sentit le corps tout en feu, & l'esprit porté à la recherche d'un
plaisir qu'elle ne connoissoit point encore. Un chatouillement
extraordinaire anima tous ses sens, & son imagination se remplissant de
mille idées lascives, laissa cette pauvre Religieuse à demi vaincue.
Dans ce pitoyable état elle retourne à son Intercesseur, elle redouble
ses prieres, & le conjure par tout ce que la devotion peut avoir de plus
sensible à lui accorder le don de continence, sa ferveur n'en demeura
pas là, elle prit encore les instrumens de penitence en main & s'en
servit pendant un quart d'heure avec une ardeur la plus folle, & la plus
indiscrete du monde.
_Agnès._ Eh bien cela la soulagea-t-il un peu?
_Angelique._ Helas bien loin de cela, elle se retira de son Oratoire
encore plus transportée de l'amour qu'auparavant. Vêpres sonnerent, elle
eut beaucoup de peine à y assister tout au long. Des étincelles de feu
lui sortoient des yeux & sans savoir ce qu'elle souffroit j'admirois son
instabilité, & comme elle étoit dans un mouvement continuel.
_Agnès._ Mais d'où provenoit cela?
_Angelique._ Cela étoit causé par l'ardeur extreme qu'elle ressentoit
par tout le corps, & surtout aux parties où elle s'étoit disciplinée.
Car il faut que tu saches que bien loin que ces sortes d'exercices
eussent été capables d'éteindre les flammes qui la consumoient, au
contraire ils les avoient augmentées de plus en plus, & avoient reduit
cette pauvre Enfant dans un état à ne pouvoir quasi plus y resister.
Cela est facile à concevoir, d'autant que les coups de fouet qu'elle
s'étoit donnés sur le Derriere, ayant excité la chaleur dans tout le
voisinage, y avoient porté les esprits les plus purs & les plus subtils
du sang, qui pour trouver une issue conforme à leur nature toute de feu,
aiguillonnoient vivement les endroits ou ils étoient assemblés, comme
pour y faire quelque ouverture.
_Agnès._ Le combat dura-t-il long-temps?
_Angelique._ Il commença & fut terminé dans une journée, si-tôt que
vêpres furent achevées comme si Dosithée n'avoit pas pu s'adresser
directement à Dieu, elle s'en alla se prosterner, derechef devant son
Oratoire elle prie, elle pleure, elle gemit, mais toujours inutilement.
Elle se sent plus pressée que jamais, & pour insulter de nouveau à cette
nature opiniâtre elle prend le fouet en main & relevant ses jupes & sa
chemise jusqu'au nombril, & l'attachant d'une ceinture, elle outrage
avec violence ses fesses, & cette partie qui lui causoit tant de peine,
qui étoient toutes à découvert. Cette rage ayant duré quelque temps les
forces lui manquerent pour ce cruel exercice, elle n'en eut pas même
assez pour détacher ses habits qui l'exposoient à demi nue, elle
s'appuya la tête sur sa couche, & faisant reflexion sur la condition des
hommes qu'elle appelloit malheureuse, de ce qu'ils étoient nés avec des
mouvemens que l'on condamnoit quoi qu'il fût presque impossible de les
reprimer. Elle tomba en foiblesse, mais ce fut une foiblesse Amoureuse
que la fureur de la passion causa, & qui fit goûter à cette jeune Enfant
un plaisir qui la ravit jusques au Ciel. Dans ce moment la nature
unissant toutes ses forces, brisa tous les obstacles qui s'opposoient à
ses saillies, & cette Virginité qui jusque-là avoit été captive, se
delivra sans aucun secours avec impetuosité, en laissant sa gardienne
étendue par terre pour marque évidente de sa défaite.
_Agnès._ Ah Dieu j'aurois voulu être là presente!
