ma grand'mère qui m'aimiez. Que Dieu me le pardonne, mais vous
êtes aussi les deux seules personnes que j'aime l'une comme
l'autre, ni plus ni moins. J'étais trop petite pour avoir pu
connaître ma petite maman; mais toi, Jacques, et ma grand'mère,
mon grand-père aussi, Dieu lui donne le ciel, car il a bien
souffert de sa ruine, qui a été la mienne, enfin vous deux
qui êtes restés, je vous aime autant que je suis malheureuse!
Aussi, pour connaître combien je vous aime faudrait-il que vous
sachiez combien je souffre; et je ne le désire pas, cela vous
ferait trop de peine. On me parle comme nous ne parlons pas aux
chiens! on me traite comme la dernière des dernières! et j'ai
beau m'examiner comme si j'étais devant Dieu, je ne me trouve
pas de fautes envers eux. Avant que tu me chantes le chant des
mariées, je reconnaissais la bonté de Dieu dans mes douleurs;
car, comme je le priais de me retirer de ce monde, et que je
me sentais bien malade, je me disais: Dieu m'entend! Mais,
Brigaut, puisque te voilà, je veux nous en aller en Bretagne
retrouver ma grand'maman qui m'aime, quoiqu'ils m'aient dit
qu'elle m'avait volé huit mille francs. Est-ce que je puis
posséder huit mille francs, Brigaut? S'ils sont à moi, peux-tu
les avoir? Mais c'est des mensonges; si nous avions huit mille
francs, ma grand'mère ne serait pas à Saint-Jacques. Je n'ai
pas voulu troubler ses derniers jours, à cette bonne sainte
femme, par le récit de mes tourments: elle serait pour en
mourir. Ah! si elle savait qu'on fait laver la vaisselle à
sa petite-fille, elle qui me disait: Laisse ça, ma mignonne,
quand dans ses malheurs je voulais l'aider; laisse, laisse,
mon mignon, tu gâterais tes jolies menottes. Ah! bien, j'ai
les ongles propres, va! La plupart du temps je ne puis porter
le panier aux provisions, qui me scie le bras en revenant du
marché. Cependant je ne crois pas que mon cousin et ma cousine
soient méchants; mais c'est leur idée de toujours gronder, et
il paraît que je ne puis pas les quitter. Mon cousin est mon
tuteur. Un jour où j'ai voulu m'enfuir par trop de mal, et
que je le leur ai dit, ma cousine Sylvie m'a répondu que la
gendarmerie irait après moi, que la loi était pour mon tuteur,
et j'ai bien compris que les cousins ne remplaçaient pas plus
notre père ou notre mère que les saints ne remplacent le bon
Dieu. Que veux-tu, mon pauvre Jacques, que je fasse de ton
argent? Garde-le pour notre voyage. Oh! comme je pensais à
toi et à Pen-Hoël et au grand étang! C'est là que nous avons
mangé notre pain blanc en premier, car il me semble que je
vais à mal. Je suis bien malade, Jacques! J'ai dans la tête
des douleurs à crier, et dans les os, dans le dos, puis je ne
sais quoi aux reins qui me tue, et je n'ai d'appétit que pour
de vilaines choses, des racines, des feuilles; enfin j'aime à
sentir l'odeur des papiers imprimés. Il y a des moments où je
pleurerais si j'étais seule, car on ne me laisse rien faire à
ma guise, et je n'ai même pas la permission de pleurer. Il faut
me cacher pour offrir mes larmes à celui de qui nous tenons ces
grâces que nous nommons nos afflictions. N'est-ce pas lui qui
t'a donné la bonne pensée de venir chanter sous mes fenêtres
le chant des mariées? Ah! Jacques, ma cousine, qui t'a entendu,
m'a dit que j'avais un amant. Si tu veux être mon amant,
aime-moi bien; je te promets de t'aimer toujours comme par le
passé et d'être ta fidèle servante.
»PIERRETTE LORRAIN.»
«Tu m'aimeras toujours, n'est-ce pas?»
