_Agnès._ Assurement qu'il le partagea avec l'Abbé, je ne puis te dire à

qui je pourrois donner la preference: une seule chose me choqua dans le

Feuillant, c'est que lui ayant vu au col un Reliquaire de vermeil dorée,

qu'il portoit sur son coeur, j'eus la curiosité de l'ouvrir, mais je fus

bien surprise de ne trouver rien autre chose que des Cheveux, & du poil

de differentes couleurs, divisés dans des compartimens figurés &

très-bien faits. Il m'avoua que c'étoit-là des faveurs de toutes ses

Maîtresses, & me pria de favoriser aussi sa devotion, & que le plus bel

endroit serviroit à placer ce que je lui ferois la grace de lui

accorder! que veux-tu, je le satisfis? J'oubliois à te dire qu'il y

avoit en caracteres d'or, cette inscription au milieu d'un cristal qui

couvroit toute cette belle marchandise, _Reliques de Sainte Barbe_. Sur

le dessus du Reliquaire, on voyoit gravé un Cupidon dans un Trône, & le

Quidam prosterné à ses pieds, avec ces paroles que j'ai bien retenues

quoi qu'elles soient latines, AVE, LEX, JUS, AMOR. Je le blâmai de cette

irreverence, que je traitai d'impieté, mais il ne fit que d'en rire, &

dit qu'il ne pouvoit refuser ces cultes, à celles qui meritoient toutes

sortes d'adorations; & que si je savois déchiffrer sept autres lettres

qui étoient de l'autre côté, je ferois bien plus d'exclamations. En

effet, ayant regardé, je vis les sept lettres suivantes, A. C. D. E. D.

L. G. il ne voulut jamais m'en donner l'intelligence, quelque instance

que je puisse faire, je fis semblant d'en être fâchée, mais il

s'apperçut bien que je ne lui voulois pas grand mal, c'est pourquoi il

m'embrassa de nouveau, & nous prîmes congé l'un de l'autre.

_Angelique._ Je suis ravie ma chere enfant que toutes choses soient

allées selon mes souhaits, ce n'est qu'un échantillon de ce que je veux

faire pour toi. Et je te ménagerai la connoissance d'un Jesuite, à qui

sans doute tu donneras le prix, & tu avoueras qu'il aura emporté

l'avantage sur tous les autres. Mais il est jaloux de ses habitudes

jusques à l'excès, c'est l'unique defaut que tu pourras trouver en lui,

au reste, bel homme, galant, beau parleur, & qui n'ignore rien de ce qui

peut venir à la connoissance d'une personne.

_Agnès._ Cette imperfection est assez grande, pour que je ne puisse pas

m'accommoder avec lui.

_Angelique._ Eh pourquoi? tu auras bien de la peine à trouver un homme

qui aime veritablement, & qui ne soit pas jaloux. Je me souviens d'avoir

connu un Benedictin, qui croyoit que toutes les Religieuses de saint

Benoît, ne pouvoient en voir d'un autre Ordre sans injustice, & qu'elles

déroboient à lui & à ses Confreres, toutes les faveurs qu'elles

accordoient aux Capucins; & voici comme il raisonnoit. On ne peut pas

douter que les hommes qui sont en Religion ne soient sujets aux mêmes

passions & mouvemens, que ceux qui sont dans le Monde. C'est dans cette

vue, disoit-il, que les Fondateurs des Ordres, qui étoient fort

éclairés, n'ont point élevé des Cloîtres pour ceux de leur sexe, qu'ils

n'en ayent en même temps bâti pour les filles, afin que sans avoir

recours aux étrangers, ils pussent les uns & les autres se soulager de

temps en temps, de la rigueur de leurs voeux. Dans les commencemens cela

se pratiquoit selon l'intention des Instituteurs, ce qui faisoit qu'il

n'y avoit aucun scandale, mais à present ces lieux se sentent de la

corruption generale, on voit sans peine le Bernardin avec la Jacobine,

le Cordelier avec la Benedictine & de cette confusion horrible, il ne

peut naître que des Monstres.

_Agnès._ Cette pensée étoit assez plaisante.

