Pierrette, malgré sa faiblesse, ôta les barres de bois qui maintenaient

les volets de la cuisine, les ouvrit et les accrocha, puis elle alla

ouvrir également la porte du corridor donnant sur le jardin. Elle

prit les différents balais nécessaires à balayer le tapis, la salle

à manger, le corridor, les escaliers, enfin pour tout nettoyer, avec

un soin, une exactitude qu'aucune servante, fût-elle Hollandaise, ne

mettrait à son ouvrage: elle haïssait tant les réprimandes! Pour elle,

le bonheur consistait à voir les petits yeux bleus, pâles et froids

de sa cousine, non pas satisfaits, ils ne le paraissaient jamais,

mais seulement calmes, après qu'elle avait jeté partout son regard

de propriétaire, ce regard inexplicable qui voit ce qui échappe aux

yeux les plus observateurs. Pierrette avait déjà la peau moite quand

elle revint à la cuisine y tout mettre en ordre, allumer les fourneaux

afin de pouvoir porter du feu chez son cousin et sa cousine en leur

apportant à chacun de l'eau chaude pour leur toilette, elle qui n'en

avait pas pour la sienne! Elle mit le couvert pour le déjeuner et

chauffa le poêle de la salle. Pour ces différents services, elle allait

quelquefois à la cave chercher de petits fagots, et quittait un lieu

frais pour un lieu chaud, un lieu chaud pour un lieu froid et humide.

Ces transitions subites, accomplies avec l'entraînement de la jeunesse,

souvent pour éviter un mot dur, pour obéir à un ordre, causaient des

aggravations sans remède dans l'état de sa santé. Pierrette ne se

savait pas malade. Cependant elle commençait à souffrir; elle avait des

appétits étranges, elle les cachait; elle aimait les salades crues et

les dévorait en secret. L'innocente enfant ignorait complétement que

sa situation constituait une maladie grave et voulait les plus grandes

précautions. Avant l'arrivée de Brigaut, si ce Néraud, qui pouvait se

reprocher la mort de la grand'mère, eût révélé ce danger mortel à la

petite-fille, Pierrette eût souri: elle trouvait trop d'amertume à

la vie pour ne pas sourire à la mort. Mais depuis quelques instants,

elle qui joignait à ses souffrances corporelles les souffrances de

la nostalgie bretonne, maladie morale si connue que les colonels y

ont égard pour les Bretons qui se trouvent dans leurs régiments, elle

aimait Provins! La vue de cette fleur d'or, ce chant, la présence de

son ami d'enfance l'avait ranimée comme une plante depuis long-temps

sans eau reverdit après une longue pluie. Elle voulait vivre, elle

croyait ne pas avoir souffert! Elle se glissa timidement chez sa

cousine, y fit le feu, y laissa la bouilloire, échangea quelques

paroles, alla réveiller son tuteur, et descendit prendre le lait,

le pain et toutes les provisions que les fournisseurs apportaient.

Elle resta pendant quelque temps sur le seuil de la porte, espérant

que Brigaut aurait l'esprit de revenir; mais Brigaut était déjà sur

la route de Paris. Elle avait arrangé la salle, elle était occupée

à la cuisine, quand elle entendit sa cousine descendant l'escalier.

Mademoiselle Sylvie Rogron apparut dans sa robe de chambre de taffetas

couleur carmélite, un bonnet de tulle orné de coques sur sa tête, son

tour de faux cheveux assez mal mis, sa camisole par-dessus sa robe, les

pieds dans ses pantoufles traînantes. Elle passa tout en revue, et vint

trouver sa cousine, qui l'attendait pour savoir de quoi se composerait

le déjeuner.

--Ah! vous voilà donc, mademoiselle l'amoureuse? dit Sylvie à Pierrette

d'un ton moitié gai, moitié railleur.

--Plaît-il, ma cousine?

--Vous êtes entrée chez moi comme une sournoise et vous en êtes sortie

de même; vous deviez cependant bien savoir que j'avais à vous parler.

--Moi...

--Vous avez eu ce matin une sérénade ni plus ni moins qu'une princesse.

