, s'assit lui-même et me dit: «Maintenant, monsieur,

expliquez-vous.» J'avais eu le temps de me préparer à cette entrevue

dans l'antichambre. J'étais décidé à frapper immédiatement un grand

coup. «Monsieur, lui dis-je, ma mission est pénible. Je vais vous

révéler des faits incroyables. De grâce, ne me répondez rien avant

d'avoir pris connaissance des lettres que voici. Je vous conjure aussi

de ne vous point laisser aller à des violences qui seraient inutiles.»

Il me regarda d'un air extrêmement surpris et répondit: «Parlez, je puis

tout entendre.» Je me levai. «Monsieur, lui dis-je, apprenez que vous

n'êtes pas le fils légitime de monsieur de Commarin. Cette

correspondance vous le prouvera. L'enfant légitime existe, et c'est lui

qui m'envoie.» J'avais les yeux sur les siens en parlant, et j'y vis

passer un éclair de fureur. Je crus un instant qu'il allait me sauter à

la gorge. Il se remit vite. «Ces lettres?» fit-il d'une voix brève. Je

les lui remis.

--Comment! s'écria le père Tabaret, ces lettres-là, les vraies?...

Imprudent!

--Pourquoi?

--Et s'il les avait... que sais-je, moi?...

L'avocat appuya sa main sur l'épaule de son vieil ami.

--J'étais là, répondit-il d'une voix sourde, et il n'y avait, je vous le

promets, aucun danger.

La physionomie de Noël prit une telle expression de férocité que le

bonhomme eut presque peur et se recula instinctivement.

Il l'aurait tué! pensa-t-il.

L'avocat reprit son récit:

--Ce que j'ai fait pour vous ce soir, mon ami, je le fis pour le vicomte

Albert. Je lui évitai la lecture, au moins immédiate, de ces cent

cinquante-six lettres. Je lui dis de ne s'arrêter qu'à celles qui

étaient marquées d'une croix, et de s'attacher spécialement aux passages

soulignés au crayon rouge.

--C'était abréger le supplice.

--Il était assis, continua Noël, devant un petit guéridon trop fragile

pour qu'on pût s'appuyer dessus, et j'étais, moi, resté debout, adossé à

la cheminée, où il y avait du feu. Je suivais ses moindres mouvements et

j'épiais son visage. Non, de ma vie je n'ai vu un spectacle pareil et je

ne l'oublierais pas quand je vivrais mille ans. En moins de cinq

minutes, sa physionomie changea à ce point que son valet de chambre ne

l'eût pas reconnu. Il avait saisi son mouchoir de poche, et de temps à

autre, machinalement, il le portait à sa bouche. Il pâlissait à vue

d'œil et ses lèvres blêmissaient jusqu'à paraître aussi blanches que son

mouchoir.

»De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front et ses yeux

devenaient troubles comme si une taie les eût recouverts. D'ailleurs,

pas une exclamation, pas une parole, pas un soupir, pas un geste, rien.

À un moment il me fit tellement pitié que je faillis lui arracher les

lettres des mains, les lancer dans le feu et le prendre dans mes bras en

lui criant: «Va, tu es mon frère, oublions tout, restons chacun à notre

place, aimons-nous!»

Le père Tabaret prit la main de Noël et la serra.

--Va! dit-il, je reconnais là mon généreux enfant!

--Si je ne l'ai pas fait, mon ami, c'est que je me suis dit: les lettres

brûlées, me reconnaîtra-t-il encore pour son frère?

--C'est juste.

--Au bout d'une demi-heure environ, la lecture fut terminée. Le vicomte

se leva et se plaça debout, bien en face de moi. «Vous avez raison,

monsieur, me dit-il, si ces lettres sont bien de mon père, comme je le

crois, tout tend à prouver que je ne suis pas le fils de la comtesse de

Commarin.» Je ne répondis pas. «Cependant, reprit-il, ce ne sont là que

des présomptions. Possédez-vous d'autres preuves?» Je m'attendais,

certes, à bien d'autres objections. «Germain, dis-je, pourrait parler.»

Il m'apprit que Germain était mort depuis plusieurs années. Alors, je

lui parlai de la nourrice, de la veuve Lerouge. Je lui expliquai combien

elle serait facile à trouver et à interroger. J'ajoutai qu'elle

demeurait à La Jonchère.

--Et que dit-il, Noël, à cette ouverture? demanda avec empressement le

père Tabaret.

--Il garda le silence d'abord et parut réfléchir. Puis, tout à coup, il

se frappa le front en disant: «J'y suis, je la connais! J'ai accompagné

mon père chez elle trois fois, et devant moi il lui a remis une somme

assez forte.» Je lui fis remarquer que c'était encore une preuve. Il ne

répliqua pas et se mit à arpenter la bibliothèque. Enfin, il revint à

moi: «Monsieur, me dit-il, vous connaissez le fils légitime de monsieur

de Commarin?» Je répondis: «C'est moi.» Il baissa la tête et murmura:

«Je m'en doutais.» Il me prit la main et ajouta: «Mon frère, je ne vous

en veux pas.»

--Il me semble, fit le père Tabaret, qu'il pouvait vous laisser le soin

de dire cela, et avec un peu plus de justice et de raison.

--Non, mon ami, car le malheureux aujourd'hui, c'est lui. Je ne suis pas

descendu, moi, je ne savais pas, tandis que lui!...

Le vieux policier hocha la tête; il ne devait rien laisser deviner de

ses pensées et elles l'étouffaient quelque peu.

--Enfin, poursuivit Noël, après un assez long silence, je lui demandai à

quoi il s'arrêtait. «Écoutez, prononça-t-il, j'attends mon père d'ici à

huit ou dix jours. Vous m'accorderez bien ce délai. Aussitôt son retour,

je m'expliquerai avec lui, et justice vous sera rendue, je vous en donne

ma parole d'honneur. Reprenez vos lettres et permettez-moi de rester

seul. Je suis comme un homme foudroyé, monsieur. En un moment je perds

tout: un grand nom que j'ai toujours porté le plus dignement que j'ai

pu, une position unique, une fortune immense, et plus que tout cela

peut-être... une femme qui m'est plus chère que ma vie. En échange, il

est vrai, je retrouverai une mère. Nous nous consolerons ensemble. Et je

tâcherai, monsieur, de vous faire oublier, car elle doit vous aimer et

elle vous pleurera.»

--Il a véritablement dit cela?

--Presque mot pour mot.

--Canaille! gronda le bonhomme entre ses dents.

