soutenant la tête d'une main, dans une posture de melancolique, il
regardoit avec des yeux remplis de langueur, celle qui lui parloit.
Après quoi lui prenant la main au travers de la grille, il lui dit d'un
air touchant. Il faut donc changer de methode, & n'aimer plus comme
auparavant? le pouvez-vous Virginie? pour moi je ne puis rien retrancher
de mon amour, & les regles que vous venez de me prescrire, ne peuvent
être reçues d'un veritable amant: il lui exagera ensuite avec tant de
feu l'excès de son ardeur, qu'il la déconcerta entierement; & tira
d'elle une promesse de vive voix, de lui accorder dans quelques jours ce
qui seul devoit le rendre parfaitement heureux, il la fit pour lors
approcher plus près de la grille, & l'ayant fait monter sur un siege
assez élevé, il la conjure de lui permettre au moins de satisfaire sa
vue, puisque toute autre liberté lui étoit défendue, elle lui obeït
après quelque resistance, & lui donna le temps de voir & de manier les
endroits consacrés à la chasteté, & à la continence. Elle de son côté
voulut aussi contenter ses yeux par une pareille curiosité, & le Jesuite
qui n'étoit pas insensible en trouva aisement les moyens, & elle obtint
de lui ce qu'elle desiroit, avec plus de facilité qu'elle ne le lui
avoit accordé. Ce fut là, le moment fatal de l'un & de l'autre, & celui
que desiroient nos Espionnes: elles contemploient avec une satisfaction
extraordinaire, les plus beaux endroits du corps nu de leur compagne,
que le Jesuite mettoit à découvert, & qu'il manioit avec les transports
d'un amant insensé. Tantôt elles admiroient une partie, tantôt une
autre, selon que le Pere officieux, tournoit & faisoit changer de
situation à son amante, tellement que quand il consideroit le devant, il
leur exposoit en vue son derriere, parce que sa jupe d'un côté & d'autre
étoit levée jusques à la ceinture.
_Agnès._ Il me semble que je suis presente à ce spectacle, tant tu en
rapportes l'histoire naïvement.
_Angelique._ Enfin ils terminerent leurs badineries, & nos deux Soeurs
se retirerent dans le dessein de couper le cours à ces amours mal
conduits: & d'empêcher l'effet de la promesse de Virginie. Par un
bonheur particulier pour cette pauvre innocente, la Religieuse que sa
Rivale étoit associée dans la consideration de ce qui s'étoit passé,
avoit une amitié bien tendre pour elle, & tâcha de trouver un biais pour
détruire le Jesuite, sans nuire à celle qu'elle cherissoit: elle lui fit
connoître ce qu'elle savoit d'elle, l'assura de ne rien faire à son
préjudice, pourvu qu'elle lui promît de rompre entierement avec ce
Religieux, & de n'avoir pas à l'avenir la moindre communication avec
lui. Virginie toute honteuse de ce qu'elle apprenoit, s'engagea à tout
ce qu'on voulut, demandant seulement avec instance que l'on conservât la
reputation du Jesuite parce qu'il étoit impossible de nuire à l'un sans
porter dommage à l'autre. Elle protesta qu'elle ne vouloit plus le voir,
& que ce billet qu'elle lui alloit écrire pour lui donner avis de ne
plus revenir, seroit le dernier qu'il recevroit d'elle. Ces conditions
furent reçues de toutes deux, quoi qu'avec peine, elles embrasserent
Virginie dont elles étoient devenues amoureuses, & dirent en la quittant
qu'elles vouloient prendre la place du Pere, & lier une étroite amitié
avec elle.
_Agnès._ Elle en étoit quitte à bon marché, je crois qu'elle devoit
cette Indulgence à sa beauté, & à ses autres qualités qui la rendirent
sans doute aimable à son ennemie même?