--Une sérénade? s'écria Pierrette.

--Une sérénade? reprit Sylvie en l'imitant. Et vous avez un amant.

--Ma cousine, qu'est-ce qu'un amant?

Sylvie évita de répondre et lui dit:--Osez dire, mademoiselle, qu'il

n'est pas venu sous nos fenêtres un homme vous parler mariage!

La persécution avait appris à Pierrette les ruses nécessaires aux

esclaves, elle répondit hardiment:--Je ne sais pas ce que vous voulez

dire.

--Mon chien? dit aigrement la vieille fille.

--Ma cousine, reprit humblement Pierrette.

--Vous ne vous êtes pas levée non plus, et vous n'êtes pas allée

non plus nu-pieds à votre fenêtre, ce qui vous vaudra quelque bonne

maladie. Attrape! Ce sera bien fait pour vous. Et vous n'avez peut-être

pas parlé à votre amoureux?

--Non, ma cousine.

--Je vous connaissais bien des défauts, mais je ne vous savais pas

celui de mentir. Pensez-y bien, mademoiselle! il faut nous dire et nous

expliquer à votre cousin et à moi la scène de ce matin, sans quoi votre

tuteur verra à prendre des mesures rigoureuses.

La vieille fille, dévorée de jalousie et de curiosité, procédait par

intimidation. Pierrette fit comme les gens qui souffrent au delà de

leurs forces, elle garda le silence. Ce silence est, pour tous les

êtres attaqués, le seul moyen de triompher: il lasse les charges

cosaques des envieux, les sauvages escarmouches des ennemis; il

donne une victoire écrasante et complète. Quoi de plus complet que

le silence? Il est absolu, n'est-ce pas une des manières d'être de

l'infini? Sylvie examina Pierrette à la dérobée. L'enfant rougissait,

mais sa rougeur, au lieu d'être générale, se divisait par plaques

inégales aux pommettes, par taches ardentes, et d'un ton significatif.

En voyant ces symptômes de maladie, une mère eût aussitôt changé

de ton, elle aurait pris cette enfant sur ses genoux, elle l'eût

questionnée, elle aurait déjà depuis long-temps admiré mille preuves de

la complète, de la sublime innocence de Pierrette, elle aurait deviné

sa maladie et compris que les humeurs et le sang détournés de leur

voie se jetaient sur les poumons après avoir troublé les fonctions

digestives. Ces taches éloquentes lui eussent appris l'imminence d'un

danger mortel. Mais une vieille fille chez qui les sentiments que

nourrit la famille n'avaient jamais été réveillés, à qui les besoins de

l'enfance, les précautions voulues par l'adolescence étaient inconnus,

ne pouvait avoir aucune des indulgences et des compatissances inspirées

par les mille événements de la vie ménagère conjugale. Les souffrances

de la misère, au lieu de lui attendrir le cœur, y avaient fait des

calus.

--Elle rougit, elle est en faute! se dit Sylvie. Le silence de

Pierrette fut donc interprété dans le plus mauvais sens.

--Pierrette, dit-elle, avant que votre cousin descende, nous allons

causer. Venez, dit-elle d'un ton plus doux. Fermez la porte de la rue.

Si quelqu'un vient, on sonnera, nous entendrons bien.

Malgré le brouillard humide qui s'élevait au-dessus de la rivière,

Sylvie emmena Pierrette par l'allée sablée qui serpentait à travers

les gazons jusqu'au bord de la terrasse en rochers rocaillés, quai

pittoresque, meublé d'iris et de plantes d'eau. La vieille cousine

changea de système; elle voulut essayer de prendre Pierrette par la

douceur. L'hyène allait se faire chatte.

--Pierrette, lui dit-elle, vous n'êtes plus un enfant, vous allez

bientôt mettre le pied dans votre quinzième année, et il n'y aurait

rien d'étonnant à ce que vous eussiez un amant.

--Mais, ma cousine, dit Pierrette en levant les yeux avec une douceur

angélique vers le visage aigre et froid de sa cousine qui avait pris

son air de vendeuse, qu'est-ce qu'un amant?