La Bretonne avait pris dans la cuisine une croûte de pain où elle
fit un trou pour mettre la lettre et donner de l'aplomb à son fil. A
minuit, après avoir ouvert sa fenêtre avec des précautions excessives,
elle descendit sa lettre et le pain, qui ne pouvait faire aucun bruit
en heurtant le mur ou les persiennes. Elle sentit le fil tiré par
Brigaut qui le cassa, puis il s'éloigna lentement à pas de loup. Quand
il fut au milieu de la place, elle put le voir indistinctement à la
clarté des étoiles; mais lui la contemplait dans la zone lumineuse de
la lumière projetée par la chandelle. Ces deux enfants demeurèrent
ainsi pendant une heure, Pierrette lui faisant signe de s'en aller, lui
partant, elle restant, et lui revenant prendre son poste, et Pierrette
lui commandant de nouveau de quitter la place. Ce manége eut lieu
plusieurs fois jusqu'à ce que la petite fermât sa fenêtre, se couchât
et soufflât sa lumière. Une fois au lit, elle s'endormit heureuse,
quoique souffrante: elle avait la lettre de Brigaut sous son chevet.
Elle dormit comme dorment les persécutés, d'un sommeil embelli par
les anges, ce sommeil aux atmosphères d'or et d'outre-mer, pleines
d'arabesques divines entrevues et rendues par Raphaël.
La nature morale avait tant d'empire sur cette délicate nature
physique, que le lendemain Pierrette se leva joyeuse et légère comme
une alouette, radieuse et gaie. Un pareil changement ne pouvait
échapper à l'œil de sa cousine, qui, cette fois, au lieu de la gronder,
se mit à l'observer avec l'attention d'une pie. D'où lui vient tant
de bonheur? fut une pensée de jalousie et non de tyrannie. Si le
colonel n'eût pas occupé Sylvie, elle aurait dit à Pierrette comme
autrefois:--Pierrette, vous êtes bien turbulente ou bien insouciante de
ce que l'on vous dit! La vieille fille résolut d'espionner Pierrette
comme les vieilles filles savent espionner. Cette journée fut sombre et
muette comme le moment qui précède un orage.
--Vous ne souffrez donc plus, mademoiselle? dit Sylvie au dîner.
Quand je te disais qu'elle fait tout cela pour nous tourmenter!
s'écria-t-elle en s'adressant à son frère, sans attendre la réponse de
Pierrette.
--Au contraire, ma cousine, j'ai comme la fièvre...
--La fièvre de quoi? Vous êtes gaie comme pinson. Vous avez peut-être
revu quelqu'un?
Pierrette frissonna et baissa les yeux sur son assiette.
--Tartufe! s'écria Sylvie. A quatorze ans! déjà! quelles dispositions!
Mais vous serez donc une malheureuse?
--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprit Pierrette en levant
ses beaux yeux bruns lumineux sur sa cousine.
--Aujourd'hui, dit-elle, vous resterez dans la salle à manger avec une
chandelle, à travailler. Vous êtes de trop au salon, et je ne veux pas
que vous regardiez dans mon jeu pour conseiller vos favoris.
Pierrette ne sourcilla pas.
--Dissimulée! s'écria Sylvie en sortant.
Rogron, qui ne comprenait rien aux paroles de sa sœur, dit à
Pierrette:--Qu'avez-vous donc ensemble? Tâche de plaire à ta cousine,
Pierrette; elle est bien indulgente, bien douce, et si tu lui donnes de
l'humeur, assurément tu dois avoir tort. Pourquoi vous chamaillez-vous?
Moi, j'aime à vivre tranquille. Regarde mademoiselle Bathilde, tu
devrais te modeler sur elle.
