VENUS
DANS LE CLOÎTRE
OU LA
RELIGIEUSE
EN CHEMISE
NOUVELLE EDITION,
Enrichie de Figures gravées en Taille Douce,
A DUSSELDORP,
Chez H. V. Roosen,
Commis des Postes.
MDCCXLVI.
[Frontispice: VENUS dans le CLOÎTRE ou la RELIGIEUSE en CHEMISE.]
A MADAME D. L. R. TRES-DIGNE ABBESSE DE BEAU-LIEU.
MADAME,
Comme il me seroit difficile de ne pas executer ce que vous me témoignez
desirer, je n'ai aucunement deliberé sur la priere que vous m'avez
faite, de reduire au plutôt par écrit, les doux entretiens où vôtre
Communauté a eu si bonne part. Je m'engageai trop solemnellement à cette
galante entreprise, pour vouloir m'en défendre à present, & pour
m'excuser de ce travail, sur la difficulté qu'il y a, de rendre à la
voix & aux actions, le beau feu dont elles ont été animées. Je ne sais
si j'aurai bien rempli mes devoirs & vos esperances; l'exercice de deux
ou trois matinées vous en découvrira la verité; & vous fera connoître
que si je n'ai pas beaucoup d'éloquence, j'ai pour le moins assez de
memoire, pour rapporter avec fidelité la plus grande partie des choses
passées. Je me suis tellement proposé vôtre satisfaction dans cet
Ouvrage, que j'ai passé indifferemment sur toutes les raisons qui
sembloient devoir m'en éloigner; la crainte seule qu'il ne tombât en
d'autres mains que les vôtres, m'a fait un peu differer à vous
l'envoyer, & j'en serois moi-même le porteur, si mes affaires presentes
me le permettoient, plutôt que de confier au hazard de la Poste, ou d'un
Messager un paquet de cette consequence. Car de bonne foi, quelle
confusion pour vous & pour moi, si des conferences si secretes alloient
devenir publiques? & si des actions qui ne sont point blâmées, que parce
qu'elles ne sont pas connues, alloient faire un nouveau sujet de
Critique, & fournir des armes à tous ceux qui voudroient nous attaquer?
Quelle posture & quelle contenance pourroit tenir nôtre belle
Religieuse, si le malheur l'exposoit en chemise à la vue de tous les
curieux? que d'opprobre! que de honte! que d'embarras! Toutes ces
considerations sont fortes, mais vous avez voulu être obeïe, & vous avez
traité de reflexions legeres & timides, des raisons solides & assurées.
Quoi qu'il arrive, je m'en lave les mains, & pour quitter un peu le
serieux, je vous dirai qu'il n'y a rien à apprehender pour Soeur Agnés,
quand même le mauvais destin se mêleroit de la conduite de tout ceci,
puisque la peinture que j'en fais dans mes Ecrits, ne la represente que
dans une très-exacte observance de tous ces voeux. Car en effet pour
commencer _par la Pauvreté_; peut-on être dans un plus grand détachement
des biens de ce monde, que de s'en dépouiller volontairement jusques _à
la Chemise_? peut-on dans ses paroles & dans ses actions faire paroître
la beauté de _la Chasteté_ avec plus d'éclat, qu'en se proposant pour
regle _la Nature toute pure_? Enfin si l'on veut faire preuve de son
_obeïssance_ sans exception, l'on connoîtra qu'elle aura autant de
docilité, que pas une de vos Novices.
Voilà, MADAME, une longue lettre pour un petit Ouvrage, & une grande
Porte pour une pauvre Maison, il n'importe, j'ai mieux aimé pecher
contre quelques regles, que de me gêner en vous écrivant. Faites part à
vos plus intimes & aux miennes, de ce que vous jugerez à propos qu'elles
sachent, & croyez que je suis sans reserve,
MADAME,
Vôtre très-obeïssant & très-affectionné Serviteur,
l'Abbé DU PRAT
VENUS DANS LE CLOÎTRE,
OU LA RELIGIEUSE EN CHEMISE.
PREMIER ENTRETIEN.
Soeur _Agnès_. Soeur _Angelique_.
_Agnès._ Ah Dieu! Soeur Angelique n'entrez pas dans ma Chambre, je ne
suis pas visible à present; faut-il ainsi surprendre les personnes dans
l'état où je suis? Je croyois avoir bien fermé la porte.
_Angelique._ Eh bien, tout doucement, qu'as-tu à t'allarmer? le grand
mal de t'avoir trouvée en changeant de chemise, ou faisant autre chose
de mieux; les bonnes amies ne se doivent aucunement cacher les unes aux
autres. Assis-toi sur ta couche comme tu étois, je vais fermer la porte
sur nous.
_Agnès._ Je vous assure, ma Soeur, que je mourrois de confusion si une
autre que vous m'avoit ainsi surprise; mais je suis certaine que vous
avez beaucoup d'affection pour moi, c'est pourquoi je n'ai pas sujet de
rien craindre de vous, quelque chose que vous eussiez pu voir.
_Angelique._ Tu as raison mon enfant de parler de la sorte, & quand je
n'aurois pas pour toi, toute la tendresse qu'un coeur peut ressentir, tu
devrois toujours avoir l'esprit en repos de ce côté-là. Il y a sept ans
que je suis Religieuse, & je suis entrée dans le Cloître à treize, & je
puis dire, que je ne me suis point encore faite d'ennemie par ma
mauvaise conduite; ayant toujours eu la médisance en horreur, & ne
faisant rien plus au gré de mon coeur, que lorsque je rends service à
quelques-unes de la Communauté. C'est cette maniere d'agir qui m'a
procuré l'affection de la plupart, & qui m'a surtout assuré celle de
nôtre Superieure, qui ne m'est pas d'un petit usage dans l'occasion.
_Agnès._ Je le sais, & je me suis souvent étonnée comment vous aviez pu
faire pour vous ménager celles mêmes qui sont d'un parti different: il
faut sans doute avoir autant d'adresse & d'esprit que vous, pour engager
de telles personnes. Pour moi je n'ai jamais pu me gêner dans mes
affections, ni travailler à avoir pour amies celles qui naturellement
m'étoient indifferentes; c'est là le foible de mon genie, qui est ennemi
de la contrainte, & qui veut en tout agir librement.
_Angelique._ Il est vrai qu'il est bien doux de se laisser conduire à
cette nature pure & innocente, en suivant uniquement les inclinations
qu'elle nous donne; mais l'honneur, & l'ambition qui sont venus troubler
le repos des Cloîtres, obligent celles qui y sont entrées à se partager,
& à faire souvent par prudence ce qu'elles ne peuvent faire par
inclination.