--Vous dites? interrogea Noël.

--Je dis que c'est un brave jeune homme, répondit le père Tabaret, et je

serais enchanté de faire sa connaissance.

--Je ne lui ai pas montré la lettre de rupture, ajouta Noël; il vaut

autant qu'il ignore la conduite de madame Gerdy. Je me suis privé

volontairement de cette preuve plutôt que de lui causer un très violent

chagrin.

--Et maintenant?...

--Que faire? J'attends le retour du comte. Selon ce qu'il dira,

j'agirai. Je passerai demain au parquet pour demander l'examen des

papiers de Claudine. Si les lettres se retrouvent, je suis sauvé,

sinon... Mais, je vous l'ai dit, je n'ai pas de parti pris depuis que je

sais cet assassinat. Qui me conseillera?

--Le moindre conseil demande de longues réflexions, répondit le

bonhomme, qui songeait à la retraite. Hélas! mon pauvre enfant, quelle

vie vous avez dû mener!...

--Affreuse... Et joignez à cela des inquiétudes d'argent.

--Comment! vous qui ne dépensez rien...

--J'ai pris des engagements. Puis-je toucher à la fortune commune que

j'administrais jusqu'ici? Je ne le pense pas.

--Vous ne le devez pas. Et tenez, je suis ravi que vous m'ayez parlé de

cela, vous allez me rendre un service.

--Bien volontiers. Lequel?

--Imaginez-vous que j'ai dans mon secrétaire douze ou quinze mille

francs qui me gênent abominablement. Vous comprenez, je suis vieux, je

ne suis pas brave, si on venait à se douter...

--Je craindrais..., voulut objecter l'avocat.

--Quoi! fit le bonhomme. Dès demain je vous les apporte. Mais, songeant

qu'il allait se mettre à la disposition de M. Daburon et que peut-être

il ne serait pas libre quand il voudrait:

--Non! pas demain, reprit-il, ce soir même. Ce diable d'argent ne

passera pas une nuit de plus chez moi.

Il s'élança dehors et bientôt reparut tenant à la main quinze billets de

mille francs.

--S'ils ne suffisent pas, dit-il en les tendant à Noël, j'en ai

d'autres.

--Je vais toujours, proposa l'avocat, vous donner un reçu.

--À moi! pour quoi faire? il sera temps demain.

--Et si je meurs cette nuit?

--Eh bien! fit le bonhomme, en songeant à son testament, j'hériterai

encore de vous. Bonsoir! Vous m'avez demandé un conseil... il me faut la

nuit pour réfléchir, j'ai présentement la cervelle à l'envers. Je vais

même sortir un peu. Si je me couchais maintenant, j'aurais quelque

horrible cauchemar. Allons, mon enfant, patience et courage. Qui sait

si, à l'heure qu'il est, la Providence ne travaille pas pour vous!

Il sortit et Noël laissa sa porte entrouverte, écoutant le bruit des pas

qui se perdait dans l'escalier. Bientôt le cri de: «Cordon, s'il vous

plaît!» et le claquement de la porte lui apprirent que le père Tabaret

était dehors.

Il attendit quelques instants encore et remonta sa lampe. Puis il prit

un petit paquet dans un des tiroirs, glissa dans sa poche les billets de

banque de son vieil ami et quitta son cabinet, dont il ferma la porte à

double tour. Sur le palier, il s'arrêta. Il prêtait l'oreille comme si

quelque gémissement de Mme Gerdy eût pu parvenir jusqu'à lui.

N'entendant rien, il descendit sur la pointe du pied. Une minute plus

tard, il était dans la rue.

V

Dans le bail de Mme Gerdy se trouvait compris, au rez-de-chaussée, un

local qui autrefois servait de remise. Elle en avait fait comme un

capharnaüm où elle entassait toutes les vieilleries du ménage, meubles

inutiles, ustensiles hors de service, objets de rebut ou encombrants. On

y serrait aussi la provision de bois et de charbon de l'hiver.

Cette ancienne remise avait, sur la rue, une petite porte longtemps

condamnée. Depuis plusieurs années Noël l'avait fait réparer en secret,

y avait adapté une serrure. Il pouvait, par là, entrer et sortir à toute

heure, échappant ainsi au contrôle du concierge, c'est-à-dire de toute

la maison.

C'est par cette porte que sortait l'avocat, non sans employer les plus

grandes précautions pour l'ouvrir et pour la refermer.

Une fois dehors, il resta un moment immobile sur le trottoir, comme s'il

eût hésité sur la route à prendre. Il se dirigeait lentement vers la

gare Saint-Lazare, quand un fiacre vint à passer. Il fit signe au

cocher, qui retint son cheval et amena la voiture sur le bord de la

chaussée.

--Rue du Faubourg-Montmartre, au coin de la rue de Provence, dit Noël en

montant, et bon train!

À l'endroit indiqué, l'avocat descendit du fiacre et paya le cocher.

Quand il le vit assez loin, il s'engagea dans la rue de Provence, et

après une centaine de pas, sonna à la porte d'une des plus belles

maisons de la rue.

Le cordon fut immédiatement tiré.

Lorsque Noël passa devant la loge, le portier lui adressa un salut

respectueusement protecteur, amical en même temps: un de ces saluts que

les portiers de Paris tiennent en réserve pour les locataires selon leur

cœur, mortels généreux à la main toujours ouverte.

Arrivé au second étage, l'avocat s'arrêta, tira une clé de sa poche, et

entra comme chez lui dans l'appartement du milieu.

Mais au grincement, bien léger pourtant, de la clé dans la serrure, une

femme de chambre, assez jeune, assez jolie, à l'œil effronté, était

accourue.

--Ah! monsieur! s'écria-t-elle.

Cette exclamation lui échappa juste assez haut pour pouvoir être

entendue à l'extrémité de l'appartement et servir de signal au besoin.

C'était comme si elle eût crié «Gare!» Noël ne sembla pas le remarquer.

--Madame est là? fit-il.

--Oui, monsieur! et bien en colère après monsieur. Dès ce matin, elle

voulait envoyer chez monsieur. Ce tantôt elle parlait d'y aller

elle-même. J'ai eu bien du mal à l'empêcher de désobéir aux ordres de

monsieur.

--C'est bien, dit l'avocat.

--Madame est dans le fumoir, continua la femme de chambre, je lui

prépare une tasse de thé; monsieur en prendra-t-il une?

--Oui, répondit Noël. Éclairez-moi, Charlotte.