Pierrette pouvait tout supporter, Brigaut viendrait sans doute, à
minuit, lui apporter une réponse, et cette espérance était le viatique
de sa journée. Mais elle usait ses dernières forces! Elle ne dormit
pas, elle resta debout, écoutant sonner les heures aux pendules et
craignant de faire du bruit. Enfin minuit sonna, elle ouvrit doucement
sa fenêtre, et cette fois elle usa d'une corde qu'elle s'était procurée
en attachant plusieurs bouts de ficelle les uns aux autres. Elle avait
entendu les pas de Brigaut; et, quand elle retira sa corde, elle lut la
lettre suivante qui la combla de joie:
«Ma chère Pierrette, si tu souffres tant, il ne faut pas
te fatiguer à m'attendre. Tu m'entendras bien crier comme
criaient les _Chuins_ (les Chouans). Heureusement mon père
m'a appris à imiter leur cri. Donc, je crierai trois fois,
tu sauras alors que je suis là et qu'il faut me tendre la
corde; mais je ne viendrai pas avant quelques jours. J'espère
t'annoncer une bonne nouvelle. Oh! Pierrette, mourir! mais,
Pierrette, y penses-tu? Tout mon cœur a tremblé; je me suis
cru mort moi-même à cette idée. Non, ma Pierrette, tu ne
mourras pas, tu vivras heureuse et tu seras bientôt délivrée
de tes persécuteurs. Si je ne réussissais pas dans ce que
j'entreprends pour te sauver, j'irais parler à la justice,
et je dirais à la face du ciel et de la terre comment te
traitent d'indignes parents. Je suis certain que tu n'as plus
que quelques jours à souffrir: prends patience, Pierrette!
Brigaut veille sur toi comme au temps où nous allions glisser
sur l'étang et que je t'ai retirée du grand trou où nous avons
manqué périr ensemble. Adieu, ma chère Pierrette, dans quelques
jours nous serons heureux, si Dieu le veut. Hélas! je n'ose te
dire la seule chose qui s'opposerait à notre réunion. Mais Dieu
nous aime! Dans quelques jours, je pourrai donc voir ma chère
Pierrette en liberté, sans soucis, sans qu'on m'empêche de te
regarder, car j'ai bien faim de te voir, ô Pierrette! Pierrette
qui daignes m'aimer et me le dire. Oui, Pierrette, je serai ton
amant, mais quand j'aurai gagné la fortune que tu mérites, et
jusque-là je ne veux être pour toi qu'un dévoué serviteur de la
vie duquel tu peux disposer. Adieu.
»JACQUES BRIGAUT.»
Voici ce que le fils du major ne disait pas à Pierrette. Brigaut avait
écrit la lettre suivante à madame Lorrain, à Nantes:
«Madame Lorrain, votre petite-fille va mourir, accablée de
mauvais traitements, si vous ne venez pas la réclamer; j'ai eu
de la peine à la reconnaître, et, pour vous mettre à même de
juger les choses, je vous joins à la présente la lettre que
j'ai reçue de Pierrette. Vous passez ici pour avoir la fortune
de votre petite-fille, et vous devez vous justifier de cette
accusation. Enfin, si vous le pouvez, venez vite, nous pouvons
encore être heureux, et plus tard vous trouveriez Pierrette
morte.
»Je suis avec respect votre dévoué serviteur,
»JACQUES BRIGAUT.
»Chez monsieur Frappier, menuisier, Grand'rue, à Provins.»
Brigaut avait peur que la grand'mère de Pierrette ne fût morte.
Quoique la lettre de celui que, dans son innocence, elle nommait son
amant fût presque une énigme pour la Bretonne, elle y crut avec sa
vierge foi. Son cœur éprouva la sensation que les voyageurs du désert
ressentent en apercevant de loin les palmiers autour du puits. Dans
peu de jours son malheur cesserait, Brigaut le lui disait; elle dormit
sur la promesse de son ami d'enfance; et cependant, en joignant cette
lettre à l'autre, elle eut une affreuse pensée affreusement exprimée.
--Pauvre Brigaut, se dit-elle, il ne sait pas dans quel trou j'ai mis
les pieds.
Sylvie avait entendu Pierrette, elle avait également entendu Brigaut
sous sa fenêtre; elle se leva, se précipita pour examiner la place
à travers les persiennes, et vit, au clair de la lune, un homme
s'éloignant vers la maison où demeurait le colonel et en face de
laquelle Brigaut resta. La vieille fille ouvrit tout doucement sa
porte, monta, fut stupéfaite de voir de la lumière chez Pierrette,
regarda par le trou de la serrure et ne put rien voir.
