--Mon cher monsieur, peut-être la réhabilitation de Provins est-elle

impossible, disait le vieux monsieur Martener le père. Cette ville a

fait faillite.

Ici Rogron ouvrait de grands yeux et s'écriait:--Comment?

--Elle a jadis été une capitale qui luttait victorieusement avec

Paris au douzième siècle, quand les comtes de Champagne y avaient

leur cour, comme le roi René tenait la sienne en Provence, répondait

l'homme instruit. En ce temps la civilisation, la joie, la poésie,

l'élégance, les femmes, enfin, toutes les splendeurs sociales n'étaient

pas exclusivement à Paris. Les villes se relèvent aussi difficilement

que les maisons de commerce de leur ruine: il ne nous reste de Provins

que le parfum de notre gloire historique, celui de nos roses, et une

sous-préfecture.

--Ah! que serait la France si elle avait conservé toutes ses capitales

féodales! disait Desfondrilles. Les sous-préfets peuvent-ils remplacer

la race poétique, galante et guerrière des Thibault qui avaient fait de

Provins ce que Ferrare était en Italie, ce que fut Weymar en Allemagne

et ce que voudrait être aujourd'hui Munich?

--Provins a été une capitale? s'écriait Rogron.

--D'où venez-vous donc? répondait l'archéologue Desfondrilles.

Le Juge-suppléant frappait alors de sa canne le sol de la ville haute,

et s'écriait:--Mais ne savez-vous donc pas que toute cette partie de

Provins est bâtie sur des cryptes?

--Cryptes!

--Hé! bien, oui, des cryptes d'une hauteur et d'une étendue

inexplicables. C'est comme des nefs de cathédrales, il y a des piliers.

--Monsieur fait un grand ouvrage archéologique dans lequel il compte

expliquer ces singulières constructions, disait le vieux Martener qui

voyait le juge enfourchant son dada.

Rogron revenait enchanté de savoir sa maison construite dans la vallée.

Les cryptes de Provins employèrent cinq à six journées en explorations,

et défrayèrent pendant plusieurs soirées la conversation des deux

célibataires. Rogron apprenait toujours ainsi quelque chose sur le

vieux Provins, sur les alliances des familles, ou de vieilles nouvelles

politiques qu'il renarrait à sa sœur. Aussi disait-il cent fois dans sa

promenade et souvent plusieurs fois à la même personne:--Hé! bien, que

dit-on?--Hé! bien, qu'y a-t-il de neuf? Revenu dans sa maison, il se

jetait sur un canapé de salon en homme harassé de fatigue, mais éreinté

seulement de son propre poids. Il arrivait à l'heure du dîner en

allant vingt fois du salon à la cuisine, examinant l'heure, ouvrant et

fermant les portes. Tant que le frère et la sœur eurent des soirées en

ville, ils atteignirent à leur coucher; mais quand ils furent réduits

à leur intérieur, la soirée fut un désert à traverser. Quelquefois les

personnes qui revenaient chez elles sur la petite place, après avoir

passé la soirée en ville, entendaient des cris chez les Rogron, comme

si le frère assassinait la sœur: on reconnut les horribles bâillements

d'un mercier aux abois. Ces deux mécaniques n'avaient rien à broyer

entre leurs rouages rouillés, elles criaient. Le frère parla de se

marier, mais en désespoir de cause. Il se sentait vieilli, fatigué: une

femme l'effrayait. Sylvie, qui comprit la nécessité d'avoir un tiers au

logis, se souvint alors de leur pauvre cousine, de laquelle personne ne

leur avait demandé de nouvelles, car à Provins chacun croyait la petite

madame Lorrain et sa fille mortes toutes deux. Sylvie Rogron ne perdait

rien, elle était bien trop vieille fille pour égarer quoi que ce soit!

elle eut l'air d'avoir retrouvé la lettre des Lorrain afin de parler

tout naturellement de Pierrette à son frère, qui fut presque heureux

de la possibilité d'avoir une petite fille au logis. Sylvie écrivit

moitié commercialement moitié affectueusement aux vieux Lorrain, en

rejetant le retard de sa réponse sur la liquidation des affaires, sur

sa transplantation à Provins et sur son établissement. Elle parut

désireuse de prendre sa cousine avec elle, en donnant à entendre que

Pierrette devait un jour avoir un héritage de douze mille livres de

rente, si monsieur Rogron ne se mariait pas. Il faudrait avoir été,

comme Nabuchodonosor, quelque peu bête sauvage et enfermé dans une cage

du Jardin des Plantes, sans autre proie que la viande de boucherie

apportée par le gardien, ou négociant retiré sans commis à tracasser,

pour savoir avec quelle impatience le frère et la sœur attendirent leur

cousine Lorrain. Aussi, trois jours après que la lettre fut partie, le

frère et la sœur se demandaient-ils déjà quand leur cousine arriverait.

