qu'il a rendus au nouveau gouvernement lui ont valu la place de
Procureur-Général. Maintenant son influence est telle qu'il sera
toujours nommé Député. Rogron est Receveur-Général dans la ville même
où Vinet remplit ses fonctions; et, par un hasard surprenant, monsieur
Tiphaine y est premier Président de la Cour royale, car le justicier
s'est rattaché sans hésitation à la dynastie de juillet. L'ex-belle
madame Tiphaine vit en bonne intelligence avec la belle madame Rogron.
Vinet est au mieux avec le Président Tiphaine.
Quant à l'imbécile Rogron, il dit des mots comme
celui-ci:--Louis-Philippe ne sera vraiment roi que quand il pourra
faire des nobles!
Ce mot n'est évidemment pas de lui. Sa santé chancelante fait espérer à
madame Rogron de pouvoir épouser dans peu de temps le général marquis
de Montriveau, pair de France, qui commande le Département et qui lui
rend des soins. Vinet demande très-proprement des têtes, il ne croit
jamais à l'innocence d'un accusé. Ce Procureur-Général pur sang passe
pour un des hommes les plus aimables du ressort, et il n'a pas moins
de succès à Paris et à la Chambre; à la Cour, il est un délicieux
courtisan.
Selon la promesse de Vinet, le général baron Gouraud, ce noble débris
de nos glorieuses armées, a épousé une demoiselle Matifat de Luzarches,
âgée de vingt-cinq ans, fille d'un droguiste de la rue des Lombards, et
dont la dot était de cinquante mille écus. Il commande, comme l'avait
prophétisé Vinet, un Département voisin de Paris. Il a été nommé pair
de France à cause de sa conduite dans les émeutes sous le Ministère
de Casimir Périer. Le baron Gouraud fut un des généraux qui prirent
l'église Saint-Merry, heureux de _taper sur les péquins_ qui les
avaient vexés pendant quinze ans, et son ardeur a été récompensée par
le grand cordon de la Légion-d'Honneur.
Aucun des personnages qui ont trempé dans la mort de Pierrette n'a le
moindre remords. Monsieur Desfondrilles est toujours archéologue; mais,
dans l'intérêt de son élection, le Procureur-Général Vinet a eu soin
de le faire nommer Président du Tribunal. Sylvie a une petite cour et
administre les biens de son frère; elle prête à gros intérêts et ne
dépense pas douze cents francs par an.
De temps en temps, sur cette petite place, quand un enfant de Provins y
arrive de Paris pour s'y établir, et sort de chez mademoiselle Rogron,
un ancien partisan des Tiphaine dit:--Les Rogron ont eu dans le temps
une triste affaire à cause d'une pupille....
--Affaire de parti, répond le président Desfondrilles. On a voulu
faire croire à des monstruosités. Cette Pierrette était une petite
fille assez gentille et sans fortune; par bonté d'âme ils l'ont prise
avec eux; au moment de se former, elle eut une intrigue avec un garçon
menuisier; elle venait pieds nus à sa fenêtre y causer avec ce garçon,
qui se tenait là, voyez-vous? Les deux amants s'envoyaient des billets
doux au moyen d'une ficelle. Vous comprenez que dans son état, aux mois
d'octobre et de novembre, il n'en fallait pas davantage pour faire
aller à mal une fille qui avait les pâles couleurs. Les Rogron se
sont admirablement bien conduits: ils n'ont pas réclamé leur part de
l'héritage de cette petite, ils ont tout abandonné à sa grand'mère. La
morale de cela, mes amis, est que le diable nous punit toujours d'un
bienfait.
--Ah! mais c'est bien différent, le père Frappier me racontait cela
tout autrement.
--Le père Frappier consulte plus sa cave que sa mémoire, dit alors un
habitué du salon de mademoiselle Rogron.
--Mais le vieux monsieur Habert...
--Oh! celui-là, vous savez son affaire?
--Non.
--Eh! bien, il voulait faire épouser sa sœur à monsieur Rogron, le
Receveur-Général.
Deux hommes se souviennent chaque jour de Pierrette: le médecin
Martener et le major Brigaut qui, seuls, connaissent l'épouvantable
vérité.