--Pierrette, dit-elle, êtes-vous malade?
--Non, ma cousine, répondit Pierrette surprise.
--Pourquoi donc avez-vous de la lumière à minuit? Ouvrez. Je dois
savoir ce que vous faites.
Pierrette vint ouvrir, nu-pieds, et sa cousine vit la ficelle amassée
que Pierrette n'avait pas eu le soin de serrer, n'imaginant point être
surprise. Sylvie sauta dessus.
--A quoi cela vous sert-il?
--A rien, ma cousine.
--A rien? dit-elle. Bon! toujours mentir. Vous n'irez pas ainsi dans le
paradis. Recouchez-vous, vous avez froid.
Elle n'en demanda pas plus et se retira laissant Pierrette frappée de
terreur par cette clémence. Au lieu d'éclater, Sylvie avait soudain
résolu de surprendre le colonel et Pierrette, de saisir les lettres et
de confondre les deux amants qui la trompaient. Pierrette, inspirée par
son danger, doubla son corset avec ses deux lettres et les recouvrit de
calicot.
Là finirent les amours de Pierrette et de Brigaut.
Pierrette fut bien heureuse de la détermination de son ami, car les
soupçons de sa cousine allaient être déjoués en ne trouvant plus
d'aliment. En effet, Sylvie passa trois nuits sur ses jambes et trois
soirées à épier l'innocent colonel, sans voir ni chez Pierrette, ni
dans la maison, ni au dehors, rien qui décelât leur intelligence. Elle
envoya Pierrette à confesse, et prit ce moment pour tout fouiller
chez cette enfant, avec l'habitude, la perspicacité des espions et
des commis de barrières de Paris. Elle ne trouva rien. Sa fureur
atteignit à l'apogée des sentiments humains. Si Pierrette avait été
là, certes elle l'eût frappée sans pitié. Pour une fille de cette
trempe, la jalousie était moins un sentiment qu'une occupation:
elle vivait, elle sentait battre son cœur, elle avait des émotions
jusqu'alors complétement inconnues pour elle: le moindre mouvement la
tenait éveillée, elle écoutait les plus légers bruits, elle observait
Pierrette avec une sombre préoccupation.
--Cette petite misérable me tuera! disait-elle.
Les sévérités de Sylvie envers sa cousine arrivèrent à la cruauté
la plus raffinée et empirèrent la situation déplorable où Pierrette
se trouvait. La pauvre petite avait régulièrement la fièvre, et ses
douleurs à la tête devinrent intolérables. En huit jours, elle offrit
aux habitués de la maison Rogron une figure de souffrance qui certes
eût attendri des intérêts moins cruels; mais le médecin Néraud,
conseillé peut-être par Vinet, resta plus d'une semaine sans venir. Le
colonel, soupçonné par Sylvie, eut peur de faire manquer son mariage en
marquant la plus légère sollicitude pour Pierrette. Bathilde expliquait
le changement de cette enfant par une crise prévue, naturelle et
sans danger. Enfin, un dimanche soir où Pierrette était au salon,
alors plein de monde, elle ne put résister à tant de douleurs, elle
s'évanouit complétement; et le colonel, qui s'aperçut le premier de
l'évanouissement, alla la prendre et la porta sur l'un des canapés.
--Elle l'a fait exprès, dit Sylvie en regardant mademoiselle Habert et
ceux qui jouaient avec elle.
--Je vous assure que votre cousine est fort mal, dit le colonel.
--Elle était très-bien dans vos bras, dit Sylvie au colonel avec un
affreux sourire.
--Le colonel a raison, dit madame de Chargebœuf, vous devriez faire
venir un médecin. Ce matin, à l'église, chacun parlait en sortant de
l'état de mademoiselle Lorrain qui est visible.
--Je meurs, dit Pierrette.
Desfondrilles appela Sylvie et lui dit de défaire la robe de sa
cousine. Sylvie accourut en disant:--C'est des giries! Elle défit la
robe; elle allait toucher au corset, Pierrette alors trouva des forces
surhumaines; elle se redressa et s'écria:--Non! non! j'irai me coucher.