Il traversa successivement une magnifique salle à manger, un splendide

salon doré, style Louis XIV; et pénétra dans le fumoir.

C'était une pièce assez vaste dont le plafond était remarquablement

élevé. On devait s'y croire à trois mille lieues de Paris, chez quelque

opulent sujet du Fils du Ciel. Meubles, tapis, tentures, tableaux, tout

venait bien évidemment en droite ligne de Hong-Kong ou de Shang-Hai.

Une riche étoffe de soie à personnages vivement enluminés habillait les

murs et se drapait devant les portes. Tout l'empire du Milieu y défilait

dans des paysages vermillon, mandarins pansus, entourés de leurs

porte-lanternes; lettrés abrutis par l'opium, endormis sous des

parasols; jeunes filles aux yeux retroussés, trébuchant sur leurs pieds

serrés de bandelettes.

Le tapis, d'un tissu dont la fabrication est un secret pour l'Europe,

était semé de fruits et de fleurs d'une perfection à tromper une

abeille. Sur la soie, qui cachait le plafond, quelque grand artiste de

Péking avait peint de fantastiques oiseaux ouvrant sur un fond d'azur

leurs ailes de pourpre et d'or.

Des baguettes de laque, précieusement incrustées de nacre, retenaient

les draperies et dessinaient les angles de l'appartement.

Deux bahuts bizarres occupaient entièrement un des côtés de la pièce.

Des meubles aux formes capricieuses et incohérentes, des tables à dessus

de porcelaine, des chiffonnières de bois précieux encombraient les

moindres recoins.

Puis c'étaient des étagères achetées chez Lien-Tsi, le Tahan de

Sou-Tchéou, la ville artistique; mille curiosités impossibles et

coûteuses, depuis les bâtons d'ivoire qui remplacent nos fourchettes

jusqu'aux tasses de porcelaine plus mince qu'une bulle de savon,

miracles du règne de Kien-Loung.

Un divan très large et très bas, avec des piles de coussins recouverts

en étoffe pareille à la tenture, régnait au fond du fumoir. Il n'y avait

pas de fenêtre, mais bien une grande verrière comme celle des magasins,

double et à panneaux mobiles. L'espace vide, d'un mètre environ, ménagé

entre les glaces de l'intérieur et celles de l'extérieur, était rempli

de fleurs les plus rares. La cheminée absente était remplacée par des

bouches de chaleur adroitement dissimulées qui entretenaient dans le

fumoir une température à faire éclore des vers à soie, véritablement en

harmonie avec l'ameublement.

Quand Noël entra, une femme jeune encore était pelotonnée sur le divan

et fumait une cigarette. En dépit de la chaleur tropicale, elle était

enveloppée de grands châles de cachemire.

Elle était petite, mais seules les femmes petites peuvent réunir toutes

les perfections. Les femmes dont la taille dépasse la moyenne doivent

être des essais ou des erreurs de la nature. Si belles qu'elles pussent

être, toujours elles pèchent par quelque endroit, comme l'œuvre d'un

statuaire qui, même ayant du génie, aborderait pour la première fois la

grande sculpture.

Elle était petite mais son cou, ses épaules et ses bras avaient des

rondeurs exquises. Ses mains aux doigts retroussés, aux ongles roses,

semblaient des bijoux précieusement caressés. Ses pieds, chaussés de bas

de soie presque aussi épais qu'une toile d'araignée, étaient une

merveille. Ils rappelaient non le pied par trop fabuleux que Cendrillon

fourrait dans une pantoufle de vair, mais le pied très réel, très

célèbre et plus palpable dont une belle banquière aime à donner le

modèle en marbre, en plâtre ou en bronze à ses nombreux admirateurs.

Elle n'était pas belle, ni même jolie; cependant sa physionomie était de

celles qu'on n'oublie guère, et qui frappent du coup de foudre de Beyle.

Son front était un peu haut et sa bouche trop grande, malgré la

provocante fraîcheur des lèvres. Ses sourcils étaient comme dessinés à

l'encre de Chine; seulement le pinceau avait trop appuyé et ils lui

donnaient l'air dur lorsqu'elle oubliait de les surveiller. En revanche

son teint uni avait une riche pâleur dorée, ses yeux noirs veloutés

possédaient une énorme puissance magnétique, ses dents brillaient de la

blancheur nacrée de la perle et ses cheveux, d'une prodigieuse opulence,

étaient fins et noirs, ondés, avec des reflets bleuâtres.

En apercevant Noël, qui écartait la portière de soie, elle se souleva à

demi, s'appuyant sur son coude.

--Enfin, vous voici, fit-elle d'une voix aigrelette, c'est fort heureux!

L'avocat avait été suffoqué par la température sénégalienne du fumoir.

--Quelle chaleur! dit-il; on étouffe ici!

--Vous trouvez? reprit la jeune femme; eh bien! moi je grelotte. Il est

vrai que je suis très souffrante. Poser m'est insupportable, me prend

sur les nerfs, et je vous attends depuis hier.

--Il m'a été impossible de venir, objecta Noël, impossible!

--Vous saviez cependant, continua la dame, qu'aujourd'hui est mon jour

d'échéance et que j'avais beaucoup à payer. Les fournisseurs sont venus,

pas un sou à leur donner. On a présenté le billet du carrossier, pas

d'argent. Ce vieux filou de Clergeot, auquel j'ai souscrit un effet de

trois mille francs, m'a fait un tapage affreux. Comme c'est agréable!

Noël baissa la tête comme un écolier que son professeur gronde le lundi

parce qu'il n'a pas fait les devoirs du dimanche.

--Ce n'est qu'un jour de retard, murmura-t-il.

--Et ce n'est rien, n'est-ce pas? riposta la jeune femme. Un homme qui

se respecte, mon cher, laisse protester sa signature s'il le faut, mais

jamais celle de sa maîtresse. Pour qui donc voulez-vous que je passe?

Ignorez-vous que je n'ai à attendre de considérations que de mon argent?

Du jour où je ne paye plus, bonsoir...

--Ma chère Juliette, prononça doucement l'avocat...

Elle l'interrompit brusquement.

--Oui, c'est fort joli, poursuivit-elle, ma Juliette adorée, tant que

vous êtes ici, c'est charmant, mais vous n'avez pas plus tôt tourné les

talons qu'autant en emporte le vent. Savez-vous seulement, une fois

dehors, s'il existe une Juliette?

--Comme vous êtes injuste! répondit Noël. N'êtes-vous pas sûre que je

pense toujours à vous? ne vous l'ai-je pas prouvé des milliers de fois?

