son ennemie, était horriblement dédaigneuse pour elle. L'intérêt
général exigeait l'abaissement de cette pauvre victime. Madame Vinet ne
pouvait rien pour cette enfant broyée entre des intérêts implacables
qu'elle avait fini par comprendre. Sans le vouloir impérieux de son
mari, elle ne serait pas venue chez les Rogron, elle y souffrait trop
de voir maltraiter cette jolie petite créature qui se serrait près
d'elle en devinant une protection secrète et qui lui demandait de lui
apprendre tel ou tel point, de lui enseigner une broderie. Pierrette
montrait ainsi que, traitée doucement, elle comprenait et réussissait à
merveille. Madame Vinet n'était plus utile, elle ne vint plus. Sylvie,
qui caressait encore l'idée du mariage, vit enfin dans Pierrette un
obstacle: Pierrette avait près de quatorze ans, sa blancheur maladive,
dont les symptômes étaient négligés par cette ignorante vieille fille,
la rendait ravissante. Sylvie conçut alors la belle idée de compenser
les dépenses que lui causait Pierrette en en faisant une servante.
Vinet comme ayant-cause des Chargebœuf, mademoiselle Habert, Gouraud,
tous les habitués influents engagèrent Sylvie à renvoyer la grosse
Adèle. Pierrette ne ferait-elle pas la cuisine et ne soignerait-elle
pas la maison? Quand il y aurait trop d'ouvrage, elle serait quitte
pour prendre la femme de ménage du colonel, une personne très-entendue
et l'un des cordons bleus de Provins. Pierrette devait savoir faire la
cuisine, frotter, dit le sinistre avocat, balayer, tenir une maison
propre, aller au marché, apprendre le prix des choses. La pauvre
petite, dont le dévouement égalait la générosité, s'offrit elle-même,
heureuse d'acquitter ainsi le pain si dur qu'elle mangeait dans cette
maison. Adèle fut renvoyée. Pierrette perdit ainsi la seule personne
qui l'eût peut-être protégée. Malgré sa force, elle fut dès ce moment
accablée physiquement et moralement. Ces deux célibataires eurent
pour elle bien moins d'égards que pour une domestique, elle leur
appartenait! Aussi fut-elle grondée pour des riens, pour un peu de
poussière oubliée sur le marbre de la cheminée ou sur un globe de
verre. Ces objets de luxe qu'elle avait tant admirés lui devinrent
odieux. Malgré son désir de bien faire, son inexorable cousine trouvait
toujours à reprendre dans ce qu'elle avait fait. En deux ans, Pierrette
ne reçut pas un compliment, n'entendit pas une parole affectueuse. Le
bonheur pour elle était de ne pas être grondée. Elle supportait avec
une patience angélique les humeurs noires de ces deux célibataires
à qui les sentiments doux étaient entièrement inconnus, et qui tous
les jours lui faisaient sentir sa dépendance. Cette vie où la jeune
fille se trouvait, entre ces deux merciers, comme pressée entre les
deux lèvres d'un étau, augmenta sa maladie. Elle éprouva des troubles
intérieurs si violents, des chagrins secrets si subits dans leurs
explosions, que ses développements furent irrémédiablement contrariés.
Pierrette arriva donc lentement par des douleurs épouvantables, mais
cachées, à l'état où la vit son ami d'enfance en la saluant, sur la
petite place, de sa romance bretonne.
Avant d'entrer dans le drame domestique que la venue de Brigaut
détermina dans la maison Rogron, il est nécessaire, pour ne pas
l'interrompre, d'expliquer l'établissement du Breton à Provins, car
il fut en quelque sorte un personnage muet de cette scène. En se
sauvant, Brigaut fut non-seulement effrayé du geste de Pierrette,
mais encore du changement de sa jeune amie: à peine l'eût-il reconnue
sans la voix, les yeux et les gestes qui lui rappelèrent sa petite
camarade si vive, si gaie et néanmoins si tendre. Quand il fut loin de
la maison, ses jambes tremblèrent sous lui; il eut chaud dans le dos!
