Au grand étonnement de Pierrette, Sylvie l'envoya s'habiller pour

la soirée, après le dîner. L'imagination la plus alerte est encore

au-dessous de l'activité que donne le soupçon à l'esprit d'une vieille

fille. Dans ce cas, la vieille fille l'emporte sur les politiques, les

avoués et les notaires, sur les escompteurs et les avares. Sylvie se

promit de consulter Vinet, après avoir tout examiné autour d'elle. Elle

voulut avoir Pierrette auprès d'elle afin de savoir par la contenance

de la petite si le colonel avait dit vrai. Mesdames de Chargebœuf

vinrent les premières. D'après le conseil de son cousin Vinet, Bathilde

avait redoublé d'élégance. Elle était vêtue d'une délicieuse robe bleue

en velours de coton, toujours le fichu clair, des grappes de raisins

en grenat et or aux oreilles, les cheveux en _ringlet_, la jeannette

astucieuse, de petits souliers en satin noir, des bas de soie gris, et

des gants de Suède; puis des airs de reine et des coquetteries de jeune

fille à prendre tous les Rogron de la rivière. La mère, calme et digne,

conservait comme sa fille une certaine impertinence aristocratique

avec laquelle ces deux femmes sauvaient tout et où perçait l'esprit de

leur caste. Bathilde était douée d'un esprit supérieur que Vinet seul

avait su deviner après deux mois de séjour des dames de Chargebœuf chez

lui. Quand il eut mesuré la profondeur de cette fille froissée par

l'inutilité de sa jeunesse et de sa beauté, éclairée par le mépris que

lui inspiraient les hommes d'une époque où l'argent était leur seule

idole, Vinet surpris s'écria:--Si c'était vous que j'eusse épousée,

Bathilde, je serais aujourd'hui en passe d'être Garde des Sceaux. Je me

serais appelé Vinet de Chargebœuf, et je siégerais à droite!

Bathilde ne portait dans son désir de mariage aucune idée vulgaire,

elle ne se mariait pas pour être mère, elle ne se mariait pas pour

avoir un mari, elle se mariait pour être libre, pour avoir un éditeur

responsable, pour s'appeler madame et pouvoir agir comme agissent les

hommes. Rogron était un nom pour elle, elle comptait faire quelque

chose de cet imbécile, un Député votant dont elle serait l'âme; elle

avait à se venger de sa famille qui ne s'était point occupée d'une

fille pauvre. Vinet avait beaucoup étendu, fortifié ses idées en les

admirant et les approuvant.

--Chère cousine, lui disait-il en lui expliquant quelle influence

avaient les femmes et lui montrant la sphère d'action qui leur était

propre, croyez-vous que Tiphaine, un homme de la dernière médiocrité,

arrive par lui-même au Tribunal de Première Instance à Paris! Mais

c'est madame Tiphaine qui l'a fait nommer Député, c'est elle qui le

pousse à Paris. Sa mère, madame Roguin, est une fine commère qui fait

ce qu'elle veut du fameux banquier du Tillet, l'un des compères de

Nucingen, tous deux liés avec les Keller, et ces trois maisons rendent

des services ou au gouvernement ou à ses hommes les plus dévoués,

les bureaux sont au mieux avec ces loups-cerviers de la Banque, et

ces gens-là connaissent tout Paris. Il n'y a pas de raison pour que

Tiphaine n'arrive pas à être Président de quelque Cour Royale. Épousez

Rogron, nous en ferons un Député de Provins quand j'aurai conquis pour

moi un autre collége de Seine-et-Marne. Vous aurez alors une Recette

Générale, une de ces places où Rogron n'aura qu'à signer. Nous serons

de l'Opposition si elle triomphe, mais si les Bourbons restent, ah!

comme nous inclinerons tout doucement vers le Centre! D'ailleurs,

Rogron ne vivra pas éternellement, et vous épouserez un homme titré

plus tard. Enfin, soyez dans une belle position, et les Chargebœuf

nous serviront. Votre misère comme la mienne vous aura donné sans

doute la mesure de ce que valent les hommes: il faut se servir d'eux

comme on se sert des chevaux de poste. Un homme ou une femme nous amène

de telle à telle étape.

