Monsieur Collinet apportait à sa créancière capital et intérêts au taux

du commerce, environ quarante-deux mille francs. Ses autres créanciers,

commerçants actifs, riches, intelligents, s'étaient soutenus; tandis

que le malheur des Lorrain parut irrémédiable au vieux Collinet, qui

promit à la veuve de faire réhabiliter la mémoire de son mari, dès

qu'il ne s'agissait que d'une quarantaine de mille francs de plus.

Quand la Bourse de Nantes apprit ce trait de générosité réparatrice, on

y voulut recevoir Collinet, avant l'Arrêt de la Cour Royale de Rennes;

mais le négociant refusa cet honneur et se soumit à la rigueur du Code

de Commerce. Madame Lorrain avait donc reçu quarante-deux mille francs

la veille du jour où la Poste lui apporta les lettres de Brigaut. En

donnant sa quittance, son premier mot fut:--Je pourrai donc vivre avec

ma Pierrette et la marier à ce pauvre Brigaut, qui fera sa fortune

avec mon argent! Elle ne tenait pas en place, elle s'agitait, elle

voulait partir pour Provins. Aussi, quand elle eut lu les fatales

lettres, s'élança-t-elle dans la ville comme une folle, en demandant

les moyens d'aller à Provins avec la rapidité de l'éclair. Elle partit

par la Malle quand on lui eut expliqué la célérité gouvernementale de

cette voiture. A Paris, elle avait pris la voiture de Troyes, elle

venait d'arriver à onze heures et demie chez Frappier, où Brigaut,

à l'aspect du sombre désespoir de la vieille Bretonne, lui promit

aussitôt de lui amener sa petite fille, en lui disant en peu de mots

l'état de Pierrette. Ce peu de mots effraya tellement la grand'mère,

qu'elle ne put vaincre son impatience, elle courut sur la place.

Quand Pierrette cria, la Bretonne eut le cœur atteint par ce cri tout

aussi vivement que le fut celui de Brigaut. A eux deux, ils eussent

sans doute réveillé tous les habitants, si, par crainte, Rogron ne

leur eût ouvert. Ce cri d'une jeune fille aux abois donna soudain à

sa grand'mère autant de force que d'épouvante, elle porta sa chère

Pierrette jusque chez Frappier, dont la femme avait arrangé à la hâte

la chambre de Brigaut pour la grand'mère de Pierrette. Ce fut donc dans

ce pauvre logement, sur un lit à peine fait, que la malade fut déposée;

elle s'y évanouit, tenant encore son poing fermé, meurtri, sanglant,

les ongles enfoncés dans la chair. Brigaut, Frappier, sa femme et

la vieille contemplèrent Pierrette en silence, tous en proie à un

étonnement indicible.

--Pourquoi sa main est-elle en sang? fut le premier mot de la

grand'mère.

Pierrette, vaincue par le sommeil, qui suit les grands déploiements de

force, et se sachant à l'abri de toute violence, déplia ses doigts. La

lettre de Brigaut tomba comme une réponse.

--On a voulu lui prendre ma lettre, dit Brigaut en tombant à genoux

et ramassant le mot qu'il avait écrit pour dire à sa petite amie de

quitter tout doucement la maison des Rogron. Il baisa pieusement la

main de cette martyre.

Il y eut alors quelque chose qui fit frémir les menuisiers, ce fut

de voir la vieille Lorrain, ce spectre sublime, debout au chevet de

son enfant. La terreur et la vengeance glissaient leurs flamboyantes

expressions dans les milliers de rides qui fronçaient sa peau d'ivoire

jauni. Ce front couvert de cheveux gris épars exprimait la colère

divine. Elle lisait, avec cette puissance d'intuition départie aux

vieillards près de la tombe, toute la vie de Pierrette, à laquelle elle

avait d'ailleurs pensé pendant son voyage. Elle devina la maladie de

jeune fille qui menaçait de mort son enfant chéri! Deux grosses larmes

péniblement nées dans ses yeux blancs et gris auxquels les chagrins

avaient arraché les cils et les sourcils, deux perles de douleur se

formèrent, leur communiquèrent une épouvantable fraîcheur, grossirent

et roulèrent sur les joues desséchées sans les mouiller.

--Ils me l'ont tuée, dit-elle enfin en joignant les mains.

Elle tomba sur ses genoux qui frappèrent deux coups secs sur le

carreau, elle se mit à faire sans doute un vœu à sainte Anne d'Auray,

la plus puissante des madones de la Bretagne.