_Angelique._ Helas quel plaisir aurois-tu eu? Tu aurois vu cette
innocente à demi nue pousser des soupirs dont elle ignoroit la cause! Tu
l'aurois vue dans un extase les yeux à demi mourans, sans force ni
vigueur, succomber sous les loix de la nature toute pure, & perdre
malgré ses soins ce tresor dont la garde lui avoit donné tant de peine.
_Agnès._ He bien, c'est enquoi j'aurois pris du plaisir, de la
considerer ainsi toute nue, & de remarquer curieusement tous les
transports, que l'Amour lui auroit causé au moment qu'elle fut vaincue.
_Angelique._ Si-tôt que Dosithée fut revenue de cette syncope, son
esprit qui n'étoit auparavant enseveli que dans d'épaisses tenebres, se
trouva à l'instant développé de toute son obscurité, ses yeux furent
ouverts, & reflechissant sur ce qu'elle avoit fait, & sur le peu de
vertu de son saint qu'elle avoit tant invoqué; elle connut qu'elle avoit
été dans l'erreur, & s'éleva ainsi de sa propre force par une
metamorphose surprenante, au dessus de toutes les choses qu'elle n'osoit
auparavant regarder, & n'eut plus que du mépris pour celles qui avoient
fait son plus grand attachement.
_Agnès._ C'est-à-dire que de scrupuleuse elle devint indevote, & qu'elle
ne fit plus d'offrande à tous _les Sanctarelles_ qu'elle adoroit
auparavant.
_Angelique._ Tu prends mal les choses. On peut se défaire de la
superstition sans tomber dans l'impieté; c'est ce que fit Dosithée; elle
apprit par son experience, que c'étoit au souverain Medecin qu'il
falloit recourir dans ses foiblesses; que les tentations n'étoient pas
dans la puissance des Fideles, & que dans l'ame la plus soumise il
s'élevoit souvent des pensées & des mouvemens involontaires, qui ne
faisoient pas seulement le moindre defaut. Tu vois comme je ne t'ai rien
dit que de veritable quand je t'ai assurée que c'étoit la devotion qui
l'avoit tirée de ses scrupules.
Il en arriva presque le même à une Religieuse Italienne, qui après
s'être prosternée fort souvent devant la figure d'un enfant nouvellement
né qu'elle appelloit son petit Jesus, & l'avoir conjuré plusieurs fois
de lui accorder la même chose, par ces tendres paroles, qu'elle
proferoit avec une affection extraordinaire. _Dolce Signore mio Gjesu,
fate-mi la gratia &c._ voyant que toutes ses prieres étoient sans effet,
elle crut que l'enfance de celui qu'elle invoquoit, en étoit la cause, &
qu'elle trouveroit mieux son compte en s'adressant à l'image du pere
Eternel, qui le representoit dans un âge plus avancé, elle alla donc
retrouver son petit Signor à qui elle reprocha son peu de vertu, lui
protestant qu'elle ne s'amuseroit jamais à lui ni à aucun enfant de sa
sorte, & le quitta ainsi en lui appliquant ces paroles du proverbe. _Chi
S'impaccia con Fanciulli, con Fanciulli fi ritrova._ Reflechis un peu
jusques où va la superstition, & à quelle extremité de folie,
l'ignorance nous conduit quelquefois.
_Agnès._ Il est vrai que cet exemple en est une preuve sensible, & que
la simplicité de cette Religieuse est sans égale. Les Italiennes ne
passent pas neanmoins pour sottes, on dit qu'elles ont infiniment de
l'esprit, & que peu de choses sont capables de les arrêter & d'échapper
à leur penetration.