Vinet avait fait de Bathilde une petite Catherine de Médicis. Il

laissait sa femme au logis heureuse avec ses deux enfants, et il

accompagnait toujours mesdames de Chargebœuf chez les Rogron. Il

arriva dans toute sa gloire de tribun champenois. Il avait alors

de jolies besicles à branches d'or, un gilet de soie, une cravate

blanche, un pantalon noir, des bottes fines et un habit noir fait à

Paris, une montre d'or, une chaîne. Au lieu de l'ancien Vinet pâle et

maigre, hargneux et sombre, il montrait dans le Vinet actuel une tenue

d'homme politique; il marchait, sûr de sa fortune, avec la sécurité

particulière à l'homme du Palais qui connaît les cavernes du Droit.

Sa petite tête rusée était si bien peignée, son menton bien rasé lui

donnait un air si mignard quoique froid, qu'il paraissait agréable

dans le genre de Robespierre. Certes, il pouvait être un délicieux

Procureur-Général à l'éloquence élastique, dangereuse et meurtrière,

ou un orateur d'une finesse à la Benjamin Constant. L'aigreur et la

haine qui l'animaient naguère avaient tourné en une douceur perfide. Le

poison s'était changé en médecine.

--Bonjour, ma chère, comment allez-vous? dit madame de Chargebœuf à

Sylvie.

Bathilde alla droit à la cheminée, ôta son chapeau, se mira dans la

glace et mit son joli pied sur la barre du garde-cendre pour le montrer

à Rogron.

--Qu'avez-vous donc, monsieur? lui dit-elle en le regardant, vous ne me

saluez pas? Ah! bien, on mettra pour vous des robes de velours...

Elle coupa Pierrette pour aller porter sur un fauteuil son chapeau

que la petite fille lui prit des mains et qu'elle lui laissa prendre

comme si la Bretonne était une femme de chambre. Les hommes passent

pour être bien féroces et les tigres aussi; mais ni les tigres, ni les

vipères, ni les diplomates, ni les gens de justice, ni les bourreaux,

ni les rois ne peuvent, dans leurs plus grandes atrocités, approcher

des cruautés douces, des douceurs empoisonnées, des mépris sauvages

des demoiselles entre elles quand les unes se croient supérieures

aux autres en naissance, en fortune, en grâce, et qu'il s'agit de

mariage, de préséance, enfin des mille rivalités de femme. Le: Merci,

mademoiselle, que dit Bathilde à Pierrette, était un poème en douze

chants.

Elle s'appelait Bathilde et l'autre Pierrette. Elle était une

Chargebœuf, l'autre une Lorrain! Pierrette était petite et souffrante,

Bathilde était grande et pleine de vie! Pierrette était nourrie par

charité, Bathilde et sa mère avaient leur indépendance! Pierrette

portait une robe de stoff à guimpe, Bathilde faisait onduler le

velours bleu de la sienne! Bathilde avait les plus riches épaules

du département, un bras de reine; Pierrette avait des omoplates et

des bras maigres! Pierrette était Cendrillon, Bathilde était la fée!

Bathilde allait se marier, Pierrette allait mourir fille! Bathilde

était adorée, Pierrette n'était aimée de personne! Bathilde avait une

ravissante coiffure, elle avait du goût; Pierrette cachait ses cheveux

sous un petit bonnet et ne connaissait rien à la mode! Épilogue:

Bathilde était tout, Pierrette n'était rien. La fière Bretonne

comprenait bien cet horrible poème.

--Bonjour, ma petite, lui dit madame de Chargebœuf du haut de sa

grandeur et avec l'accent que lui donnait son nez pincé du bout.

Vinet mit le comble à ces sortes d'injures en regardant Pierrette et

disant:--Oh! oh! oh! sur trois tons. Que nous sommes belle, Pierrette,

ce soir!

--Belle, dit la pauvre enfant, ce n'est pas à moi, mais à votre cousine

qu'il faut adresser ce mot.