Tenez, je vais vous le prouver encore à l'instant.

Il tira de sa poche le petit paquet qu'il avait pris dans son bureau,

et, le développant, il montra un charmant écrin de velours.

--Voici, dit-il, le bracelet qui vous faisait tant d'envie il y a huit

jours à l'étalage de Beaugran.

Mme Juliette, sans se lever, tendit la main pour prendre l'écrin,

l'entrouvrit avec la plus nonchalante indifférence, y jeta un coup d'œil

et dit seulement:

--Ah!

--Est-ce bien celui-ci? demanda Noël.

--Oui; mais il me semblait beaucoup plus joli chez le marchand.

Elle referma l'écrin et le jeta sur une petite table placée près d'elle.

--Je n'ai pas de chance ce soir, fit l'avocat avec dépit.

--Pourquoi cela?

--Je vois bien que ce bracelet ne vous plaît pas.

--Mais si, je le trouve charmant... d'ailleurs il me complète les deux

douzaines. Ce fut au tour de Noël de dire:

--Ah!...

Et comme Juliette se taisait, il ajouta:

--S'il vous fait plaisir, il n'y paraît guère.

--Vous y voilà donc! s'écria la dame. Je ne vous semble pas assez

enflammée de reconnaissance. Vous m'apportez un présent, et je dois

immédiatement le payer comptant, remplir la maison de cris de joie et me

jeter à vos genoux en vous appelant grand et magnifique seigneur.

Noël ne put retenir un geste d'impatience que Juliette remarqua fort

bien et qui la ravit.

--Cela suffirait-il? continua-t-elle. Faut-il que j'appelle Charlotte

pour lui faire admirer ce bracelet superbe, monument de votre

générosité? Voulez-vous que je fasse monter le portier et descendre ma

cuisinière pour leur dire combien je suis heureuse de posséder un amant

si magnifique?

L'avocat haussait les épaules en philosophe que ne sauraient toucher les

railleries d'un enfant.

--À quoi bon ces plaisanteries blessantes? dit-il. Si vous avez contre

moi quelque grief sérieux, mieux vaut le dire simplement et

sérieusement.

--Soit, soyons sérieux, répondit Juliette. Je vous dirai, cela étant,

que mieux valait oublier ce bracelet et m'apporter hier soir ou ce matin

les huit mille francs dont j'avais besoin.

--Je ne pouvais venir.

--Il fallait les envoyer; il y a encore des commissionnaires au coin des

rues.

--Si je ne les ai ni apportés, ni envoyés, ma chère amie, c'est que je

ne les avais pas. J'ai été obligé de beaucoup chercher avant de les

trouver, et on me les avait promis pour demain seulement. Si je les ai

ce soir, je le dois à un hasard sur lequel je ne comptais pas il y a une

heure, et que j'ai saisi aux cheveux, au risque de me compromettre.

--Pauvre homme! fit Juliette d'un ton de pitié ironique. Vous osez me

dire que vous êtes embarrassé pour trouver dix mille francs, vous!

--Oui, moi.

La jeune femme regarda son amant et partit d'un éclat de rire.

--Vous êtes superbe dans ce rôle de jeune homme pauvre, dit-elle.

--Ce n'est pas un rôle...

--Que vous dites, mon cher. Mais je vous vois venir. Cet aimable aveu

est une préface. Demain, vous allez vous déclarer très gêné, et

après-demain... C'est l'avarice qui vous travaille. Cette vertu vous

manquait. Ne sentez-vous pas des remords de l'argent que vous m'avez

donné?

--Malheureuse! murmura Noël révolté.

--Vrai, continua la dame, je vous plains, oh! mais considérablement.

Amant infortuné! Si j'ouvrais une souscription pour vous? À votre place

je me ferais inscrire au bureau de bienfaisance!

La patience échappa à Noël, en dépit de sa résolution de rester calme.

--Vous croyez rire? s'écria-t-il; eh bien! apprenez-le, Juliette, je

suis ruiné et j'ai épuisé mes dernières ressources. J'en suis aux

expédients!...

L'œil de la jeune femme brilla; elle regarda tendrement son amant.

--Oh! si c'était vrai, mon gros chat! dit-elle; si je pouvais te croire!

L'avocat reçut ce regard en plein dans le cœur. Il fut navré. Elle me

croit, pensa-t-il, et elle est ravie. Elle me déteste.

Il se trompait. L'idée qu'un homme l'avait assez aimée pour se ruiner

froidement avec elle, sans jamais laisser échapper un reproche,

transportait cette fille. Elle se sentait près d'aimer, déchu et sans le

sou, celui qu'elle détestait riche et fier. Mais l'expression de ses

yeux changea bien vite.

--Bête que je suis! s'écria-t-elle, j'allais pourtant donner là-dedans

et m'attendrir! Avec cela que vous êtes bien un monsieur à lâcher votre

monnaie à doigts écartés! À d'autres, mon cher! Tous les hommes

aujourd'hui comptent comme des prêteurs sur gages. Il n'y a plus à se

ruiner que de rares imbéciles, quelques moutards vaniteux, et de temps à

autre un vieillard passionné. Or, vous êtes un gaillard très froid, très

grave, très sérieux et surtout très fort.

--Pas avec vous, toujours, murmura Noël.

--Bast! laissez-moi donc tranquille, vous savez bien ce que vous faites.

En guise de cœur vous avez un gros double zéro comme à Hombourg. Quand

vous m'avez prise, vous vous êtes dit: je vais me payer de la passion

pour tant. Et vous vous êtes tenu parole. C'est un placement comme un

autre, dont on reçoit les intérêts en agrément. Vous êtes capable de

toutes les folies du monde à raison de quatre mille francs par mois,

prix fixe. S'il fallait vingt sous de plus, vous reprendriez bien vite

votre cœur et votre chapeau pour les porter ailleurs, à côté, à la

concurrence.

--C'est vrai, répondit froidement l'avocat, je sais compter, et cela

m'est prodigieusement utile! Cela me sert à savoir au juste où et

comment a passé ma fortune.

--Vous le savez, vraiment? ricana Juliette.

--Et je puis vous le dire, ma chère. D'abord vous avez été peu

exigeante... mais l'appétit vient en mangeant. Vous avez voulu du luxe,

vous l'avez eu; un mobilier splendide, vous l'avez; une maison montée,

des toilettes extravagantes, je n'ai rien su refuser. Il vous a fallu

une voiture, un cheval, j'ai répondu: soit. Et je ne parle pas de mille

fantaisies. Je ne compte ni ce cabinet chinois ni les deux douzaines de

bracelets. Ce total est de quatre cent mille francs.