Il fut impossible à Sylvie de définir avec justesse et décence un amant

à la pupille de son frère. Au lieu de voir dans cette question l'effet

d'une adorable innocence, elle y vit de la fausseté.

--Un amant, Pierrette, est un homme qui nous aime et qui veut nous

épouser.

--Ah! dit Pierrette. Quand on est d'accord en Bretagne, nous appelons

alors ce jeune homme un prétendu!

--Hé! bien, songez qu'en avouant vos sentiments pour un homme, il n'y a

pas le moindre mal, ma petite. Le mal est dans le secret. Avez-vous plu

par hasard à quelques-uns des hommes qui viennent ici?

--Je ne le crois pas.

--Vous n'en aimez aucun?

--Aucun!

--Bien sûr?

--Bien sûr.

--Regardez-moi, Pierrette?

Pierrette regarda sa cousine.

--Un homme vous a cependant appelée sur la place ce matin?

Pierrette baissa les yeux.

--Vous êtes allée à votre fenêtre, vous l'avez ouverte et vous avez

parlé!

--Non, ma cousine, j'ai voulu savoir quel temps il faisait, et j'ai vu

sur la place un paysan.

--Pierrette, depuis votre première communion, vous avez beaucoup gagné,

vous êtes obéissante et pieuse, vous aimez vos parents et Dieu; je suis

contente de vous, je ne vous le disais point pour ne pas enfler votre

orgueil...

Cette horrible fille prenait l'abattement, la soumission, le silence

de la misère pour des vertus! Une des plus douces choses qui puissent

consoler les Souffrants, les Martyrs, les Artistes au fort de la

Passion divine que leur imposent l'Envie et la Haine, est de trouver

l'éloge là où ils ont toujours trouvé la censure et la mauvaise foi.

Pierrette leva donc sur sa cousine des yeux attendris et se sentit près

de lui pardonner toutes les douleurs qu'elle lui avait faites.

--Mais si tout cela n'est qu'hypocrisie, si je dois voir en vous un

serpent que j'aurai réchauffé dans mon sein, vous seriez une infâme,

une horrible créature!

--Je ne crois pas avoir de reproches à me faire, dit Pierrette en

éprouvant une horrible contraction au cœur par le passage subit de

cette louange inespérée au terrible accent de l'hyène.

--Vous savez qu'un mensonge est un péché mortel?

--Oui, ma cousine.

--Hé! bien, vous êtes devant Dieu! dit la vieille fille en lui montrant

par un geste solennel les jardins et le ciel, jurez-moi que vous ne

connaissiez pas ce paysan.

--Je ne jurerai pas, dit Pierrette.

--Ah! ce n'était pas un paysan, petite vipère!

Pierrette se sauva comme une biche effrayée à travers le jardin,

épouvantée de cette question morale. Sa cousine l'appela d'une voix

terrible.

--On sonne, répondit-elle.

--Ah! quelle petite sournoise, se dit Sylvie, elle a l'esprit retors,

et maintenant je suis sûre que cette petite couleuvre entortille le

colonel. Elle nous a entendus dire qu'il était baron. Être baronne!

petite sotte! Oh! je me débarrasserai d'elle en la mettant en

apprentissage, et tôt.

Sylvie resta si bien perdue dans ses pensées, qu'elle ne vit pas son

frère descendant l'allée et regardant les désastres produits par la

gelée sur ses dahlias.

--Eh! bien, Sylvie, à quoi penses-tu donc là? j'ai cru que tu regardais

des poissons! quelquefois il y en a qui sautent hors de l'eau.

--Non, dit-elle.

--Eh! bien, comment as-tu dormi? Et il se mit à lui raconter ses rêves

de la nuit. Ne me trouves-tu pas le teint _mâchuré_? Autre mot du

vocabulaire Rogron.

Depuis que Rogron aimait, ne profanons pas ce mot, désirait

mademoiselle de Chargebœuf, il s'inquiétait beaucoup de son air et de

lui-même. Pierrette descendit en ce moment le perron, et annonça de

loin que le déjeuner était prêt. En voyant sa cousine, le teint de

Sylvie se plaqua de vert et jaunit: toute sa bile se mit en mouvement.