--Oh! ma cousine l'est toujours, répondit l'avocat. N'est-ce pas, père

Rogron? dit-il en se tournant vers le maître du logis et lui frappant

dans la main.

--Oui, répondit Rogron.

--Pourquoi le faire parler contre sa pensée? Il ne m'a jamais trouvée

de son goût, reprit Bathilde en se tenant devant Rogron. N'est-il pas

vrai? Regardez-moi.

Rogron la contempla des pieds à la tête, et ferma doucement les yeux

comme un chat à qui l'on gratte le crâne.

--Vous êtes trop belle, dit-il, trop dangereuse à voir.

--Pourquoi?

Rogron regarda les tisons et garda le silence. En ce moment

mademoiselle Habert entra suivie du colonel. Céleste Habert, devenue

l'ennemi commun, ne comptait que Sylvie pour elle; mais chacun lui

témoignait d'autant plus d'égards, de politesses et d'aimables

attentions que chacun la sapait, en sorte qu'elle était entre ces

preuves d'intérêt et la défiance que son frère éveillait en elle.

Le vicaire quoique loin du théâtre de la guerre, y devinait tout.

Aussi, quand il comprit que les espérances de sa sœur étaient mortes,

devint-il un des plus terribles antagonistes des Rogron. Chacun se

peindra mademoiselle Habert sur-le-champ, quand on saura que, si elle

n'avait pas été maîtresse et archimaîtresse de pension, elle aurait

toujours eu l'air d'être une institutrice. Les institutrices ont une

manière à elles de mettre leurs bonnets. De même que les vieilles

Anglaises ont acquis le monopole des turbans, les institutrices ont le

monopole de ces bonnets; la carcasse y domine les fleurs, les fleurs

en sont plus qu'artificielles; long-temps gardé dans les armoires,

ce bonnet est toujours neuf et toujours vieux, même le premier jour.

Ces filles font consister leur honneur à imiter les mannequins des

peintres; elles sont assises sur leurs hanches et non sur leurs

chaises. Quand on leur parle, elles tournent en bloc sur leur buste

au lieu de ne tourner que leur tête; et, quand leurs robes crient,

on est tenté de croire que les ressorts de ces espèces de mécanismes

sont dérangés. Mademoiselle Habert, l'idéal de ce genre, avait l'œil

sévère, la bouche grimée, et sous son menton rayé de rides les brides

de son bonnet, flasques et flétries, allaient et venaient au gré de

ses mouvements. Elle avait un petit agrément dans deux signes un peu

forts, un peu bruns, ornés de poils qu'elle laissait croître comme

des clématites échevelées. Enfin elle prenait du tabac et le prenait

sans grâce. On se mit au travail du boston. Sylvie eut en face d'elle

mademoiselle Habert, et le colonel fut mis à côté, devant madame de

Chargebœuf. Bathilde resta près de sa mère et de Rogron. Sylvie plaça

Pierrette entre elle et le colonel. Rogron déploya l'autre table, au

cas où messieurs Néraud, Cournant et sa femme viendraient. Vinet et

Bathilde savaient jouer le whist, que jouaient monsieur et madame

Cournant. Depuis que ces dames de Chargebœuf, comme disaient les gens

de Provins, venaient chez les Rogron, les deux lampes brillaient sur

la cheminée entre les candélabres et la pendule, et les tables étaient

éclairées en bougies à quarante sous la livre, payées d'ailleurs par le

prix des cartes.

--Eh! bien, Pierrette, prends donc ton ouvrage, ma fille, dit Sylvie

à sa cousine avec une perfide douceur en la voyant regarder le jeu du

colonel.