_Angelique._ Ce n'est pas encore ici la fin de nôtre histoire. Virginie
écrivit donc promptement au Pere de Raucourt, & l'avertit par son billet
de tout ce qui se passoit, & des conditions auxquelles elle s'étoit
engagée, pour sauver son honneur, & le sien: elle lui remontra le danger
où il s'exposeroit s'il revenoit pour la voir, & lui fit connoître qu'il
étoit même impossible qu'elle reçût de ses lettres s'il ne se servoit
d'une intrigue particuliere, pour éviter leurs surprises. Elle finissoit
par des protestations d'un amour constant, & à l'épreuve de toutes les
plus rudes attaques de la jalousie, & lui faisoit esperer que le temps
pourroit dissiper cet orage, qui les menaçoit, & les rendre plus heureux
que jamais. Je ne dis point avec quelle surprise le pere reçut & lut
cette lettre, ce fut un coup de foudre qui le frappa, il vit qu'il
n'étoit pas à propos d'y faire réponse & qu'il falloit ceder au malheur
qui s'opposoit à sa bonne fortune, dans le moment qu'il étoit prêt d'en
jouir.
Trois semaines s'étoient déja passées de ce veuvage, lors que Virginie
s'ennuyant de sa solitude, trouva par une adresse merveilleuse le moyen
d'apprendre des nouvelles de son Amant, & de lui faire part des siennes.
Elle feignit de s'être oubliée d'envoyer au Pere de Raucourt un Bonnet
quarré, qu'il lui avoit donné à faire, du temps de leurs familiarités
passées: sa rivale lui dit qu'elle eût à lui remettre entre les mains, &
qu'elle le feroit tenir par une Touriere. Cela fut fait, la messagere
fut avertie de la maniere qu'elle devoit parler, elle s'acquitta de sa
commission de point en point, & le Jesuite après avoir reçu le Bonnet,
la pria d'attendre un moment dans l'Eglise afin d'avoir lieu de penser à
ce qu'il voyoit. Après un peu de reflexion il se douta du stratageme,
fit ouverture dans un endroit du Bonnet, & y trouva une lettre de
Virginie, sans l'examiner beaucoup, il y fit promptement la réponse,
qu'il plaça dans le même lieu qu'il ferma le mieux qu'il put avec deux
ou trois points d'aiguilles. Il revint joindre la Touriere qu'il pria de
rapporter le Bonnet afin qu'on le raccommodât parce qu'il étoit de
beaucoup trop étroit pour lui, qu'il l'avoit fait essayer à plusieurs de
la maison afin d'exempter la personne de la peine qu'elle auroit à le
reformer, mais qu'il ne s'étoit trouvé aucun Pere à qui il fût propre,
qu'au reste qu'il lui étoit fort obligé de la patience qu'elle avoit eue
à attendre si long-temps. La bonne soeur répondit par ses reverences aux
civilités du Pere, & remporta le Bonnet quarré au Monastere, elle le
remit par l'ordre de celle qui l'avoit envoyée, entre les mains de
Virginie, qui fut ravie d'y apprendre des nouvelles de celui qu'elle
aimoit, & de ce que son artifice avoit si bien réussi.
_Agnès._ Il faut avouer que l'Amour est bien inventif.
_Angelique._. Ce commerce dura plus d'un mois, il y avoit toujours
quelque chose à refaire à ce venerable Bonnet; de trois jours l'un, il
falloit le porter au College, & le rapporter au Monastere. Personne ne
s'imaginoit neanmoins qu'il y eût rien de mysterieux dans une semblable
chose, on n'y prenoit pas garde, & ils auroient pu encore se servir de
ce postillon sans l'accident qui le cassa au gage.
_Agnès._ Oh Dieu je m'imagine que le Pot au Rose fut découvert par la
Touriere!
