d'autre. Le salon des Rogron fut plein. Vinet avait travaillé le parti
libéral à ce sujet. Les deux dames de Chargebœuf dînèrent chez les
Rogron, car le contrat devait y être signé le soir. Dans la matinée,
Vinet avait fait afficher les bans à la mairie. Il traita de misère
l'affaire relative à Pierrette. Si le tribunal de Provins y portait de
la passion, la Cour Royale saurait apprécier les faits, disait-il, et
les Auffray regarderaient à deux fois avant de se jeter dans un pareil
procès. L'alliance de Rogron avec les Chargebœuf fut une considération
énorme aux yeux d'un certain monde. Chez eux, les Rogron étaient
blancs comme neige, et Pierrette était une petite fille excessivement
perverse, un serpent réchauffé dans leur sein. Dans le salon de madame
Tiphaine, on se vengeait des horribles médisances que le parti Vinet
avait dites depuis deux ans: les Rogron étaient des monstres, et le
tuteur irait en Cour d'Assises. Sur la place, Pierrette se portait à
merveille; dans la haute ville, elle mourrait infailliblement; chez
Rogron, elle avait des égratignures au poignet; chez madame Tiphaine,
elle avait les doigts brisés, on allait lui en couper un. Le lendemain,
le _Courrier de Provins_ contenait un article extrêmement adroit,
bien écrit, un chef-d'œuvre d'insinuations mêlées de considérations
judiciaires, et qui mettait déjà Rogron hors de cause. _La Ruche_,
qui d'abord paraissait deux jours après, ne pouvait répondre sans
tomber dans la diffamation; mais on y répliqua que, dans une affaire
semblable, le mieux était de laisser son cours à la justice.
Le Conseil de Famille fut composé par le Juge de Paix du canton de
Provins, président légal; premièrement de Rogron et des deux messieurs
Auffray, les plus proches parents; puis de monsieur Ciprey, neveu de
la grand'mère maternelle de Pierrette. Il leur adjoignit monsieur
Habert, le confesseur de Pierrette, et le colonel Gouraud, qui s'était
toujours donné pour un camarade du colonel Lorrain. On applaudit
beaucoup à l'impartialité du Juge de Paix, qui comprenait dans le
Conseil de Famille monsieur Habert et le colonel Gouraud, que tout
Provins croyait très-amis des Rogron. Dans la circonstance grave où se
trouvait Rogron, il demanda l'assistance de maître Vinet au Conseil de
Famille. Par cette manœuvre, évidemment conseillée par Vinet, Rogron
obtint que le Conseil de Famille ne s'assemblerait que vers la fin
du mois de décembre. A cette époque, le président et sa femme furent
établis à Paris chez madame Roguin, à cause de la convocation des
Chambres. Ainsi le parti ministériel se trouva sans son chef. Vinet
avait déjà sourdement pratiqué le bonhomme Desfondrilles, le juge
d'instruction, au cas où l'affaire prendrait le caractère correctionnel
ou criminel que le président avait essayé de lui donner. Vinet plaida
l'affaire pendant trois heures devant le Conseil de Famille: il y
établit une intrigue entre Brigaut et Pierrette, afin de justifier les
sévérités de mademoiselle Rogron; il démontra combien le tuteur avait
agi naturellement en laissant sa pupille sous le gouvernement d'une
femme; il appuya sur la non-participation de son client à la manière
dont l'éducation de Pierrette était entendue par Sylvie. Malgré les
efforts de Vinet, le Conseil fut à l'unanimité d'avis de retirer la
tutelle à Rogron. On désigna pour tuteur monsieur Auffray, et monsieur
Ciprey pour subrogé-tuteur. Le Conseil de Famille entendit Adèle,
la servante, qui chargea ses anciens maîtres; mademoiselle Habert,
qui raconta les propos cruels tenus par mademoiselle Rogron dans la
soirée où Pierrette s'était donné le furieux coup entendu par tout le
monde, et l'observation faite sur la santé de Pierrette par madame de
Chargebœuf. Brigaut produisit la lettre qu'il avait reçue de Pierrette
et qui prouvait leur mutuelle innocence. Il fut démontré que l'état
déplorable dans lequel se trouvait la mineure venait d'un défaut de
soin du tuteur, responsable de tout ce qui concernait sa pupille. La
maladie de Pierrette avait frappé tout le monde, et même les personnes
de la ville étrangères à la famille. L'accusation de sévices fut donc
maintenue contre Rogron. L'affaire allait devenir publique.