--Un médecin de Paris, dit-elle à Brigaut. Cours-y Brigaut, va!

Elle le prit par l'épaule et le fit marcher par un geste de

commandement despotique.

--J'allais venir, mon Brigaut, je suis riche, tiens! s'écria-t-elle

en le rappelant. Elle défit le cordon qui nouait les deux vestes de

son casaquin sur sa poitrine, elle en tira un papier où quarante-deux

billets de banque étaient enveloppés, et lui dit: Prends ce qu'il te

faut! Ramène le plus grand médecin de Paris.

--Gardez, dit Frappier, il ne pourra pas changer un billet en ce

moment, j'ai de l'argent, la diligence va passer, il y trouvera bien

une place; mais auparavant ne vaudrait-il pas mieux consulter monsieur

Martener, qui nous indiquerait un médecin à Paris? La diligence ne

vient que dans une heure, nous avons le temps.

Brigaut alla réveiller monsieur Martener. Il amena ce médecin, qui

ne fut pas peu surpris de savoir mademoiselle Lorrain chez Frappier.

Brigaut lui expliqua la scène qui venait d'avoir lieu chez les Rogron.

Le bavardage d'un amant au désespoir éclaira ce drame domestique au

médecin, sans qu'il en soupçonnât l'horreur ni l'étendue. Martener

donna l'adresse du célèbre Horace Bianchon à Brigaut, qui partit avec

son maître, en entendant le bruit de la diligence. Monsieur Martener

s'assit, examina d'abord les ecchymoses et les blessures de la main,

qui pendait en dehors du lit.

Elle ne s'est pas fait elle-même ces blessures! dit-il.

--Non, l'horrible fille à qui j'ai eu le malheur de la confier la

massacrait, dit la grand'mère. Ma pauvre Pierrette criait: Au secours!

je meurs! à fendre le cœur à un bourreau.

--Mais pourquoi? dit le médecin en prenant le pouls de Pierrette. Elle

est bien malade, reprit-il en approchant une lumière du lit. Ah! nous

la sauverons difficilement, dit-il, après avoir vu la face. Elle a dû

bien souffrir, et je ne comprends pas comment on ne l'a pas soignée.

--Mon intention, dit la grand'mère, est de me plaindre à la Justice.

Des gens qui m'ont demandé ma petite-fille par une lettre, en se disant

riches de douze mille livres de rentes, avaient-ils le droit d'en faire

leur cuisinière, de lui faire faire des services au-dessus de ses

forces?

--Ils n'ont donc pas voulu voir la plus visible des maladies auxquelles

les jeunes filles sont parfois sujettes et qui exigeait les plus grands

soins? s'écria monsieur Martener.

Pierrette fut réveillée et par la lumière que madame Frappier tenait

pour bien éclairer le visage et par ses horribles souffrances que la

réaction morale de sa lutte lui causait à la tête.

--Ah! monsieur Martener, je suis bien mal, dit-elle de sa jolie voix.

--D'où souffrez-vous, ma petite amie? dit le médecin.

--Là, fit-elle en montrant le haut de sa tête au-dessus de l'oreille

gauche.

--Il y a un dépôt! s'écria le médecin après avoir pendant longtemps

palpé la tête et questionné Pierrette sur ses souffrances. Il faut tout

nous dire, mon enfant, pour que nous puissions vous guérir. Pourquoi

votre main est-elle ainsi? ce n'est pas vous qui vous êtes fait de

semblables blessures.

Pierrette raconta naïvement son combat avec sa cousine Sylvie.

--Faites-la causer, dit le médecin à la grand'mère, et sachez bien

tout. J'attendrai l'arrivée du médecin de Paris, et nous nous

adjoindrons le chirurgien en chef de l'hôpital pour consulter: tout

ceci me paraît bien grave. Je vais vous faire envoyer une potion

calmante que vous donnerez à mademoiselle pour qu'elle dorme, elle a

besoin de sommeil.

Restée seule avec sa petite fille, la vieille Bretonne se fit tout

révéler en usant de son ascendant sur elle, en lui apprenant qu'elle

était assez riche pour eux trois, et lui promettant que Brigaut resterait

avec elles. La pauvre enfant confessa son martyre en ne devinant pas

à quel procès elle allait donner lieu. Les monstruosités de ces deux

êtres sans affection et qui ne savaient rien de la Famille découvraient

à la vieille femme des mondes de douleur aussi loin de sa pensée

qu'ont pu l'être les mœurs des races sauvages de celle des premiers

voyageurs qui pénétrèrent dans les savanes de l'Amérique. L'arrivée

de sa grand'mère, la certitude d'être à l'avenir avec elle et riche,

endormirent la pensée de Pierrette comme la potion lui endormit le

corps. La vieille Bretonne veilla sa petite-fille en lui baisant le

front, les cheveux et les mains, comme les saintes femmes durent baiser

Jésus en le mettant au tombeau.