_Angelique._ Cela est vrai communement parlant, mais il s'en trouve
toujours quelqu'unes qui ne sont pas si éclairées que les autres. Outre
que ce n'est pas toujours une marque de stupidité que d'avoir des
scrupules & des doutes. Car il faut que tu saches ma chere Agnès
(qu'hors les choses de la Religion) il n'y a rien de certain ni d'assuré
dans ce monde, il n'y a point de parti qui ne puisse se soutenir, & que
nous n'avons pour l'ordinaire que des idées fausses & confuses des
choses que nous croyons savoir plus parfaitement. La verité est encore
inconnue, & tous les soins & les artifices des hommes qui s'appliquent
serieusement à sa recherche, n'ont pu encore nous la rendre sensible,
quoi qu'ils ayent cru souvent l'avoir découverte.
_Agnès._ Mais comment conduire donc nôtre esprit dans une ignorance si
universelle?
_Angelique._ Il faut mon Enfant pour ne point abuser, regarder les
choses dès leur origine, les envisager dans leur simple nature, & en
juger ensuite conformement à ce que nous y voyons. Il faut surtout
éviter de laisser prévenir sa raison & de la laisser obseder par les
sentimens d'autrui qui ne peuvent être pour l'ordinaire que des
opinions. Et il faut enfin se donner de garde de se laisser prendre par
les yeux & par ses oreilles, c'est-à-dire par mille choses exterieures
dont on se sert souvent pour seduire nos sens, mais se conserver
toujours l'esprit libre & degagé des sottes pensées & de niaises maximes
dont le vulgaire est infatué, qui comme une bête, court indifferemment
après tout ce qu'on lui presente, pourvu qu'il soit revêtu de quelque
belle apparence.
_Agnès._ Je conçois bien tout ceci, & je crois même qu'on peut pousser
encore ton raisonnement plus loin & y comprendre bien des choses que tu
en exemptes. Il faut avouer qu'il y a un extreme plaisir à t'entendre,
quand tu ne serois pas aussi belle & aussi jeune comme tu es, ton esprit
seul te rendroit aimable. Donne-moi un baiser?
_Angelique._ De tout mon coeur ma plus chere, je suis ravie de te plaire
en quelque chose, & d'avoir trouvé en toi tant de disposition à recevoir
les lumieres qui te manquoient. Quand on a l'esprit développé des
tenebres, & débarrassé de toutes sortes d'inquietude, il n'y a point de
moment dans nôtre vie que nous ne goûtions quelques plaisirs, & que nous
ne puissions même des peines & des scrupules des autres, faire un sujet
de recreation. Mais laissons là toute cette Morale, à laquelle je me
suis insensiblement engagée. Baise-moi ma mignonne je t'aime plus que ma
vie.
_Agnès._ Eh bien es-tu contente? tu ne songes pas qu'on peut nous
appercevoir ici.
_Angelique._ Eh quel sujet avons-nous de craindre, entrons dans ce
Berceau; nous n'y pourrons être vues de personne. Mais je ne suis pas
encore satisfaite, tes baisers n'ont rien que de commun, donne m'en un à
la Florentine?
_Agnès._ Je crois que tu es folle? est-ce que tout le monde ne baise pas
de la même maniere? Que veux-tu dire par ton _baiser à la Florentine_?
_Angelique._ Approche-toi de moi je vais te l'apprendre.
_Agnès._ Oh Dieu tu me mets toute en feu, ah que cette badinerie est
lascive, retire-toi donc, ah comme tu me tiens embrassée, tu me devores.
_Angelique._ Il faut bien que je me paye des leçons que je te donne.
Voilà de la façon que les personnes qui s'aiment veritablement se
baisent, en lançant amoureusement la langue entre les levres de l'objet
qu'on cherit, pour moi je trouve qu'il n'y a rien de plus doux & de plus
delicieux, quand on s'en acquitte comme il faut, & jamais je ne le mets
en usage que je ne sois ravie en extase, & que je ne ressente par tout
mon corps un chatouillement extraordinaire, & un certain je ne sais quoi
que je ne te puis exprimer, qu'en te disant que c'est un plaisir qui se
répand universellement dans toutes les plus secretes parties de
moi-même, qui penêtre le plus profond de mon coeur, & que j'ai droit de
le nommer _Un abregé de la souveraine volupté_. Eh toi tu ne dis rien!
quel sentiment t'a-t-il causé?