Sylvie aperçut dans sa prétendue bienfaisance envers sa cousine pauvre

un moyen de faire revenir la société de Provins sur son compte. Elle

alla chez madame Tiphaine, qui les avait frappés de sa réprobation et

qui voulait créer à Provins une première société, comme à Genève, y

tambouriner l'arrivée de leur cousine Pierrette, la fille du colonel

Lorrain, en déplorant ses malheurs, et se posant en femme heureuse

d'avoir une belle et jeune héritière à offrir au monde.

--Vous l'avez découverte bien tard, répondit ironiquement madame

Tiphaine qui trônait sur un sofa au coin de son feu.

Par quelques mots dits à voix basse pendant une donne de cartes, madame

Garceland rappela l'histoire de la succession du vieil Auffray. Le

notaire expliqua les iniquités de l'aubergiste.

--Où est-elle, cette pauvre petite? demanda poliment le Président

Tiphaine.

--En Bretagne, dit Rogron.

--Mais la Bretagne est grande, fit observer monsieur Lesourd, Procureur

du Roi.

--Son grand-père et sa grand'mère Lorrain nous ont écrit. Quand donc,

ma bonne? fit Rogron.

Sylvie, occupée à demander à madame Garceland où elle avait acheté

l'étoffe de sa robe, ne prévit pas l'effet de sa réponse et dit:--Avant

la vente de notre fonds.

--Et vous avez répondu il y a trois jours, mademoiselle? s'écria le

notaire.

Sylvie devint rouge comme les charbons les plus ardents du feu.

--Nous avons écrit à l'établissement Saint-Jacques, reprit Rogron.

--Il s'y trouve en effet une espèce d'hospice pour les vieillards, dit

un juge qui avait été juge-suppléant à Nantes; mais elle ne peut pas

être là, car on n'y reçoit que des gens qui ont passé soixante ans.

--Elle y est avec sa grand'mère Lorrain, dit Rogron.

--Elle avait une petite fortune, les huit mille francs que votre

père.... non, je veux dire votre grand-père lui avait laissés, dit le

notaire qui fit exprès de se tromper.

--Ah! s'écria Rogron d'un air bête sans comprendre cette épigramme.

--Vous ne connaissez donc ni la fortune ni la situation de votre

cousine-germaine? demanda le Président.

--Si monsieur l'avait connue, il ne la laisserait pas dans une maison

qui n'est qu'un hôpital honnête, dit sévèrement le juge. Je me souviens

maintenant d'avoir vu vendre à Nantes, par expropriation, une maison

appartenant à monsieur et madame Lorrain, et mademoiselle Lorrain a

perdu sa créance, car j'étais commissaire de l'Ordre.

Le notaire parla du colonel Lorrain, qui, s'il vivait, serait bien

étonné de savoir sa fille dans un établissement comme celui de

Saint-Jacques. Les Rogron firent alors leur retraite en se disant que

le monde était bien méchant. Sylvie comprit le peu de succès que sa

nouvelle avait obtenu: elle s'était perdue dans l'esprit de chacun, il

lui était dès lors interdit de frayer avec la haute société de Provins.

A compter de ce jour, les Rogron ne cachèrent plus leur haine contre

les grandes familles bourgeoises de Provins et leurs adhérents. Le

frère dit alors à la sœur toutes les chansons libérales que le colonel

Gouraud et l'avocat Vinet lui avaient serinées sur les Tiphaine, les

Guénée, les Garceland, les Guépin et les Julliard.

--Dis donc, Sylvie, mais je ne vois pas pourquoi madame Tiphaine renie

le commerce de la rue Saint-Denis, le plus beau de son nez en est fait.

Madame Roguin sa mère est la cousine des Guillaume du Chat-qui-Pelote,

et qui ont cédé leur fonds à Joseph Lebas, leur gendre. Son père est ce

notaire, ce Roguin qui a manqué en 1819 et ruiné la maison Birotteau.

Ainsi la fortune de madame Tiphaine est du bien volé, car qu'est-ce

qu'une femme de notaire qui tire son épingle du jeu et laisse faire à

son mari une banqueroute frauduleuse? C'est du propre! Ah! je vois:

elle a marié sa fille à Provins, rapport à ses relations avec le

banquier du Tillet. Et ces gens-là font les fiers; mais... Enfin voilà

le monde.