Elle regarda le corridor, et trouva que Pierrette aurait dû l'avoir

frotté.

--Je frotterai si vous le voulez, répondit cet ange en ignorant le

danger auquel ce travail expose une jeune fille.

La salle à manger était irréprochablement arrangée. Sylvie s'assit et

affecta pendant tout le déjeuner d'avoir besoin de choses auxquelles

elle n'aurait pas songé dans un état calme, et qu'elle demanda pour

faire lever Pierrette, en saisissant le moment où la pauvre petite

se remettait à manger. Mais une tracasserie ne suffisait pas, elle

cherchait un sujet de reproche, et elle se colérait intérieurement

de n'en pas trouver. S'il y avait eu des œufs frais, elle aurait eu

certes à se plaindre de la cuisson du sien. Elle répondait à peine aux

sottes questions de son frère, et cependant elle ne regardait que lui.

Ses yeux évitaient Pierrette. Pierrette était éminemment sensible à

ce manége. Pierrette apporta le café de sa cousine comme celui de son

cousin, dans un grand gobelet d'argent où elle faisait chauffer le

lait mélangé de crème au bain-marie. Le frère et la sœur y mêlaient

eux-mêmes le café noir fait par Sylvie, en doses convenables. Quand

elle eut minutieusement préparé sa jouissance, elle aperçut une légère

poussière de café; elle la saisit avec affectation dans le tourbillon

jaune, la regarda, se pencha pour la mieux voir. L'orage éclata.

--Qu'est-ce que tu as? dit Rogron.

--J'ai... que mademoiselle a mis de la cendre dans mon café. Comme

c'est agréable de prendre du café à la cendre!... Hé! ce n'est pas

étonnant: on ne fait jamais bien deux choses à la fois. Elle pensait

bien au café! Un merle aurait pu voler par sa cuisine, elle n'y aurait

pas pris garde ce matin! comment aurait-elle pu voir voler la cendre?

Et puis le café de sa cousine! Ah! cela lui est bien égal.

Elle parla sur ce ton pendant qu'elle mettait sur le bord de l'assiette

la poudre de café passée à travers le filtre, et quelques grains de

sucre qui ne fondaient pas.

--Mais, ma cousine, c'est du café, dit Pierrette.

--Ah! c'est moi qui mens? s'écria Sylvie en regardant Pierrette et la

foudroyant par une effroyable lueur que son œil dégageait en colère.

Ces organisations que la passion n'a point ravagées ont à leur service

une grande abondance de fluide vital. Ce phénomène de l'excessive

clarté de l'œil dans les moments de colère s'était d'autant mieux

établi chez mademoiselle Rogron, que jadis, dans sa boutique, elle

avait eu lieu d'user de la puissance de son regard, en ouvrant

démesurément ses yeux, toujours pour imprimer une terreur salutaire à

ses inférieurs.

--Je vous conseille de me donner des démentis, reprit-elle, vous qui

mériteriez de sortir de table et d'aller manger seule à la cuisine.

--Qu'avez-vous donc toutes deux? s'écria Rogron, vous êtes comme des

_crins_, ce matin.

--Mademoiselle sait ce que j'ai contre elle. Je lui laisse le temps de

prendre une décision avant de t'en parler, car j'aurai pour elle plus

de bontés qu'elle n'en mérite!

Pierrette regardait sur la place, à travers les vitres, afin d'éviter

de voir les yeux de sa cousine qui l'effrayaient.

--Elle n'a pas plus l'air de m'écouter que si je parlais à ce sucrier!

Elle a cependant l'oreille fine, elle cause du haut d'une maison et

répond à quelqu'un qui se trouve en bas... Elle est d'une perversité,

ta pupille! d'une perversité sans nom, et tu ne dois t'attendre à rien

de bon d'elle, entends-tu, Rogron?

--Qu'a-t-elle fait de si grave? demanda le frère à la sœur.

--A son âge! c'est commencer de bonne heure, s'écria la vieille fille

enragée.