Conseillé par Vinet, Rogron se rendit opposant à l'homologation de la
délibération du Conseil de Famille par le Tribunal. Le Ministère Public
intervint, attendu la gravité croissante de l'état pathologique où se
trouvait Pierrette Lorrain. Ce procès curieux, quoique promptement mis
au rôle, ne vint en ordre utile que vers le mois de mars 1828.
Le mariage de Rogron avec mademoiselle de Chargebœuf s'était alors
célébré. Sylvie habitait le deuxième étage de sa maison, où des
dispositions avaient été faites pour la loger ainsi que madame de
Chargebœuf, car le premier étage fut entièrement affecté à madame
Rogron. La belle madame Rogron succéda dès lors à la belle madame
Tiphaine. L'influence de ce mariage fut énorme. On ne vint plus dans le
salon de mademoiselle Sylvie, mais chez la belle madame Rogron.
Soutenu par sa belle-mère et appuyé par les banquiers royalistes du
Tillet et Nucingen, le Président Tiphaine eut occasion de rendre
service au Ministère, il fut un des orateurs du Centre les plus
estimés, devint Juge au Tribunal de Première Instance de la Seine,
et fit nommer son neveu, Lesourd, Président du tribunal de Provins.
Cette nomination froissa beaucoup le juge Desfondrilles, toujours
archéologue et plus que jamais suppléant. Le Garde des Sceaux envoya
l'un de ses protégés à la place de Lesourd. L'avancement de monsieur
Tiphaine n'en produisit donc aucun dans le Tribunal de Provins. Vinet
exploita très-habilement ces circonstances. Il avait toujours dit
aux gens de Provins qu'ils servaient de marchepied aux grandeurs de
la rusée madame Tiphaine. Le Président se jouait de ses amis. Madame
Tiphaine méprisait _in petto_ la ville de Provins, et n'y reviendrait
jamais. Monsieur Tiphaine père mourut, son fils hérita de la terre du
Fay, et vendit sa belle maison de la ville haute à monsieur Julliard.
Cette vente prouva combien il comptait peu revenir à Provins. Vinet eut
raison, Vinet avait été prophète. Ces faits eurent une grande influence
sur le procès relatif à la tutelle de Rogron.
Ainsi l'épouvantable martyre exercé brutalement sur Pierrette par
deux imbéciles tyrans, et qui, dans ses conséquences médicales,
mettait monsieur Martener, approuvé par le docteur Bianchon, dans le
cas d'ordonner la terrible opération du trépan; ce drame horrible,
réduit aux proportions judiciaires, tombait dans le gâchis immonde qui
s'appelle au Palais _la forme_. Ce procès traînait dans les délais,
dans le lacis inextricable de la procédure, arrêté par les ambages d'un
odieux avocat; tandis que Pierrette calomniée languissait et souffrait
les plus épouvantables douleurs connues en médecine. Ne fallait-il pas
expliquer ces singuliers revirements de l'opinion publique et la marche
lente de la Justice, avant de revenir dans la chambre où elle vivait,
où elle mourait?
Monsieur Martener, de même que la famille Auffray, fut en peu de
jours séduit par l'adorable caractère de Pierrette et par la vieille
Bretonne dont les sentiments, les idées, les façons étaient empreintes
d'une antique couleur romaine. Cette matrone du Marais ressemblait à
une femme de Plutarque. Le médecin voulut disputer cette proie à la
mort, car dès le premier jour le médecin de Paris et le médecin de
province regardèrent Pierrette comme perdue. Il y eut entre le mal et
le médecin, soutenu par la jeunesse de Pierrette, un de ces combats que
les médecins seuls connaissent et dont la récompense, en cas de succès,
n'est jamais ni dans le prix vénal des soins ni chez le malade; elle
se trouve dans la douce satisfaction de la conscience et dans je ne
sais quelle palme idéale et invisible recueillie par les vrais artistes
après le contentement que leur cause la certitude d'avoir fait une
belle œuvre. Le médecin tend au bien comme l'artiste tend au beau,
poussé par un admirable sentiment que nous nommons la vertu. Ce combat
de tous les jours avait éteint chez cet homme de province les mesquines
irritations de la lutte engagée entre le parti Vinet et le parti des
Tiphaine, ainsi qu'il arrive aux hommes qui se trouvent tête à tête
avec une grande misère à vaincre.
