_Angelique._ Oh que ces affaires ne se sont pas passées si doucement que

tu t'imagines, il est à present hors de la Compagnie. Tu sauras que

comme dans la Societé tout roule & n'est établi que sur l'estime & la

reputation, il est impossible à un homme d'honneur d'y rester après

qu'il l'a perdu par quelque accident, dans l'esprit de ses Confreres,

ces deux choses qui flattent si agreablement l'ambition des hommes. Le

Pere de Raucourt se voyant donc déchu par le malheur que tu sais, de ce

degré de gloire qu'il s'étoit acquis par ses merites, & où y s'étoit

toujours conservé par sa prudence, fit peu de cas de l'indulgence que

ses Superieurs lui offroient, & ne pensa plus qu'à les abandonner, ce

qu'il a fait depuis quelque temps & s'est retiré en Angleterre.

_Agnès._ Mais que peut faire dans un pays étranger un homme qui n'a

point d'autres bien que la science, & qui n'a que la Philosophie pour

partage?

_Angelique._ Ce qu'il peut faire? il peut par son esprit se rendre plus

utile à la Republique, si elle le veut employer, que tous les Artisans

qui la composent. Il peut par ses Ecrits donner de la vigueur aux Loix

les plus opposées à l'inclination du peuple, il peut porter la gloire

d'une Nation dans les lieux les plus éloignés. Enfin il est peu d'emploi

qu'il ne puisse dignement remplir, & dont l'Etat ne puisse tirer de

grands fruits. Comme ce que je dis n'est pas hors de raison, il n'est

pas aussi sans exemple, & j'ai appris d'un Dominicain, qu'un mécontent

de leur Ordre étoit à la Cour de ce Royaume où de Raucourt s'est retiré,

& qu'il y faisoit très-belle figure, en qualité de Resident ou d'Envoyé

d'un Prince d'Allemagne.

_Agnès._ Sans doute qu'il auroit conduit Virginie dans ce pays, s'ils

fussent venus à bout de leurs desseins. Helas qu'il y auroit peu de

Reclus & de Recluses, si on donnoit le temps à ceux & à celles qui

entrent dans les Cloîtres, de reflechir sur les avantages d'une honnête

liberté, & sur les suites fâcheuses d'un funeste engagement?

_Angelique._ Pourquoi parles-tu de la sorte? ne pouvons-nous pas goûter

des plaisirs aussi parfaits dans l'enceinte de nos murailles, comme ceux

qui sont au dehors? les obstacles qui s'y opposent ne servent qu'à les

rendre de meilleur goût, quand après les avoir adroitement surmontés

nous possedons ce que nous avons desiré: Ce seroit être, & malin, &

ingrat que de censurer les divertissemens des Moines & Moinesses, car je

dirois à ces gens-là, n'est-il pas vrai que la continence est un don de

Dieu, duquel il gratifie qui il lui plaît & dont il ne fait pas largesse

à ceux qu'il n'en veut pas honorer. Cela supposé, il ne fera rendre

compte de ce present qu'à ceux à qui il l'aura donné.

_Agnès._ Je conçois bien la force de cette raison, mais on pouroit dire

que les voeux par lesquels nous nous y engageons solemnellement nous en

rendent responsables devant lui.

_Angelique._ Et ne vois-tu pas bien que ces Voeux là, que tu fais entre

les mains des hommes, ne sont que des chansons? Peux-tu avec raison

t'obliger à donner ce que tu n'as pas? & ce que tu ne peux avoir, s'il

ne plaît à celui à qui tu l'offres de te l'accorder? juge de-là, de la

nature de nos engagemens, & si à la rigueur nous sommes tenues selon

Dieu, à l'effet de nos promesses, puisqu'elles renferment en elles une

impossibilité morale. Tu ne peux rien dire qui détruise ce raisonnement?

_Agnès._ Il est vrai & c'est ce qui doit nous mettre l'esprit en repos?