Pierrette se leva pour desservir afin d'avoir une contenance, elle ne

savait comment se tenir. Quoique ce langage ne fût pas nouveau pour

elle, elle n'avait jamais pu s'y habituer. La colère de sa cousine

lui faisait croire à quelque crime. Elle se demanda quelle serait sa

fureur si elle savait l'escapade de Brigaut. Peut-être lui ôterait-on

Brigaut. Elle eut à la fois les mille pensées de l'esclave, si rapides,

si profondes, et résolut d'opposer un silence absolu sur un fait où

sa conscience ne lui signalait rien de mauvais. Elle eut à entendre

des paroles si dures, si âpres, des suppositions si blessantes, qu'en

entrant dans la cuisine elle fut prise d'une contraction à l'estomac

et d'un vomissement affreux. Elle n'osa se plaindre, elle n'était pas

sûre d'obtenir des soins. Elle revint pâle, blême, dit qu'elle ne se

trouvait pas bien, et monta se coucher en se tenant de marche en marche

à la rampe, et croyant l'heure de sa mort arrivée.--Pauvre Brigaut! se

disait-elle.

--Elle est malade! dit Rogron.

--Elle, malade! Mais c'est des _giries_! répondit à haute voix Sylvie

et de manière à être entendue. Elle n'était pas malade ce matin, va!

Ce dernier coup atterra Pierrette, qui se coucha dans ses larmes en

demandant à Dieu de la retirer de ce monde.

Depuis environ un mois, Rogron n'avait plus à porter le

_Constitutionnel_ chez Gouraud; le colonel venait obséquieusement

chercher le journal, faire la conversation, et emmenait Rogron quand le

temps était beau. Sûre de voir le colonel et de pouvoir le questionner,

Sylvie s'habilla coquettement. La vieille fille croyait être coquette

en mettant une robe verte et un petit châle de cachemire jaune à

bordure rouge, un chapeau blanc à maigres plumes grises. Vers l'heure

où le colonel devait arriver, Sylvie stationna dans le salon avec son

frère, qu'elle avait contraint à rester en pantoufles et en robe de

chambre.

--Il fait beau, colonel! dit Rogron en entendant le pas pesant de

Gouraud; mais je ne suis pas habillé, ma sœur voulait peut-être sortir,

elle m'a fait garder la maison, attendez-moi.

Rogron laissa Sylvie seule avec le colonel.

--Où voulez-vous donc aller? vous voilà mise comme une divinité,

demanda Gouraud qui remarquait un certain air solennel sur l'ample

visage grêlé de la vieille fille.

--Je voulais sortir; mais comme la petite n'est pas bien, je reste.

--Qu'a-t-elle donc?

--Je ne sais, elle a demandé à se coucher.

La prudence pour ne pas dire la méfiance de Gouraud était incessamment

éveillée par les résultats de son alliance avec Vinet. Évidemment

la plus belle part était celle de l'avocat. L'avocat rédigeait le

journal, il y régnait en maître, il en appliquait les revenus à sa

rédaction; tandis que le colonel, éditeur responsable, y gagnait peu

de chose. Vinet et Cournant avaient rendu d'énormes services aux

Rogron, le colonel en retraite ne pouvait rien pour eux. Qui serait

député? Vinet. Qui était le grand électeur? Vinet. Qui consultait-on?

Vinet! Enfin il connaissait pour le moins aussi bien que Vinet

l'étendue et la profondeur de la passion allumée chez Rogron par la

belle Bathilde de Chargebœuf. Cette passion devenait insensée, comme

toutes les dernières passions des hommes. La voix de Bathilde faisait

tressaillir le célibataire. Absorbé par ses désirs, Rogron les cachait,

il n'osait espérer une pareille alliance. Pour sonder le mercier,

le colonel s'était avisé de lui dire qu'il allait demander la main

de Bathilde; Rogron avait pâli de se voir un rival si redoutable,

il était devenu froid pour Gouraud et presque haineux. Ainsi Vinet

régnait de toute manière au logis, tandis que lui, colonel, ne s'y

rattachait que par les liens hypothétiques d'une affection menteuse

de sa part, et qui chez Sylvie ne s'était pas encore déclarée. Quand

l'avocat lui avait révélé la manœuvre du prêtre en lui conseillant

de rompre avec Sylvie et de se retourner vers Pierrette, Vinet avait

flatté le penchant de Gouraud; mais en analysant le sens intime de

cette ouverture, en examinant bien le terrain autour de lui, le colonel

crut apercevoir chez son allié l'espoir de le brouiller avec Sylvie

et de profiter de la peur de la vieille fille pour faire tomber toute

la fortune des Rogron dans les mains de mademoiselle de Chargebœuf.