Il avait vu l'ombre de Pierrette et non Pierrette. Il grimpa dans la
haute ville, pensif, inquiet, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un endroit
d'où il pouvait apercevoir la place et la maison de Pierrette; il la
contempla douloureusement, perdu dans des pensées infinies, comme un
malheur dans lequel on entre sans savoir où il s'arrête. Pierrette
souffrait, elle n'était pas heureuse, elle regrettait la Bretagne!
qu'avait-elle? Toutes ces questions passèrent et repassèrent dans le
cœur de Brigaut en le déchirant, et lui révélèrent à lui-même l'étendue
de son affection pour sa petite sœur d'adoption. Il est extrêmement
rare que les passions entre enfants de sexes différents subsistent. Le
charmant roman de Paul et Virginie, pas plus que celui de Pierrette
et de Brigaut, ne tranchent la question que soulève ce fait moral, si
étrange. L'histoire moderne n'offre que l'illustre exception de la
sublime marquise de Pescaire et de son mari: destinés l'un à l'autre
par leurs parents dès l'âge de quatorze ans, ils s'adorèrent et se
marièrent; leur union donna le spectacle au seizième siècle d'un amour
conjugal infini, sans nuages. Devenue veuve à trente-quatre ans, la
marquise, belle, spirituelle, universellement adorée, refusa des rois,
et s'enterra dans un couvent où elle ne vit, n'entendit plus que les
religieuses. Cet amour si complet se développa soudain dans le cœur du
pauvre ouvrier breton. Pierrette et lui s'étaient si souvent protégés
l'un l'autre, il avait été si content de lui apporter l'argent de
son voyage, il avait failli mourir pour avoir suivi la diligence, et
Pierrette n'en avait rien su! Ce souvenir avait souvent réchauffé les
heures froides de sa pénible vie durant ces trois années. Il s'était
perfectionné pour Pierrette, il avait appris son état pour Pierrette,
il était venu pour Pierrette à Paris en se proposant d'y faire fortune
pour elle. Après y avoir passé quinze jours, il n'avait pas tenu à
l'idée de la voir, il avait marché depuis le samedi soir jusqu'à
ce lundi matin, il comptait retourner à Paris; mais la touchante
apparition de sa petite amie le clouait à Provins. Un admirable
magnétisme encore contesté, malgré tant de preuves, agissait sur lui
à son insu: des larmes lui roulaient dans les yeux pendant que des
larmes obscurcissaient ceux de Pierrette. Si, pour elle, il était la
Bretagne et la plus heureuse enfance; pour lui, Pierrette était la
vie! A seize ans, Brigaut ne savait encore ni dessiner ni profiler
une corniche, il ignorait bien des choses; mais, à ses pièces, il
avait gagné quatre à cinq francs par jour. Il pouvait donc vivre à
Provins, il y serait à portée de Pierrette, il achèverait d'apprendre
son état en choisissant pour maître le meilleur menuisier de la ville,
et veillerait sur Pierrette. En un moment le parti de Brigaut fut
pris. L'ouvrier courut à Paris, fit ses comptes, y reprit son livret,
son bagage et ses outils. Trois jours après, il était compagnon chez
monsieur Frappier, le premier menuisier de Provins. Les ouvriers
actifs, rangés, ennemis du bruit et du cabaret, sont assez rares pour
que les maîtres tiennent à un jeune homme comme Brigaut. Pour terminer
l'histoire du Breton sur ce point, au bout d'une quinzaine il devint
maître compagnon, fut logé, nourri chez Frappier qui lui montra le
calcul et le dessin linéaire. Ce menuisier demeure dans la Grand'rue
à une centaine de pas de la petite place longue au bout de laquelle
était la maison des Rogron. Brigaut enterra son amour dans son cœur
et ne commit pas la moindre indiscrétion. Il se fit conter par madame
Frappier l'histoire des Rogron; elle lui dit la manière dont s'y était
pris le vieil aubergiste pour avoir la succession du bonhomme Auffray.