_Angelique._ Pour moi, je te puis dire que rien ne me chagrine, je passe

le temps dans une égalité d'esprit qui me rend insensible aux peines qui

fatiguent les autres. Je vois tout, j'écoute tout, mais peu de choses

sont capables de m'émouvoir, & si mon repos n'est troublé par quelque

indisposition corporelle, il n'y a personne qui puisse vivre avec plus

de tranquillité que moi.

_Agnès._ Mais dans une conduite si opposée à celle des autres Cloîtres

que pensez-vous de la disposition de leur ame, & ces actions qui sont

suivies comme ils prêchent, de tant de merites ne vous tentent-elles

point par l'esperance qu'elles proposent. On pourroit nous dire, que le

libertinage est souvent capable de nous fournir des raisons pour nous

perdre. Car qu'y a-t-il de plus saint que la meditation des choses

celestes, à laquelle ils s'employent? qu'y a-t-il de plus louable que

cette haute pieté qu'ils mettent en pratique, & les jeûnes & les

austerités dont ils se mortifient peuvent-elles passer pour des oeuvres

infructueuses?

_Angelique._ Ah! mon Enfant, que ces objections sont foibles. Il faut

que tu saches qu'il y a bien de la difference entre la licence, & la

liberté, dans mes actions je me tiens souvent sur la pente de celle-ci,

mais je ne me laisse jamais tomber dans le desordre de celle-là. Si je

ne donne point de bornes à ma joye & à mes plaisirs, c'est parce qu'ils

sont innocens & qu'ils ne blessent jamais par leur excès les choses pour

lesquelles je dois avoir de la veneration. Mais tu veux bien que je te

dise ce que je pense de ces fous melancoliques, dont les manieres te

charment? Sais-tu que ce que tu appelles contemplation des choses

divines, n'est dans le fonds qu'une lâche oisiveté, incapable de toute

action? Que les mouvemens de cette pieté heroïque que tu fais éclater,

ne procedent que du desordre d'une raison alterée! & que pour trouver la

cause generale qui les fait se déchirer comme des desesperés, il la faut

chercher dans les vapeurs d'une humeur noire, ou dans la foiblesse de

leur cerveau.

_Agnès._ Je prends tant de plaisir à entendre tes raisons, que je t'ai

proposé tout exprès comme une difficulté ce qui ne me faisoit souffrir

aucun doute? mais j'entends la cloche qui nous appelle.

_Angelique._ C'est pour aller au Refectoire. Après le dîner nous

pourrons continuer nos entretiens.

_Fin du Second Entretien._

VENUS DANS LE CLOÎTRE,

OU LA RELIGIEUSE EN CHEMISE.

TROISIEME ENTRETIEN.

Soeur _Agnès_. Soeur _Angelique_.

_Agnès._ Ah que la beauté du jour est agreable! cela me réveille tous

les esprits. Retirons-nous toutes deux dans cette allée, afin de nous

éloigner de la compagnie des autres.

_Angelique._ Nous ne pouvions pas trouver dans tout le Jardin un lieu

plus propre à la promenade, car les arbres qui l'environnent nous

donneront autant d'ombre, qu'il en faut pour n'être pas exposées à la

chaleur du Soleil.

_Agnès._ Il est vrai: mais il est à craindre que Madame ne vienne pour

s'y recréer, car c'est ici l'endroit qu'elle choisit le plus souvent

pour prendre l'air après le repas.

_Angelique._ N'apprehendez pas qu'elle nous chasse d'ici, elle est à

present incommodée, & si tu savois la cause de son indisposition, tu

rirois trop?

_Agnès._ Elle se portoit pourtant bien hier?

_Angelique._ Assurement! Le mal ne lui est arrivé que cette nuit, & il

faut que tu ayes dormi d'un profond sommeil, pour ne t'être pas

apperçue, comme par ses cris, elle a mis tout le Dortoir en allarme;

j'avois dessein de m'en divertir avec toi quand je t'ai été trouver ce

matin, mais insensiblement nôtre conversation nous en a éloignées.