--Vous en êtes sûr?

--Comme quelqu'un qui les a eus et qui ne les a plus.

--Quatre cent mille francs, juste! il n'y a pas de centimes?

--Non.

--Alors, mon cher, si je vous présentais ma facture, vous seriez en

reste.

La femme de chambre, qui entrait apportant le thé sur un plateau,

interrompit ce duo d'amour dont Noël avait fait plus d'une répétition.

L'avocat se tut à cause de la soubrette. Juliette garda le silence à

cause de son amant, car elle n'avait pas de secret pour Charlotte, qui

la servait depuis trois ans et à laquelle, en bon cœur, elle passait

tout, même un amoureux, joli homme, qui coûtait assez cher.

Mme Juliette Chaffour était parisienne. Elle devait être née, vers

1839, quelque part, sur les hauteurs du faubourg Montmartre, d'un père

complètement inconnu. Son enfance fut une longue alternative de roulées

et de caresses également furieuses. Elle vécut mal, de dragées ou de

fruits avariés; aussi possédait-elle un estomac à toute épreuve. À douze

ans, elle était maigre comme un clou, verte comme une pomme en juin et

plus dépravée que Saint-Lazare. Prudhomme aurait dit que cette précoce

coquine était totalement destituée de moralité.

Elle n'avait pas la plus vague notion de l'idée abstraite que représente

ce substantif. Elle devait supposer l'univers peuplé d'honnêtes gens

vivant comme madame sa mère, les amis et les amies de madame sa mère.

Elle ne craignait ni Dieu ni diable, mais elle avait peur des sergents

de ville. Elle redoutait aussi certains personnages mystérieux et

cruels, dont elle entendait parler de temps à autre, qui habitent près

du Palais de Justice et éprouvent un malin plaisir à faire du chagrin

aux jolies filles.

Comme sa beauté ne donnait aucune espérance, on allait la mettre dans un

magasin, quand un vieux et respectable monsieur, qui avait connu sa

maman autrefois, lui accorda sa protection. Ce vieillard, prudent et

prévoyant comme tous les vieillards, était un connaisseur et savait que

pour récolter il est indispensable de semer. Il voulut d'abord

badigeonner sa protégée d'un vernis d'éducation. Il lui donna des

maîtres, un professeur de musique, un professeur de danse qui, en moins

de trois ans, lui apprirent à écrire, un peu de piano et les premières

notions d'un art qui a fait tourner la tête à plus d'un ambassadeur: la

danse.

Ce qu'il ne lui donna pas, c'est un amant. Elle en choisit un elle-même:

un artiste, qui ne lui apprit rien de bien neuf, mais qui l'enleva au

vieillard avisé pour lui offrir la moitié de ce qu'il possédait,

c'est-à-dire rien. Au bout de trois mois, en ayant assez, elle quitta le

nid de ses premières amours avec toute sa garde-robe nouée dans un

mouchoir de coton.

Pendant les quatre années qui suivirent, elle vécut peu de la réalité,

beaucoup de cette espérance qui n'abandonne jamais une femme qui se sait

de jolis yeux. Tour à tour elle disparut dans les bas-fonds ou remonta à

fleur d'eau. Deux fois la fortune gantée de frais vint frapper à sa

porte, sans qu'elle eût la présence d'esprit de la retenir par un pan de

son paletot.

Elle venait de débuter à un petit théâtre avec l'aide d'un cabotin, et

débitait même assez adroitement ses rôles quand Noël, par le plus grand

des hasards, la rencontra, l'aima, et en fit sa maîtresse.

Son avocat, comme elle disait, ne lui déplaisait pas trop dans les

commencements. Après quelques mois il l'assommait. Elle lui en voulait

de ses manières douces et polies, de ses façons d'homme du monde, de sa

distinction, du mépris qu'il dissimulait à peine pour ce qui est bas et

vil, et surtout de son inaltérable patience, que rien ne démontait. Son

grand grief contre lui, c'est qu'il n'était pas drôle, et encore qu'il

se refusait absolument à la conduire dans les bons endroits où règne une

gaieté sans préjugés. Pour se distraire, elle commença à gaspiller de

l'argent. Et à mesure que grandissait son ambition et que croissaient

les sacrifices de son amant, son aversion pour lui augmentait.

Elle le rendait le plus malheureux des hommes et le traitait comme un

chien. Et ce n'était pas par mauvais naturel, mais de parti pris, par

principe. Elle avait cette persuasion qu'une femme est aimée en raison

directe des soucis qu'elle cause et du mal qu'elle fait.

Juliette n'était pas méchante, et elle se jugeait très à plaindre. Son

rêve aurait été d'être aimée d'une certaine façon, qu'elle sentait bien,

mais qu'elle expliquait mal. Pour ses amants, elle n'avait été qu'un

jouet ou un objet de luxe, elle le comprenait, et, comme elle était

impatiente du mépris, cette idée la rendait enragée. Elle souhaitait un

homme qui lui fût dévoué et qui risquât beaucoup pour elle, un amant

descendant jusqu'à elle et ne cherchant pas à l'élever jusqu'à lui. Elle

désespérait de ne le rencontrer jamais.

Les folies de Noël la laissaient froide comme glace; elle le supposait

fort riche, et, chose singulière, en dépit de sa très réelle avidité,

elle se souciait fort peu de l'argent. Noël l'aurait peut-être gagnée

par une franchise brutale, en lui faisant toucher du doigt sa situation;

il la perdit par la délicatesse même de sa dissimulation, en lui

laissant ignorer l'étendue des sacrifices qu'il faisait pour elle.

Lui l'adorait. Jusqu'au jour fatal où il la connut, il avait vécu comme

un sage. Cette première passion l'incendia, et du désastre il ne sauva

que les apparences. Les quatre murs restaient debout, mais la maison

était brûlée. Les héros ont leur endroit faible: Achille périt par le

talon; les plus adroits lutteurs ont des défauts à leur cuirasse; par

Juliette, Noël était vulnérable et donnait prise à tout et à tous. Pour

elle, en quatre ans, ce jeune homme modèle, cet avocat à réputation

immaculée, ce moraliste austère avait dévoré non seulement sa fortune

personnelle, mais celle de Mme Gerdy.