Elle affectait de toujours très-bien traiter Pierrette en public. Cette

infâme tromperie irritait la loyale Bretonne et lui faisait mépriser

sa cousine. Pierrette prit sa broderie; mais, en tirant ses points,

elle continuait à regarder dans le jeu de Gouraud. Gouraud n'avait

pas l'air de savoir qu'il eût une petite fille à côté de lui. Sylvie

l'observait et commençait à trouver cette indifférence excessivement

suspecte. Il y eut un moment dans la soirée où la vieille fille

entreprit une grande Misère en cœur, le panier était plein de fiches

et contenait en outre vingt-sept sous. Les Cournant et Néraud étaient

venus. Le vieux Juge-suppléant, Desfondrilles, à qui le Ministère de la

Justice trouvait la capacité d'un juge en le chargeant des fonctions

de Juge-d'Instruction, mais qui n'avait jamais assez de talent dès

qu'il s'agissait d'être juge en pied, et qui, depuis deux mois,

abandonnait le parti des Tiphaine et se tournait vers le parti Vinet,

se tenait devant la cheminée, le dos au feu, les basques de son habit

relevées. Il regardait ce magnifique salon où brillait mademoiselle de

Chargebœuf, car il semblait que cette décoration rouge eût été faite

exprès pour rehausser les beautés de cette magnifique personne. Le

silence régnait, Pierrette regardait jouer la Misère, et l'attention de

Sylvie avait été détournée par l'intérêt du coup.

--Jouez là, dit Pierrette au colonel en lui indiquant cœur.

Le colonel entame une séquence de cœur; les cœurs étaient entre Sylvie

et lui; le colonel atteint l'as, quoiqu'il fût gardé chez Sylvie par

cinq petites cartes.

--Le coup n'est pas loyal, Pierrette a vu mon jeu, et le colonel s'est

laissé conseiller par elle.

--Mais, mademoiselle, dit Céleste, le jeu du colonel était de continuer

cœur, puisqu'il vous en trouvait!

Cette phrase fit sourire monsieur Desfondrilles, homme fin et qui avait

fini par s'amuser de tous les intérêts en jeu dans Provins, où il

jouait le rôle de Rigaudin de _la Maison en loterie_ de Picard.

--C'est le jeu du colonel, dit Cournant sans savoir de quoi il

s'agissait.

Sylvie jeta sur mademoiselle Habert un de ces regards de vieille fille

à vieille fille, atroce et doucereux.

--Pierrette, vous avez vu mon jeu, dit Sylvie en fixant ses yeux sur sa

cousine.

--Non, ma cousine.

--Je vous regardais tous, dit le juge archéologue, je puis certifier

que la petite n'a vu que le colonel.

--Bah! les petites filles, dit Gouraud épouvanté, savent joliment

couler leurs yeux en douceur.

--Ah! fit Sylvie.

--Oui, reprit Gouraud, elle a pu voir dans votre jeu pour vous jouer

une malice. N'est-ce pas, ma petite belle?

--Non, dit la loyale Bretonne, j'en suis incapable, et je me serais

dans ce cas intéressée au jeu de ma cousine.

--Vous savez bien que vous êtes une menteuse, et de plus une petite

sotte, dit Sylvie. Comment peut-on, depuis ce qui s'est passé ce matin,

ajouter la moindre foi à vos paroles? Vous êtes une.....

Pierrette ne laissa pas sa cousine achever en sa présence ce qu'elle

allait dire. En devinant un torrent d'injures, elle se leva, sortit

sans lumière et monta chez elle. Sylvie devint pâle de rage et dit

entre ses dents:--Elle me le payera.

--Payez-vous la Misère? dit madame de Chargebœuf.

En ce moment la pauvre Pierrette se cogna le front à la porte du

corridor que le juge avait laissée ouverte.

--Bon, c'est bien fait! s'écria Sylvie.

--Que lui arrive-t-il? demanda Desfondrilles.

--Rien qu'elle ne mérite, répondit Sylvie.

--Elle a reçu quelque mauvais coup, dit mademoiselle Habert.

Sylvie essaya de ne pas payer sa Misère en se levant pour aller voir ce

qu'avait fait Pierrette, mais madame de Chargebœuf l'arrêta.

--Payez-nous d'abord, lui dit-elle en riant, car vous ne vous

souviendriez plus de rien en revenant.