Sylvie avait tâté le corset, et sa main y avait senti les papiers. Elle
laissa Pierrette se sauver, en disant à tout le monde:--Eh! bien, que
dites-vous de sa maladie? ce sont des frimes! Vous ne sauriez imaginer
la perversité de cette enfant.
Après la soirée, elle retint Vinet, elle était furieuse, elle voulait
se venger; elle fut grossière avec le colonel quand il lui fit ses
adieux. Le colonel jeta sur Vinet un certain regard qui le menaçait
jusque dans le ventre, et semblait y marquer la place d'une balle.
Sylvie pria Vinet de rester. Quand ils furent seuls, la vieille fille
lui dit:--Jamais, ni de ma vie, ni de mes jours, je n'épouserai le
colonel!
--Maintenant que vous en avez pris la résolution, je puis parler. Le
colonel est mon ami, mais je suis plus le vôtre que le sien: Rogron m'a
rendu des services que je n'oublierai jamais. Je suis aussi bon ami
qu'implacable ennemi. Certes, une fois à la Chambre, on verra jusqu'où
je saurai parvenir, et Rogron sera Receveur-Général de ma façon... Eh!
bien, jurez-moi de ne jamais rien répéter de notre conversation? Sylvie
fit un signe affirmatif.--D'abord ce brave colonel est joueur comme les
cartes.
--Ah! fit Sylvie.
--Sans les embarras où sa passion l'a mis, il eût été Maréchal de
France peut-être, reprit l'avocat. Ainsi, votre fortune, il pourrait la
dévorer! mais c'est un homme profond. Ne croyez pas que les époux ont
ou n'ont pas d'enfants à volonté: Dieu donne les enfants, et vous savez
ce qui vous arriverait. Non, si vous voulez vous marier, attendez que
je sois à la Chambre, et vous pourrez épouser ce vieux Desfondrilles,
qui sera Président du Tribunal. Pour vous venger, mariez votre frère à
mademoiselle de Chargebœuf, je me charge d'obtenir son consentement;
elle aura deux mille francs de rente, et vous serez alliés aux
Chargebœuf comme je le suis. Croyez-le, les Chargebœuf nous tiendront
un jour pour cousins.
--Gouraud aime Pierrette, fut la réponse de Sylvie.
--Il en est bien capable, dit Vinet, et capable de l'épouser après
votre mort.
--Un joli petit calcul, dit-elle.
--Je vous l'ai dit, c'est un homme rusé comme le diable! mariez votre
frère en annonçant que vous voulez rester fille pour laisser votre bien
à vos neveux ou nièces, vous atteignez d'un seul coup Pierrette et
Gouraud, et vous verrez quelle mine il vous fera.
--Ah! c'est vrai, s'écria la vieille fille, je les tiens. Elle ira dans
un magasin et n'aura rien. Elle est sans le sou, qu'elle fasse comme
nous, qu'elle travaille!
Vinet sortit après avoir fait entrer son plan dans la tête de Sylvie,
dont l'entêtement lui était connu. La vieille fille devait finir par
croire que ce plan venait d'elle. Vinet trouva sur la place le colonel
fumant un cigare, et qui l'attendait.
--Halte! lui dit Gouraud. Vous m'avez démoli, mais il y a dans la
démolition assez de pierres pour vous enterrer.
--Colonel!
--Il n'y a pas de colonel, je vais vous mener bon train; et d'abord,
vous ne serez jamais Député...
--Colonel!
--Je dispose de dix voix, et l'élection dépend de...
--Colonel, écoutez-moi donc? N'y a-t-il que la vieille Sylvie? Je viens
d'essayer de vous justifier, vous êtes atteint et convaincu d'écrire à
Pierrette, elle vous a vu sortant de chez vous à minuit pour venir sous
ses fenêtres...
--Bien trouvé!
--Elle va marier son frère à Bathilde, et réserver sa fortune à leurs
enfants.
--Rogron en aura-t-il?