_Agnès._ Ne te l'ai-je pas assez fait connoître, quand je t'ai dit que
tu me mettois toute en feu, mais d'où vient que tu appelles ces sortes
de caresses _Un Baiser à la Florentine_?
_Angelique._ C'est parce qu'entre les Italiennes, les Dames de Florence
passent pour être les plus amoureuses, & pour pratiquer ce Baiser de la
maniere que tu l'as reçu de moi. Elles y trouvent un plaisir singulier,
& disent qu'elles le font à l'imitation de la colombe qui est un oiseau
innocent, & qu'elles y rencontrent je ne sais quoi de lascif & de
piquant, qu'elles n'éprouvent point & ne goûtent pas dans les autres. Je
m'étonne comment l'Abbé & le Feuillant ne t'apprirent point cela pendant
ma retraite? car ils ont fait l'un & l'autre le voyage d'Italie, &
apparemment s'y sont rendus savans dans toutes les pratiques les plus
secretes de l'Amour, qui sont particulieres à ceux du Pays.
_Agnès._ Vraiment j'avois bien l'esprit autre part qu'à ces badineries,
lors qu'ils me vinrent voir, pour m'en souvenir à present. Je sais bien
qu'il n'y eut point de caresses ni de sottises dont leur fureur ne
s'avisât; mais quoi, le plaisir que j'y prenois étoit si grand, & le
ravissement que ces transports me causoient si excessif, qu'il ne me
restoit pas assez de liberté de Jugement pour y reflechir.
_Angelique._ Il est vrai que les doux momens où l'on goûte cette volupté
nous occupent tellement, que nous ne sommes pas capables de nous
distraire par aucune application, de nôtre memoire, ni de faire un
_Agenda_ sur le champ, de tout de qui se passe au dedans de nous-mêmes.
Je ne doute pas neanmoins que l'Abbé ou le Feuillant n'ayent poussé leur
galanterie jusques là; car outre que tu as une bouche divine, ils sont
parfaitement instruits de toutes les manieres les plus douces & les plus
engageantes de ceux qui savent passionnement aimer.
_Agnès._ Helas! pour des personnes consacrées aux autels, & dévouées à
la continence, ils n'en savent que trop.
_Angelique._ Vrayment tu fais bien ici la plaisante, & ceux qui ne te
connoîtroient pas, croiroient que tu parles serieusement. Mais veux-tu
que je te dise ma pensée? Je crois qu'ils n'en sauroient trop savoir
mais qu'ils en pourroient moins pratiquer? Car il est certain qu'ayant
la direction des ames ils doivent avoir une parfaite connoissance tant
du bien que du mal, pour en faire un juste discernement, & pour nous
exhorter avec force à la poursuite & à l'amour de l'un, & nous prêcher
avec un même zèle la fuite & la haine de l'autre. Mais ils ne font rien
moins que cela, & les mauvais livres dont ils puisent leur lumiere,
corrompent aussi-tôt leur volonté qu'ils éclairent leur entendement.
_Agnès._ Je crois que tu abuses des termes, & que tu ne penses pas que
parmi les Savans il n'y a point de livre, qui de sa nature porte le
titre de défendu, & que le seul usage que nous en faisons lui donne la
qualité de bon; de mauvais, ou d'indifferent.
_Angelique._ Ah Dieu, je crois que tu rêves de parler de la sorte, & tu
dois convenir avec moi qu'il y a de certains livres dont toutes les
parties ne valent rien, & dont les instructions sont essentiellement
opposées à la bonne Morale, & à la pratique de la vertu. Que peux-tu
dire de _l'Ecole des Filles_, de cette infame _Philosophie_, & de
l'Examen de la Religion de St. Ev... qui n'ont rien que de fade &
d'insipide, & dont les sots raisonnemens ne peuvent persuader que les
ames basses & vulgaires, ni toucher que celles qui sont à demi
corrompues, ou qui d'elles-mêmes se laissent aller à toutes sortes de
foiblesses?