_Agnès._ Il est vrai que je n'apprends les nouvelles, que quand elles

sont publiques.

_Angelique._ Tu sais que _Madame_ fait un de ses principaux plaisirs, de

nourrir toutes sortes d'Animaux, & qu'elle ne se contente pas d'avoir

une infinité d'oiseaux de toutes sortes de pays, qu'elle a encore rendu

domestiques jusques à des Tortues & des poissons. Comme elle ne se cache

point de cette folie, & que tous ses amis savent que cette occupation

est le charme de sa solitude, ils s'efforcent tous à contribuer à son

divertissement en lui faisant present tantôt d'une bête, tantôt d'une

autre. L'Abbé de Saint Valery ayant appris qu'elle avoit même rendu

comme on lui avoit mandé des Carpes & des Brochets familiers. Il lui

envoya il y a quatre jours deux Macreuses en vie, & deux grosses

Ecrevisses de Mer, pareillement vivantes. Après avoir fait couper les

ailes à ce demi-Canars, elle les fit jetter dans le Vivier, & voulut

donner toute son application à élever les Ecrevisses. Pour cette raison

elle fit apporter dans sa chambre une petite cuvette de bois qu'elle fit

remplir d'eau, & où elle mit ces Langoustes, (c'est ainsi qu'on appelle

ces animaux.) J'aurois de la peine à t'exprimer tous les soins qu'elle

apportoit pour leur conservation, jusques à leur jetter des douceurs &

des pistaches. En fin elle ne vouloit les nourrir que des viandes les

plus delicates.

_Agnès._ Ces sortes de passe-temps sont innocens, & sont excusables dans

la jeunesse.

_Angelique._ Hier au soir par un malheur, Soeur Olinde, qui avoit ordre

de changer tous les jours l'eau de la Cuve pour le rafraîchissement des

poissons, s'en oublia; c'est ce qui causa tout le desordre. Tu sauras

que la nuit derniere ayant été fort chaude, une de ces Langoustes qui se

trouvoit incommodée de la chaleur qu'elle ressentoit, sortit de la Cuve,

& se traîna assez long-temps par la chambre, jusques à ce que se voyant

sans soulagement, elle rechercha l'eau qu'elle avoit quittée comme son

plus naturel élement. Mais comme il lui avoit été bien plus facile de

descendre que de monter, elle fut obligée de recourir à l'eau du pot de

chambre de _Madame_, où sans examiner si elle étoit douce ou salée, elle

s'y posta. Quelque temps après nôtre Abbesse eut envie de pisser, & à

demi endormie, & sans sortir du lit elle prit son Urinal: mais helas,

elle pensa mourir de frayeur, cette Ecrevisse qui se sentit arrosée

d'une pluye un peu trop chaude, se lança vers le lieu d'où elle sembloit

partir, & le serra si vivement avec une de ses pattes, qu'elle y a

laissé les marques pour plus de trois jours.

[Illustration]

_Agnès._ Ah, ah, ah, que cette avanture est plaisante!

_Angelique._ Dans le moment elle fit un cri qui éveilla toutes ses

voisines, elle jetta le pot de chambre par terre, & se levant

promptement appella tout le monde à son aide. Cependant cet animal qui

n'avoit jamais trouvé de morceau si delicat & plus friand, ne quittoit

point sa prise. La Mere assistante & Soeur Cornelie furent les plus

promptes à se lever, elles eurent bien de la peine à s'empêcher de rire,

à la vue d'un tel spectacle; mais elles se retinrent neanmoins le mieux

qu'elles purent, & furent obligées de couper la patte de cette bête

sacrilege, qui n'abandonna point sa proye jusques à ce temps-là. La Mere

Assistante se retira, & Soeur Cornelie qui est la confidente de Madame,

passe le reste de la nuit avec elle pour la consoler. Voilà la cause de

l'indisposition de nôtre Abbesse, & ce qui l'empêchera apparament de

venir interrompre nos entretiens.