_Angelique._ Non tu te trompes. Cela vint de ce qu'un jour de jeûne que
le portier des Jesuites, étoit de mauvaise humeur pour n'avoir peut-être
pas vuidé sa Roquille à l'ordinaire. La Touriere qui avoit une infinité
de commissions, & entr'autres celle du Bonnet, sonna deux ou trois fois
à la porte du College, pour se décharger au plutôt de son message. Ce
bon Frere partit du Jardin où il étoit, & étant arrivé hors d'haleine,
pensant que ce fût quelque Evêque, ou Archevêque, ou quelque autre
Grandeur, qui eût ainsi sonné en Maître, il fut bien surpris à la vue de
la bonne Soeur, qui n'avoit rien autre chose à lui dire, que de remettre
le Bonnet quarré entre les mains du Pere de Raucourt. Ce demi Cuistre
rebattu par tant de visite qui ne lui plaisoient pas, s'emporta de
colere, & dit que ce Bonnet là se promenoit trop souvent, & qu'il le
mettroit en la disposition d'un homme qu'il lui feroit faire un peu de
retraite. La Touriere s'excusant le mieux qui lui fut possible, se
retira, & le Recteur qui attendoit un compagnon, pour sortir, ayant
entendu le Dialogue, appella le frere & voulut apprendre le sujet du
differend, & pourquoi il traitoit ainsi rudement les personnes qui
avoient à faire à ceux de la maison. Celui-ci se voyant chapitré de son
Superieur, lui dit tout ce qu'il pensoit de ce Bonnet, l'assura qu'il
avoit déja fait près de vingt tours & retours du College au Monastere,
que sans doute il y avoit quelque dessein caché dans ces manieres, & que
s'il plaisoit à sa Reverence, il visiteroit cette piece, qu'il disoit de
contrebande; ce qu'il fit à l'instant, & d'un coup de ciseau, il fit
voir le jour au quinzième _Enfant du Bonnet quarré_ qui venoit en droite
ligne de la Soeur Virginie.
_Agnès._ Oh Dieu qu'une personne a de peine à se sauver, quand un
mauvais Destin la poursuit, & qu'il a juré sa perte! qu'arriva-t-il de
tout cela?
_Angelique._ Il est arrivé que le Pere a été confiné dans une autre
Province, & que la pauvre Virginie a été mortifiée de quelques
penitences, & c'est de là qu'est venu le proverbe _qu'il y a bien de la
malice sous le Bonnet quarré d'un Jesuite._
_Agnès._ Ah Dieu c'étoit pour elle seule que j'apprehendois, mais
dis-moi comment cela vint à la connoissance de la Prieure?
_Angelique._ Je serois trop long-temps, à t'entretenir de la même chose,
dans la premiere conversation qui succedera à ma retraite, je t'en dirai
davantage sur ce sujet, je te ferai voir deux Enfans du Bonnet quarré, &
t'apprendrai le sort de leur pere & mere. Pense seulement à present, ma
plus chere, que je vais passer huit ou dix jours bien tristement,
puisqu'il me sera defendu d'avoir la moindre conference avec toi. Je
vais écrire à trois de mes bons amis afin qu'ils te fassent visite
pendant ce temps; il y a un Abbé, un Feuillant, & un Capucin.
_Agnès._ Oh Dieu quelle bigarrure! & que voulez-vous que je fasse avec
tous ces gens-là, que je ne connois point?
_Angelique._ Tu n'as qu'à être obeïssante, ils t'apprendront assez ce
qui sera de ton devoir pour les satisfaire & pour te contenter. Tiens
voici un livre que je te prête, fais en un bon usage, il t'instruira de
beaucoup de choses, & donnera à ton esprit toute la quietude que tu peux
souhaiter. Baise moi, ma chere enfant, pour tout le temps que je serai
sans te voir. Ah que je passerois ma retraite avec bien du plaisir, si
le Directeur que j'aurai étoit aussi aimable & aussi docile que toi!
Adieu mon coeur habille-toi, tiens secretes toutes nos amitiés, & te
prepare à me faire le recit de tous tes divertissemens, lors que je
serai sortie de mes exercices.
_Fin du Premier Entretien._
VENUS DANS LE CLOÎTRE,
OU LA RELIGIEUSE EN CHEMISE.