--Oui, dit Vinet. Mais je vous promets de vous trouver une jeune et
agréable personne avec cent cinquante mille francs. Êtes-vous fou?
pouvons-nous nous brouiller? Les choses ont, malgré moi, tourné contre
vous; mais vous ne me connaissez pas.
--Eh! bien, il faut se connaître, reprit le colonel. Faites-moi épouser
une femme de cinquante mille écus avant les élections, sinon votre
serviteur. Je n'aime pas les mauvais coucheurs, et vous avez tiré à
vous toute la couverture. Bonsoir.
--Vous verrez, dit Vinet en serrant affectueusement la main au colonel.
Vers une heure du matin, les trois cris clairs et nets d'une chouette,
admirablement bien imités, retentirent sur la place; Pierrette les
entendit dans son sommeil fiévreux, elle se leva toute moite, ouvrit sa
fenêtre, vit Brigaut, et lui jeta un peloton de soie auquel il attacha
une lettre. Sylvie, agitée par les événements de la soirée et par ses
irrésolutions, ne dormait pas; elle crut à la chouette.
--Ah! quel oiseau de mauvais augure. Mais, tiens! Pierrette se lève!
Qu'a-t-elle?
En entendant ouvrir la fenêtre de la mansarde, Sylvie alla
précipitamment à sa fenêtre, et entendit le long de ses persiennes le
frôlement du papier de Brigaut. Elle serra les cordons de sa camisole
et monta lestement chez Pierrette, qu'elle trouva détortillant la soie
et dégageant la lettre.
--Ah! je vous y prends, s'écria la vieille fille en allant à la fenêtre
et voyant Brigaut qui se sauvait à toutes jambes. Vous allez me donner
cette lettre.
--Non, ma cousine, dit Pierrette qui, par une de ces immenses
inspirations de la jeunesse, et soutenue par son âme, s'éleva jusqu'à
la grandeur de la résistance que nous admirons dans l'histoire de
quelques peuples réduits au désespoir.
--Ah! vous ne voulez pas?... s'écria Sylvie en s'avançant vers sa
cousine et lui montrant un horrible masque plein de haine et grimaçant
de fureur.
Pierrette se recula pour avoir le temps de mettre sa lettre dans sa
main, qu'elle tint serrée par une force invincible. En voyant cette
manœuvre, Sylvie empoigna dans ses pattes de homard la délicate, la
blanche main de Pierrette, et voulut la lui ouvrir. Ce fut un combat
terrible, un combat infâme, comme tout ce qui attente à la pensée, seul
trésor que Dieu mette hors de toute puissance, et garde comme un lien
secret entre les malheureux et lui. Ces deux femmes, l'une mourante
et l'autre pleine de vigueur, se regardèrent fixement. Les yeux de
Pierrette lançaient à son bourreau ce regard du Templier recevant dans
la poitrine des coups de balancier en présence de Philippe-le-Bel,
qui ne put soutenir ce rayon terrible, et quitta la place foudroyé.
Sylvie, femme et jalouse, répondait à ce regard magnétique par des
éclairs sinistres. Un horrible silence régnait. Les doigts serrés de
la Bretonne opposaient aux tentatives de sa cousine une résistance
égale à celle d'un bloc d'acier. Sylvie torturait le bras de Pierrette,
elle essayait d'ouvrir les doigts; et n'obtenant rien, elle plantait
inutilement ses ongles dans la chair. Enfin, la rage s'en mêlant, elle
porta ce poing à ses dents pour essayer de mordre les doigts et de
vaincre Pierrette par la douleur. Pierrette la défiait toujours par le
terrible regard de l'innocence. La fureur de la vieille fille s'accrut
à un tel point qu'elle arriva jusqu'à l'aveuglement; elle prit le bras
de Pierrette, et se mit à frapper le poing sur l'appui de la fenêtre,
sur le marbre de la cheminée, comme quand on veut casser une noix pour
en avoir le fruit.
--Au secours! au secours! cria Pierrette, on me tue!
--Ah! tu cries, et je te prends avec un amoureux au milieu de la
nuit?...
Et elle frappait sans pitié.
--Au secours! cria Pierrette qui avait le poing en sang.