_Agnès._ Ah! je n'oserois paroître, si un semblable accident m'étoit

arrivé & qu'il fût venu à la connoissance des autres.

_Angelique._ Vrayment il y a bien là dequoi être honteuse. Elle ne fit

rien voir qu'elle n'ait souvent montré à d'autres, & les Chevaliers de

l'ordre ont mis plusieurs fois la main, où l'Ecrevisse porta sa patte.

_Agnès._ Qui est celui qui est son meilleur ami?

_Angelique._ Je ne sais pas quel il est, mais je sais bien qu'un Jesuite

la visite fort souvent, & qu'il a eu avec elle des privautés qui font

connoître qu'il est des Cordons Bleus. Je l'apperçus un jour avec lui,

dans un entretien fort allumé, & une autre fois qu'elle sortoit d'avec

le même personnage, je trouvai dans le parloir qu'elle venoit de

quitter, une serviette fine, humectée dans de certains endroits d'une

liqueur un peu visqueuse, elle l'avoit laissée tomber proche de la

fenêtre, je remarquai seulement que cette perte lui donna un peu

d'inquietude.

_Agnès._ Qu'a-t-elle à apprehender, l'Evêque de qui elle dépend

uniquement est à sa discretion, & dans la visite qu'il a faite de ce

Monastere, il n'a rien ordonné que ce qu'elle lui avoit auparavant

prescrit.

_Angelique._ Il est vrai. Elle est maîtresse de tout, & les Directeurs &

Confesseurs ne sont reçus & changés que par son ordre.

_Agnès._ Ah que je souhaiterois de tout mon Coeur que le Confesseur

ordinaire que nous avons à present, lui déplût comme à moi. Qu'en

dis-tu?

_Angelique._ Il est vrai qu'il est fort austere, & qu'il est capable de

faire bien de la peine à celles qui ne savent pas se conduire, mais à

nous autres cela nous doit être bien indifferent, que ce soit lui ou un

moins rigoureux qui nous entende.

_Agnès._ Pour moi je ne puis lui dire la moindre peccatille qu'il ne

s'emporte. Pour une pensée dont je m'accuserai, il m'ordonnera des

mortifications & des penitences horribles & me fera jeûner deux jours

pour le moindre mouvement de la chair dont je me confesserai. Outre que

je ne sais la plupart du temps de quoi l'entretenir, de crainte de lui

dire quelque chose qui le choque. Et je ne puis concevoir comment tu

fais, toi qui le tiens si long-temps?

_Angelique._ Eh crois-tu que je suis si sotte de lui declarer le secret

de mon coeur? bien loin de cela, comme je le connois tout à fait rigide,

je ne lui dis que les choses sur lesquelles il n'y a point de prise. Il

ne peut conclure de tout ce qu'il apprend de moi sinon que je suis une

fille d'oraison & de contemplation, qui ne connoît point tous les

mouvemens d'une Nature corrompue, ce qui fait qu'il n'ose pas même

m'interroger sur cette matiere. La penitence la plus rude que j'ai

reçue, c'est cinq _Pater noster_ & _les Litanies_.

_Agnès._ Mais encore que lui dis-tu donc? car pour avoir rompu le

silence, ou raillé une personne de la Communauté (ce qui n'est rien) il

me prônera un quart d'heure?