_Angelique._ Helas! s'écrioit-il, que diroient tous ces Saints

Fondateurs à la vue de tant d'adulteres, s'ils revenoient sur la terre?

que de foudres, que d'anathemes ils fulmineroient contre leurs propres

Enfans! Saint François ne renvoyeroit-il pas les Capucins, aux

Capucines, les Cordeliers, aux Cordelieres: saint Dominique, saint

Bernard, & tous les autres ne remettroient-ils pas tous ces dévoyés dans

le premier chemin de leurs Regles, & de leurs constitutions. C'est à

dire les Jacobins, aux Jacobines, les Feuillants aux Feuillantines. Mais

que deviendroient les Jesuites, & les Chartreux, lui dis-je, car saint

Ignace, ni saint Bruno n'ont point dressé de Regles pour le sexe. Oh que

cet Espagnol, reprit-il, y a bien pourvu, il a fait cela exprès, afin

qu'il eussent lieu d'aller impunement par tout; outre que suivant sa

fantaisie qui étoit un peu Péderaste, il les a mis dans les emplois, où

ils trouvent parmi la jeunesse des momens de satisfaction qu'ils

preferent à tous les divertissemens des autres.

Pour les Chartreux, continua-t-il, comme la retraite leur est

étroitement ordonnée, ils cherchent dans eux mêmes, le plaisir qu'ils ne

peuvent pas aller prendre chez les autres, & par une guerre vive &

animée, ils viennent à bout des plus rudes tentations de la Chair. Ils

reïterent le combat tant que leur ennemi leur fait de la resistance, ils

y employent toute leur vigueur & nomment ces sortes d'expeditions, _La

guerre de cinq contre un_. Eh bien le Disciple de saint Benoît ne

parloit-il pas savamment?

_Agnès._ Assurement, j'aurois pris plaisir à l'entendre.

_Angelique._ Il n'y a rien de plus certain, que si cela se pratiquoit, &

que si dans le desordre même, on suivoit quelque reglement, que tout en

iroit mieux. Il y a un an qu'une jeune Religieuse n'auroit pas été si

mal-heureuse comme elle a été depuis, si elle eût fait avec le

Provincial de son Ordre, ce qu'elle fit avec celui d'un autre. Tu as

peut-être entendu parler de la Soeur Cecile, & du Pere Raymond?

_Agnès._ Non, apprends-moi ce que tu en sais?

_Angelique._ La Soeur Cecile est une Religieuse de l'Ordre de saint

Augustin, & le Pere Raymond étoit pour lors Provincial des Jacobins, je

ne te dirai point de quelle maniere il s'insinua dans l'esprit de cette

innocente, qui avoit été inaccessible à tout autre auparavant; mais tu

sauras seulement qu'il se l'acquit tellement, que jamais amitié n'a été

plus étroite, & ils ne pouvoient être un moment sans se voir, ou sans

recevoir des nouvelles l'un de l'autre. On s'apperçut dans la Communauté

de cet engagement, & le Provincial Augustin, qui gouvernoit cette

maison, en ayant eu avis, fut au desespoir, parce que jamais il n'avoit

pu rien faire auprès d'elle, quoi qu'il eût tâché par toutes sortes de

moyens de la corrompre. C'étoit la plus belle de ce monastere. Etant

ainsi choqué au vif, il écrivit à la Superieure, & lui donna ordre

d'avoir les yeux sur les comportemens de Cecile: il fut facile à cette

gardienne de découvrir bien-tôt quelques sottises, parce que personne ne

se tenoit sur ses gardes, ce n'étoit neanmoins que des badineries; mais

c'en étoit toujours assez pour donner lieu à un jaloux, qui avoit le

pouvoir en main, de mal-traiter une pauvre Religieuse. Il n'en forma

pourtant pas le dessein, mais se proposa de se servir de cette occasion,

pour avoir d'elle, ce qu'il n'en avoit pu obtenir auparavant. Il lui

écrivit à elle-même afin de ne point éclater, & lui défendit la grille

jusques à son arrivée, il étoit éloigné de vingt lieues.