Dès neuf heures du matin, monsieur Martener alla chez le Président,

auquel il raconta la scène de nuit entre Sylvie et Pierrette, puis les

tortures morales et physiques, les sévices de tous genres que les Rogron

avaient déployés sur leur pupille, et les deux maladies mortelles

qui s'étaient développées par suite de ces mauvais traitements. Le

Président envoya chercher le notaire Auffray, l'un des parents de

Pierrette dans la ligne maternelle.

En ce moment la guerre entre le parti Vinet et le parti Tiphaine

était à son apogée. Les propos que les Rogron et leurs adhérents

faisaient courir dans Provins sur la liaison connue de madame Roguin

avec le banquier du Tillet, sur les circonstances de la banqueroute

du père de madame Tiphaine, un faussaire, disait-on, atteignirent

d'autant plus vivement le parti des Tiphaine, que c'était de la

médisance et non de la calomnie. Ces blessures allaient à fond de

cœur, elles attaquaient les intérêts au vif. Ces discours, redits aux

partisans des Tiphaine par les mêmes bouches qui communiquaient aux

Rogron les plaisanteries de la belle madame Tiphaine et de ses amies,

alimentaient les haines, désormais combinées de l'élément politique.

Les irritations que causait alors en France l'esprit de parti, dont

les violences furent excessives, se liaient partout, comme à Provins,

à des intérêts menacés, à des individualités blessées et militantes.

Chacune de ces coteries saisissait avec ardeur ce qui pouvait nuire

à la coterie rivale. L'animosité des partis se mêlait autant que

l'amour-propre aux moindres affaires qui souvent allaient fort loin.

Une ville se passionnait pour certaines luttes et les étendait de toute

la grandeur du débat politique. Ainsi le Président vit dans la cause

entre Pierrette et les Rogron un moyen d'abattre, de déconsidérer, de

déshonorer les maîtres de ce salon où s'élaboraient des plans contre

la monarchie, où le journal de l'Opposition avait pris naissance. Le

Procureur du Roi fut mandé. Monsieur Lesourd, monsieur Auffray le

notaire, subrogé-tuteur de Pierrette, et le Président examinèrent alors

dans le plus grand secret avec monsieur Martener la marche à suivre.

Monsieur Martener se chargea de dire à la grand'mère de Pierrette de

venir porter plainte au subrogé-tuteur. Le subrogé-tuteur convoquerait

le Conseil de Famille, et, armé de la consultation des trois médecins,

demanderait d'abord la destitution du tuteur. L'affaire ainsi posée

arriverait au Tribunal, et monsieur Lesourd verrait alors à porter

l'affaire au criminel en provoquant une instruction. Vers midi, tout

Provins était soulevé par l'étrange nouvelle de ce qui s'était passé

pendant la nuit dans la maison Rogron. Les cris de Pierrette avaient

été vaguement entendus sur la place, mais ils avaient peu duré;

personne ne s'était levé, seulement chacun s'était demandé:--Avez-vous

entendu du bruit et des cris sur les une heure? qu'était-ce? Les propos

et les commentaires avaient si singulièrement grossi ce drame horrible

que la foule s'amassa devant la boutique de Frappier, à qui chacun

demanda des renseignements, et le brave menuisier peignit l'arrivée

chez lui de la petite, le poing ensanglanté, les doigts brisés. Vers

une heure après midi, la chaise de poste du docteur Bianchon, auprès

de qui se trouvait Brigaut, s'arrêta devant la maison de Frappier,

dont la femme alla prévenir à l'hôpital monsieur Martener et le

chirurgien en chef. Ainsi les propos de la ville reçurent une sanction.

Les Rogron furent accusés d'avoir maltraité leur cousine à dessein

et de l'avoir mise en danger de mort. La nouvelle atteignit Vinet au

Palais-de-Justice, il quitta tout et alla chez les Rogron. Rogron et

sa sœur achevaient de déjeuner. Sylvie hésitait à dire à son frère

sa déconvenue de la nuit, et se laissait presser de questions sans y

répondre autrement que par:--Cela ne te regarde pas. Elle allait et

venait de sa cuisine à la salle à manger pour éviter la discussion.