En ce moment des coups furent violemment frappés à la porte. Également
lassées, les deux cousines s'arrêtèrent.
Rogron, éveillé, inquiet, ne sachant ce dont il s'agissait, se leva,
courut chez sa sœur et ne la vit pas; il eut peur, descendit, ouvrit
et fut comme renversé par Brigaut, suivi d'une espèce de fantôme. En
ce moment même les yeux de Sylvie aperçurent le corset de Pierrette,
elle se souvint d'y avoir senti des papiers; elle sauta dessus comme un
tigre sur sa proie, entortilla le corset autour de son poing, et le lui
montra en lui souriant comme un Iroquois sourit à son ennemi avant de
le scalper.
--Ah! je meurs, dit Pierrette en tombant sur ses genoux. Qui me sauvera?
--Moi, s'écria une femme en cheveux blancs qui offrit à Pierrette un
vieux visage de parchemin où brillaient deux yeux gris.
--Ah! grand'mère, tu arrives trop tard, s'écria la pauvre enfant en
fondant en larmes.
Pierrette alla tomber sur son lit, abandonnée par ses forces et tuée
par l'abattement qui, chez une malade, suivit une lutte si violente. Le
grand fantôme desséché prit Pierrette dans ses bras comme les bonnes
prennent les enfants, et sortit suivie de Brigaut sans dire un seul mot
à Sylvie, à laquelle elle lança la plus majestueuse accusation par un
regard tragique. L'apparition de cette auguste vieille dans son costume
breton, encapuchonnée de sa coiffe, qui est une sorte de pelisse en
drap noir, accompagnée du terrible Brigaut, épouvanta Sylvie: elle
crut avoir vu la mort. La vieille fille descendit, entendit la porte
se fermer, et se trouva nez à nez avec son frère, qui lui dit:--Ils ne
t'ont donc pas tuée?
--Couche-toi, dit Sylvie. Demain matin nous verrons ce que nous devons
faire.
Elle se remit au lit, défit le corset, et lut les deux lettres de
Brigaut, qui la confondirent. Elle s'endormit dans la plus étrange
perplexité, ne se doutant pas de la terrible action à laquelle sa
conduite devait donner lieu.
Les lettres envoyées par Brigaut à madame veuve Lorrain l'avaient
trouvée dans une joie ineffable, et que leur lecture troubla.
Cette pauvre septuagénaire mourait de chagrin de vivre sans Pierrette
auprès d'elle; elle se consolait de l'avoir perdue en croyant s'être
sacrifiée aux intérêts de sa petite fille. Elle avait un de ces cœurs
toujours jeunes que soutient et anime l'idée du sacrifice. Son vieux
mari, dont la seule joie était cette petite fille, avait regretté
Pierrette; tous les jours il l'avait cherchée autour de lui. Ce fut une
douleur de vieillard de laquelle les vieillards vivent et finissent
par mourir. Chacun peut alors juger du bonheur que dut éprouver cette
pauvre vieille confinée dans un hospice en apprenant une de ces
actions rares, mais qui cependant arrivent encore en France. Après
ses désastres, François-Joseph Collinet, chef de la maison Collinet,
était parti pour l'Amérique avec ses enfants. Il avait trop de cœur
pour demeurer ruiné, sans crédit, à Nantes, au milieu des malheurs que
sa faillite y causait. De 1814 à 1824, ce courageux négociant, aidé
par ses enfants et par son caissier, qui lui resta fidèle et lui donna
les premiers fonds, avait recommencé courageusement une autre fortune.
Après des travaux inouïs couronnés par le succès, il vint, vers la
onzième année, se faire réhabiliter à Nantes en laissant son fils aîné
à la tête de sa maison transatlantique. Il trouva madame Lorrain de
Pen-Hoël à Saint-Jacques, et fut témoin de la résignation avec laquelle
la plus malheureuse de ses victimes y supportait sa misère.
--Dieu vous pardonne! lui dit la vieille, puisque sur le bord de
ma tombe vous me donnez les moyens d'assurer le bonheur de ma
petite-fille; mais moi, je ne pourrai jamais faire réhabiliter mon
pauvre homme!