_Agnès._ Mais pouvoit-on produire des preuves contre elle, qu'elle eût

fait quelque chose de notable?

_Angelique._ Oh qu'on sait bien le moyen d'en trouver, n'en fût-il

point, quand on a dessein de perdre une personne. Mais tout le mal ne

vint que de ce qu'elle fut mal conseillée. Le Provincial étant donc

arrivé, lui dit que c'étoit sur les informations qu'il avoit eues de sa

mauvaise conduite, qu'il s'étoit transporté sur les lieux, que c'étoit

une chose honteuse, qu'une jeune Religieuse comme elle, s'abandonnât à

des actions qui ne pouvoient être nommées pour leur infamie, & qu'il

avoit bien du déplaisir de se voir obligé à en faire une punition

exemplaire. Cecile qui n'étoit coupable devant les hommes, que de

quelques badineries, comme regards & attouchemens, dit qu'il étoit vrai

qu'elle avoit vu fort souvent le Pere Raymond dont on lui parloit, mais

qu'elle savoit aussi qu'elle n'avoit rien fait avec lui, qui meritât une

notable reprehension; qu'elle lui avoit donné son congé, aussi-tôt

qu'elle en avoit reçu les ordres, & qu'elle avoit fait voir par là qu'il

n'y avoit rien de fort étroit dans cet engagement. Le Provincial pour

arriver à son but, changeant de discours, lui parla dans des termes plus

doux qu'auparavant, & lui representa que s'il lui arrivoit quelque

mortification elle en seroit elle même la cause, qu'elle pouvoit

remedier au desordre qu'elle avoit causé, & qu'il lui étoit très-facile

de se parer des corrections rigoureuses qui ne pouvoient lui manquer, si

elle ne se servoit des avantages qu'elle possedoit. Il la prit en même

temps par la main, qu'il lui serra amoureusement, en la regardant avec

un souris qui devoit lui faire connoître la disposition du coeur de son

Juge.

_Agnès._ Ne se servit-elle pas de ce qu'elle pouvoit avoir d'engageant,

pour se tirer du danger où elle étoit?

_Angelique._ Non, elle prit une conduite toute opposée à celle qu'elle

devoit suivre, elle s'imagina que c'étoit pour l'éprouver, que son

Provincial lui parloit de la sorte, & qu'il n'avoit point d'autre

dessein, que de juger par sa foiblesse, de ce qu'elle avoit été capable

de faire avec l'autre. Sur ce mauvais fondement, elle ne répondit à

celui qui brûloit d'amour pour elle, que par des froideurs & des paroles

plus qu'indifferentes, qui changerent le coeur de ce passionné, & qui

d'un tendre amant en firent un Juge implacable. Il proceda donc selon

les formes, à l'instruction du procès de Cecile, il reçut les

dépositions que la jalousie, & la flatterie mirent dans la bouche de

plusieurs de ses Compagnes, & condamna cette pauvre enfant à être

fouettée jusques au sang, à jeûner dix Vendredis au pain & à l'eau, & à

être excluse du Parloir pendant six mois: tellement qu'on peut dire,

qu'elle fut punie pour avoir été trop sage, & pour ne s'être pas laissée

corrompre à la brutalité de son Superieur.

_Agnès._ Oh Dieu que cela me touche! je regarde cette pauvre Religieuse

comme une innocente victime, immolée à la rage d'un furieux, & je ne

fais point de difference entre elle, & les onze mille Vierges.

_Angelique._ Tu as raison, car on dit, que celles-ci furent égorgées

pour n'avoir pas voulu satisfaire la passion d'un homme, & celle-là n'a

été outragée que par la même raison. Comme il n'y a point d'animal au

monde plus luxurieux qu'un Moine, il n'en est point aussi de plus malin

& de plus vindicatif lors qu'on méprise son ardeur. J'ai lu sur ce sujet

une Histoire d'un maudit Capucin, dans un livre qui avoit pour titre _le

Bouc en chaleur_. Mais à propos dis-moi un peu quels sont les livres que

tu as reçus pendant ma retraite? je prétends bien en avoir la lecture?