Elle était seule quand Vinet apparut.

--Vous ne savez donc pas ce qui se passe? dit l'avocat.

--Non, dit Sylvie.

--Vous allez avoir un procès criminel sur le corps, à la manière dont

vont les choses à propos de Pierrette.

--Un procès criminel! dit Rogron qui survint. Pourquoi? comment?

--Avant tout, s'écria l'avocat en regardant Sylvie, expliquez-moi sans

détour ce qui a eu lieu cette nuit, et comme si vous étiez devant Dieu,

car on parle de couper le poing à Pierrette. Sylvie devint blême et

frissonna.--Il y a donc eu quelque chose? dit Vinet.

Mademoiselle Rogron raconta la scène en voulant s'excuser; mais,

pressée de questions, elle avoua les faits graves de cette horrible

lutte.

--Si vous lui avez seulement fracassé les doigts, vous n'irez qu'en

Police Correctionnelle; mais s'il faut lui couper la main, vous pouvez

aller en Cour d'Assises; les Tiphaine feront tout pour vous mener

jusque-là.

Sylvie, plus morte que vive, avoua sa jalousie, et, ce qui fut plus

cruel à dire, combien ses soupçons se trouvaient erronés.

--Quel procès! dit Vinet. Vous et votre frère vous pouvez y périr, vous

serez abandonnés par bien des gens, même en le gagnant. Si vous ne

triomphez pas, il faudra quitter Provins.

--Oh! mon cher monsieur Vinet, vous qui êtes un si grand avocat, dit

Rogron épouvanté, conseillez-nous, sauvez-nous!

L'adroit Vinet porta la terreur de ces deux imbéciles au comble,

et déclara positivement que madame et mademoiselle de Chargebœuf

hésiteraient à revenir chez eux. Être abandonnés par ces dames serait

une terrible condamnation. Enfin, après une heure de magnifiques

manœuvres, il fut reconnu que, pour déterminer Vinet à sauver les

Rogron, il devait avoir aux yeux de tout Provins un intérêt majeur à

les défendre. Dans la soirée, le mariage de Rogron avec mademoiselle de

Chargebœuf serait donc annoncé. Les bans seraient publiés dimanche. Le

contrat se ferait immédiatement chez Cournant, et mademoiselle Rogron y

paraîtrait pour, en considération de cette alliance, abandonner par une

donation entre-vifs la nue propriété de ses biens à son frère. Vinet

avait fait comprendre à Rogron et à sa sœur la nécessité d'avoir un

contrat de mariage minuté deux ou trois jours avant cet événement, afin

de compromettre madame et mademoiselle de Chargebœuf aux yeux du public

et leur donner un motif de persister à venir dans la maison Rogron.

--Signez ce contrat, et je prends sur moi l'engagement de vous tirer

d'affaire, dit l'avocat. Ce sera sans doute une terrible lutte, mais je

m'y mettrai tout entier, _et vous me devrez encore un fameux cierge_!

--Ah! oui, dit Rogron.

A onze heures et demie, l'avocat eut plein pouvoir et pour le contrat

et pour la conduite du procès. A midi, le Président fut saisi d'un

référé intenté par Vinet contre Brigaut et madame veuve Lorrain,

pour avoir détourné la mineure Lorrain du domicile de son tuteur.