Monsieur Martener avait commencé par vouloir exercer son état à Paris;
mais l'atroce activité de cette ville, l'insensibilité que finissent
par donner au médecin le nombre effrayant de malades et la multiplicité
des cas graves, avaient épouvanté son âme douce et faite pour la vie
de province. Il était d'ailleurs sous le joug de sa jolie patrie.
Aussi revint-il à Provins s'y marier, s'y établir et y soigner presque
affectueusement une population qu'il pouvait considérer comme une
grande famille. Il affecta, pendant tout le temps que dura la maladie
de Pierrette, de ne point parler de sa malade. La répugnance à répondre
quand chacun lui demandait des nouvelles de la pauvre petite était si
visible, qu'on cessa de le questionner à ce sujet. Pierrette fut pour
lui ce qu'elle devait être, un de ces poèmes mystérieux et profonds,
vastes en douleurs, comme il s'en trouve dans la terrible existence des
médecins. Il éprouvait pour cette délicate jeune fille une admiration
dans le secret de laquelle il ne voulut mettre personne.
Ce sentiment du médecin pour sa malade s'était, comme tous les
sentiments vrais, communiqué à monsieur et madame Auffray, dont la
maison devint, tant que Pierrette y fut, douce et silencieuse. Les
enfants, qui jadis avaient fait de si bonnes parties de jeu avec
Pierrette, s'entendirent avec la grâce de l'enfance pour n'être ni
bruyants ni importuns. Ils mirent leur honneur à être bien sages, parce
que Pierrette était malade. La maison de monsieur Auffray se trouve
dans la ville haute, au-dessous des ruines du château, où elle est
bâtie dans une des marges de terrain produites par le bouleversement
des anciens remparts. De là, les habitants ont la vue de la vallée
en se promenant dans un petit jardin fruitier enclos de gros murs,
d'où l'on plonge sur la ville. Les toits des autres maisons arrivent
au cordon extérieur du mur qui soutient ce jardin. Le long de cette
terrasse est une allée qui aboutit à la porte-fenêtre du cabinet de
monsieur Auffray. Au bout s'élèvent un berceau de vigne et un figuier,
sous lesquels il y a une table ronde, un banc et des chaises peints
en vert. On avait donné à Pierrette une chambre au-dessus du cabinet
de son nouveau tuteur. Madame Lorrain y couchait sur un lit de sangle
auprès de sa petite-fille. De sa fenêtre, Pierrette pouvait donc voir
la magnifique vallée de Provins qu'elle connaissait à peine, elle
était sortie si rarement de la fatale maison des Rogron! Quand il
faisait beau temps, elle aimait à se traîner au bras de sa grand'mère
jusqu'à ce berceau. Brigaut, qui ne faisait plus rien, venait voir sa
petite amie trois fois par jour, il était dévoré par une douleur qui
le rendait sourd à la vie; il guettait avec la finesse d'un chien de
chasse monsieur Martener, il l'accompagnait toujours et sortait avec
lui. Vous imagineriez difficilement les folies que chacun faisait pour
la chère petite malade. Ivre de désespoir, la grand'mère cachait son
désespoir, elle montrait à sa petite-fille le visage riant qu'elle
avait à Pen-Hoël. Dans son désir de se faire illusion, elle lui
arrangeait et lui mettait le bonnet national avec lequel Pierrette
était arrivée à Provins. La jeune malade lui paraissait ainsi se
mieux ressembler à elle-même: elle était délicieuse à voir, le visage
entouré de cette auréole de batiste bordée de dentelles empesées.
Sa tête, blanche de la blancheur du biscuit, son front auquel la
souffrance imprimait un semblant de pensée profonde, la pureté des
lignes amaigries par la maladie, la lenteur du regard et la fixité des
yeux par instants, tout faisait de Pierrette un admirable chef-d'œuvre
de mélancolie. Aussi l'enfant était-elle servie avec une sorte de
fanatisme. On la voyait si douce, si tendre et si aimante! Madame
Martener avait envoyé son piano chez sa sœur, madame Auffray, dans la
pensée d'amuser Pierrette, à qui la musique causa des ravissements.
C'était un poème que de la regarder écoutant un morceau de Weber, de
Beethoven ou d'Hérold, les yeux levés, silencieuse, et regrettant
sans doute la vie qu'elle sentait lui échapper. Le curé Péroux et
monsieur Habert, ses deux consolateurs religieux, admiraient sa pieuse
résignation. N'est-ce pas un fait remarquable et digne également et
de l'attention des philosophes et des indifférents, que la perfection
séraphique des jeunes filles et des jeunes gens marqués en rouge par
la Mort dans la foule, comme de jeunes arbres dans une forêt? Qui a vu
l'une de ces morts sublimes ne saurait rester ou devenir incrédule.