Brigaut eut des renseignements sur le caractère du mercier Rogron et de
sa sœur. Il surprit Pierrette au marché le matin avec sa cousine, et
frissonna de lui voir au bras un panier plein de provisions. Il alla
revoir Pierrette le dimanche à l'église, où la Bretonne se montrait
dans ses atours. Là, pour la première fois, Brigaut vit que Pierrette
était mademoiselle Lorrain. Pierrette aperçut son ami, mais elle lui
fit un signe mystérieux pour l'engager à demeurer bien caché. Il y eut
un monde de choses dans ce geste, comme dans celui par lequel, quinze
jours auparavant, elle l'avait engagé à se sauver. Quelle fortune
ne devait-il pas faire en dix ans pour pouvoir épouser sa petite
amie d'enfance, à qui les Rogron devaient laisser une maison, cent
arpents de terre et douze mille livres de rente, sans compter leurs
économies! Le persévérant Breton ne voulut pas tenter fortune sans
avoir acquis les connaissances qui lui manquaient. S'instruire à Paris
ou s'instruire à Provins, tant qu'il ne s'agissait que de théorie, il
préféra rester près de Pierrette, à laquelle d'ailleurs il voulait
expliquer et ses projets et l'espèce de protection sur laquelle elle
pouvait compter. Enfin il ne voulait pas la quitter sans avoir pénétré
le mystère de cette pâleur qui atteignait déjà la vie dans l'organe
qu'elle déserte en dernier, les yeux; sans savoir d'où venaient ces
souffrances qui lui donnaient l'air d'une fille courbée sous la faux
de la mort, et près de tomber. Ces deux signes touchants, qui ne
démentaient pas leur amitié, mais qui recommandaient la plus grande
réserve, jetèrent la terreur dans l'âme du Breton. Évidemment Pierrette
lui commandait de l'attendre, et de ne pas chercher à la voir;
autrement il y avait danger, péril pour elle. En sortant de l'église,
elle put lui lancer un regard, et Brigaut vit les yeux de Pierrette
pleins de larmes. Le Breton aurait trouvé la quadrature du cercle avant
de deviner ce qui s'était passé dans la maison des Rogron, depuis son
arrivée.
Ce ne fut pas sans de vives appréhensions que Pierrette descendit de sa
chambre le matin où Brigaut avait surgi dans son rêve matinal comme un
autre rêve. Pour se lever, pour ouvrir la fenêtre, mademoiselle Rogron
avait dû entendre ce chant et ces paroles assez compromettantes aux
oreilles d'une vieille fille; mais Pierrette ignorait les faits qui
rendaient sa cousine si alerte. Sylvie avait de puissantes raisons pour
se lever et pour accourir à sa fenêtre. Depuis environ huit jours,
d'étranges événements secrets, de cruels sentiments agitaient les
principaux personnages du salon Rogron. Ces événements inconnus, cachés
soigneusement de part et d'autre, allaient retomber comme une froide
avalanche sur Pierrette. Ce monde de choses mystérieuses, et qu'il
faudrait peut-être nommer les immondices du cœur humain, gisent à la
base des plus grandes révolutions politiques, sociales ou domestiques;
mais en les disant, peut-être est-il extrêmement utile d'expliquer que
leur traduction algébrique, quoique vraie, est infidèle sous le rapport
de la forme. Ces calculs profonds ne parlent pas aussi brutalement
que l'histoire les exprime. Vouloir rendre les circonlocutions, les
précautions oratoires, les longues conversations où l'esprit obscurcit
à dessein la lumière qu'il y porte, où la parole mielleuse délaie le
venin de certaines intentions, ce serait tenter un livre aussi long
que le magnifique poème appelé Clarisse Harlowe. Mademoiselle Habert
et mademoiselle Sylvie avaient une égale envie de se marier; mais
l'une était de dix ans moins âgée que l'autre, et les probabilités
permettaient à Céleste Habert de penser que ses enfants auraient toute
la fortune des Rogron. Sylvie arrivait à quarante-deux ans, âge auquel
le mariage peut offrir des dangers. En se confiant leurs idées pour se
demander l'une à l'autre une approbation, Céleste Habert, mise en œuvre
par l'abbé vindicatif, avait éclairé Sylvie sur les prétendus périls
de sa position. Le colonel, homme violent, d'une santé militaire, gros
garçon de quarante-cinq ans, devait pratiquer la morale de tous les
contes de fées: _Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants_. Ce
bonheur fit trembler Sylvie, elle eut peur de mourir, idée qui ravage
de fond en comble les célibataires. Mais le ministère Martignac, cette
seconde victoire de la chambre qui renversa le ministère Villèle,
était nommé. Le parti Vinet marchait la tête haute dans Provins.