Ainsi le hardi Vinet se posait comme agresseur et mettait Rogron

dans la position d'un homme irréprochable. Aussi en parla-t-il dans

ce sens au Palais. Le Président remit à quatre heures à entendre

les parties. Il est inutile de dire à quel point la petite ville

de Provins était soulevée par ces événements. Le Président savait

qu'à trois heures la consultation des médecins serait terminée; il

voulait que le subrogé-tuteur, parlant pour l'aïeule, se présentât

armé de cette pièce. L'annonce du mariage de Rogron avec la belle

Bathilde de Chargebœuf et des avantages que Sylvie faisait au contrat

aliéna soudain deux personnes aux Rogron: mademoiselle Habert et le

colonel, qui tous deux virent leurs espérances anéanties. Céleste

Habert et le colonel restèrent ostensiblement attachés aux Rogron,

mais pour leur nuire plus sûrement. Ainsi, dès que monsieur Martener

révéla l'existence d'un dépôt à la tête de la pauvre victime des

deux merciers, Céleste et le colonel parlèrent du coup que Pierrette

s'était donné pendant la soirée où Sylvie l'avait contrainte à quitter

le salon, et rappelèrent les cruelles et barbares exclamations de

mademoiselle Rogron. Ils racontèrent les preuves d'insensibilité

données par cette vieille fille envers sa pupille souffrante. Ainsi

les amis de la maison admirent des torts graves en paraissant défendre

Sylvie et son frère. Vinet avait prévu cet orage; mais la fortune des

Rogron allait être acquise à mademoiselle de Chargebœuf, et il se

promettait dans quelques semaines de lui voir habiter la jolie maison

de la place et de régner avec elle sur Provins, car il méditait déjà

des fusions avec les Bréautey dans l'intérêt de ses ambitions. Depuis

midi jusqu'à quatre heures, toutes les femmes du parti Tiphaine, les

Garceland, les Guépin, les Julliard, Galardon, Guénée, la sous-préfète,

envoyèrent savoir des nouvelles de mademoiselle Lorrain. Pierrette

ignorait entièrement le tapage fait en ville à son sujet. Elle

éprouvait, au milieu de ses vives souffrances, un ineffable bonheur

à se trouver entre sa grand'mère et Brigaut, les objets de ses

affections. Brigaut avait constamment les yeux pleins de larmes, et la

grand'mère cajolait sa chère petite fille. Dieu sait si l'aïeule fit

grâce aux trois hommes de science d'aucun des détails qu'elle avait

obtenus de Pierrette sur sa vie dans la maison Rogron. Horace Bianchon

exprima son indignation en termes véhéments. Épouvanté d'une semblable

barbarie, il exigea que les autres médecins de la ville fussent

mandés, en sorte que monsieur Néraud fut présent et invité, comme ami

de Rogron, à contredire, s'il y avait lieu, les terribles conclusions

de la consultation, qui, malheureusement pour les Rogron, fut rédigée

à l'unanimité. Néraud, qui déjà passait pour avoir fait mourir de

chagrin la grand'mère de Pierrette, était dans une fausse position de

laquelle profita l'adroit Martener, enchanté d'accabler les Rogron

et de compromettre en ceci monsieur Néraud, son antagoniste. Il est

inutile de donner le texte de cette consultation, qui fut encore une

des pièces du procès. Si les termes de la médecine de Molière étaient

barbares, ceux de la médecine moderne ont l'avantage d'être si clairs

que l'explication de la maladie de Pierrette, quoique naturelle et

malheureusement commune, effraierait les oreilles. Cette consultation

était d'ailleurs péremptoire, appuyée par un nom aussi célèbre que

celui d'Horace Bianchon. Après l'audience, le Président resta sur son

siége en voyant la grand'mère de Pierrette accompagnée de monsieur

Auffray, de Brigaut et d'une foule nombreuse. Vinet était seul. Ce

contraste frappa l'audience, qui fut grossie d'un grand nombre de

curieux. Vinet, qui avait gardé sa robe, leva vers le Président sa face

froide en assurant ses besicles sur ses yeux verts, puis, de sa voix

grêle et persistante, il exposa que des étrangers s'étaient introduits

nuitamment chez monsieur et mademoiselle Rogron, et y avaient enlevé

la mineure Lorrain. Force devait rester au tuteur, qui réclamait sa

pupille. Monsieur Auffray se leva, comme subrogé-tuteur, et demanda la

parole.

--Si monsieur le Président, dit-il, veut prendre communication de

cette consultation émanée d'un des plus savants médecins de Paris et

de tous les médecins et chirurgiens de Provins, il comprendra combien

la réclamation du sieur Rogron est insensée, et quels motifs graves

portaient l'aïeule de la mineure à l'enlever immédiatement à ses

bourreaux. Voici le Fait: une consultation délibérée à l'unanimité

par un illustre médecin de Paris mandé en toute hâte, et par tous les

médecins de cette ville, attribue l'état presque mortel où se trouve la

mineure aux mauvais traitements qu'elle a reçus des sieur et demoiselle

Rogron. En Droit, le Conseil de Famille sera convoqué dans le plus bref

délai, et consulté sur la question de savoir si le tuteur doit être

destitué de sa tutelle. Nous demandons que la mineure ne rentre pas au

domicile de son tuteur et soit confiée au membre de la famille qu'il

plaira à monsieur le Président de désigner.

Vinet voulut répliquer en disant que la consultation devait lui être

communiquée, afin de la contredire.