_Agnès._ C'est à dire qu'une infinité qui croyent être Maîtresses de
vôtre coeur, n'en possedent seulement que la peinture, & que toutes vos
protestations les assurent souvent d'un bien dont elles ne jouissent pas
en effet. Je craindrois fort, je vous l'avoue, d'être de ce nombre, &
d'être une victime de vôtre politique.
_Angelique._ Ah, ma chere, tu me fais une injure, la dissimulation n'a
point de part à des amitiés aussi fortes que la nôtre; Je suis toute à
toi, & quand la nature m'auroit fait naître d'un même sang, elle ne
m'auroit pu donner des sentimens plus tendres que ceux que je ressens.
Permets que je t'embrasse afin que nos coeurs se parlent l'un à l'autre,
au milieu de nos baisers.
_Agnès._ Ah Dieu, comme tu me serres entre tes bras! Songes-tu que je
suis nue en chemise? Ah tu me mets toute en feu.
_Angelique._ Ah que ce vermeil dont tu es à present animée, augmente
l'éclat de ta beauté! Ah que ce feu qui brille maintenant dans tes yeux
te rend aimable! faut-il qu'une fille aussi accomplie que toi soit si
retirée comme tu es! Non, non, mon enfant, je te veux faire part de mes
plus secretes habitudes, & te donner une idée parfaite de la conduite
d'une sage Religieuse. Je ne parle pas de cette sagesse austere &
scrupuleuse, qui ne se nourrit que de jeûnes, & ne se couvre que de
Haires & de Cilices; il en est une autre moins farouche, que toutes les
personnes éclairées font profession de suivre, & qui n'a pas peu de
rapport avec ton naturel amoureux.
_Agnès._ Moi d'un naturel amoureux! il faut certes que ma phisionomie
soit bien trompeuse, ou que vous n'en sachiez pas parfaitement les
règles. Il n'y a rien qui me touche moins que cette passion, & depuis
trois ans que je suis en Religion, elle ne m'a pas donné la moindre
inquietude.
_Angelique._ J'en doute fort, & je crois que si tu voulois en parler
avec plus de sincerité, tu m'avouerois que je n'ai rien dit que de
veritable. Quoi une fille de seize ans d'un esprit aussi vif & d'un
corps aussi bien formé que le tien, seroit froide & insensible? Non je
ne puis me le persuader, toutes tes démarches les plus negligées m'ont
assuré du contraire, & ce _je ne sais quoi_ que j'ai apperçu au travers
de la serrure de ta porte, avant que d'entrer, me fait connoître que tu
es une dissimulée.
_Agnès._ Ah Dieu je suis perdue!
_Angelique._ Certes tu n'es pas raisonnable, dis-moi un peu ce que tu
peux apprehender de moi, & si tu as sujet de craindre une amie. Je ne
t'ai dit cela que dans le dessein de te faire bien d'autres confidences
de mon côté: vraiment ce sont-là de belles bagatelles, les plus
scrupuleuses les mettent en usage, & cela s'appelle en termes claustraux
_l'Amusement des jeunes, & le passe-temps des vieilles_.
_Agnès._ Mais encore qu'avez-vous donc apperçu?
_Angelique._ Tu me fatigues par tes manieres, sais-tu bien que l'amour
bannit toute crainte, & que si nous voulons vivre toutes deux, dans une
intelligence aussi parfaite que je le desire, tu ne me dois rien celer,
& je ne dois rien avoir de caché pour toi, baise-moi mon coeur? dans
l'état où tu es une discipline seroit de bon usage pour te châtier du
peu de retour que tu as pour l'amitié qu'on te marque. Ah Dieu que tu as
d'embonpoint; & que tu es d'une taille bien proportionnée! Souffre
que...
_Agnès._ Ah de grace laissez-moi en repos, je ne puis revenir de ma
surprise, car de bonne foi qu'avez vous vu?
_Angelique._ Ne le sais-tu pas bien sotte, ce que je puis avoir vu? Je
t'ai vue dans une action où je te servirai moi-même si tu veux, où ma
main te fera à present l'office que la tienne rendoit tantôt
charitablement à une autre partie de ton corps? Voilà le grand crime que
j'ai découvert, que Madame l'Abbesse D. L. R. pratique comme elle dit,
dans ces divertissemens les plus innocens, que la Prieure ne rejette
point, & que la Maîtresse des Novices appelle _l'Intermission
extatique_? Tu n'aurois pas cru que de si saintes Ames eussent été
capables de s'occuper à des exercices si profanes? Leur mine & leurs
dehors t'ont deçue, & cet exterieur de sainteté dont elles savent si
bien se parer dans l'occasion, t'a fait penser qu'elles vivoient dans
leur corps comme si elles n'étoient composées que du seul esprit. Ah,
mon enfant, que je t'instruirai de quantité de choses que tu ignores; si
tu veux avoir un peu de confiance en moi, & si tu me fais connoître la
disposition d'esprit & de conscience où tu es à present: après quoi je
veux que tu sois mon Confesseur, je serai ta penitente, & je te proteste
que tu verras mon coeur aussi à découvert, que si tu en ressentois
toi-même les plus purs mouvemens.
_Agnès._ Après tant de paroles je ne crois pas devoir douter de vôtre
sincerité, c'est pourquoi non seulement je vous apprendrai ce que vous
souhaitez savoir de moi, mais même je veux me faire un sensible plaisir
de vous communiquer jusques à mes plus secretes pensées & actions. Ce
sera une confession generale dont je sais que vous n'avez pas dessein de
vous prévaloir, mais dont la confidence que je vous en ferai ne servira
qu'à nous unir l'une & l'autre d'un lien plus étroit & indissoluble.
_Angelique._ C'est sans doute ma plus chere, & tu remarqueras dans la
suite qu'il n'y a rien de plus doux dans ce monde que d'avoir une
veritable amie, qui puisse être la dépositaire de nos secrets, de nos
pensées, & de nos afflictions mêmes. Ah que des ouvertures de coeur sont
soulageantes dans de semblables occasions! parle donc, ma mignonne, je
vais m'assoir sur ta couche près de toi, il n'est pas necessaire que tu
t'habilles, la saison te permet de rester comme tu es, il me semble que
tu en es plus aimable, & que plus tu approches de l'état où la nature
t'a fait naître, tu en as plus de charmes & de beauté. Embrasse-moi, ma
chere _Agnès_, devant que de commencer, & confirme, par tes baisers les
protestations mutuelles que nous nous sommes données de nous aimer
éternellement. Ah que ces baisers sont purs & innocens! Ah qu'ils sont
remplis de tendresse & de douceur! Ah qu'ils me comblent de plaisirs! un
peu de tréve mon petit coeur, je suis toute en feu, tu me mets aux abois
par tes caresses; ah Dieu que l'amour est puissant! & que deviendrai-je,
si de simples baisers me transportent & m'animent si vivement?