Le jour où Denis Rogron et sa sœur Sylvie se mirent à déblatérer

contre la Clique, ils devinrent sans le savoir des personnages et

furent en voie d'avoir une société: leur salon allait devenir le

centre d'intérêts qui cherchaient un théâtre. Ici l'ex-mercier prit

des proportions historiques et politiques; car il donna, toujours

sans le savoir, de la force et de l'unité aux éléments jusqu'alors

flottants du parti libéral à Provins. Voici comment. Les débuts des

Rogron furent curieusement observés par le colonel Gouraud et par

l'avocat Vinet, que leur isolement et leurs idées avaient rapprochés.

Ces deux hommes professaient le même patriotisme par les mêmes raisons:

ils voulaient devenir des personnages. Mais s'ils étaient disposés à

se faire chefs, ils manquaient de soldats. Les libéraux de Provins

se composaient d'un vieux soldat devenu limonadier; d'un aubergiste;

de monsieur Cournant, notaire, compétiteur de monsieur Auffray; du

médecin Néraud, l'antagoniste de monsieur Martener; de quelques gens

indépendants, de fermiers épars dans l'arrondissement et d'acquéreurs

de biens nationaux. Le colonel et l'avocat, heureux d'attirer à eux un

imbécile dont la fortune pouvait aider leurs manœuvres, qui souscrirait

à leurs souscriptions, qui, dans certains cas, attacherait le grelot,

et dont la maison servirait d'Hôtel-de-Ville au parti, profitèrent de

l'inimitié des Rogron contre les aristocrates de la ville. Le colonel,

l'avocat et Rogron avaient un léger lien dans leur abonnement commun

au _Constitutionnel_, il ne devait pas être difficile au colonel

Gouraud de faire un libéral de l'ex-mercier, quoique Rogron sût si

peu de chose en politique, qu'il ne connaissait pas les exploits du

sergent Mercier: il le prenait pour un confrère. La prochaine arrivée

de Pierrette hâta de faire éclore les pensées cupides inspirées par

l'ignorance et par la sottise des deux célibataires. En voyant toute

chance d'établissement perdue pour Sylvie dans la société Tiphaine, le

colonel eut une arrière-pensée. Les vieux militaires ont contemplé tant

d'horreurs dans tant de pays, tant de cadavres nus grimaçant sur tant

de champs de bataille, qu'ils ne s'effraient plus d'aucune physionomie,

et Gouraud coucha en joue la fortune de la vieille fille. Ce colonel,

gros homme court, portait d'énormes boucles à ses oreilles, cependant

déjà garnies d'une énorme touffe de poils. Ses favoris épars et

grisonnants s'appelaient en 1799 des nageoires. Sa bonne grosse figure

rougeaude était un peu tannée comme celles de tous les échappés de la

Bérésina. Son gros ventre pointu décrivait en dessous cet angle droit

qui caractérise le vieil officier de cavalerie. Gouraud avait commandé

le deuxième hussards. Ses moustaches grises cachaient une énorme bouche

_blagueuse_, s'il est permis d'employer ce mot soldatesque, le seul

qui puisse peindre ce gouffre: il n'avait pas mangé, mais dévoré! Un

coup de sabre avait tronqué son nez. Sa parole y gagnait d'être devenue

sourde et profondément nasillarde comme celle attribuée aux capucins.

Ses petites mains, courtes et larges, étaient bien celles qui font dire

aux femmes:--Vous avez les mains d'un fameux mauvais sujet. Ses jambes

paraissaient grêles sous son torse. Dans ce gros corps agile, s'agitait

un esprit délié, la plus complète expérience des choses de la vie,

cachée sous l'insouciance apparente des militaires, et un mépris entier

des conventions sociales. Le colonel Gouraud avait la croix d'officier

de la Légion-d'Honneur et deux mille quatre cents francs de retraite,

en tout mille écus de pension pour fortune.

L'avocat, long et maigre, avait ses opinions libérales pour tout

talent, et pour seul revenu les produits assez minces de son cabinet.

A Provins, les avoués plaident eux-mêmes leurs causes. A raison de

ses opinions, le Tribunal écoutait d'ailleurs peu favorablement

maître Vinet. Aussi les fermiers les plus libéraux, en cas de procès,

prenaient-ils préférablement à l'avocat Vinet un avoué qui avait la

confiance du Tribunal. Cet homme avait suborné, disait-on, aux environs

de Coulommiers, une fille riche, et forcé les parents à la lui donner.