--Non pas à la partie de Vinet, dit sévèrement le Président, mais

peut-être à monsieur le Procureur du Roi. La cause est entendue.

Le Président écrivit au bas de la requête l'ordonnance suivante:

«Attendu que, d'une consultation délibérée à l'unanimité par les

médecins de cette ville et par le docteur Bianchon, docteur de la

Faculté de médecine de Paris, il résulte que la mineure Lorrain,

réclamée par Rogron, son tuteur, est dans un état de maladie

extrêmement grave, amené par de mauvais traitements et des sévices

exercés sur elle au domicile du tuteur et par sa sœur,

»Nous, Président du Tribunal de Première Instance de Provins,

»Statuant sur la requête, ordonnons que, jusqu'à la délibération du

Conseil de Famille, qui, suivant la déclaration du subrogé-tuteur, sera

convoqué, la mineure ne réintégrera pas le domicile pupillaire et sera

transférée dans la maison du subrogé-tuteur;

»Subsidiairement, attendu l'état où se trouve la mineure et les traces

de violence qui, d'après la consultation des médecins, existent sur sa

personne, commettons le médecin en chef et le chirurgien en chef de

l'hôpital de Provins pour la visiter; et, dans le cas où les sévices

seraient constants, faisons toute réserve de l'action du Ministère

Public, et ce, sans préjudice de la voie civile prise par Auffray,

subrogé-tuteur.»

Cette terrible ordonnance fut prononcée par le Président Tiphaine à

haute et intelligible voix.

--Pourquoi pas les galères tout de suite? dit Vinet. Et tout ce bruit

pour une petite fille qui entretenait une intrigue avec un garçon

menuisier! Si l'affaire marche ainsi, s'écria-t-il insolemment, nous

demanderons d'autres juges pour cause de suspicion légitime.

Vinet quitta le Palais et alla chez les principaux organes de son

parti expliquer la situation de Rogron, qui n'avait jamais donné une

chiquenaude à sa cousine, et dans qui le Tribunal voyait, dit-il, moins

le tuteur de Pierrette que le grand électeur de Provins.

A l'entendre, les Tiphaine faisaient grand bruit de rien. La montagne

accoucherait d'une souris. Sylvie, fille éminemment sage et religieuse,

avait découvert une intrigue entre la pupille de son frère et un petit

ouvrier menuisier, un Breton nommé Brigaut. Ce drôle savait très bien

que la petite fille allait avoir une fortune de sa grand'mère, il

voulait la suborner. (Vinet osait parler de subornation!) Mademoiselle

Rogron, qui tenait des lettres où éclatait la perversité de cette

petite fille, n'était pas aussi blâmable que les Tiphaine voulaient

le faire croire. Au cas où elle se serait permis une violence pour

obtenir une lettre, ce qu'il expliquait d'ailleurs par l'irritation

que l'entêtement breton avait causée à Sylvie, en quoi Rogron était-il

répréhensible?

L'avocat fit alors de ce procès une affaire de parti et sut lui

donner une couleur politique. Aussi, dès cette soirée, y eut-il des

divergences dans l'opinion publique.

--Qui n'entend qu'une cloche n'a qu'un son, disaient les gens sages.

Avez-vous écouté Vinet? Vinet explique très-bien les choses.

La maison de Frappier avait été jugée inhabitable pour Pierrette, à

cause des douleurs que le bruit y causerait à la tête. Le transport

de là chez le subrogé-tuteur était aussi nécessaire médicalement que

judiciairement. Ce transport se fit avec des précautions inouïes et

calculées pour produire un grand effet. Pierrette fut mise sur un

brancard avec force matelas, portée par deux hommes, accompagnée

d'une Sœur Grise qui avait à la main un flacon d'éther, suivie de sa

grand'mère, de Brigaut, de madame Auffray et de sa femme de chambre.

Il y eut du monde aux fenêtres et sur les portes pour voir passer ce

cortége. Certes l'état dans lequel était Pierrette, sa blancheur de

mourante, tout donnait d'immenses avantages au parti contraire aux

Rogron. Les Auffray tinrent à prouver à toute la ville combien le

président avait eu raison de rendre son ordonnance. Pierrette et sa

grand'mère furent installées au second étage de la maison de monsieur

Auffray. Le notaire et sa femme leur prodiguèrent les soins de

l'hospitalité la plus large; ils y mirent du faste. Pierrette eut sa

grand'mère pour garde-malade, et monsieur Martener vint la visiter avec

le chirurgien le soir même.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 46 / 48 段