_Agnès._ Ah qu'il est difficile de se contenir dans les bornes de son
devoir, lorsque nous lâchons tant soit peu la bride à cette passion! le
croiriez-vous, _Angelique_, ces badineries qui dans le fonds ne sont
rien, ont agi merveilleusement sur moi? Ah, ah, ah, laissez moi un peu
respirer, il semble que mon coeur est trop resserré à present! Ah que
ces soupirs me soulagent! Je commence à ressentir pour vous une
affection nouvelle, & plus tendre & plus forte qu'auparavant! je ne sais
d'où cela provient, car de simples baisers peuvent-ils causer tant de
desordre dans une ame? il est vrai que vous êtes bien artificieuse dans
vos caresses, & que toutes vos manieres sont extraordinairement
engageantes; car vous m'avez tellement gagnée, que je suis maintenant
plus à vous qu'à moi même; Je crains même que dans l'excès de la
satisfaction que j'ai goûtée, il ne se soit mêlé quelque chose, qui me
donnât sujet de reflechir sur ma conscience, cela me fâcheroit bien; car
quand il faut que je parle à mon Confesseur de ces sortes de matieres je
meurs de honte, & je ne sais par où m'y prendre. Ah Dieu, que nous
sommes foibles, que nos efforts sont vains pour surmonter les moindres
saillies & les plus legeres attaques d'une nature corrompue!
_Angelique._ Voici l'endroit où je t'attendois, je sais que tu as
toujours été un peu scrupuleuse sur beaucoup de sujets, & qu'une
certaine tendresse de conscience, ne t'a pas donné peu de peine. Voilà
ce que c'est que de tomber entre les mains d'un Directeur mal appris &
ignorant: pour moi, je te dirai que j'ai été instruite d'un savant
homme, de quel air je devois me comporter pour vivre heureuse toute ma
vie sans rien faire neanmoins qui pût choquer la vue d'une Communauté
reguliere ou qui fût directement opposé aux Commandemens de Dieu.
_Agnès._ Obligez-moi Soeur _Angelique_, de me donner une idée parfaite
de cette belle conduite; croyez que je suis entierement disposée à vous
entendre, & à me laisser persuader par vos raisonnemens, lors que je ne
pourai les détruire par de plus forts. La promesse que je vous avois
faite de me découvrir toute à vous, n'en sera que mieux observée, parce
qu'insensiblement dans mes réponses qui partageront nôtre entretien,
vous remarquerez sur quel pied l'on m'a établie, & vous jugerez par
l'aveu sincere que je vous ferai de toute chose, du bon ou du mauvais
chemin que je suivrai.
_Angelique._ Mon enfant, tu vas peut-être être surprise des leçons que
je te vais donner, & tu seras étonnée d'entendre une fille de dix neuf à
vingt ans faire la savante, & de la voir penêtrer dans les plus cachés
secrets de la politique religieuse. Ne crois pas, ma chere, qu'un esprit
de vaine gloire anime mes paroles, non, je sais que j'étois encore moins
éclairée que toi à ton âge, & que tout ce que j'ai appris a succedé à
une ignorance extrême; mais il faut que je t'avoue aussi qu'il faudroit
m'accuser de stupidité, si les soins que plusieurs grands hommes ont
pris à me former, n'avoient été suivis d'aucun fruit; & si
l'intelligence qu'ils m'ont donnée de plusieurs langues, ne m'avoit fait
faire quelque progrès par la lecture de bons livres.
_Agnès._ Ma chere _Angelique_ commencez je vous prie vos instructions,
je languis dans l'impatience où je suis de vous entendre, vous n'avez
jamais eu d'écoliere plus attentive que je le serai à tous vos discours.
_Angelique._ Comme nous ne sommes pas nées d'un sexe à faire des loix,
nous devons obeïr à celles que nous avons trouvées, & suivre comme des
verités connues, beaucoup de choses qui d'elles-mêmes ne passent chez
plusieurs que pour opinions. Je prétends, mon enfant, te confirmer par
là, dans les sentimens où tu es, qu'il y a un Dieu juste &
misericordieux, qui demande nos hommages, & qui de la même bouche qu'il
nous defend le mal, nous commande la pratique du bien: Mais comme tous
ne conviennent pas de ce qui se doit appeller bien ou mal; & qu'une
infinité d'actions pour lesquelles on nous donne de l'horreur, sont
reçues & approuvées chez nos voisins: Je t'apprendrai en peu de paroles,
ce qu'un Reverend Pere Jesuite qui a une affection particuliere pour
moi, me disoit dans le temps qu'il tâchoit à m'ouvrir l'esprit, & à le
rendre capable des speculations presentes.
Comme tout vôtre bonheur, ma chere _Angelique_ (c'est ainsi qu'il me
parloit) dépend d'une parfaite connoissance de l'état religieux que vous
avez embrassé, je veux vous en faire une naïve peinture, & vous donner
les moyens de vivre dans vôtre solitude, sans aucune inquietude ou
chagrin, qui proviennent de vôtre engagement. Pour proceder avec methode
dans l'instruction que je vous veux donner, vous devez remarquer que la
Religion (j'entends par ce mot tous les Ordres monastiques) est composée
de deux corps, dont l'un est purement celeste & surnaturel, & l'autre
terrestre & corruptible, qui n'est que de l'invention des hommes; l'un
est politique, & l'autre mystique par rapport à Jesus Christ qui est
l'unique Chef de la veritable Eglise. L'un est permanent, parce qu'il
consiste dans la parole de Dieu qui est immuable & éternelle, & l'autre
est sujet à une infinité de changemens, parce qu'il dépend de celle des
hommes qui est finie & faillible. Cela supposé, il faut separer ces deux
corps, & en faire un juste discernement, pour savoir à quoi nous sommes
veritablement obligés. Ce n'est pas une petite difficulté de les bien
démêler. La politique comme la plus foible partie s'est tellement unie à
l'autre qui est la plus forte, que tout est presque à present confondu,
& la voix des hommes confuse avec celle de Dieu. C'est de ce desordre
que les illusions, les scrupules, les gênes, & les bourrellemens de
conscience qui mettent souvent une pauvre ame au desespoir, ont pris
naissance, & que ce joug qui doit être leger & facile à porter, est
devenu par l'imposition des hommes, pesant, lourd, & insupportable à
plusieurs.