Il aimait sa Juliette follement, sans réflexion, sans mesure, les yeux

fermés. Près d'elle il oubliait toute prudence et pensait tout haut.

Dans son boudoir il dénouait le masque de sa dissimulation habituelle et

ses vices s'étiraient à l'aise comme les membres dans une étuve. Il se

sentait si bien sans courage et sans forces contre elle que jamais il

n'essaya de lutter. Elle le possédait. Parfois il avait tenté de se

roidir contre des caprices insensés, elle le faisait plier comme

l'osier. Sous les regards noirs de cette fille, il sentait ses

résolutions fondre plus vite que la neige au soleil d'avril. Elle le

torturait, mais elle avait assez de puissance pour tout effacer d'un

sourire, d'une larme et d'un baiser.

Loin de l'enchanteresse, la raison lui revenait par intervalles, et dans

ses moments lucides, il se disait: elle ne m'aime pas, elle se joue de

moi! Mais la foi avait poussé dans son cœur de si profondes racines

qu'il ne pouvait l'en arracher. Il faisait montre d'une jalousie

terrible et s'en tenait à de vaines démonstrations. Il eut à différentes

reprises de fortes raisons de suspecter la fidélité de sa maîtresse,

jamais il n'eut le courage d'éclaircir ses soupçons. Il faudrait la

quitter, pensait-il, si je ne me trompais pas, ou alors tout accepter

dans l'avenir. À l'idée d'abandonner Juliette, il frémissait et sentait

sa passion assez lâche pour passer sous toutes les fourches caudines. Il

préférait des doutes désolants à une certitude plus affreuse encore.

La présence de la femme de chambre, qui mit assez longtemps à disposer

tout ce qui était nécessaire pour prendre le thé, permit à Noël de se

remettre. Il regardait Juliette, et sa colère s'envolait. Déjà, il en

était à se demander s'il n'avait pas été un peu dur pour elle.

Quand Charlotte se fut retirée, il vint s'asseoir sur le divan, près de

sa maîtresse, et, arrondissant son bras, il voulut la prendre par le

cou.

--Voyons, disait-il d'une voix caressante, tu as été assez méchante

comme cela ce soir. Si j'ai eu tort, tu m'as suffisamment puni. Faisons

la paix, et embrasse-moi.

Elle le repoussa durement, en disant d'un ton sec:

--Laissez-moi... Combien de fois dois-je vous répéter que je suis très

souffrante ce soir?

--Tu souffres, mon amie, reprit l'avocat; où? Veux-tu qu'on prévienne le

docteur?

--Ce n'est pas la peine. Je connais mon mal, il s'appelle l'ennui. Vous

n'êtes pas du tout le médecin qu'il me faut.

Noël se leva d'un air découragé et alla prendre place de l'autre côté de

la table à thé, en face de sa maîtresse. Sa résignation disait quelle

habitude il avait des rebuffades.

Juliette le maltraitait, il revenait toujours, comme le pauvre chien qui

guette pendant des journées l'instant où ses caresses ne sont pas

importunes. Et il avait la réputation d'être dur, emporté, capricieux!

Et il l'était!

--Vous me dites bien souvent depuis quelques mois, reprit-il, que je

vous ennuie. Que vous ai-je fait?

--Rien.

--Eh bien! alors?

--Ma vie n'est plus qu'un long bâillement, répondit la jeune femme;

est-ce ma faute? Croyez-vous que ce soit un métier récréatif d'être

votre maîtresse? Examinez-vous donc un peu. Est-il un être aussi triste,

aussi maussade que vous, plus inquiet, plus soupçonneux, dévoré d'une

pire jalousie?

--Votre accueil, mon amie, hasarda Noël, est fait pour éteindre la

gaieté et glacer l'expansion. Puis on craint toujours quand on aime.

--Joli! Alors on cherche une femme exprès pour soi, on se la commande

sur mesure; on l'enferme dans sa cave et on se la fait monter une fois

par jour, après le dîner, au dessert, en même temps que le vin de

Champagne, histoire de s'égayer.

--J'aurais aussi bien fait de ne pas venir, murmura l'avocat.

--C'est cela. Je serais restée seule sans autre distraction que ma

cigarette et quelque bouquin bien endormant! Vous trouvez que c'est une

existence, vous, de ne bouger de chez soi?

--C'est la vie de toutes les femmes honnêtes que je connais, répondit

sèchement l'avocat.

--Merci! je ne leur en fais pas mon compliment. Heureusement, moi, je ne

suis pas une femme honnête et je puis dire que je suis lasse de vivre

plus claquemurée que l'épouse d'un Turc avec votre visage pour unique

distraction.

--Vous vivez claquemurée, vous!

--Certainement, continua Juliette avec une aigreur croissante. Voyons,

avez-vous jamais amené un de vos amis ici? Non, monsieur me cache. Quand

m'avez-vous offert votre bras pour une promenade? jamais, la dignité de

monsieur serait atteinte si on le voyait en ma compagnie. J'ai une

voiture, y êtes-vous monté six fois? peut-être, mais alors vous baissiez

les stores. Je sors seule; je me promène seule...

--Toujours le même refrain, interrompit Noël, que la colère commençait à

gagner; sans cesse des méchancetés gratuites. Comme si vous en étiez à

apprendre pourquoi il en est ainsi!

--Je n'ignore pas, poursuivit la jeune femme, que vous rougissez de moi.

J'en connais cependant, et de plus huppés que vous, qui montrent

volontiers leur maîtresse. Monsieur tremble pour ce beau nom de Gerdy

que je ternirais, tandis que les fils des plus grandes familles ne

craignent pas de s'afficher dans des avant-scènes avec des grues.

Pour le coup, Noël fut jeté hors de ses gonds, à la grande jubilation de

Mme Chaffour.

--Assez de récriminations! s'écria-t-il en se levant; si je cache nos

relations, c'est que j'y suis contraint. De quoi vous plaignez-vous? Je

vous laisse votre liberté et vous en usez si largement que toutes vos

actions m'échappent. Vous maudissez le vide que je fais autour de vous?

À qui la faute? Est-ce moi qui me suis lassé d'une douce et modeste

existence? Mes amis seraient venus dans un appartement respirant une

honnête aisance, puis-je les amener ici? En voyant votre luxe, cet

étalage insolent de ma folie, ils se demanderaient où j'ai pris tout

l'argent que je vous ai donné.