_Agnès._ Tres-volontiers, il y en a d'assez plaisans, en voici le

Catalogue.

_La Chasteté Feconde_, Nouvelle Curieuse.

_Le Passe-par-tout des jesuites_, Piece Galante.

_La Prison Eclairée_, ou _l'Ouverture du petit Guichet_, le tout en

Figures.

_Le Journalier des Feuillantines._

_Les Prouesses des Chevaliers de S. Laurent._

_Regles & Statuts de l'Abbaye de Congne-au-fonds._

_Recueil des Remedes contre l'Embonpoint dangereux_ composé pour la

commodité des Dames Religieuses de S. George.

_L'Extrême-Onction de la Virginité mourante._

_L'Orvietan apostolique composé par les quatre Mendians_, ex præcepto

Sanctissimi.

_Le Coupe-Cû des Moines._

_Le Passe-temps des Abbez._

_La Guerre des Chartreux._

_Les Fruits de la Vie unitive_, &c. Je crois si je ne me trompe, que je

n'en oublie aucun dans cette Liste, j'ai déja fait la lecture de cinq ou

six, qui m'ont infiniment plu.

_Angelique._ Certes, ils t'ont fait present d'une Bibliotheque toute

entiere. Si le dedans repond au dehors comme je n'en doute point, ces

livres doivent être fort divertissans. Tu as là de quoi perfectionner

ton esprit, & te rendre telle que tu dois être, c'est-à-dire,

universelle en toutes sciences, car il en est qui au milieu de beaucoup

de lumiere conservent encore des doutes qui leur font quelquefois de la

peine, & dont les suites sont souvent dangereuses. Je te veux dire une

Histoire sur ce sujet, qui est arrivée dans l'Abbaye de Chelles.

_Agnès._ Il faut que vous ayez des intrigues merveilleuses, pour

apprendre tout ce qui se passe de plus secret dans tous les Monasteres?

_Angelique._ Tu sauras, que l'Abbesse de cette Maison étant d'un naturel

fort chaud, avoit coutume de prendre le Bain tous les Etés pendant

quelques semaines. Il étoit dressé selon l'ordonnance de son Medecin,

qui pour le faire trouver meilleur prescrivoit une regle & une methode

particuliere à observer, sans laquelle il devoit être inutile. Il

falloit le soir de la veille qu'on le devoit prendre, le preparer

entierement, & laisser reposer l'eau toute la nuit jusques au lendemain,

qu'on pouvoit à certaines heures se mettre dedans. Les odeurs, & les

essences n'y étoient point épargnées, on les y repandoit avec profusion,

& tout ce qui pouvoit flatter la sensualité de Madame entroit dans sa

composition.

_Agnès._ Ce sont les Medecins, qui par une fausse complaisance

entretiennent ainsi le foible des personnes.

_Angelique._ Quoi qu'il en soit, une jeune Religieuse de la Maison

appellée Soeur Scolastique, & de l'âge de dix-huit ans. Voyant tous ces

grands preparatifs pour Madame, & s'appercevant que le bain étoit en

état dès le soir, forma le dessein, tant pour se soulager de

l'incommodité de la saison, que de sa chaleur interieure qui n'étoit pas

mediocre, de se servir de l'occasion, & de faire tous les soirs

l'épreuve de ce salutaire _Lavabo_. En effet elle n'y manqua pas pendant

huit jours, & trouva que cela donnoit du lustre à son embonpoint, &

qu'elle en reposoit mieux. Elle sortoit de sa chambre sur les neuf

heures, & presque nue en chemise, s'en alloit dans le lieu où tout étoit

disposé; elle se défaisoit bien-tôt de sa jupe & de sa chemise, & ainsi

toute nue se mettoit dans la Cuve, où elle se nettoyoit & se frottoit de

tous côtés, d'où elle sortoit après aussi nette, aussi pure, & aussi

belle qu'étoit Eve dans le Paradis Terrestre durant l'état de son

innocence.

_Agnès._ Ne fut-elle point découverte?