Parmi de si épaisses tenebres, & une si visible alteration de toutes
choses, il faut s'attacher uniquement au gros de l'arbre, sans se mettre
en peine d'embrasser ses branches, & ses rameaux. Il faut se contenter
d'obeïr aux preceptes du Souverain Legislateur, & tenir pour certain que
toutes ces oeuvres de surerogation, auxquelles la voix des hommes nous
veut engagés, ne doivent pas nous causer un moment d'inquietude. Il faut
en obeïssant à ce Dieu qui nous commande, regarder si sa volonté est
écrite de ses propres doigts, si elle sort de la bouche de son Fils, ou
si elle part seulement de celle du peuple. Tellement que soeur
_Angelique_ peut sans scrupule, allonger ses chaînes, embellir sa
solitude, & donnant un air gay à toutes ses actions, s'apprivoiser avec
le monde, elle peut, continua-t-il, se dispenser, autant que prudemment
elle pourra faire, de l'execution de tout ce fatras de voeux & de
promesses, qu'elle a faite indiscretement, entre les mains des hommes; &
rentrer dans les mêmes droits où elle étoit devant son engagement, ne
suivant que ces premieres obligations.
Voilà, poursuivit-il, pour ce qui regarde la paix intérieure, car pour
l'exterieur vous ne pouvez sans pecher contre la prudence, vous
dispenser de le donner aux loix, aux coutumes, & aux moeurs, auxquels
vous vous êtes assujettie, en entrant dans le Cloître. Vous devez même
paroître zelée, & fervente dans les exercices les plus penibles, si
quelque interêt de gloire, ou d'honneur dépend de ces occupations, vous
pouvez parer vôtre chambre de haires, de cilices, & de rosettes, & par
ce devot étalage meriter autant que celle qui indiscretement s'en
déchirera le corps.
_Agnès._ Ah! que je suis ravie de t'entendre, l'extreme plaisir que j'y
ai pris m'a empêché de t'interrompre, & cette liberté de conscience que
tu commences à me rendre par ton discours, me décharge d'un nombre
presque infini de peines qui me tourmentoient. Mais continue, je te
prie, & m'apprends quel a été le dessein de la politique, dans
l'établissement de tant d'Ordres, dont les Regles, & les Constitutions
sont si rigoureuses?
_Angelique._ On peut considerer dans la fondation de tous les
Monasteres, deux Ouvriers qui y ont travaillé, à savoir le Fondateur &
la Politique. L'intention du premier, a souvent été pure, sainte, &
éloignée de tous les desseins de l'autre. Et sans avoir d'autre vue que
le salut des ames, il a proposé des Regles & des manieres de vivre,
qu'il a cru necessaires, ou tout au moins utiles à son avancement
spirituel, & à celui de son prochain. C'est par là que les deserts se
sont peuplés, & que les Cloîtres se sont bâtis; le zèle d'un seul en
échauffoit plusieurs, & leur principale occupation étant de chanter
continuellement les louanges du vrai Dieu, ils attiroient par ces pieux
exercices, des compagnies entieres, qui s'unissoient à eux, & ne
faisoient qu'un corps. Je parle en ceci, de ce qui s'est passé dans la
ferveur des premiers siècles; car pour le reste il en faut raisonner
autrement, & ne pas penser que cette innocente primitive, & ce beau
caractere de devotion se soient long-temps conservés, & ayent fait le
partage de ceux, que nous voyons à present.
La Politique qui ne peut rien souffrir de défectueux dans un Etat,
voyant l'accroissement de ces Reclus, leur desordre, & leur déreglement,
a été obligée d'y mettre la main, elle en a banni plusieurs, & retranché
des Constitutions des autres, ce qu'elle n'a pas cru necessaire à
l'interêt commun. Elle auroit bien voulu se défaire entierement de ces
sangsues, qui dans une oisiveté, & une faineantise horrible, se
nourrissoient du pauvre peuple; mais ce bouclier de la Religion dont ils
se couvroient; & l'esprit du vulgaire dont ils s'étoient déja emparés,
ont fait prendre un autre tour, pour que ces sortes de Compagnies ne
fussent pas entierement inutiles à la Republique.
La Politique a donc regardé toutes ces maisons comme des lieux communs
où elle se pourroit décharger de ses superfluités; elle s'en sert pour
le soulagement des familles, que le grand nombre d'enfans rendroient
pauvres & indigentes, s'ils n'avoient des endroits pour les retirer, &
afin que leur retraite soit sans esperance de retour, elle a inventé les
voeux, par lesquels elle prétend nous lier, & nous attacher
indissolublement à l'état qu'elle nous fait embrasser: elle nous fait
même renoncer aux droits que la nature nous a donnés, & nous separent
tellement du monde, que nous n'en faisons plus une partie. Tu conçois
bien tout ceci?
_Agnès._ Oui, mais d'où vient que cette maudite politique, qui de libres
nous rend esclaves, approuve davantage les Regles qui n'ont rien que de
rude & d'austere, que celles qui sont moins rigoureuses?
_Angelique._ En voici la raison. Elle regarde les Religieux &
Religieuses comme des membres retranchés de son corps, & comme des
parties separées dont la vie ne lui semble en particulier utile à aucune
chose, mais bien plutôt dommageable au public. Et comme ce seroit une
action qui paroîtroit inhumaine que de s'en defaire ouvertement elle se
sert de stratagemes, & sous pretexte de devotion, elle engage ces
pauvres victimes à s'égorger elles-mêmes, & à se charger de tant de
jeûnes, de penitences, & de mortifications, qu'enfin ces innocentes
succombent, & font place par leur mort, à d'autres qui doivent être
aussi miserables, si elles ne sont pas éclairées. De cette maniere, un
pere est souvent le bourreau de ses enfans, & sans y penser il les
sacrifie à la politique, lors qu'il croit ne les offrir qu'à Dieu.
_Agnès._ Ah pitoyable effet d'un détestable gouvernement! Tu me donnes
la vie, ma chere _Angelique_, en me retirant par tes raisons du grand
chemin que je suivois, peu de personnes mettoient plus en usage que moi
toutes les mortifications les plus rudes, je me suis accablée de coups
de discipline pour combattre souvent des mouvemens innocens de la
nature, que mon Directeur faisoit passer pour des déreglemens horribles.