Aussi quand Rogron l'eut laissé seul avec Sylvie, la perspicacité du

colonel s'empara-t-elle des légers indices qui trahissaient une pensée

inquiète chez Sylvie. Il aperçut en elle le plan formé de se trouver

sous les armes et pendant un moment seule avec lui. Le colonel, qui

déjà soupçonnait véhémentement Vinet de lui jouer quelque mauvais

tour, attribua cette conférence à quelque secrète insinuation de

ce singe judiciaire; il se mit en garde comme quand il faisait une

reconnaissance en pays ennemi, tenant l'œil sur la campagne, attentif

au moindre bruit, l'esprit tendu, la main sur ses armes. Le colonel

avait le défaut de ne jamais croire un seul mot de ce que disaient les

femmes; et quand la vieille fille mit Pierrette sur le tapis et la lui

dit couchée à midi, le colonel pensa que Sylvie l'avait simplement mise

en pénitence dans sa chambre et par jalousie.

--Elle devient très-gentille, cette petite, dit-il d'un air dégagé.

--Elle sera jolie, répondit mademoiselle Rogron.

--Vous devriez maintenant l'envoyer à Paris dans un magasin, ajouta

le colonel. Elle y ferait fortune. On veut de très-jolies filles

aujourd'hui chez les modistes.

--Est-ce bien là votre avis? demanda Sylvie d'une voix troublée.

--Bon! j'y suis, pensa le colonel. Vinet aura conseillé de nous marier

un jour, Pierrette et moi, pour me perdre dans l'esprit de cette

vieille sorcière.--Mais, dit-il à haute voix, qu'en voulez-vous faire?

Ne voyez-vous pas une fille d'une incomparable beauté, Bathilde de

Chargebœuf, une fille noble, bien apparentée, réduite à coiffer sainte

Catherine: personne n'en veut. Pierrette n'a rien, elle ne se marierait

jamais. Croyez-vous que la jeunesse et la beauté puissent être quelque

chose pour moi, par exemple; moi qui, capitaine de cavalerie dans la

Garde Impériale, dès que l'Empereur a eu sa Garde, ai mis mes bottes

dans toutes les capitales et connu les plus jolies femmes de ces mêmes

capitales? La jeunesse et la beauté, c'est diablement commun et sot!...

ne m'en parlez plus. A quarante-huit ans, dit-il en se vieillissant,

quand on a subi la déroute de Moscou, quand on a fait la terrible

campagne de France, on a les reins un peu cassés, je suis un vieux

bonhomme. Une femme comme vous me soignerait, me dorloterait; et sa

fortune, jointe à mes pauvres mille écus de pension, me donnerait

pour mes vieux jours un bien-être convenable, et je la préférerais

mille fois à une mijaurée qui me causerait bien des désagréments, qui

aurait trente ans et des passions quand j'aurais soixante ans et des

rhumatismes. A mon âge, on calcule. Tenez, entre nous soit dit, je ne

voudrais pas avoir d'enfant si je me mariais.

Le visage de Sylvie avait été clair pour le colonel pendant cette

tirade, et son exclamation acheva de convaincre le colonel de la

perfidie de Vinet.

--Ainsi, dit-elle, vous n'aimez pas Pierrette?

--Ah çà! êtes-vous folle, ma chère Sylvie? s'écria le colonel. Est-ce

quand on n'a plus de dents qu'on essaie de casser des noisettes? Dieu

merci, je suis dans mon bon sens et je me connais.

Sylvie ne voulut pas se mettre alors en jeu, elle se crut très-fine en

faisant parler son frère.