_Angelique._ Toutes ces fautes-là étant designées en particulier, avec

leurs circonstances, de legeres elles deviennent quelquefois plus

considerables; & c'est ce qui te rend sujette à sa reprehension. Mais

tiens, voici comme je m'y prends, écoute ma derniere confession. Après

lui avoir demandé bien humblement sa benediction, la vue baissée, les

mains jointes, & le corps à demi courbé; je commence de la sorte:

_Mon Pere, je suis la plus grande pecheresse du monde, & la plus

foible des creatures, je tombe presque toujours dans les mêmes

defauts._

_Je m'accuse d'avoir troublé la tranquilité de mon ame, par des

divagations universelles, qui m'ont mis l'interieur en desordre._

_De n'avoir pas eu assez de recueillement d'esprit, & de m'être trop

épanchée dans des occupations exterieures._

_De m'être trop arrêtée aux operations de l'entendement, y passant la

plupart de mon oraison, au préjudice de ma volonté, qui en est

demeurée seche & sterile._

_De m'être une autre fois laissée d'abord lier aux affections, &

exposée par là à des distractions fâcheuses, & à une oisiveté

d'esprit, contraire à la perfection methodique des Contemplatifs._

_D'avoir trop conservé en moi, tout ce qui étoit de moi, sans dégager

mon coeur de toutes les choses creées, par un acte genereux

d'aneantissement, d'amour propre, interêts, desirs, & volontés, & de

tout moi-même._

_D'avoir fait une offrande de mon coeur, sans l'avoir tranquillisé

auparavant, & dénué du trouble des passions trop remuantes, & des

affections mal reglées._

_De m'être trop laissée emporter aux inclinations du vieil homme, & au

penchant de la nature non reparée, au lieu de faire divorce avec tout,

pour gagner tout._

_De n'avoir pas été soigneuse de me renouveller par une revue de

moi-même, en moi-même, & de faire en moi la reparation de ce qui étoit

déchu de moi,_ &c.

Eh bien Agnès tu peux juger de la piece par l'échantillon. Ce n'est pas

là le tiers de ma Confession, mais le reste ne me rend pas plus

criminelle que ce commencement.

_Agnès._ Il est vrai que je serois bien empêchée, si je devois ordonner

des penitences, à des pechés si spirituellement debités: C'est neanmoins

là, l'unique moyen de tromper la curiosité des jeunes Directeurs, &

d'éviter la reprimande des vieux.

_Angelique._ Ces derniers sont ordinairement les moins traitables, car

je n'en ai gueres vu de jeunes depuis que je suis dans la Communauté,

qui n'ayent été assez indulgens.

_Agnès._ Il est vrai, qu'ils n'ont pas tous les mêmes rigueurs, témoin

celui qui mit la devotion si avant dans l'ame de deux de nos Soeurs,

qu'elles s'en trouverent fort incommodées neuf mois après?

_Angelique._ Ah Dieu! qu'il a fallu d'adresse pour cacher cela comme on

a fait, & pour empêcher qu'il ne fût su du dehors. L'Evêque même n'en a

pas eu de connoissance, que lors qu'on ne pouvoit plus en donner de

preuve. Cela me fait souvenir d'un Jesuite Italien qui confessant un

jour un jeune Gentilhomme françois qui avoit appris la langue du pays,

fit une Exclamation sans y penser, qui fit paroître sa foiblesse. Le

penitent s'accusoit, d'avoir passé la nuit avec une fille des premieres

maisons de Rome, & d'en avoir joui selon ses desirs. Le bon Pere

regardant attentivement celui qui lui parloit, qui étoit beau garçon &

très bien fait, s'oublia du lieu qu'il occupoit & s'imaginant être dans

une conversation libre, tant il étoit transporté; il demanda au jeune

homme, si cette fille étoit belle, quel âge elle pouvoit avoir, &

combien il l'avoit fait avec elle? Le François ayant répondu qu'il

l'avoit trouvée d'une beauté achevée, qu'elle n'avoit que dix-huit ans,

& qu'il l'avoit baisé trois fois. _Ah che gusto Signor_: s'écria-il pour

lors assez hautement. C'est-à-dire, ah que ce plaisir étoit grand!

_Agnès._ Cette saillie n'étoit pas mal plaisante, & très-capable

d'exciter le coeur du penitent à la repentance d'une telle faute.