Ah faut-il que j'aye ainsi été dans l'abus! C'est sans doute par cette
cruelle maxime que les ordres mitigés sont méprisés, & que ceux qui
n'ont rien que d'affreux, sont loués & élevés jusques au Ciel. Oh Dieu,
souffrez-vous qu'on abuse ainsi de vôtre Nom, pour des executions si
injustes? & permettrez-vous que des hommes vous contrefassent!
_Angelique._ Ah, mon enfant, que ces exclamations me font bien connoître
qu'il te manque encore quelque lumiere, pour voir clair universellement
en toutes choses, demeurons-en là, ton esprit n'est pas capable pour le
present d'une speculation plus delicate. _Aime Dieu, & ton prochain_, &
crois que toute la loi est renfermée dans ces deux commandemens.
_Agnès._ Quoi, Angelique, voudriez-vous me laisser quelque erreur?
_Angelique._ Non, mon coeur, tu seras pleinement instruite, & je te
mettrai un livre entre les mains, qui achevera de te rendre savante, &
où tu apprendras avec facilité, ce que je n'aurois pu t'expliquer
qu'avec confusion.
_Agnès._ Cela suffit. Il faut que je vous avoue que j'ai trouvé cet
endroit plaisant: _Que les Cloîtres sont les lieux communs, où la
Politique se decharge de ces ordures!_ il me semble qu'on ne peut pas en
parler d'une maniere plus basse & plus humiliante?
_Angelique._ Il est vrai que l'expression est un peu forte; mais elle
n'est gueres plus choquante que celle d'un autre qui disoit que _les
Moines & les Moinesses étoient dans l'Eglise ce que les Rats, & les
Souris étoient dans l'Arche de Noé._
_Agnès._ Vous avez raison, & j'admire la facilité que vous avez à vous
énoncer, je ne voudrois pas pour tout ce que je puis avoir de plus cher,
que l'occasion de ma porte entr'ouverte n'eût donné lieu à nôtre
entretien? Oui j'ai penetré dans le sens de toutes vos paroles.
_Angelique._ Eh bien, en feras-tu un bon usage? & ce beau corps qui
n'est coupable d'aucun crime, sera-t-il encore traité comme le plus
infame scelerat qui soit au monde?
_Agnès._ Non, je prétends lui tenir compte du mauvais temps que je lui
ai fait passer, je lui en demande pardon, & en particulier d'une rude
discipline, que je lui fis hier ressentir par l'avis de mon Confesseur.
_Angelique._ Baise-moi, ma pauvre enfant, je suis plus touchée de ce que
tu me dis, que si je l'avois éprouvée sur moi-même, il faut que ce
châtiment soit le dernier qui te fatigue: mais encore te fis-tu grand
mal?
_Agnès._ Helas! mon zèle étoit indiscret, & je croyois que plus je
frappois plus j'avois de merite, mon embonpoint, & ma jeunesse me
rendoient sensible aux moindres coups; tellement qu'à la fin de ce bel
exercice, j'avois le derriere tout en feu: je ne sais même si je n'y
avois point quelque blessure, parce que j'étois tout à fait transportée,
lors que je l'outrageois si vivement.
_Angélique._ Il faut ma mignonne que j'en fasse la visite, & que je voye
de quoi est capable une ferveur mal conduite?
_Agnès._ Oh Dieu! faut-il que je souffre cela? c'est donc tout de bon
que vous parlez, je ne puis l'endurer sans confusion! Oh, oh!
_Angelique._ Et à quoi sert donc tout ce que je t'ai dit, si une sotte
pudeur te retient encore? quel mal y a-t-il à m'accorder ce que je te
demande?
_Agnès._ Il est vrai, j'ai tort, & vôtre curiosité n'est point blâmable,
satisfaites-la comme vous souhaitez.
_Angelique._ Oh! le voilà donc à découvert ce beau visage toujours
voilé? met-toi à genoux sur ta couche, & baisse un peu la tête, afin que
je remarque la violence de tes coups. Ah bonté divine quelle bigarrure!
il me semble que je vois du taffetas de la chine, ou bien du rayé du
temps passé! il faut avoir une grande dévotion au _Mystere de la
Flagellation_ pour enluminer ainsi ses fesses?
[Illustration]
_Agnès._ Eh bien, as-tu assez contemplé cet innocent outragé? Oh Dieu
comme tu le manies, laisse-le en repos, afin qu'il reprenne son premier
teint, & qu'il se défasse de ce coloris étranger. Quoi tu le baises?
_Angelique._ Ne t'y oppose pas, mon enfant, j'ai l'ame du monde la plus
compassive, & comme c'est une oeuvre de misericorde de consoler les
affligez; je crois que je ne saurois leur faire trop de caresse pour
dignement m'acquitter de ce devoir. Ah que tu as cette partie bien
formée! & que la blancheur, & l'embonpoint qui y paroissent, lui donnent
d'éclat! j'apperçois aussi un autre endroit, qui n'est pas moins bien
partagé de la Nature, c'est _la Nature même_.
_Agnès._ Retire ta main je te prie de ce lieu, si tu ne veux y causer un
incendie qui ne pouroit pas s'éteindre facilement? il faut que je
t'avoue mon foible, je suis la fille la plus sensible qui se puisse
trouver, & ce qui ne causeroit pas à d'autres la moindre émotion, me met
souvent en desordre.
_Angelique._ Quoi tu n'es donc pas si froide, comme tu voulois me
persuader au commencement de nôtre conversation? & je crois que tu feras
aussi bien ton personnage, qu'aucune que je connoisse, quand je t'aurai
mise entre les mains de cinq ou six bons Freres. Je souhaiterois pour ce
sujet, que le temps de la retraite, où je vais entrer selon la coutume,
pût se differer, afin de me trouver avec toi au Parloir. Mais n'importe,
je m'en consolerai par le recit que tu me feras de tout ce qui se sera
passé; à savoir si _l'Abbé_ aura mieux fait que _le Moine_, si _le
Feuillant_ l'aura emporté sur _le Jesuite_, & enfin si toute _la
Fratraille_ t'aura pleinement satisfaite.
_Agnès._ Ah que je me figure d'embarras dans ces sortes d'entretiens, &
qu'ils me trouveront Novice en fait d'amourettes!
_Angelique._ Ne te mets pas en peine, ils savent de la maniere qu'il
faut user avec tout le monde, & un quart d'heure avec eux, te rendra
plus savante, que tous les preceptes que tu pourrois recevoir de moi,
dans une semaine, çà, couvre ton derriere, de crainte qu'il ne
s'enrhume: tiens il aura encore ce baiser de moi, & celui-ci & celui-là.