SECOND ENTRETIEN.
Soeur _Agnès_. Soeur _Angelique_.
_Angelique._ Ah Dieu soit loué! je commence à respirer, jamais je n'ai
été plus accablée de devotions, de mysteres, & d'Indulgences, que depuis
que je t'ai quittée: ah que je suis rebutée de toutes ces superstitions!
Comment te portes-tu? tu ne me dis rien, qu'as-tu à rire?
_Agnès._ Je suis toute honteuse de paroître devant vous, je m'imagine
que vous savez déja jusques aux moindres particularités de tout ce qui
s'est dit, & passé dans vôtre absence.
_Angelique._ Et de qui aurois-je pu l'apprendre? tu te railles bien de
moi, viens-t'en dans ma chambre, & songe par où tu commenceras à m'en
faire un fidele récit. Pour moi je sors d'entre les mains d'un sauvage
qui auroit mis au desespoir un esprit autrement tourné que le mien, je
veux dire de mon Directeur, c'est l'homme le plus bourru, & le plus
ignorant de son caractere. Je crois qu'il m'a fait gagner toutes les
Indulgences, & les Pardons qui ont jamais été accordés par les Papes,
depuis Gregoire le Grand, jusques à Innocent XI, si je l'avois cru je me
serois mise le corps en sang par les disciplines qu'il m'a ordonnées, ce
n'est pas que je lui aye fait montre de beaucoup de malice dans les
Confessions qu'il a entendues de moi: mais c'est parce qu'il s'imagine
que pour être dans le chemin du Paradis il faut être aussi sec, aussi
maigre, & aussi décharné que lui, & que c'est assez que d'être un peu
agreable, & d'avoir de l'embonpoint pour meriter toutes sortes de
penitences. Juge par là comme j'ai passé mon temps, & si je n'ai pas eu
sujet de m'ennuyer?
_Agnès._ Pour moi je te dirai que tu m'as donné des Directeurs qui ne
m'ont gueres moins fatiguée que le tien, je ne sais pas si j'ai gagné
avec eux des Indulgences, mais je suis certaine que pour les gagner
beaucoup de personnes n'en font pas tant que nous en avons fait.
_Angelique._ Je n'en doute point. Mais dis-moi un peu des nouvelles de
nôtre Abbé, & m'apprend s'il est capable de quelque chose.
_Agnès._ Ce fut lui que je vis le premier, & en qui j'ai trouvé plus de
feu, il n'y a rien de plus vif & de plus animé, & il y a plaisir à
l'entendre discourir. J'étois à la recreation d'après le dîner lors
qu'on vint m'avertir qu'il me demandoit. Comme je savois que Madame
étoit indisposée, je lui fis dire par la Portiere qu'il allât au grand
parloir, & qu'il ne s'impatientât pas. Je le fis bien attendre un bon
quart d'heure, parce que je changeai de voile & de guimpe, afin de
paroître devant lui un peu proprement, & de tâcher à répondre à
l'esperance qu'il avoit, de voir une personne dont on lui avoit fait le
portrait si avantageusement. A son abord je fis semblant de paroître un
peu interdite, répondant fort serieusement aux civilités qu'il me
faisoit, mais cela ne le démonta point; au contraire il prit de là
occasion de me dire, fort hardiment, qu'il savoit qu'il étoit permis aux
belles de parler d'un certain air indifferent, qui seroit mal séant à
d'autres, mais qu'il avoit lieu d'esperer que se presentant à la faveur
de ma meilleure amie sa visite ne pourroit m'être qu'agréable.
_Angelique._ Il passe pour avoir de l'esprit, & on peut dire que ses
grands voyages accompagnés de beaucoup d'experiences, ont ajouté à ses
avantages naturels toute la perfection qui lui manquoit.