_Angelique._ Tu l'apprendras presentement. Un soir que Scolastique se

rafraîchissoit à l'ordinaire, une ancienne qui n'étoit pas encore

endormie, ayant entendu marcher dans le Dortoir, à une heure que selon

la coutume, toutes les Religieuses devoient être retirées, sortit de sa

chambre, & après avoir cherché inutilement la personne qu'elle avoit

entendue; elle entra dans le lieu où l'on prenoit le Bain, où elle

apperçut aussi-tôt, au clair de la Lune, une Religieuse toute nue, qui

s'essuyoit avec une serviette étant prête de reprendre sa chemise. La

bonne Vieille pensant que c'étoit l'Abbesse, se retira promptement en

demandant excuse de s'être ainsi avancée. Scolastique qui ne répondit

rien, connut bien que cette bonne Mere s'étoit trompée, & l'avoit prise

pour une autre. Elle s'en alla, après avoir donné le temps à l'autre de

se retirer, & ne pensa plus à y revenir une autre fois, de crainte

d'être découverte.

_Agnès._ Est-ce là où tout se termina?

_Angelique._ Non. Les Fesses de la pauvre Scolastique en auroient été

bien aises.

_Agnès._ Comment? cette belle Enfant reçut-elle quelque déplaisir?

_Angelique._ La venerable Mere dont je t'ai parlé, ayant reflechi le

matin sur ce qu'elle avoit vu le soir precedent, crut qu'il étoit à

propos d'aller trouver Madame, & de lui faire des excuses particulieres

de ce rencontre, qu'elle auroit pu attribuer à une mauvaise curiosité.

Ce qu'elle fit malheureusement. Cela surprit tout à fait l'Abbesse, &

lui fit croire, qu'elle n'avoit eu que les restes & les égouts de

quelques infirmes de sa Communauté, elle en parla le lendemain dans son

Chapitre, & commanda en vertu de _Sainte Obedience_ à celle qui s'étoit

mise dans le bain de le declarer. Mais pas une de la compagnie ne parla,

Scolastique n'étoit pas des plus scrupuleuses & avoit de l'esprit, c'est

pourquoi elle se tut. Ce silence general mit l'Abbesse au desespoir,

elle crie, elle fulmine, elle menace tout le monde, mais inutilement.

Enfin par le conseil d'un Moine, elle pratiqua un plaisant stratageme.

Elle fit assembler toutes ses Religieuses, & leur representa qu'il y en

avoit une d'entre elles, excommuniée, & dans l'état de damnation, pour

n'avoir pas relevé ce qui lui avoit été commandé de dire, _en vertu de

Sainte Obedience_. Qu'un saint & savant homme, lui avoit donné un moyen

sûr & infaillible, de la découvrir, mais qu'elle lui permettoit encore

de parler, & d'éviter par ce moyen, les rudes penitences qu'elle

s'attireroit par sa desobeïssance formelle.

_Angelique._ Oh Dieu! que dans cet embarras, je crains pour la pauvre

Scolastique, car tous les conseils des Moines sont toujours pernicieux.

_Angelique._ Madame, voyant que cette derniere contrainte avoit été sans

effet, elle suivit l'avis qui lui avoit été donné. Elle fit parer une

table dans une chambre, d'un drap mortuaire, elle fit mettre au milieu

un Calice de la Sacristie. Cela étant ainsi disposé, elle commanda à

toutes ses Filles d'entrer l'une après l'autre dans ce lieu, & de

toucher avec la main le pied du Vase sacré (c'est ainsi qu'elle parloit)