_Agnès._ Que tu es badine! Crois-tu que j'aurois souffert ces sottises,
sans que je sais que rien n'y est offensé.
_Angelique._ Si cela étoit je pecherois donc à tout moment, car le soin
qu'on m'a donné des Ecolieres, & des Pensionnaires, m'oblige à visiter
leur maison de derriere bien souvent. Encore hier je donnai le fouet à
une plutôt pour ma satisfaction, que pour aucune faute qu'elle eût
commise, je prenois un plaisir singulier à la contempler, elle est fort
jolie & a déja treize ans.
_Agnès._ Je soupire après cet emploi de maîtresse de l'Ecole, afin de
prendre un semblable divertissement. Je suis frappée de cette fantaisie,
& même je serois ravie de voir en toi ce que tu as consideré si
attentivement dans ma personne.
_Angelique._ Helas mon enfant, la demande que tu me fais ne me surprend
point, nous sommes toutes formées de même pâte. Tiens je me mets dans ta
posture, bon leve ma jupe & ma chemise le plus haut que tu pourras.
_Agnès._ J'ai grande envie de prendre ma discipline, & de faire en sorte
que ces deux Soeurs jumelles n'ayent rien à me reprocher.
_Angelique._ Ouf! ouf! ouf! comme tu y vas! Ces sortes de jeux ne me
plaisent que quand ils ne sont pas violens? tréve, tréve, si ta devotion
t'alloit reprendre, je serois perdue: Oh Dieu que tu as le bras
flexible, j'ai dessein de t'associer dans mon office, mais il y faut un
peu plus de moderation.
_Agnès._ Voilà certes bien de quoi se plaindre, ce n'est pas là la dixme
des coups que j'ai reçus, je te remets le reste à une autre fois, il
faut accorder quelque chose à ton peu de courage. Sais-tu bien que cet
endroit en devient plus beau, un certain feu qui l'anime, communique un
vermillon plus pur & plus brillant que tout celui d'Espagne.
Approche-toi un peu plus près de la fenêtre, afin que le jour m'en
découvre toutes les beautés. Voilà qui est bien. Je ne me lasserois
jamais de le regarder, je vois tout ce que je souhaitois jusques à son
voisinage, pourquoi couvres-tu cette partie de ta main?
_Angelique._ Helas tu peux la considerer aussi bien que le reste, s'il y
a du mal à cette occupation, il n'est pas préjudiciable à personne, & ne
trouble aucunement la tranquilité publique.
_Agnès._ Comment pourroit-il la troubler, puisque nous n'en faisons plus
une partie; outre que les fautes cachées sont à demi pardonnées.
_Angelique._ Tu as raison, car si l'on pratiquoit dans le monde autant
de crimes, pour parler conformement à nos Regles, comme il s'en commet
dans les Cloîtres, la Police seroit obligée d'en corriger les abus, &
couperoit le cours à tous ces desordres.
_Agnès._ Je crois aussi que les peres & meres ne permettroient jamais
l'entrée de nos Maisons à leurs enfans, s'ils en connoissoient le
déreglement.
_Angelique._ Il n'en faut pas douter, mais comme la plupart des fautes y
sont secretes, & que la dissimulation y regne plus qu'en aucun endroit,
tous ceux qui y demeurent n'en apperçoivent pas les defauts; mais
servent eux-mêmes à engager les autres. Outre que l'interêt particulier
des familles, l'emporte souvent sur beaucoup d'autres considerations.
_Agnès._ Les Confesseurs & les Directeurs des Cloîtres, ont un talent
particulier, pour faire aller dans leur filets, de pauvres innocentes
qui tombent dans un piege, en pensant trouver un tresor.
_Angelique._ Il est vrai, & je l'ai éprouvé en ma personne. Je n'avois
aucun penchant pour la Religion, je combattois vivement les raisons de
ceux qui m'y portoient, & jamais je n'y serois entrée, si un Jesuite qui
pour lors gouvernoit ce Monastere, ne s'en étoit mêlé, un interêt de
famille obligea ma mere qui m'aimoit tendrement, & qui s'y étoit
toujours opposée à y donner les mains. J'y resistai long-temps, parce
que je ne prévoyois pas que le Comte de la Roche mon frere aîné, par le
droit de Noblesse, & par les Coutumes du pays, emportoit presque tout le
bien de la maison, & nous laissoit six, sans autre appui que celui qu'il
nous promettoit, qui selon son humeur devoit être peu de chose. Enfin il
ceda dix mille francs, à ce qu'il me dit, de ses prétentions, auxquels
quatre autres furent ajoutés, tellement que j'apportai quatorze mille
livres pour ma dot, en faisant profession dans ce Couvent: Mais pour
revenir à l'adresse de celui qui m'en debaucha, tu sauras qu'on fit en
sorte que je me rencontrasse avec lui, une après dînée que j'étois allée
rendre visite à une de mes cousines qui étoit Religieuse, & qui mouroit
d'envie de me voir revêtue d'un habit semblable au sien.
_Agnès._ N'étoit-ce pas, Soeur Victoire?
_Angelique._ Oui. Nous étant donc trouvez tous trois à un même parloir,
le Jesuite, Victoire & moi, nous commençâmes par les complimens & les
civilités, dont on use dans les premieres entrevues, elles furent
suivies d'un discours de ce Loyoliste touchant les vanités du siècle, &
la difficulté de faire son salut dans le monde, qui disposa beaucoup mon
esprit à se laisser tromper: Ce n'étoient neanmoins que de legeres
preparations, il avoit bien d'autres subtilités pour s'insinuer dans mon
interieur; & pour me faire entrer dans ses sentimens, il me disoit
quelquefois qu'il remarquoit dans ma phisionomie le veritable caractere
d'une ame Religieuse, qu'il avoit un don particulier pour en faire un
juste discernement, & que je ne pouvois sans faire une injure à Dieu,
(c'est ainsi qu'il parloit) consacrer au monde une beauté aussi parfaite
que la mienne.
_Agnès._ Il ne s'y prenoit pas mal, que répondois-tu à tout cela?
_Angelique._ Je combattis d'abord ces premieres raisons, par d'autres
que je lui opposois, qu'il détruisoit avec un artifice merveilleux;
Victoire aidoit encore à me tromper, & me faisoit voir la Religion du
côté qu'elle peut avoir quelque chose d'aimable, & me cachoit
adroitement tout ce qui étoit capable de m'en rebuter. Enfin le Jesuite,
qui comme j'ai appris, avoit bien fait des conquêtes plus difficiles,
fit ses derniers efforts pour s'assurer de la mienne. Il y reussit par
la peinture qu'il me fit du monde, & de la Religion, & me contraignit
par la force de son éloquence, à embrasser étroitement son parti.