_Angelique._ Que veux-tu? ce sont des hommes comme les autres: & j'ai

ouï dire à un de mes amis qui étoit dans ces sortes d'emplois, que

souvent un Confesseur ne s'exposeroit pas tant à l'incontinence en

allant au Bordel, comme en entendant ce que les Devotes lui disent à

l'oreille.

_Agnès._ Pour moi, je trouverois ce me semble cette occupation assez

divertissante, pourvu qu'il me fût permis, de faire le choix de mes

penitens: je prendrois plaisir à les entendre, & mon imagination seroit

vivement frappée, par le recit qu'ils me feroient de leurs sottises. Ce

qui ne pouroit être sans une grande satisfaction de mon côté.

_Angelique._ Helas, mon Enfant! tu ne sais ce que tu demandes, si une

Devote donne un peu de plaisir à un Confesseur par le recit ingenu de

ses foiblesses, il y en a mille qui les fatiguent par leurs redites, qui

les accablent par leurs scrupules, & qu'ils tireroient plus facilement

d'un abîme, que de leurs doutes. Soeur Dosithée a été plus de trois ans

à occuper presque toute seule par ses questions, le Directeur commun de

la maison, il avoit beau lui representer que ces recherches curieuses

par lesquelles elle gênoit sa conscience, ne croyant jamais avoir

apporté assez de soin pour s'examiner, étoient non seulement inutiles,

mais même vicieuses & contraires à la perfection. Il ne put rien gagner

sur elle, & fut obligé de l'abandonner à elle même, & de la laisser dans

son erreur.

_Agnès._ Il me semble neanmoins qu'elle est à present fort raisonnable,

& je me souviens qu'une fois que nous fûmes obligées de coucher toutes

deux ensemble. Pendant qu'on élevoit nôtre Dortoir, elle me tint des

discours, non seulement fort éloignés du scrupule, mais même que je

trouvois en ce temps-là un peu trop libres. Outre mille badineries

auxquelles elle m'excita par le recit de cent Histoires les plus

lubriques, & les plus lascives du Monde.

_Angelique._ Je vois bien, que tu ne sais pas comment elle étoit sortie

des tenebres où la superstition l'avoit plongée si avant: son Confesseur

n'a eu aucune part à sa delivrance. On peut dire que c'est la Devotion

même qui a produit ce changement, & qui d'une fille extremement

scrupuleuse, en a fait une Religieuse tout à fait raisonnable. Je veux

te raconter ce que j'en ai appris par son rapport.

_Agnès._ Je ne conçois pas cela. Car de dire que la devotion puisse

défaire une personne de ses scrupules, c'est dire, qu'un aveugle est

capable d'en tirer un autre d'un precipice.

_Angelique._ Ecoute-moi seulement, & tu connoîtras que je ne t'avance

rien qui ne soit veritable. Soeur Dosithée comme on peut remarquer à ses

yeux, est née d'une complexion la plus tendre & la plus amoureuse du

monde. Cette pauvre enfant à son entrée en Religion, tomba entre les

mains d'un vieux Directeur ignorant au superlatif, & d'autant plus

ennemi de nature que son âge le rendoit inhabile à tous les plaisirs

qu'elle propose. Reconnoissant donc que le penchant de sa Penitente

étoit du côté de la chair, & que les foiblesses dont elle s'accusoit

tous les jours en étoient une preuve assurée. Il crut qu'il étoit de son

devoir de réformer cette nature qu'il appelloit corrompue, & qu'il lui

étoit permis de s'ériger en second Reparateur. Pour venir à bout de ce

dessein, il jetta d'abord dans son ame toutes les semences de scrupules,

de doutes, & de peines de conscience qu'il se pût imaginer. Il le fit

avec d'autant plus de succès, qu'il y trouva beaucoup de disposition, &

que les confessions ingenues de cette innocente, lui avoient fait

connoître l'extreme tendresse où elle étoit pour ce qui regardoit son

salut.