Ces êtres exhalent comme un parfum céleste, leurs regards parlent de
Dieu, leur voix est éloquente dans les plus indifférents discours, et
souvent elle sonne comme un instrument divin, exprimant les secrets
de l'avenir! Quand monsieur Martener félicitait Pierrette d'avoir
accompli quelque difficile prescription, cet ange disait, en présence
de tous, et avec quels regards!--Je désire vivre, cher monsieur
Martener, moins pour moi que pour ma grand'mère, pour mon Brigaut, et
pour vous tous, que ma mort affligerait.
La première fois qu'elle se promena dans le mois de novembre, par le
beau soleil de la Saint-Martin, accompagnée de toute la maison, et que
madame Auffray lui demanda si elle était fatiguée:--Maintenant que je
n'ai plus à supporter d'autres souffrances que celles envoyées par
Dieu, je puis y suffire. Je trouve dans le bonheur d'être aimée la
force de souffrir.
Ce fut la seule fois que d'une manière détournée elle rappela son
horrible martyre chez les Rogron, desquels elle ne parlait point, et
leur souvenir devait lui être si pénible, que personne ne parlait d'eux.
--Chère madame Auffray, lui dit-elle un jour, à midi, sur la terrasse
en contemplant la vallée éclairée par un beau soleil et parée des
belles teintes rousses de l'automne, mon agonie chez vous m'aura donné
plus de bonheur que ces trois dernières années.
Madame Auffray regarda sa sœur, madame Martener, et lui dit à
l'oreille:--Comme elle aurait aimé! En effet, l'accent, le regard de
Pierrette donnaient à sa phrase une indicible valeur.
Monsieur Martener entretenait une correspondance avec le docteur
Bianchon, et ne tentait rien de grave sans ses approbations. Il
espérait d'abord établir le cours voulu par la nature, puis faire
dériver le dépôt à la tête par l'oreille. Plus vives étaient les
douleurs de Pierrette, plus il concevait d'espérances. Il obtint de
légers succès sur le premier point, et ce fut un grand triomphe.
Pendant quelques jours l'appétit de Pierrette revint et se satisfit
de mets substantiels pour lesquels sa maladie lui donnait jusqu'alors
une répugnance caractéristique; la couleur de son teint changea, mais
l'état de la tête était horrible. Aussi le docteur supplia-t-il le
grand médecin, son conseil, de venir. Bianchon vint, resta deux jours à
Provins, et décida une opération, il épousa toutes les sollicitudes du
pauvre Martener, et alla chercher lui-même le célèbre Desplein. Ainsi
l'opération fut faite par le plus grand chirurgien des temps anciens
et modernes; mais ce terrible aruspice dit à Martener en s'en allant
avec Bianchon, son élève le plus aimé:--Vous ne la sauverez que par un
miracle. Comme vous l'a dit Horace, la carie des os est commencée. A
cet âge, les os sont encore si tendres!
L'opération avait eu lieu dans le commencement du mois de mars 1828.
Pendant tout le mois, effrayé des douleurs épouvantables que souffrait
Pierrette, monsieur Martener fit plusieurs voyages à Paris; il y
consultait Desplein et Bianchon, auxquels il alla jusqu'à proposer une
opération dans le genre de celle de la lithotritie, et qui consistait
à introduire dans la tête un instrument creux à l'aide duquel on
essaierait l'application d'un remède héroïque pour arrêter les progrès
de la carie. L'audacieux Desplein n'osa pas tenter ce coup de main
chirurgical que le désespoir avait inspiré à Martener. Aussi quand
le médecin revint de son dernier voyage à Paris parut-il à ses amis
chagrin et morose. Il dut annoncer par une fatale soirée à la famille
Auffray, à madame Lorrain, au confesseur et à Brigaut réunis, que
la science ne pouvait plus rien pour Pierrette, dont le salut était
seulement dans la main de Dieu. Ce fut une horrible consternation.
La grand'mère fit un vœu et pria le curé de dire tous les matins, au
jour, avant le lever de Pierrette, une messe à laquelle elle et Brigaut
assistèrent.
Le procès se plaidait. Pendant que la victime des Rogron se mourait,
Vinet la calomniait au tribunal. Le Tribunal homologua la délibération
du Conseil de Famille, et l'avocat interjeta sur-le-champ appel.