Cette proposition, fondée sur la mauvaise foi que l'ex-mercière mettait

dans ses dettes de jeu ou dans ses chicanes, obtint l'assentiment

général. Sylvie se rassit, ne pensa plus à Pierrette, et cette

indifférence n'étonna personne. Pendant toute la soirée, Sylvie eut une

préoccupation constante. Quand le boston fut fini, vers neuf heures et

demie, elle se plongea dans une bergère au coin de sa cheminée et ne se

leva que pour les salutations et les adieux. Le colonel la mettait à la

torture, elle ne savait plus que penser de lui.

--Les hommes sont si faux! dit-elle en s'endormant.

Pierrette s'était donné un coup affreux dans le champ de la porte

qu'elle avait heurtée avec sa tête à la hauteur de l'oreille, à

l'endroit où les jeunes filles séparent de leurs cheveux cette portion

qu'elles mettent en papillotes. Le lendemain, il s'y trouva de fortes

ecchymoses.

--Dieu vous a punie, lui dit sa cousine le lendemain au déjeuner, vous

m'avez désobéi, vous avez manqué au respect que vous me devez en ne

m'écoutant pas et en vous en allant au milieu de ma phrase, vous n'avez

que ce que vous méritez.

--Cependant, dit Rogron, il faudrait y mettre une compresse d'eau et de

sel.

--Bah! ce ne sera rien, mon cousin, dit Pierrette.

La pauvre enfant en était arrivée à trouver une preuve d'intérêt dans

l'observation de son tuteur.

La semaine s'acheva comme elle avait commencé, dans des tourments

continuels. Sylvie devint ingénieuse et poussa les raffinements de sa

tyrannie jusqu'aux recherches les plus sauvages. Les Illinois, les

Chérokées, les Mohicans auraient pu s'instruire avec elle. Pierrette

n'osa pas se plaindre des souffrances vagues, des douleurs qu'elle

sentit à la tête. La source du mécontentement de sa cousine était

la non-révélation relativement à Brigaut, et, par un entêtement

breton, Pierrette s'obstinait à garder un silence très-explicable.

Chacun comprendra maintenant quel fut le regard que l'enfant jeta sur

Brigaut, qu'elle crut perdu pour elle, s'il était découvert, et que,

par instinct, elle voulait avoir près d'elle, heureuse de le savoir à

Provins. Quelle joie pour elle d'apercevoir Brigaut! L'aspect de son

camarade d'enfance était comparable au regard que jette un exilé de

loin sur sa patrie, au regard du martyr sur le ciel où ses yeux armés

d'une seconde vue ont la puissance de pénétrer pendant les ardeurs du

supplice. Le dernier regard de Pierrette avait été si parfaitement

compris par le fils du major, que, tout en rabotant ses planches, en

ouvrant son compas, prenant ses mesures et ajustant ses bois, il se

creusait la cervelle pour pouvoir correspondre avec Pierrette. Brigaut

finit par arriver à cette machination d'une excessive simplicité. A une

certaine heure de la nuit, Pierrette déroulerait une ficelle au bout de

laquelle il attacherait une lettre. Au milieu de souffrances horribles

que causait à Pierrette sa double maladie, un dépôt qui se formait à sa

tête et le dérangement de sa constitution, elle était soutenue par la

pensée de correspondre avec Brigaut. Un même désir agitait ces deux

cœurs; séparés, ils s'entendaient! A chaque coup reçu dans le cœur, à

chaque élancement de la tête, Pierrette se disait:--Brigaut est ici! Et

alors elle souffrait sans se plaindre.