Il lui fit donc la peinture du chemin du Ciel avec des couleurs si

rudes, qu'elles auroient été capables de rebuter de sa poursuite une

personne moins zelée & moins fervente qu'elle, il ne lui parloit que de

la destruction de ce corps qui s'opposoit à la jouissance de l'esprit, &

les penitences horribles dont il l'accabloit, étoient selon lui des

moyens absolument necessaires, sans lesquels il étoit impossible

d'arriver dans cette celeste Jerusalem.

Dosithée n'étant pas capable de se défendre de ces argumens, se laissa

aveuglement conduire par la devotion indiscrete dont elle devint

infatuée; la simple pratique des Commandemens de Dieu ne passa plus chez

elle pour être de grand prix auprès de lui; il falloit que les oeuvres

de surerogation l'accompagnassent, & encore avec tout cet attirail, elle

étoit toujours dans une crainte continuelle des peines de l'autre monde

dont elle étoit si souvent menacée. Comme il est impossible ici bas de

détruire en nous ce qu'on appelle connoissance, elle n'étoit jamais en

paix avec soi-même, c'étoit une guerre sans relache qu'elle faisoit

imprudemment à son pauvre corps, & les combats atroces qu'elle lui

livroit, étoient rarement suivis de quelque courte tréve.

_Agnès._ Helas qu'elle étoit à pleindre, & qu'elle m'auroit fait de

compassion, si je l'avois vue dans cet égarement.

_Angelique._ Comme son naturel amoureux causoit selon elle, ses plus

grands defauts; elle ne negligeoit rien de tout ce qui pouvoit éteindre

ses feux les plus innocens; les jeûnes, les haires, & les cilices

étoient mis en usage, & le changement d'un Directeur plus raisonnable

que le premier, ne put apporter la moindre diminution à sa folie: elle

fut quatre ans entiers dans cet état, & y seroit toujours restée sans un

trait de devotion qui l'en tira. Entre les conseils qu'elle avoit reçus

de son ancien Confesseur, elle en pratiquoit un avec une regularité sans

égale. C'étoit de recourir à un tableau de saint Alexis, miroir de

chasteté, qui étoit à son Oratoire, & de s'y prosterner lors qu'elle se

verroit pressée de la tentation, ou qu'elle ressentiroit en elle-même

ces mouvemens dont elle s'accusoit si souvent. Un jour donc qu'elle se

trouva plus émue qu'à l'ordinaire, & que sa nature la combattoit plus

vivement que de coutume, elle eut recours à son Saint, elle lui

representa les larmes aux yeux, la face en terre, & le coeur porté vers

le Ciel l'extreme danger où elle se trouvoit, lui raconta avec une

candeur & une simplicité merveilleuse, combien inutilement elle s'étoit

défendue, & avoit fait ses efforts pour reprimer les violens transports

qu'elle ressentoit.

Elle accompagna sa priere de penitence & de discipline, qu'elle prit en

presence de ce Bien-heureux pellerin. Mais comme on rapporte de lui

qu'il ne fut aucunement touché de la beauté de sa femme la premiere nuit

de ses nôces, qu'il abandonna; Le beau corps de cette innocente exposé

nu devant lui, ne fit aucune impression sur son esprit, & les coups dont

elle le chargeoit si vivement ne le porterent aucunement à en avoir

compassion. Après s'être ainsi déchirée elle se recommanda de nouveau à

ce bon Romain, & se retira comme victorieuse pour aller vaquer avec

tranquillité à des exercices moins fatigans.

_Agnès._ Ah Dieu! que la superstition fait de ravage dans une ame lors

qu'elle s'en est emparée!

Vénus dans le cloître, ou la religieuse en chemise Nouvelle édition enrichie de figures gravées en taille douce · 第 4 / 5 段