Vinet, maintenant le premier avocat de la Brie, _gagnait tout ce qu'il
voulait_, selon un mot populaire. Vinet était un personnage. Les
libéraux prophétisaient son avénement, il serait certainement Député,
procureur-général. Quant au colonel, il deviendrait maire de Provins.
Ah! régner comme régnait madame Garceland, être la femme du maire,
Sylvie ne tint pas contre cette espérance, elle voulut consulter un
médecin, quoiqu'une consultation pût la couvrir de ridicule. Ces
deux filles, l'une victorieuse de l'autre et sûre de la mener en
laisse, inventèrent un de ces traquenards que les femmes conseillées
par un prêtre savent si bien apprêter. Consulter monsieur Néraud, le
médecin des libéraux, l'antagoniste de monsieur Martener, était une
faute. Céleste Habert offrit à Sylvie de la cacher dans son cabinet de
toilette, et de consulter pour elle-même, sur ce chapitre, monsieur
Martener, le médecin de son pensionnat. Complice ou non de Céleste,
Martener répondit à sa cliente que le danger existait déjà, quoique
faible, chez une fille de trente ans.--Mais votre constitution, lui
dit-il en terminant, vous permet de ne rien craindre.
--Et pour une femme de quarante ans passés? dit mademoiselle Céleste
Habert.
--Une femme de quarante ans, mariée et qui a eu des enfants, n'a rien à
redouter.
--Mais une fille sage, très-sage, comme mademoiselle Rogron, par
exemple?
--Sage! il n'y a plus de doute, dit monsieur Martener. Un accouchement
heureux est alors un de ces miracles que Dieu se permet, mais rarement.
--Et pourquoi? dit Céleste Habert.
Le médecin répondit par une description pathologique effrayante; il
expliqua comment l'élasticité donnée par la nature dans la jeunesse aux
muscles, aux os, n'existait plus à un certain âge, surtout chez les
femmes que leur profession avait rendues sédentaires pendant longtemps
comme mademoiselle Rogron.
--Ainsi, passé quarante ans, une fille vertueuse ne doit plus se marier?
--Ou attendre, répondit le médecin; mais alors ce n'est plus le
mariage, c'est une association d'intérêts: autrement, que serait-ce?
Enfin il résulta de cet entretien, clairement, sérieusement,
scientifiquement et raisonnablement, que, passé quarante ans, une fille
vertueuse ne devait pas trop se marier. Quand monsieur Martener fut
parti, mademoiselle Céleste Habert trouva mademoiselle Rogron verte et
jaune, les pupilles dilatées, enfin dans un état effrayant.
--Vous aimez donc bien le colonel? lui dit-elle.
--J'espérais encore, répondit la vieille fille.
--Eh! bien, attendez, s'écria jésuitiquement mademoiselle Habert, qui
savait bien que le temps ferait justice du colonel.
Cependant la moralité de ce mariage était douteuse. Sylvie alla
sonder sa conscience au fond du confessionnal. Le sévère directeur
expliqua les opinions de l'Église, qui ne voit dans le mariage que la
propagation de l'humanité, qui réprouve les secondes noces et flétrit
les passions sans but social. Les perplexités de Sylvie Rogron furent
extrêmes. Ces combats intérieurs donnèrent une force étrange à sa
passion et lui prêtèrent l'inexplicable attrait que depuis Ève les
choses défendues offrent aux femmes. Le trouble de mademoiselle Rogron
ne put échapper à l'œil clairvoyant de l'avocat.