Au premier marché qui suivit leur première rencontre à l'église,

Brigaut guetta sa petite amie. Quoiqu'il la vît tremblant et pâle

comme une feuille de novembre près de quitter son rameau, sans perdre

la tête, il marchanda des fruits à la marchande avec laquelle la

terrible Sylvie marchandait sa provision. Brigaut put glisser un

billet à Pierrette, et Brigaut le glissa naturellement en plaisantant

la marchande et avec l'aplomb d'un roué, comme s'il n'avait jamais

fait que ce métier, tant il mit de sang-froid à son action, malgré le

sang chaud qui sifflait à ses oreilles et qui sortait bouillonnant

de son cœur en lui brisant les veines et les artères. Il eut la

résolution d'un vieux forçat au dehors, et au dedans les tremblements

de l'innocence, absolument comme certaines mères dans leurs crises

mortelles où elles sont prises entre deux dangers, entre deux

précipices. Pierrette eut les vertiges de Brigaut, elle serra le papier

dans la poche de son tablier. Les plaques de ses pommettes passèrent au

rouge cerise des feux violents. Ces deux enfants éprouvèrent de part et

d'autre, à leur insu, des sensations à défrayer dix amours vulgaires.

Ce moment leur laissa dans l'âme une source vive d'émotions. Sylvie,

qui ne connaissait pas l'accent breton, ne pouvait voir un amoureux

dans Brigaut, et Pierrette revint au logis avec son trésor.

Les lettres de ces deux pauvres enfants devaient servir de pièces dans

un horrible débat judiciaire; car sans ces fatales circonstances, elles

n'eussent jamais été connues. Voici donc ce que Pierrette lut le soir

dans sa chambre.

«Ma chère Pierrette, à minuit, à l'heure où chacun dort, mais

où je veillerai pour toi, je serai toutes les nuits au bas de

la fenêtre de la cuisine. Tu peux descendre par ta croisée une

ficelle assez longue pour qu'elle arrive jusqu'à moi, ce qui

ne fera pas de bruit, et tu y attacheras ce que tu auras à

m'écrire. Je te répondrai par le même moyen. J'ai su qu'_ils_

t'avaient appris à lire et à écrire, ces misérables parents qui

te devaient faire tant de bien et qui te font tant de mal! Toi,

Pierrette, fille d'un colonel mort pour la France, réduite par

ces monstres à faire leur cuisine!... Voilà donc où sont en

allées tes jolies couleurs et ta belle santé! Qu'est devenue ma

Pierrette? qu'en ont-ils fait? Je vois bien que tu n'es pas à

ton aise. Oh! Pierrette, retournons en Bretagne. Je puis gagner

de quoi te donner tout ce qui te manque: tu pourras avoir trois

francs par jour; car j'en gagne de quatre à cinq, et trente

sous me suffisent. Ah! Pierrette, comme j'ai prié le bon Dieu

pour toi depuis que je t'ai revue! Je lui ai dit de me donner

toutes tes souffrances et de te départir tous les plaisirs. Que

fais-tu donc avec eux, qu'ils te gardent? Ta grand'mère est

plus qu'eux. Ces Rogron sont venimeux, ils t'ont ôté ta gaieté.

Tu ne marches plus à Provins comme tu te mouvais en Bretagne.

Retournons en Bretagne! Enfin je suis là pour te servir, pour

faire tes commandements, et tu me diras ce que tu veux. Si tu

as besoin d'argent, j'ai à nous soixante écus, et j'aurai la

douleur de te les envoyer par la ficelle au lieu de baiser avec

respect tes chères mains en les y mettant. Ah! voilà bien du

temps, ma pauvre Pierrette, que le bleu du ciel s'est brouillé

pour moi. Je n'ai pas eu deux heures de plaisir depuis que je

t'ai mise dans cette diligence de malheur; et quand je t'ai

revue comme une ombre, cette sorcière de parente a troublé

notre heur. Enfin nous aurons la consolation tous les dimanches

de prier Dieu ensemble, il nous écoutera peut-être mieux. Sans

adieu, ma chère Pierrette, et à cette nuit.»

Cette lettre émut tellement Pierrette qu'elle demeura plus d'une heure

à la relire et à la regarder; mais elle pensa non sans douleur qu'elle

n'avait rien pour écrire. Elle entreprit donc le difficile voyage de sa

mansarde à la salle à manger, où elle pouvait trouver de l'encre, une

plume, du papier, et put l'accomplir sans avoir réveillé sa terrible

cousine. Quelques instants avant minuit elle avait écrit cette lettre,

qui fut également citée au procès.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 44 / 48 段