_Agnès._ Je ne sais point ce que tu lui as dit de moi, mais je trouve
qu'il s'avançoit beaucoup pour une premiere visite; il tourna la
conversation sur l'austerité des Maisons Religieuses, & tâcha à me
persuader par une infinité de raisons, de ne point suivre le zèle
indiscret de la plupart, traitant de ridicules toutes celles qui
mettoient sottement en usage toutes sortes de mortifications. Il me fit
rire par le récit naïf de ce qui lui étoit arrivé en Italie avec une
Religieuse de S. Benoît, de l'adresse dont il se servit pour la voir
aussi souvent qu'il souhaitoit, & comme enfin il en reçut les faveurs
qui devoient être le fruit de ses assiduités. Il m'assura que devant
cette habitude il avoit toujours cru qu'il n'y avoit que chez les
Religieuses que la chasteté refugiée se conservoit, & qu'il s'étoit
toujours persuadé que ces ames recluses vivoient dans une continence
aussi parfaite que celle des Anges mais qu'il avoit bien reconnu le
contraire, & que comme rien de parfait ne se gâte mediocrement; & qu'une
chose conserve dans sa corruption le même degré qu'elle avoit en sa
bonté, il avoit remarqué qu'il n'y avoit rien de plus dissolu que toutes
les Recluses & Bigottes lors qu'elles trouvoient l'occasion de se
divertir. Il me montra un certain instrument de Verre qu'il avoit reçu
de celle dont je t'ai parlé, & m'assura qu'il avoit appris d'elle qu'il
y en avoit plus de cinquante de la sorte dans leur maison, & que toutes
depuis l'Abbesse jusques à la derniere professe, le manioient plus
souvent que leur chapelets.
_Angelique._ Voilà qui est bien, mais tu ne me dis rien pour ce qui te
regarde?
_Agnès._ Que veux-tu que je te die? C'est l'homme du monde le plus
badin, à la seconde visite qu'il me fit je ne pus me dispenser de lui
accorder quelque grace, il opposa à toutes mes raisons une morale si
forte, & si artificieuse qu'il rendit tout mes efforts inutiles, il me
fit voir trois lettres de nôtre Abbesse, qui m'assuroient que quelque
chose que je fisse, je ne pouvois marcher que sur ses pas. Elle a passé
des nuits entieres avec lui, & ne le traite dans ses billets que d'Abbé
de Beau-lieu: je lui representai que la grille étoit un obstacle
insurmontable, & qu'il falloit de necessité qu'il se contentât de
legeres badineries, puisqu'il étoit impossible d'aller plus avant. Mais
il me fit bien connoître qu'il étoit plus savant que moi, & me fit voir
deux planches qui se levoient, une de son côté, & l'autre du mien, & qui
donnoient passage suffisant pour une personne: il me dit que c'étoit par
son conseil que Madame avoit fait disposer cela de la sorte, qu'elle
l'avoit nommé _le Détroit de Gibraltar_, & qu'elle lui disoit un jour,
qu'il ne falloit pas s'hazarder de le passer, sans être bien muni de
toutes les choses necessaires, particulierement si on avoit dessein de
s'arrêter aux Colomnes d'Hercule. Après donc plusieurs contestations de
part & d'autre, l'Abbé passa le Détroit, & arriva au port où il fut
reçu, mais ce ne fut pas sans peine, & seulement après qu'il m'eut
assurée, que son entrée n'auroit point de mauvaises suites; je lui
permis autant de sejour qu'il en falloit pour le rendre heureux, c'étoit
le septième du mois d'Août, qui étoit un jour que Madame avoit coutume
d'employer dans des grandes ceremonies, mais que son indisposition
l'avoit obligée à remettre jusques au mois prochain ce qu'elle observoit
ordinairement dans celui-ci. Il me dit qu'elle avoit créé la seconde
année qu'elle fut Abbesse un ordre de Chevallerie, qui n'étoit composé
que de Prêtres, de Moines, d'Abbés, de Religieux, & de personnes
Ecclesiastiques. Que ceux qui y étoient admis, faisoient serment de
garder le secret de l'Ordre & s'appelloient _les Chevaliers de la
Grille_ ou _de St. Laurent_, que le Collier qui leur étoit donné le jour
de leur reception étoit composé des chiffres de Madame entrelacés dans
des lacs d'amour, & qu'au bas pendoit une Medaille d'or representant le
Patron de l'Ordre couché tout nu sur un gril, au milieu des flammes avec
ces paroles, _Ardorem craticula fovet_, c'est-à-dire, _Le Gril augmente
mes feux_. Il me montra le Collier qu'il avoit reçu, & après quelques
presens qu'il me fit de livres curieux, nous nous séparâmes l'un &
l'autre jusques à une nouvelle entrevue.