»Je puis avoir une maîtresse, je n'ai pas le droit de jeter par les

fenêtres une fortune qui ne m'appartient pas. Qu'on vienne à savoir

demain que c'est moi qui vous entretiens, mon avenir est perdu. Quel

client voudrait confier ses intérêts à l'imbécile qui s'est ruiné pour

une femme dont tout Paris a parlé. Je ne suis pas un grand seigneur,

moi, je n'ai à risquer ni un nom historique, ni une immense fortune. Je

suis Noël Gerdy, avocat; ma réputation est tout ce que je possède. Elle

est menteuse, soit. Telle qu'elle est il faut que je la garde, et je la

garderai.

Juliette, qui savait son Noël par cœur, pensa qu'elle était allée assez

loin. Elle entreprit de ramener son amant.

--Voyons, mon ami, dit-elle tendrement, je n'ai pas voulu vous faire de

peine. Il faut être indulgent... je suis horriblement nerveuse ce soir.

Ce simple changement ravit l'avocat et suffit pour le calmer presque.

--C'est que vous me rendriez fou, reprit-il, avec vos injustices. Moi

qui m'épuise à chercher ce qui peut vous être agréable! Vous attaquez

perpétuellement ma gravité, et il n'y a pas quarante-huit heures nous

avons enterré le carnaval comme deux fous. J'ai fêté le Mardi gras comme

un étudiant. Nous sommes allés au théâtre, j'ai endossé un domino pour

vous accompagner au bal de l'Opéra, j'ai invité deux de mes amis à venir

souper avec nous.

--C'était même bien gai! répondit la jeune femme en faisant la moue.

--Il me semble que oui.

--Vous trouvez! c'est que vous n'êtes pas difficile. Nous sommes allés

au Vaudeville, c'est vrai, mais séparément, comme toujours, moi seule en

haut, vous en bas. Au bal, vous aviez l'air de mener le diable en terre.

Au souper, vos amis étaient folâtres comme des bonnets de nuit. J'ai dû,

sur vos ordres, affecter de vous connaître à peine. Vous avez bu comme

une éponge, sans que j'aie pu savoir si vous étiez gris ou non...

--Cela prouve, interrompit Noël, qu'il ne faut pas forcer ses goûts.

Parlons d'autre chose. Il fit quelques pas dans le fumoir, et tirant sa

montre:

--Une heure bientôt, dit-il; mon amie, je vais vous laisser.

--Comment, vous ne me restez pas?

--Non, à mon grand regret; ma mère est dangereusement malade.

Il dépliait et comptait sur la table les billets de banque du père

Tabaret.

--Ma petite Juliette, reprit-il, voici non pas huit mille francs mais

dix mille. Vous ne me verrez pas d'ici quelques jours.

--Quittez-vous donc Paris?

--Non, mais je vais être absorbé par une affaire d'une importance

immense pour moi. Oui, immense! Si elle réussit, mignonne, notre bonheur

est assuré, et tu verras bien si je t'aime.

--Oh! mon petit Noël, dis-moi ce que c'est?

--Je ne puis.

--Je t'en prie, fit la jeune femme en se pendant au cou de son amant, se

soulevant sur la pointe des pieds comme pour approcher ses lèvres des

siennes.

L'avocat l'embrassa; sa résolution sembla chanceler.

--Non! dit-il enfin, je ne puis, là, sérieusement. À quoi bon te donner

une fausse joie... Maintenant, ma chérie, écoute-moi bien. Quoi qu'il

arrive, entends-tu, sous quelque prétexte que ce soit, ne viens pas chez

moi, comme tu as eu l'imprudence de le faire; ne m'écris même pas. En me

désobéissant, tu me causerais peut-être un tort irréparable. S'il

t'arrivait un accident, dépêche-moi ce vieux drôle de Clergeot. Je dois

le voir après-demain, car il a des billets à moi.

Juliette recula, menaçant Noël d'un geste mutin.

--Tu ne veux rien me dire? insista-t-elle.

--Pas ce soir, mais bientôt, répondit l'avocat qu'embarrassait le regard

de sa maîtresse.

--Toujours des mystères! fit Juliette dépitée de l'inutilité de ses

chatteries.

--Ce sera le dernier, je te le jure.

--Noël, mon bonhomme, reprit la jeune femme d'un ton sérieux, tu me

caches quelque chose. Je te connais, tu le sais; depuis plusieurs jours,

tu as je ne sais quoi, tu es tout changé.

--Je t'affirme...

--N'affirme rien, je ne te croirais pas. Seulement, pas de mauvaise

plaisanterie, je te préviens, je suis femme à me venger.

L'avocat, bien évidemment, était fort mal à l'aise.

--L'affaire en question, balbutia-t-il, peut aussi bien échouer que

réussir...

--Assez! interrompit Juliette. Ta volonté sera faite, je te le promets.

Allons, monsieur, embrassez-moi, je vais me mettre au lit.

La porte n'était pas refermée sur Noël que Charlotte était installée sur

le divan près de sa maîtresse. Si l'avocat eût été à la porte, il eût pu

entendre Mme Juliette qui disait:

--Non, décidément, je ne puis plus le souffrir. Quelle scie! mon enfant,

que cet homme-là! Ah! s'il ne me faisait pas si peur, comme je le

lâcherais. C'est qu'il serait capable de me tuer!

La femme de chambre essaya de défendre Noël, mais en vain; la jeune

femme n'écoutait pas; elle murmurait:

--Pourquoi s'absente-t-il et que complote-t-il? Une éclipse de huit

jours, c'est louche. Voudrait-il se marier, par hasard? Ah! si je le

savais!... Tu m'ennuies, mon bonhomme, et je compte bien te laisser en

plan un de ces matins, mais je ne te permets pas de me quitter le

premier. C'est que je ne souffrirai pas cela! On ira aux informations...

Mais Noël n'écoutait pas aux portes. Il descendit la rue de Provence

aussi vite que possible, gagna la rue Saint-Lazare et rentra comme il

était sorti, par la porte de la remise.

Il était à peine installé dans son cabinet depuis cinq minutes lorsqu'on

frappa.

--Monsieur, disait la bonne, au nom du Ciel! monsieur, parlez-moi! Il

ouvrit la porte en disant avec impatience:

--Qu'est-ce encore?

--Monsieur, balbutia la domestique tout en pleurs, voici trois fois que

je cogne et que vous ne répondez pas. Venez, je vous en supplie, j'ai

peur, madame va mourir.

L'avocat suivit la bonne jusqu'à la chambre de Mme Gerdy. Il dut la

trouver horriblement changée, car il ne put retenir un mouvement

d'effroi.