Pour donner à ceci d'immenses proportions, il suffit de rappeler qu'en
transportant la scène au Moyen-Age et à Rome sur ce vaste théâtre, une
jeune fille sublime, Béatrix Cenci, fut conduite au supplice par des
raisons et par des intrigues presque analogues à celles qui menèrent
Pierrette au tombeau. Béatrix Cenci n'eut pour tout défenseur qu'un
artiste, un peintre. Aujourd'hui l'histoire et les vivants, sur la foi
du portrait de Guido Reni, condamnent le pape, et font de Béatrix une
des plus touchantes victimes des passions infâmes et des factions.
Convenons entre nous que la Légalité serait, pour les friponneries
sociales, une belle chose si Dieu n'existait pas.
Novembre 1839.
FIN DU CINQUIÈME VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.
URSULE MIROUET. 1
EUGÉNIE GRANDET. 206
LES CÉLIBATAIRES (première histoire): PIERRETTE. 366
FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME VOLUME.
PARIS.--IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.
* * * * *
Liste des modifications:
Page 8: «cen» remplacé par «sens» (sens dessus dessous).
Page 17: «un» remplacé par «une» (en laissant une seule fille).
Page 43: «bleux» remplacé par «bleus» (ses beaux yeux bleus).
Page 108: «est» remplacé par «et» (et si elle est suffisamment
bien élevée).
Page 150: «dit» remplacé par «dis» (ce que j'en dis).
Page 151: «un» remplacé par «une» (une exquise propreté).
Page 160: «enchanté» remplacé par «enchantée» (Je suis enchantée).
Page 189: «retarder» remplacé par «regarder» (pour regarder encore
Minoret).
Page 195: «quands» remplacé par «quand» (quand ils furent dans la
rue).
Page 214: ajouté «à» (un large habit marron à grands pans).
Page 215: «pour» remplacé par «par» (par de constants services).
Page 217: «effacé» remplacé par «effacée» (et qu'un long usage avait
effacée).
Page 221: «pouvait» remplacé par «pouvaient» (ne pouvaient contenir
qu'un sentiment et une idée).
Page 221: «alleberge» remplacé par «alberge» (ni l'alberge ou la
pêche de vigne).
Page 236: «naperon» remplacé par «napperon» (elle couvrit elle-même
la vieille table d'un napperon, et recommanda bien à
Nanon de changer le napperon tous les matins).
Page 253: «alleberge» remplacé par «alberge» (jusqu'aux confitures
d'alberge, la plus distinguée des frippes).
Page 259: «d'arre d'arre» remplacé par «dare dare» (Il partira, dare
dare, pour les grandes Indes).
Page 286: «Froifond» remplacé par «Froidfond» (majeures à
Froidfond).
Page 323: «Le» remplacé par «Les» (Les deux femmes étaient muettes).
Page 341: «nu-propriété» remplacé par «nue-propriété» (dont il vous
assure la nue-propriété).
Page 356: «la» remplacé par «le» (le curé de la paroisse).
Page 360: «quatres» remplacé par «quatre» (quatre préfectures
environnantes).
Page 367: ajouté «de» (un rideau de calicot).
Page 372: «papillottes» remplacé par «papillotes» (des boucles
échappées de leurs papillotes).
Page 408: «paie» remplacé par «paye» (Quand tu feras tes narrés,
paye donc).
Page 408: «petit» remplacé par «petite» (la petite Bretonne eût été
adorable).
Page 409: dans d'autres éditions on lit «salle» au lieu de «peau»
(La chaleur de la salle y amena le sang).
Page 414: «taffeta» remplacé par «taffetas» (doublée de taffetas
blanc).
Page 434: «savant» remplacé par «savent» (savent si bien apprêter).
Page 449: «ringleet» remplacé par «ringlet» (les cheveux en
_ringlet_).
Page 453: «terrribles» remplacé par «terribles» (un des plus
terribles antagonistes).
Page 463: «puis» remplacé par «puits» (autour du puits).
Page 472: «est» remplacé par «était» (en lui apprenant qu'elle
était assez riche).
Page 473: «tout genre» remplacé par «tous genres» (les sévices de
tous genres).
Page 486: «voulait» remplacé par «voulut» (Son héroïque grand'mère
voulut la garder).
Page 491: «bien» remplacé par «biens» (les biens de son frère).
End of Project Gutenberg's La Comédie humaine, Volume 5, by Honoré de Balzac