_Angelique._ Tu ne m'as rien appris de nouveau, touchant l'Ordre établi
par Madame; Mr. l'Evêque de ** en est le premier Chevalier, l'Abbé de
Beaumont le second, l'Abbé Du Prat le troisième, le Prieur de Pompiere,
le quatrième; voilà les principaux, & les premiers en date; ils sont
suivis de Jesuites, de Jacobins, Augustins, Carmes, Feuillants, Peres de
l'Oratoire, & du Provincial des Cordeliers. Tellement qu'à la derniere
promotion qui se fit l'an passé, le nombre étoit de vingt-deux. Mais il
est à remarquer qu'il y a beaucoup de difference entre eux, & qu'ils ne
peuvent jouir tous de pareils privileges; il y en a qui s'appellent _les
Cordons Bleus_ & ce sont ceux qui sont tout puissans, qui ont le secret
de l'Ordre, & qui disposent des affaires de Madame, comme Madame conduit
les leurs. Pour ce qui est des autres, leur pouvoir est limité, il a des
bornes qu'ils ne peuvent pas passer. Et il n'ont gueres plus d'avantage
que les aspirants, jusques à ce que par leur zèle, leur prudence, & leur
discretion, ils se soient rendus dignes d'être de la grande profession.
De tous les Moines, les seuls Capucins en sont exclus, parce que cette
barbe qui les déguisent tant, les a rendus odieux à nôtre Abbesse, qui
dit qu'elle ne peut s'imaginer qu'une personne du sexe, puisse vouloir
du bien à ces Satires. Mais à propos dis-moi des nouvelles du Pere Vital
de Charenton?
_Agnès._ Je n'aurois jamais cru aussi bien que Madame, qu'un Capucin eût
été capable d'une galanterie, si celui-là ne m'en eût persuadé par sa
conduite. Il me vint voir trois jours après nôtre Abbé, nous allâmes
dans le parloir de S. Augustin, & ce fut là où il me debita plus de
fleurettes, que je n'en aurois pu attendre d'un Courtisan de profession,
il parla au reste si hardiment que j'avois honte d'entendre sortir de la
bouche d'un homme dont l'habit & la barbe ne prêchoient que la
penitence, des paroles au commencement peu libres, mais dans la fin les
plus dissolues que le plus grand débauché puisse mettre en usage. Je ne
pus m'empêcher de lui en marquer mon étonnement & de lui faire connoître
qu'il y avoit de l'excès dans ses transports. Ce qui fit qu'il y apporta
un peu de moderation. Il m'a rendu trois visites, pendant ta retraite, &
à la derniere il obtint peu de chose de moi, parce que le Parloir où
nous étions, n'avoit pas les commodités de l'autre. Je te dirai
seulement qu'il m'apprêta bien de quoi rire, en ce qu'ayant par ses
efforts ébranlé une barre de fer de la grille, & croyant s'être fait un
chemin assez large pour y passer, il s'y hazarda malgré moi, mais il
n'en put venir à bout, d'autant qu'ayant passé la tête & une des épaules
avec bien de la difficulté; son Capuchon s'accrocha à une des pointes du
dehors, tellement qu'il avoit beau se remuer, il ne pouvoit se
débarrasser de ce piege. Je ne pouvois le contempler dans cette posture
sans éclater de rire, je le fis promptement repasser de son côté, & lui
fit remettre la grille dans son premier état. Il me donna trois ou
quatre livres dont il m'avoit parlé dans sa premiere visite, & se retira
mal satisfait de son avanture.