--Mon frère, dit-elle, avait eu l'idée de vous marier.

--Mais votre frère ne saurait avoir une idée si incongrue. Il y a

quelques jours, pour savoir son secret, je lui ai dit que j'aimais

Bathilde, il est devenu blanc comme votre collerette.

--Il aime Bathilde, dit Sylvie.

--Comme un fou! Et certes Bathilde n'en veut qu'à son argent (Attrape,

Vinet! pensa le colonel). Comment alors aurait-il parlé de Pierrette?

Non, Sylvie, dit-il en lui prenant la main et la lui serrant d'une

certaine façon, puisque vous m'avez mis sur ce chapitre... Il se

rapprocha de Sylvie. Eh! bien... (il lui baisa la main, il était

colonel de cavalerie, il avait donné des preuves de courage),

sachez-le, je ne veux pas avoir d'autre femme que vous. Quoique ce

mariage ait l'air d'être un mariage de convenance, de mon côté, je me

sens de l'affection pour vous.

--Mais c'est moi qui _voulais_ vous marier à Pierrette. Et si je lui

donnais ma fortune... Hein! colonel?

--Mais je ne veux pas être malheureux dans mon intérieur, et dans dix

ans y voir un jeune freluquet, comme Julliard, tournant autour de ma

femme, et lui adressant des vers dans le journal. Je suis un peu trop

homme sur ce point! Je ne ferai jamais un mariage disproportionné sous

le rapport de l'âge.

--Eh! bien, colonel, nous causerons de tout cela sérieusement, dit

Sylvie en lui jetant un regard qu'elle crut plein d'amour et qui

ressemblait assez à celui d'une ogresse. Ses lèvres froides et d'un

violet cru se tirèrent sur ses dents jaunes, et elle croyait sourire.

--Me voilà, dit Rogron en emmenant le colonel qui salua courtoisement

la vieille fille.

Gouraud résolut de presser son mariage avec Sylvie et de devenir ainsi

maître au logis, en se promettant de se débarrasser, par l'influence

qu'il acquerrait sur Sylvie pendant la lune de miel, de Bathilde et

de Céleste Habert. Aussi pendant cette promenade dit-il à Rogron

qu'il s'était amusé de lui l'autre jour: il n'avait aucune prétention

sur le cœur de Bathilde, il n'était pas assez riche pour épouser une

femme sans dot; puis il lui confia son projet, il avait choisi sa sœur

depuis longtemps, à cause de ses bonnes qualités, il aspirait enfin à

l'honneur de devenir son beau-frère.

--Ah! colonel! ah! baron! s'il ne faut que mon consentement, ce sera

fait dans les délais voulus par la loi, s'écria Rogron heureux de se

voir débarrassé de ce terrible rival.

Sylvie passa toute sa matinée dans son appartement à examiner s'il y

avait place pour un ménage. Elle résolut de bâtir pour son frère un

second étage, et de faire arranger convenablement le premier pour elle

et son mari; mais elle se promit aussi, selon la fantaisie de toute

vieille fille, de soumettre le colonel à quelques épreuves pour juger

de son cœur et de ses mœurs, avant de se décider. Elle conservait des

doutes et voulait être sûre que Pierrette n'avait aucune accointance

avec le colonel.

Pierrette descendit à l'heure du dîner pour mettre le couvert. Sylvie

avait été obligée de faire la cuisine, et avait taché sa robe en

s'écriant--: Maudite Pierrette! Il était évident que si Pierrette avait

préparé le dîner, Sylvie n'eût pas attrapé cette tache de graisse sur

sa robe de soie.

--Vous voilà, la belle picheline? Vous êtes comme le chien du maréchal

que le bruit des casseroles réveille et qui dort sous la forge! Ah!

vous voulez qu'on vous croie malade, petite menteuse!

Cette idée: Vous ne m'avez pas avoué la vérité sur ce qui s'est passé

ce matin sur la place, donc vous mentez dans tout ce que vous dites,

fut comme un marteau avec lequel Sylvie allait frapper sans relâche sur

le cœur et sur la tête de Pierrette.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 43 / 48 段