_Agnès._ Mais encore que dit-il qui fut capable d'exercer un pouvoir si
absolu sur ton esprit?
_Angelique._ Je ne puis te le rapporter dans son étendue, car il me tint
trois heures à la grille: tu sauras seulement, qu'il me prouva par des
raisonnemens que je croyois forts, que c'étoit là ma vocation, dans
laquelle seule je pouvois faire mon salut, qu'il n'y avoit point de
sûreté pour moi, ni de chemin hors de là; que le monde n'étoit rempli
que d'écueils, & de precipices; que les excès des Religieux valoient
mieux que la moderation des Mondains, & que le repos & la contemplation
des uns, étoit en même temps plus douce, & plus meritoire que l'action,
& tout l'embarras des autres. Que c'étoit dans les Cloîtres seuls, où
l'on pouvoit traiter familierement avec Dieu, & par consequent, que pour
se rendre digne d'une communication si sainte & si relevée, il falloit
fuir la compagnie des hommes. Que c'étoit dans ces lieux que se
conservoient les restes de l'ancienne ferveur des Chrêtiens, & qu'on
pouvoit voir l'image veritable de la primitive Eglise.
_Agnès._ On ne pouvoit pas parler avec plus d'éloquence, & tout ensemble
avec plus d'artifice, car je remarque qu'il ne te dit pas un mot des
rigueurs & des austerités qui pouvoient t'épouvanter.
_Angelique._ Tu te trompes il n'oublia rien: Mais les peines & les
mortifications dont il me parla, furent assaisonnées de tant de douceur,
que je ne les trouvai point de mauvais goût. Je ne veux rien vous cacher
(me disoit-il.) Ces devotes compagnies, dont j'espere que vous
augmenterez le nombre, travaillent jour & nuit par leurs austerités, &
penitences, à dompter l'orgueil, & l'insolence de la nature, elles
exercent sur leurs sens une violence qui dure toujours; sans mourir,
leur ame est separée de leur corps; & méprisant également la douleur &
la volupté, elles vivent comme si elles n'étoient faites que du seul
esprit. Ce n'est pas tout (poursuivit-il d'un ton persuasif), elles font
un sacrifice rigoureux de leur liberté, elles se dépouillent de tous
leurs biens pour s'enrichir seulement d'esperances, & s'imposent par des
voeux solemnels, la necessité d'une perpetuelle vertu.
_Agnès._ C'étoit un maître Orateur, que ce Disciple de Loyola, je
souhaiterois le connoître?
_Angelique._ Tu le connois bien, & je t'apprendrai de petites
particularités de sa vie, qui te feront croire, qu'il sait faire plus
d'un personnage. Mais il faut que je t'acheve le reste. Voilà
Mademoiselle, bien des chaînes, des rigueurs, & des mortifications que
je vous presente; mais le croiriez-vous, me dit-il, ces saintes ames
dont je vous parle presentement, sont glorieuses de ce joug, elles sont
vaines de cette servitude, & il ne s'offre point de rude peine à
souffrir, qu'elles n'estiment une grande recompense; elles font toutes
leurs amours & leur passion du service de Jesus Christ; c'est lui seul
qui les met toutes en feu, pour peu qu'il les touche, c'est lui qui est
l'unique Maître de leur coeur, & qui sait faire succeder à leurs peines,
des joyes & des douceurs incroyables.
_Agnès._ Sans doute tu fus charmée par ce beau discours.
_Angelique._ Oui mon enfant, ce Charlatan me persuada, ses paroles me
changerent en un moment, elles m'arracherent à moi-même, & me firent
rechercher avec ardeur, ce que j'avois toujours fui avec constance. Je
devins la plus scrupuleuse du monde, & parce qu'il m'avoit dit qu'hors
du Cloître, je ne pouvois faire mon salut, je m'imaginois devant que d'y
être entrée, avoir tous les diables à mes côtés. Depuis ce temps, il a
voulu lui-même me remettre dans le bon sens, il m'a donné les
connoissances qui pouvoient me tirer des tenebres, où il m'avoit jettée,
& c'est à sa Morale que je dois tout le repos, & la quietude d'esprit
que je possede.
_Agnès._ Apprends-moi donc vîte qui est ce personnage?
_Angelique._ C'est le Pere de Raucourt.
_Agnès._ Oh Dieu quel enchanteur! j'ai été une fois à confesse à lui, je
le prenois pour l'homme du Monde le plus devot, il est vrai qu'il sait
l'art de gagner les coeurs, en perfection, & qu'il persuade ce qu'il
desire. Mais je lui veux mal de m'avoir laissée dans l'erreur où il me
trouva, & d'où il me pouvoit dégager.
_Angelique._ Ah! qu'il est trop prudent pour se mettre ainsi au hazard;
il te voyoit dans une bigotterie extraordinaire, dans des scrupules
horribles, & il savoit que d'une extremité à l'autre on ne peut pas
reduire une fille si facilement. Outre que si un seul Saint éclairoit
tous les aveugles, il n'y auroit plus de miracle à faire pour les
autres, tu m'entends bien! c'est à dire, que si tu avois eu la foi, tu
aurois été guerie, & que si ce sage Directeur eût reconnu en toi
quelques dispositions à suivre ses ordonnances, il t'auroit servi de
Medecin.
_Agnès._ Je le crois, mais j'aime autant t'en avoir l'obligation qu'à
lui même. Apprends-moi je te prie quelque trait de la vie de ce
Bienheureux.
_Angelique._ Je le veux mon petit coeur, baise-moi donc & m'embrasse
bien amoureusement auparavant: ah! ah! voilà qui est bien. Ah que je
suis charmée de la beauté de ta bouche & de tes yeux! un seul de tes
baisers me transporte plus que je ne puis te l'exprimer.
_Agnès._ Commence donc? ah que tu es une grande baiseuse!
_Angelique._ Je ne me lasse jamais de caresser ce que je trouve aimable.
Puisque tu connois le Pere de Raucourt, il n'est pas necessaire que je
te dise que c'est l'homme du monde le plus intriguant, le plus adroit, &
le plus spirituel qui se puisse trouver. Seulement je t'apprendrai qu'en
fait d'amitié, il est délicat au dernier point, & que comme il croit
valoir quelque chose, il faut avoir bien des qualités pour lui plaire.