_Agnès._ j'avoue que ces livres là peuvent être mis au rang des choses
inutiles, & même de celles qui sont défendues, je voudrois pouvoir
racheter le temps que j'ai employé à en faire la lecture, il n'y a rien
qui m'ait plu, & que je ne condamne. L'Abbé qui me les fit voir m'en
donna un autre qui est presque sur la même matiere, mais qui la traite,
& la manie avec bien plus d'adresse & de spiritualité.
_Angelique._ Je sais de quel livre tu veux parler, il ne vaut pas mieux
pour les moeurs que le precedent, & quoi que la pureté de son style, &
son éloquence aisée, ayent quelque chose d'agreable, cela n'empêche pas
qu'il ne soit infiniment dangereux. Puisque le feu & le brillant qui y
éclatent en beaucoup d'endroits, ne peuvent servir qu'à faire couler
avec plus de douceur le venin dont il est rempli, & l'insinuer
insensiblement dans les coeurs qui sont un peu susceptibles: il a pour
titre _l'Academie des Dames_, ou _les sept Entretiens Satiriques
d'Alosia_, je l'ai eu plus de huit jours entre les mains, & celui de qui
je le reçus m'en expliqua les traits les plus difficiles, & me donna une
intelligence parfaite de tout ce qu'il y a de mysterieux. Sur tout il
m'en interpreta ces paroles qui sont dans le septième Entretien, _Amori,
vera lux_, & me découvrit le sens Anagrammatique qu'elles cachent, sous
la simple apparence de l'inscription d'une Medaille. Je crois que c'est
de ce livre dont tu as eu dessein de me parler?
_Agnès._ Assurement. Ah Dieu qu'il est ingenieux à inventer de nouveaux
plaisirs à une ame saoule & dégoûtée! de quelles pointes & de quels
aiguillons ne se sert-il pas pour réveiller la convoitise la plus
endormie, la plus languissante, & celle même qui n'en peut plus, que
d'appetits extravagans! que d'objets étrangers! & que de viandes
inconnues il presente! Mais je vois bien que je n'y suis pas encore si
savante que toi.
_Angelique._ Helas, mon Enfant, la science que tu ambitionnes ne
pourroit que t'être préjudiciable? Il faut que les plaisirs que nous
nous proposons soient bornés par les Loix, par la Nature, & par la
Prudence, & toutes les maximes dont ce livre pourroit t'instruire
s'éloignent presque également de ces trois choses. Crois-moi, toutes les
extremités sont dangereuses, & il est un certain milieu que nous ne
pouvons quitter, sans tomber dans le precipice. _Aimons_, il n'est pas
défendu, _cherchons la volupté_ tant qu'elle est legitime, mais évitons
ce qui ne peut être inspiré que par la débauche, & ne nous laissons
point seduire par les persuasion d'une éloquence, qui ne nous flatte que
pour nous perdre, & qui ne s'exprime bien que pour nous porter plus
facilement au mal.
_Agnès._ Oh la belle Morale! & que tu sais bien dorer la pillule quand
il te plaît! ce n'est pas que je ne me rende à tes raisons, & que je ne
blâme toutes les choses que tu condamne, mais je ne puis m'empêcher de
rire, quand je te vois prêcher la réforme avec tant de feu, & que je
t'entends parler à des sourds & à des aveugles, tels que sont nos sens,
qui ne veulent recevoir de regles que celles qu'ils se proposent eux
mêmes.