qui étoit exposé sur la table, que par ce moyen elle connoîtroit celle

qui s'étoit jusques-là tenue cachée, parce qu'elle n'auroit pas plutôt

mis les doigts sur cette Coupe sacrée, que la table tomberoit par terre,

& découvriroit par une vertu secrete d'enhaut, celle qui seroit la

coupable. Cela se fit sur les neuf heures du soir & dans l'obscurité,

elles entrerent donc toutes dans cette chambre & toucherent le pied du

Calice avec la main. Scolastique fut l'unique qui n'osa le faire de

crainte d'être decelée & toucha seulement le tapis. Après quoi elle se

retira avec les autres dans une seconde chambre qui étoit aussi sans

lumiere, d'où l'Abbesse les fit venir à soi l'une après l'autre, quand

toute la ceremonie fut faite. Or il est à remarquer qu'elle avoit noirci

le pied du Calice avec de l'huile & du noir de fumée, tellement qu'il

étoit impossible d'y toucher sans en porter les marques, ayant donc

allumé une chandelle, dans la chambre où elle étoit, elle considera les

mains de toutes ces Religieuses, & reconnut que toutes avoient touché la

Coupe excepté Scolastique, qui n'avoit aucune noirceur aux doigts comme

les autres de la Communauté: Cela lui fit juger que c'étoit elle qui

avoit fait la faute. Cette pauvre innocente se voyant ainsi trompée par

un faux artifice, eut recours aux larmes & aux excuses, & elle en fut

quitte pour une couple de Disciplines, qu'elle reçut devant toute la

compagnie. Eh bien! ce fut seulement cet exterieur de Religion dont on

se servoit avec impieté, qui lui fit peur, & si elle avoit fait un peu

de reflexion sur l'impossibilité qu'il y avoit de la découvrir par un si

ridicule artifice, elle ne l'auroit pas été.

[Illustration]

_Agnès._ Il est vrai; mais l'Abbesse devoit pardonner à sa beauté, & à

sa jeunesse.

_Angelique._ Elle le pouvoit, mais elle ne le fit pas, & même j'ai ouï

dire, que la premiere discipline qu'elle lui ordonna, dura près d'un

quart d'heure, juge de là en quel état pouvoient être les fesses de

cette belle enfant?

_Agnès._ Elles étoient sans doute à peu près comme les miennes, lors que

je te les fis voir. S'il ne dépendoit que de moi, je condamnerois à de

perpetuelles galeres, le maudit Conseiller de l'Abbesse: & si cela

m'étoit ainsi arrivé, je dresserois tant d'embûches à ce Moine par le

moyen de quelques amies du dehors, que je le ferois repentir de son

Stratageme.

_Angelique._ Crois-tu que s'il eût pensé que Scolastique eût dû être

châtiée pour cela, qu'il y auroit servi? Non, il s'imaginoit aussi bien

que l'Abbesse, que c'étoit quelque vieille, ou quelque infirme qui avoit

été surprise & c'est ce qui faisoit mal au coeur de Madame, de s'être

comme elle croyoit, lavée dans les ordures de telles personnes.

_Agnès._ Pour moi je crois qu'elle fut soulagée, quand elle connut que

c'étoit Scolastique, qui s'étoit mise dans son bain, parce qu'on ne se

dégoûte pas d'une jeune fille, propre & bien faite comme tu me la

representes. La penitence qu'elle reçut me fait penser à celle de

Virginie, & aux enfans du bonnet quarré du Jesuite.

_Angelique._ Il faut que je t'en fasse voir deux que j'ai dans ma

cassette, il y en a un du Pere de Raucourt, & l'autre de Virginie, tiens

fais la lecture de celui-ci.

_Agnès._ Voici quasi un caractere de fille, tout en paroît negligé.

Ah Dieu, ma chere Enfant, que ce commerce de lettres commence à

m'ennuyer! il ne fait qu'augmenter mes feux, & il ne les soulage

aucunement: il m'apprend que Virginie me veut du bien, mais il me

marque aussi-tôt qu'il m'est impossible d'en jouir. Ah que ce mêlange

de douceur & d'amertume cause d'étranges mouvemens dans un coeur fait

comme le mien. J'avois bien ouï dire que l'Amour donnoit quelquefois

de l'esprit à ceux qui en étoient dépourvus, mais je ressens chez moi

un effet tout contraire & je puis dire avec verité qu'il m'ôte ce

qu'il presente aux autres. Plusieurs s'apperçoivent de ce changement,

mais ils en ignorent la cause. Je prêchai hier chez les Religieuses de

la Visitation, jamais je n'ai été plus animé, je devois conformement à

mon sujet entretenir la Compagnie de la Mortification & de la

Penitence, & je n'ai parlé dans tout mon Discours que d'Affections,

que de Tendresses, que de saillies & de Transports. C'est vous,

Virginie, qui causez tout ce desordre, prenez donc compassion de mon

égarement, & travaillez à trouver promptement le moyen de me remettre

dans mon bon sens. Adieu.