La malade, sous ses couvertures, se débattait furieusement. Sa face

était d'une pâleur livide, comme si elle n'eût plus eu une goutte de

sang dans les veines, et ses yeux, qui brillaient d'un feu sombre,

semblaient remplis d'une poussière fine. Ses cheveux dénoués tombaient

le long de ses joues et sur ses épaules, contribuant à lui donner un

aspect terrifiant. Elle poussait de temps à autre un gémissement

inarticulé ou murmurait des paroles inintelligibles. Parfois une douleur

plus terrible que les autres lui arrachait un grand cri: «Ah! que je

souffre!» Elle ne reconnut pas Noël.

--Vous voyez, monsieur, fit la bonne.

--Oui, qui pouvait se douter que son mal marcherait avec cette

rapidité?... Vite, courez chez le docteur Hervé; qu'il se lève et qu'il

vienne tout de suite, dites bien que c'est pour moi.

Et il s'assit dans un fauteuil, en face de la malade. Le docteur Hervé

était un des amis de Noël, son ancien condisciple, son compagnon du

quartier latin. L'histoire du docteur Hervé est celle de tous les jeunes

gens qui, sans fortune, sans relations, sans protections, osent se

lancer dans la plus difficile, la plus chanceuse des professions qui

soient à Paris, où l'on voit, hélas! de jeunes médecins de talent

réduits, pour vivre, à se mettre à la solde d'infâmes marchands de

drogues.

Homme vraiment remarquable, ayant conscience de sa valeur, Hervé, ses

études terminées, s'était dit: non, je n'irai pas végéter au fond d'une

campagne, je resterai à Paris, j'y deviendrai célèbre, je serai médecin

en chef d'un hôpital et grand-croix de la Légion d'honneur.

Pour débuter dans cette voie terminée à l'horizon par le plus magnifique

des arcs de triomphe, le futur académicien s'endetta d'une vingtaine de

mille francs. Il fallait se meubler, s'improviser un intérieur, les

loyers sont chers.

Depuis, armé d'une patience que rien ne peut rebuter, armé d'une volonté

indomptable et sans intermittence, il lutte et il attend. Or, qui peut

imaginer ce que c'est qu'attendre dans certaines conditions? Il faut

avoir passé par là pour s'en douter. Mourir de faim en habit noir, rasé

de frais et le sourire aux lèvres! Les civilisations raffinées ont

inauguré ce supplice qui fait pâlir les cruautés du poteau des sauvages.

Le docteur qui commence soigne les pauvres qui ne peuvent pas payer.

Puis le malade est ingrat. Convalescent, il presse sur sa poitrine son

médecin en l'appelant: mon sauveur. Guéri, il raille la faculté, et

oublie facilement les honoraires dus.

Après sept ans d'héroïsme, Hervé voit enfin se grouper une clientèle.

Pendant ce temps il a vécu et payé les intérêts exorbitants de sa dette,

mais il avance. Trois ou quatre brochures, un prix remporté sans trop

d'intrigues ont attiré sur lui l'attention.

Seulement ce n'est plus le vaillant jeune homme plein d'espérance et de

foi de sa première visite. Il veut encore, et plus fortement que jamais,

arriver, réussir, mais il n'espère plus nulle jouissance de son succès.

Il les a escomptées et usées les soirs où il n'avait pas eu de quoi

dîner. Si grande que soit sa fortune dans l'avenir, il l'a payée déjà,

et trop cher. Pour lui, parvenir n'est plus que prendre une revanche.

À moins de trente-cinq ans, il est blasé sur les dégoûts et sur les

déceptions et ne croit à rien. Sous les apparences d'une universelle

bienveillance, il cache un universel mépris. Sa finesse, aiguisée aux

meules de la nécessité, lui a nui; on redoute les gens pénétrants: il la

dissimule soigneusement sous un masque de bonhomie et de légèreté

joviale.

Et il est bon, et il est dévoué, et il aime ses amis.

Son premier mot en entrant, à peine vêtu, tant il s'était hâté, fut:

--Qu'y a-t-il?

Noël lui serra silencieusement la main et pour toute réponse lui montra

le lit.

Le docteur, en moins d'une minute, prit la lampe, examina la malade et

revint à son ami.

--Que s'est-il passé? demanda-t-il brusquement. J'ai besoin de tout

savoir. L'avocat tressaillit à cette question.

--Savoir quoi? balbutia-t-il.

--Tout! répondit Hervé. Nous avons affaire à une encéphalite. Il n'y a

pas à s'y tromper. Ce n'est point une maladie commune, en dépit de

l'importance et de la continuité des fonctions du cerveau. Quelles

causes l'ont déterminée? Ce ne sont pas des lésions du cerveau ni de la

boîte osseuse, ce seront donc de violentes affections de l'âme, un

immense chagrin, une catastrophe imprévue...

Noël interrompit son ami du geste et l'attira dans l'embrasure de la

croisée.

--Oui, mon ami, dit-il à voix basse, madame Gerdy vient d'être éprouvée

par de mortels chagrins; elle est dévorée d'angoisses affreuses. Écoute,

Hervé, je vais confier à ton honneur, à ton amitié, notre secret: madame

Gerdy n'est pas ma mère; elle m'a dépouillé, pour faire profiter son

fils de ma fortune et de mon nom. Il y a trois semaines que j'ai

découvert cette fraude indigne; elle le sait, les suites l'épouvantent,

et depuis elle meurt minute par minute.

L'avocat s'attendait à des exclamations, à des questions de son ami.

Mais le docteur reçut sans broncher cette confidence; il la prenait

comme un renseignement indispensable pour éclairer ses soins.

--Trois semaines, murmura-t-il, tout s'explique. A-t-elle paru souffrir

pendant ce temps?

--Elle se plaignait de violents maux de tête, d'éblouissements,

d'intolérables douleurs d'oreille; elle attribuait tout cela à des

migraines. Mais ne me cache rien, Hervé, je t'en prie; cette maladie

est-elle bien grave?

--Si grave, mon ami, si habituellement funeste que la médecine en est à

compter les cas bien constatés de guérison.

--Ah! mon Dieu!

--Tu m'as demandé la vérité, n'est-ce pas, je te la dis. Et si j'ai eu

ce triste courage, c'est que je sais que cette pauvre femme n'est pas ta

mère. Oui, à moins d'un miracle, elle est perdue. Mais ce miracle, on

peut l'espérer, le préparer. Et maintenant, à l'œuvre!

L'affaire Lerouge · 第 6 / 37 题