_Angelique._ Il est vrai, & je l'avoue que c'est mal employer le temps,
c'est à dire inutilement, que de travailler à reprimer le vice, & à
élever la vertu, dans la corruption du siècle où nous sommes. La maladie
est trop grande & la contagion trop universelle, pour y apporter du
remede par de simples paroles, & pour qu'elle puisse être guerie par un
appareil qui ne peut agir que sur l'esprit. Ce n'est aucunement là mon
dessein, mais j'ai seulement été bien-aise de te faire connoître, que je
n'approuve point le libertinage de ceux qui ne goûtent jamais de
parfaits plaisirs s'ils ne les vont chercher dans les leçons d'une
imagination corrompue, au delà des bornes les plus inviolables de la
nature, & jusques dans la licence la plus dissolue des fables passées.
Je ne suis point ennemie des delices, ni attachée à cette vertu
incommode dont nôtre siecle n'est pas capable, & je sais que l'ame la
plus noble ne peut être maîtresse de ses passions ni purgée des autres
infirmités humaines, tant qu'elle sera attachée à nôtre corps.
_Agnès._ Ah ce retour me plaît, & cette indulgence raisonnable peut être
reçue. Car quel mal peut-on trouver dans la volupté quand elle est bien
reglée? il faut bien de necessité donner quelque chose au temperament du
corps, & compatir à la foiblesse de nos esprits, puisque nous les
recevons tels que la nature nous les baillent, & qu'il ne dépend pas de
nous d'en faire le choix. Nous ne sommes pas responsables des
fantaisies, du penchant, & des inclinations qu'elle nous donne, si se
sont des fautes, c'est elle qui en est coupable, & qui en doit être
blâmée. Et on ne peut reprocher aux hommes, les vices qui naissent avec
eux, ou qui ne procedent que de leur naissance.
_Angelique._ Tu as raison ma mignonne, & je ne puis t'exprimer la joye
que je ressens, lors que tes paroles me font voir le progrès que tu as
fait par mes instructions. Mais ne nous fatiguons pas davantage l'esprit
par la recherche des crimes d'autrui, supportons ce que nous ne saurions
réformer, & ne touchons point à des maux qui découvriroient sans doute
l'impuissance de nos remedes. Vivons pour nous mêmes, & sans nous faire
malades des infirmités étrangeres, établissons dans nôtre interieur
cette paix & cette tranquilité spirituelle, qui est le principe de la
joye & le commencement du bonheur que nous pouvons raisonnablement
desirer.
_Agnès._ Pour moi je suis déja dans cette paisible jouissance du repos,
& de la quiétude d'esprit. Où je puis dire, que je n'ai pu arriver que
par ton moyen. Ce sont des obligations que je ne pourrai jamais assez
reconnoître comme je le souhaiterois, car il faut que pour toutes ces
peines que tu as prises à me tirer de l'erreur où j'étois, tu te
contentes de l'amitié que je t'ai jurée, & qu'elle te tienne lieu de
toute autre recompense.
_Angelique._ Helas mon enfant que pourrois-tu m'offrir qui me plût
davantage? je prefere tes caresses à tous les tresors du monde, un seul
de tes baisers me charme, & me comble de biens. Mais voici quelqu'un qui
vient: separons-nous afin de leur ôter le soupçon qu'ils pourroient
avoir de nos entretiens. Baise-moi ma chere enfant.
_Agnès._ Je le veux, & _à la Florentine_?
_Angelique._ Ah tu me ravis! tu me transportes! je n'en puis plus! tu me
causes mille plaisirs.
_Agnès._ En voici assez pour le present. Adieu Angelique. C'est soeur
Cornelie qui s'approche?
_Angelique._ Je la vois. C'est sans doute pour me donner quelque ordre
de la part de Madame. Adieu Agnès, Adieu mon Coeur, mes Delices, mon
Amour.
FIN.
Note sur la transcription électronique
Les variantes très erratiques d'orthographe de l'original (Agnés/Agnès,
a/à/á/â, moien/moïen/moyen, vue/vuë/vûë/veuë, ...) ont été normalisées.