_Angelique._ Eh bien Agnès que dis-tu de cet Enfant fait à la hâte.

_Agnès._ Je le trouve digne de son Pere, & capable tout nu qu'il est

d'habit & d'ornement, de se conserver non seulement un Coeur qu'il

possede, mais même d'y exciter de nouveaux mouvemens.

_Angelique._ Tu as raison, car en Amour le style le plus negligé est

toujours le plus persuasif, & souvent toute l'éloquence d'un Orateur, ne

pourroit faire naître dans une ame ces doux transports, qui ne sont que

les effets d'un terme peu relevé, mais expressif. C'est une verité dont

je puis rendre témoignage, puisque je l'ai éprouvé plusieurs fois dans

moi-même. Mais voyons un peu si Virginie s'exprime aussi bien que son

Amant.

_Agnès._ Donne-moi la lettre que j'en fasse la lecture.

_Angelique._ Tiens la voilà, c'est plutôt un billet qu'une lettre, car

le tout n'est composé que de cinq ou six lignes.

_Agnès._ Son caractere n'est gueres different du mien.

Ah que vous êtes artificieux dans vos paroles, & que vous savez bien

troubler le peu de repos qui reste à une innocente qui vous aime?

pouvez-vous avec raison me demander si je pense à vous? Helas, mon

cher, consultez-vous vous-mêmes, & croyez que nous ne pouvons tous

deux être animés d'une même passion, sans ressentir de pareilles

atteintes. Adieu, songez à la rupture de nos chaînes, l'Amour me rend

capable de toute entreprise. Ah qu'il me cause de foiblesse! Adieu.

_Angelique._ N'est-il pas vrai, que tu trouves ce billet bien plus

tendre que la lettre?

_Agnès._ Assurement. On peut dire qu'il est tout coeur, & que deux ou

trois periodes expriment autant la disposition de l'ame d'une Amante,

que le feroient deux pages d'un Roman. Mais je ne vois pas que ce soit

une réponse à celle que nous avons lue du Pere de Raucourt.

_Angelique._ Non, ce n'en est pas une, c'est celle d'une autre qu'on ne

m'a pas envoyée.

_Agnès._ Le malheur de ces deux pauvres Amans me touche; surtout je

porte une extreme compassion aux déplaisirs de Virginie, car sans doute

elle passe le temps à present dans beaucoup de chagrin, & mene une vie

bien ennuyeuse.

_Angelique._ Si elle n'eût point conservé les lettres & les billets qui

lui étoient adressés, elle ne seroit pas si malheureuse, car on n'auroit

pas découvert le dessein qu'elle avoit de sortir du Monastere.

_Agnès._ C'est donc sans doute de cela qu'elle parle, quand elle dit

dans son billet _pensez à la rupture de nos chaînes_, je n'aurois pas

donné le veritable sens à ces paroles; Oh qu'elle auroit été

malheureuse, la pauvre Enfant, si elle eût fait cette méchante démarche!

helas dequoi l'Amour n'est-il point capable, quand il se voit combattu?

_Angelique._ Si-tôt que le Recteur des Jesuites eut appris ce qui se

passoit, par la lettre qu'il trouva dans le Bonnet, il en donna avis à

la Superieure, qui alla aussi-tôt avec son Assistante visiter la chambre

de Virginie, où elle trouva dans la cassette une infinité de Billets &

d'autres bagatelles, qui lui firent connoître la verité de ce qu'elle

n'auroit pu croire si elle ne l'avoit vu, comme elle aimoit beaucoup

Virginie elle ne fit paroître dans ces procedures, que ce qu'elle ne put

cacher, & modera le châtiment que les Constitutions prescrivoient.

_Agnès._ Le Jesuite a été plus heureux, puisqu'il en a été quitte pour

changer de Province.

Vénus dans le cloître, ou la religieuse en chemise Nouvelle édition enrichie de figures gravées en taille douce · 第 3 / 5 段