Entre toutes ces conquêtes il n'en comptoit point de plus glorieuse, que
celle qu'il avoit faite d'une jeune Religieuse d'un Couvent de cette
ville, qui s'appelle soeur Virginie.
_Agnès._ J'en ai ouï parler comme d'une beauté achevée, mais je n'en
sais point d'autres particularités.
_Angelique._ C'est une fille la plus belle qui se puisse voir, si le
portrait que son galant m'en a montré est fidele, pour de l'esprit elle
en est autant bien partagée qu'elle le pouvoit souhaiter, elle est
enjouée, elle touche plusieurs instrumens; & chante avec des charmes
capables d'enlever les coeurs. Il y avoit déja quelques mois que nôtre
Jesuite se l'étoit entierement acquise, & qu'ils jouissoient tous deux
de cette douce tranquilité qui fait tout le bonheur des amans, lors que
la jalousie commença le desordre que tu vas entendre.
Il y avoit dans le même Monastere une Religieuse pour qui le Pere avoit
témoigné avoir de l'amitié, & à qui il avoit fait plusieurs visites sur
ce pied là: il en avoit même reçu quelques faveurs, capables d'engager
fortement un homme un peu fidele, mais l'éclat de la beauté de Virginie,
l'emporta sur son coeur, il se dégagea interieurement de cette premiere
habitude, & ne donna plus à cette pauvre fille, que l'exterieur, & les
apparences d'un veritable amour. Elle s'apperçut bien-tôt du changement,
& vit clairement qu'il y avoit du partage. Elle dissimula neanmoins son
chagrin, & voyant qu'elle avoit affaire à une Rivale qui la surpassoit
en tout, elle ne fit point dessein de s'attaquer à elle, mais elle jura
la perte de celui qui la méprisoit.
Pour venir plus facilement à bout de son entreprise, elle étudia les
heures, & les momens, que Virginie donnoit à l'entretien de ce Religieux
amant, & comme elle avoit appris par experience, qu'il ne se contentoit
pas de paroles, ni de faveurs legeres, elle crut avec raison qu'elle
pourroit les surprendre dans de certains exercices dont la connoissance
la rendroit Maîtresse du sort de son infidele: elle fut long-temps
devant que de rien découvrir d'assez fort pour éclater, elle apperçut
bien deux ou trois fois ce pauvre Pere qui se réchauffoit la main dans
le sein de Virginie, elles les vit se donnant quelques baisers, avec une
ardeur incroyable, mais cela passoit pour bagatelles dans son esprit, &
comme elle savoit qu'on ne comptoit dans le Cloître ces sortes d'actions
que pour des Peccadilles, que l'eau benite efface; elle s'en tut en
attendant une meilleure occasion de parler.
_Agnès._ Ah que je crains pour la pauvre Virginie!
_Angelique._. Nos amans qui ne se doutoient point des embûches qu'on
leur dressoit, ne prenoient point de mesures pour s'en défendre, ils se
voyoient deux ou trois fois la semaine, & s'écrivoient des billets lors
que la prudence les obligeoit à se separer pour quelque temps l'un de
l'autre, de crainte de donner lieu à la médisance. Les lettres du Pere
dont les expressions étoient fortes & tendres, acheverent de lui gagner
tout à fait Virginie, il la fut voir après huit jours d'absence, &
remarqua à ses yeux & à sa contenance, qu'il en auroit ce qu'elle lui
avoit toujours refusé auparavant. Cependant sa rivale n'étoit pas
oisive, car étant d'intelligence avec la Mere portiere, elle venoit
d'apprendre l'arrivée du Jesuite, & ne doutant point qu'après un si long
intervalle, ils n'en vinssent à des privautés telles qu'elles les auroit
souhaitées pour soi-même, elle se transporta animée de la jalousie dans
un lieu voisin du parloir, où par le moyen d'une petite ouverture
qu'elle avoit faite, elle pouvoit découvrir jusques aux moindres
mouvemens de ceux qui s'y entretenoient, & entendre leurs plus secretes
conversations.
_Agnès._ C'est ici que ma crainte se renouvelle. Ah que je veux de mal à
cette curieuse de troubler si malicieusement le repos de deux malheureux
amans?
_Angelique._ Afin que les dépositions qu'elle avoit dessein de faire, de
ce qu'elle verroit, fussent reçues sans difficulté elle prit une autre
Religieuse avec soi, qui pût rendre un semblable témoignage. S'étant
donc postées l'une & l'autre dans l'endroit dont je t'ai parlé, elles
apperçurent nos deux amans qui s'entretenoient plus par leurs regards &
par leurs soupirs, que par les paroles, ils se serroient étroitement la
main, & se regardant avec langueur ils se disoient quelque mots de
tendresse, qui partoient plus de leur coeur, que de leur bouche. Cette
amoureuse contemplation, fut suivie de l'ouverture d'une petite fenêtre
quarrée, qui étoit vers le milieu de la grille, & qui servoit à passer
les paquets un peu gros dont on faisoit present aux Religieuses. Ce fut
pour lors que Virginie reçut & donna mille baisers, mais avec des
transports si grands, avec des saillies si surprenantes, que l'amour
même n'auroit pas pu en augmenter l'ardeur; Ah ma chere Virginie,
commença nôtre passionné, vous voulez donc que nous en demeurions là?
helas! que vous avez peu de retour pour ceux qui vous aiment, & que vous
savez bien pratiquer l'art de les tourmenter? eh quoi reprit nôtre
Vestale puis-je encore vous faire present de quelque chose après vous
avoir donné mon coeur? ah que vôtre amour est tyrannique, je sais ce que
vous desirez, je sais même que j'ai eu la foiblesse de vous le faire
esperer, mais je n'ignore pas que c'est tout mon bien, & toute ma
richesse, & que je ne puis vous l'accorder, qu'en me reduisant à
l'extremité. Ne pouvons-nous pas en demeurant dans les termes où nous
sommes, passer ensemble de doux momens, & goûter des plaisirs d'autant
plus parfaits, qu'ils seront purs & innocens? Si vôtre bonheur comme
vous me dites, ne dépend que de la perte de ce que j'ai de plus cher,
vous ne pouvez être heureux qu'une seule fois & moi toujours miserable,
puisque c'est une chose qui ne se peut recouvrir, pour se laisser perdre
comme auparavant, croyez-moi, aimons-nous comme un frere aime une soeur,
& donnons à cette amour toutes les libertés qu'il pourra s'imaginer, à
l'exception d'une seule.
_Agnès._ Et le Jesuite ne répondoit-il point à tout cela?