Le nouveau Procureur du Roi fit un réquisitoire qui détermina une
instruction. Rogron et sa sœur furent obligés de donner caution pour
ne pas aller en prison. L'Instruction exigeait l'interrogatoire de
Pierrette. Quand monsieur Desfondrilles vint chez Auffray, Pierrette
était à l'agonie, elle avait son confesseur à son chevet, elle allait
être administrée. Elle suppliait en ce moment même la famille assemblée
de pardonner à son cousin et à sa cousine, ainsi qu'elle le faisait
elle-même en disant avec un admirable bon sens que le jugement de ces
choses appartenait à Dieu seul.
--Grand'mère, dit-elle, laisse tout ton bien à Brigaut (Brigaut fondait
en larmes).--Et, dit Pierrette en continuant, donne mille francs à
cette bonne Adèle qui me bassinait mon lit en cachette. Si elle était
restée chez mes cousins, je vivrais...
Ce fut à trois heures, le mardi de Pâques, par une belle journée, que
ce petit ange cessa de souffrir. Son héroïque grand'mère voulut la
garder pendant la nuit avec les prêtres, et la coudre de ses vieilles
mains roides dans le linceul. Vers le soir, Brigaut quitta la maison
Auffray, descendit chez Frappier.
--Je n'ai pas besoin, mon pauvre garçon, de te demander des nouvelles,
lui dit le menuisier.
--Père Frappier, oui, c'est fini pour elle, et non pas pour moi.
L'ouvrier jeta sur tout le bois de la boutique des regards à la fois
sombres et perspicaces.
--Je te comprends, Brigaut, dit le bonhomme Frappier. Tiens, voilà ce
qu'il te faut.
Et il lui montra des planches en chêne de deux pouces.
--Ne m'aidez pas, monsieur Frappier, dit le Breton; je veux tout faire
moi-même.
Brigaut passa la nuit à raboter et ajuster la bière de Pierrette,
et plus d'une fois il enleva d'un seul coup de rabot un ruban de
bois humide de ses larmes. Le bonhomme Frappier le regardait faire
en fumant. Il ne lui dit que ces deux mots quand son premier garçon
assembla les quatre morceaux:--Fais donc le couvercle à coulisse: ces
pauvres parents ne l'entendront pas clouer.
Au jour Brigaut alla chercher le plomb nécessaire pour doubler la
bière. Par un hasard extraordinaire les feuilles de plomb coûtèrent
exactement la somme qu'il avait donnée à Pierrette pour son voyage de
Nantes à Provins. Ce courageux Breton, qui avait résisté à l'horrible
douleur de faire lui-même la bière de sa chère compagne d'enfance, en
doublant ces funèbres planches de tous ses souvenirs, ne tint pas à ce
rapprochement: il défaillit et ne put emporter le plomb, le plombier
l'accompagna en lui offrant d'aller avec lui pour souder la quatrième
feuille une fois que le corps serait mis dans le cercueil. Le Breton
brûla le rabot et tous les outils qui lui avaient servi, il fit ses
comptes avec Frappier et lui dit adieu. L'héroïsme avec lequel ce
pauvre garçon s'occupait, comme la grand'mère, à rendre les derniers
devoirs à Pierrette le fit intervenir dans la scène suprême qui
couronna la tyrannie des Rogron.
Brigaut et le plombier arrivèrent assez à temps chez monsieur Auffray
pour décider par leur force brutale une infâme et horrible question
judiciaire. La chambre mortuaire, pleine de monde, offrit aux deux
ouvriers un singulier spectacle. Les Rogron s'étaient dressés hideux
auprès du cadavre de leur victime pour la torturer encore après sa
mort. Le corps sublime de la beauté de la pauvre enfant gisait sur le
lit de sangle de sa grand'mère. Pierrette avait les yeux fermés, les
cheveux en bandeau, le corps cousu dans un gros drap de coton.
Devant ce lit, les cheveux en désordre, à genoux, les mains étendues,
le visage en feu, la vieille Lorraine criait:--Non, non, cela ne se
fera pas!
Au pied du lit étaient le tuteur, monsieur Auffray, le curé Péroux et
monsieur Habert. Les cierges brûlaient encore.
Devant la grand'mère étaient le chirurgien de l'hospice et monsieur
Néraud, appuyés de l'épouvantable et doucereux Vinet. Il y avait un
huissier. Le Chirurgien de l'hospice était revêtu de son tablier de
dissection. Un de ses aides avait défait sa trousse, et lui présentait
un couteau à disséquer.