_Angelique._ Je suis fachée de ce desordre, car sans doute cela l'aura
rebuté.
_Agnès._ Rebuté bon Dieu! vraiment c'est bien un homme à se rebuter, il
n'y a rien de plus effronté que lui, oh qu'il sera ici devant la fin de
la semaine, il m'a promis le _Recueil des Amours secretes de Robert
d'Abrissel_, il m'en commença l'histoire, mais je la crois fausse, &
controuvée à plaisir.
_Angelique._ Tu te trompes, il n'y a rien de plus veritable, & plusieurs
graves Auteurs écrivent qu'il avoit coutume de coucher avec ses
Religieuses afin de les éprouver, & de remarquer en même temps dans sa
personne, jusques où pouvoient aller les forces de la vertu, qui combat
les tentations de la Chair: il croyoit beaucoup meriter par là; & c'est
ce qui a donné lieu à Godefroy de Vandôme, de traiter cette devotion de
plaisante & de ridicule, dans une lettre qu'il écrit à S. Bernard, &
d'appeller cette ferveur, un nouveau genre de martyre: cela a empêché
jusques à present que cet homme n'ait été mis au rang des Saints par la
Cour de Rome, on le traite neanmoins de Bien-heureux.
_Agnès._ Il faut avouer qu'il y a bien des abus qui se pratiquent dans
nôtre Religion, & je ne suis plus surprise de ce que tant de peuples
s'en sont separés, pour s'attacher litteralement aux Ecritures. Le Pere
Feuillant que je vis pendant ta retraite me fit remarquer visiblement,
tous les endroits défectueux du gouvernement present, pour ce qui
regarde la Religion: C'est un homme qui pour sa jeunesse (car il n'a que
vingt-six ans) possede toutes les sciences qui peuvent rendre une
personne accomplie, de quelque caractere qu'elle soit: il parle
universellement de toutes choses, mais avec un air dégagé & qui n'a rien
de pedantesque.
_Angelique._ Je vois bien qu'il te plut, il est bien fait & beau garçon,
pour moi je ne l'appellois que mon _Grand Blanc_, en quel Parloir le
vis-tu?
_Agnès._ Je l'ai vu deux fois, la premiere ce fut dans le Parloir de S.
Joseph, & la derniere dans celui de Madame.
_Angelique._ Bon bon, c'est-à-dire qu'il passa _le Detroit_? il le
meritait bien, & il y a plaisir à lui voir faire son personnage.
_Agnès._ Il me donna deux petites Fioles d'essences qui ont une odeur
merveilleuse, il étoit parfumé depuis les pieds jusques à la tête, &
avec un vermeil si animé, que je le soupçonnai d'abord de s'être servi
du petit Pot, mais je reconnus le contraire dans la suite, & vis que le
rouge ne procedoit que de l'ardeur de sa passion, & de ce qu'il avoit le
poil fraîchement fait. Son entretien & ses badineries me plurent
infiniment, & je n'eus pas de peine à lui accorder le passage que
j'avois tant disputé à nôtre Abbé. Je lui representai seulement, qu'il y
avoit sujet de craindre que les sottises que nous faisions tous deux, ne
fussent suivies d'une troisième: je vous entends, reprit-il, il tira en
même temps un petit livre de sa poche qu'il me donna, il avoit pour
titre, _Remedes doux & faciles, contre l'Embonpoint dangereux_, il me
dit, qu'il m'apprendroit ce que j'aurois à faire dans une pareille
occasion, il me mit dans la bouche un morceau de conserve, que je ne
trouvois point de mauvais goût, je ne sais pas si elle renfermoit
quelque vertu secrete, mais aussi-tôt il se mit en état d'arriver aux
colomnes d'Hercule.
_Angelique._ C'est à dire que le Grand Blanc gagna ton coeur?