Un soir, après la partie, Vinet s'approcha de sa chère amie Sylvie, la
prit par la main, et alla s'asseoir avec elle sur un des canapés.
--Vous avez quelque chose? lui dit-il à l'oreille.
Elle inclina tristement la tête. L'avocat laissa partir Rogron, resta
seul avec la vieille fille et lui tira les vers du cœur.
--Bien joué, l'abbé! mais tu as joué pour moi, s'écria-t-il en
lui-même, après avoir entendu toutes les consultations secrètes faites
par Sylvie, et dont la dernière était la plus effrayante.
Ce rusé renard judiciaire fut plus terrible encore que le médecin
dans ses explications; il conseilla le mariage, mais dans une dizaine
d'années seulement, pour plus de sécurité. L'avocat jura que toute la
fortune des Rogron appartiendrait à Bathilde. Il se frotta les mains,
son museau s'affina, tout en courant après madame et mademoiselle
de Chargebœuf, qu'il avait laissées en route avec leur domestique
armée d'une lanterne. L'influence qu'exerçait monsieur Habert,
médecin de l'âme, Vinet, le médecin de la bourse, la contre-balançait
parfaitement. Rogron était fort peu dévot; ainsi l'Homme d'Église et
l'Homme de Loi, ces deux robes noires se trouvaient manche à manche. En
apprenant la victoire remportée par mademoiselle Habert, qui croyait
épouser Rogron, sur Sylvie hésitant entre la peur de mourir et la joie
d'être baronne, l'avocat aperçut la possibilité de faire disparaître
le colonel du champ de bataille. Il connaissait assez Rogron pour
trouver un moyen de le marier avec la belle Bathilde. Rogron n'avait
pu résister aux attaques de mademoiselle de Chargebœuf. Vinet savait
que la première fois que Rogron serait seul avec Bathilde et lui, leur
mariage serait décidé. Rogron en était venu au point d'attacher les
yeux sur mademoiselle Habert, tant il avait peur de regarder Bathilde.
Vinet venait de voir à quel point Sylvie aimait le colonel. Il comprit
l'étendue d'une pareille passion chez une vieille fille, également
rongée de dévotion; et il eut bientôt trouvé le moyen de perdre à la
fois Pierrette et le colonel, espérant d'être débarrassé de l'un par
l'autre.
Le lendemain matin, après l'audience, il rencontra, selon leur habitude
quotidienne, le colonel en promenade avec Rogron.
Quand ces trois hommes allaient ensemble, leur réunion faisait
toujours causer la ville. Ce triumvirat, en horreur au sous-préfet,
à la magistrature, au parti des Tiphaine, était un tribunat dont les
libéraux de Provins tiraient vanité. Vinet rédigeait le _Courrier_ à
lui seul, il était la tête du parti; le colonel, gérant responsable
du journal, était le bras; Rogron était le nerf avec son argent,
il était censé le lien entre le Comité-directeur de Provins et le
Comité-directeur de Paris. A écouter les Tiphaine, ces trois hommes
étaient toujours à machiner quelque chose contre le Gouvernement,
tandis que les libéraux les admiraient comme les défenseurs du peuple.
Quand l'avocat vit Rogron revenant vers la place, ramené au logis
par l'heure du dîner, il empêcha le colonel, en lui prenant le bras,
d'accompagner l'ex-mercier.
--Hé! bien, colonel, lui dit-il, je vais vous ôter un grand poids de
dessus les épaules; vous épouserez mieux que Sylvie: en vous y prenant
bien, vous pouvez épouser dans deux ans la petite Pierrette Lorrain.
Et il lui raconta les effets de la manœuvre du jésuite.
--Quelle botte secrète, et comme elle est tirée de longueur! dit le
colonel.
--Colonel, reprit gravement Vinet, Pierrette est une charmante
créature, vous pouvez être heureux le reste de vos jours, et vous
avez une si belle santé que ce mariage n'aura pas pour vous les
inconvénients habituels des unions disproportionnées; mais ne croyez
pas facile cet échange d'un sort affreux contre un sort agréable. Faire
passer votre amante à l'état de confidente est une opération aussi
périlleuse que, dans votre métier, le passage d'une rivière sous le
feu de l'ennemi. Fin comme un colonel de cavalerie que vous êtes, vous
étudierez la position et vous manœuvrerez avec la supériorité que nous
avons eue jusqu'à présent et qui nous a valu notre situation actuelle.