Cette scène fut troublée par le bruit du cercueil, que Brigaut et le
plombier laissèrent tomber; car Brigaut, qui marchait le premier, fut
saisi d'épouvante à l'aspect de la vieille mère Lorrain qui pleurait.
--Qu'y a-t-il? demanda Brigaut en se plaçant à côté de la vieille
grand'mère et serrant convulsivement un ciseau qu'il apportait.
--Il y a, dit la vieille, il y a, Brigaut, qu'ils veulent ouvrir le
corps de mon enfant, lui fendre la tête, lui crever le cœur après sa
mort comme pendant sa vie.
--Qui? fit Brigaut d'une voix à briser le tympan des gens de justice.
--Les Rogron.
--Par le saint nom de Dieu!...
--Un moment, Brigaut, dit monsieur Auffray en voyant le Breton
brandissant son ciseau.
--Monsieur Auffray, dit Brigaut pâle autant que la jeune morte, je
vous écoute parce que vous êtes monsieur Auffray; mais en ce moment je
n'écouterais pas...
--La Justice! dit Auffray.
--Est-ce qu'il y a une justice? s'écria le Breton. La Justice, la
voilà! dit-il en menaçant l'avocat, le chirurgien et l'huissier de son
ciseau qui brillait au soleil.
--Mon ami, dit le curé, la Justice a été invoquée par l'avocat de
monsieur Rogron, qui est sous le coup d'une accusation grave, et il est
impossible de refuser à un inculpé les moyens de se justifier. Selon
l'avocat de monsieur Rogron, si la pauvre enfant que voici succombe à
son abcès dans la tête, son ancien tuteur ne saurait être inquiété; car
il est prouvé que Pierrette a caché pendant longtemps le coup qu'elle
s'était donné...
--Assez! dit Brigaut.
--Mon client, dit Vinet.
--Ton client, s'écria le Breton, ira dans l'enfer et moi sur
l'échafaud; car, si quelqu'un de vous fait mine de toucher à celle que
ton client a tuée, et si le carabin ne rentre pas son outil, je le tue
net.
--Il y a rébellion, dit Vinet, nous allons en instruire le juge.
Les cinq étrangers se retirèrent.
--Oh! mon fils! dit la vieille en se dressant et sautant au cou de
Brigaut, ensevelissons-la bien vite, ils reviendront!...
--Une fois le plomb scellé, dit le plombier, ils n'oseront peut-être
plus.
Monsieur Auffray courut chez son beau-frère, monsieur Lesourd, pour
tâcher d'arranger cette affaire. Vinet ne voulait pas autre chose.
Une fois Pierrette morte, le procès relatif à la tutelle, qui n'était
pas jugé, se trouvait éteint sans que personne pût en arguer pour ou
contre les Rogron: la question demeurait indécise. Aussi l'adroit Vinet
avait-il bien prévu l'effet que sa requête allait produire.
A midi monsieur Desfondrilles fit son rapport au Tribunal sur
l'instruction relative à Rogron, et le Tribunal rendit un jugement de
non-lieu parfaitement motivé.
Rogron n'osa pas se montrer à l'enterrement de Pierrette, auquel
assista toute la ville. Vinet avait voulu l'y entraîner; mais l'ancien
mercier eut peur d'exciter une horreur universelle.
Brigaut quitta Provins après avoir vu combler la fosse où Pierrette
fut enterrée, et alla de son pied à Paris. Il écrivit une pétition à
la Dauphine pour, en considération du nom de son père, entrer dans
la Garde Royale, où il fut aussitôt admis. Quand se fit l'expédition
d'Alger, il écrivit encore à la Dauphine pour obtenir d'être employé.
Il était sergent, le Maréchal Bourmont le nomma sous-lieutenant dans la
Ligne. Le fils du major se conduisit en homme qui voulait mourir. La
mort a jusqu'à présent respecté Jacques Brigaut, qui s'est distingué
dans toutes les expéditions récentes sans y trouver une blessure. Il
est aujourd'hui chef de bataillon dans la Ligne. Aucun officier n'est
plus taciturne ni meilleur. Hors le service, il reste presque muet,
se promène seul et vit mécaniquement. Chacun devine et respecte une
douleur inconnue. Il possède quarante-six mille francs qui lui ont été
légués par la vieille madame Lorrain, morte à Paris en 1829.