Si je suis Procureur-Général un jour, vous pouvez commander le
Département. Ah! si vous aviez été électeur, nous serions plus avancés;
j'eusse acheté les deux voix de ces deux employés en les désintéressant
de la perte de leurs places, et nous aurions eu la majorité. Je
siégerais auprès des Dupin, des Casimir Périer, et...
Le colonel avait pensé depuis long-temps à Pierrette, mais il cachait
cette pensée avec une profonde dissimulation; aussi sa brutalité
envers Pierrette n'était-elle qu'apparente. L'enfant ne s'expliquait
pas pourquoi le prétendu camarade de son père la traitait si mal,
quand il lui passait la main sous le menton et lui faisait une caresse
paternelle en la rencontrant seule. Depuis la confidence de Vinet
relativement à la terreur que le mariage causait à mademoiselle Sylvie,
Gouraud avait cherché les occasions de trouver Pierrette seule, et le
rude colonel était alors doux comme un chat: il lui disait combien
Lorrain était brave, et quel malheur pour elle qu'il fût mort!
Quelques jours avant l'arrivée de Brigaut, Sylvie avait surpris
Gouraud et Pierrette. La jalousie était donc entrée dans ce cœur avec
une violence monastique. La jalousie, passion éminemment crédule,
soupçonneuse, est celle où la fantaisie a le plus d'action; mais elle
ne donne pas d'esprit, elle en ôte; et, chez Sylvie, cette passion
devait amener d'étranges idées. Sylvie imagina que l'homme qui venait
de prononcer ce mot _madame la mariée_ à Pierrette était le colonel. En
attribuant ce rendez-vous au colonel, Sylvie croyait avoir raison, car,
depuis une semaine, les manières de Gouraud lui semblaient changées.
Cet homme était le seul qui, dans la solitude où elle avait vécu, se
fût occupé d'elle, elle l'observait donc de tous ses yeux, de tout son
entendement; et à force de se livrer à des espérances, tour à tour
florissantes ou détruites, elle en avait fait une chose d'une si grande
étendue, qu'elle y éprouvait les effets d'un mirage moral. Selon une
belle expression vulgaire, à force de regarder, elle n'y voyait souvent
plus rien. Elle repoussait et combattait victorieusement et tour à tour
la supposition de cette rivalité chimérique. Elle faisait un parallèle
entre elle et Pierrette: elle avait quarante ans et des cheveux gris;
Pierrette était une petite fille délicieuse de blancheur, avec des yeux
d'une tendresse à réchauffer un cœur mort. Elle avait entendu dire
que les hommes de cinquante ans aimaient les petites filles dans le
genre de Pierrette. Avant que le colonel se rangeât et fréquentât la
maison Rogron, Sylvie avait écouté dans le salon Tiphaine d'étranges
choses sur Gouraud et sur ses mœurs. Les vieilles filles ont en amour
les idées platoniques exagérées que professent les jeunes filles de
vingt ans, elles ont conservé des doctrines absolues comme tous ceux
qui n'ont pas expérimenté la vie, éprouvé combien les forces majeures
sociales modifient, écornent et font faillir ces belles et nobles
idées. Pour Sylvie, être trompée par ce colonel était une pensée
qui lui martelait la cervelle. Depuis ce temps que tout célibataire
oisif passe au lit entre son réveil et son lever, la vieille fille
s'était donc occupée d'elle, de Pierrette et de la romance qui l'avait
réveillée par le mot de mariage. En fille sotte, au lieu de regarder
l'amoureux entre ses persiennes, elle avait ouvert sa fenêtre sans
penser que Pierrette l'entendrait. Si elle avait eu le vulgaire esprit
de l'espion, elle aurait vu Brigaut, et le drame fatal alors commencé
n'aurait pas eu lieu.