Sa femme appartenait aux Chargebœuf, vieille famille noble de la Brie

dont le nom vient de l'exploit d'un écuyer à l'expédition de saint

Louis en Égypte. Elle avait encouru la disgrâce de ses père et mère,

qui s'arrangeaient, au su de Vinet, de manière à laisser toute leur

fortune à leur fils aîné, sans doute à la charge d'en remettre une

partie aux enfants de sa sœur. Ainsi la première tentative ambitieuse

de cet homme avait manqué. Bientôt poursuivi par la misère, et honteux

de ne pouvoir donner à sa femme des dehors convenables, l'avocat avait

fait de vains efforts pour entrer dans la carrière du Ministère public;

mais la branche riche de la famille Chargebœuf refusa de l'appuyer.

En gens moraux, ces royalistes désapprouvaient un mariage forcé;

d'ailleurs leur prétendu parent s'appelait Vinet: comment protéger

un roturier? L'avocat fut donc éconduit de branche en branche quand

il voulut se servir de sa femme auprès de ses parents. Madame Vinet

ne trouva d'intérêt que chez une Chargebœuf, pauvre veuve chargée

d'une fille, et qui toutes deux vivaient à Troyes. Aussi Vinet se

souvint-il un jour de l'accueil fait par cette Chargebœuf à sa femme.

Repoussé par le monde entier, plein de haine contre la famille de sa

femme, contre le gouvernement qui lui refusait une place, contre la

société de Provins qui ne voulait pas l'admettre, Vinet accepta sa

misère. Son fiel s'accrut et lui donna de l'énergie pour résister. Il

devint libéral en devinant que sa fortune était liée au triomphe de

l'Opposition, et végéta dans une mauvaise petite maison de la ville

haute, d'où sa femme sortait peu. Cette jeune fille, promise à de

meilleures destinées, était absolument seule dans son ménage avec un

enfant. Il est des misères noblement acceptées et gaiement supportées;

mais Vinet, rongé d'ambition, se sentant en faute envers une jeune

fille séduite, cachait une sombre rage: sa conscience s'élargit et

admit tous les moyens pour parvenir. Son jeune visage s'altéra.

Quelques personnes étaient parfois effrayées au Tribunal en voyant sa

figure vipérine à tête plate, à bouche fendue, ses yeux éclatants à

travers des lunettes; en entendant sa petite voix aigre, persistante,

et qui attaquait les nerfs. Son teint brouillé, plein de teintes

maladives, jaunes et vertes par places, annonçait son ambition rentrée,

ses continuels mécomptes et ses misères cachées. Il savait ergoter,

parler; il ne manquait ni de trait ni d'images; il était instruit,

retors. Accoutumé à tout concevoir par son désir de parvenir, il

pouvait devenir un homme politique. Un homme qui ne recule devant rien,

pourvu que tout soit légal, est bien fort: la force de Vinet venait de

là. Ce futur athlète des débats parlementaires, un de ceux qui devaient

proclamer la royauté de la maison d'Orléans, eut une horrible influence

sur le sort de Pierrette. Pour le moment, il voulait se procurer une

arme en fondant un journal à Provins. Après avoir étudié de loin, le

colonel aidant, les deux célibataires, l'avocat avait fini par compter

sur Rogron. Cette fois il comptait avec son hôte, et sa misère devait

cesser, après sept années douloureuses où plus d'un jour sans pain

avait crié chez lui. Le jour où Gouraud annonça sur la petite place

à Vinet que les Rogron rompaient avec l'aristocratie bourgeoise et

ministérielle de la ville haute, l'avocat lui pressa le flanc d'un coup

de coude significatif.

--Une femme ou une autre, belle ou laide, vous est bien indifférente,

dit-il; vous devriez épouser mademoiselle Rogron, et nous pourrions

alors organiser quelque chose ici...

--J'y pensais, mais ils font venir la fille du pauvre colonel Lorrain,

leur héritière, dit le colonel.

--Vous vous ferez donner leur fortune par testament. Ah! vous auriez

une maison bien montée.

--D'ailleurs, cette petite, hé! bien, nous la verrons, dit le colonel

d'un air goguenard et profondément scélérat qui montrait à un homme de

la trempe de Vinet combien une petite fille était peu de chose aux yeux

de ce soudard.

Depuis l'entrée de ses parents dans l'espèce d'hospice où ils

achevaient tristement leur vie, Pierrette, jeune et fière, souffrait

si horriblement d'y vivre par charité, qu'elle fut heureuse de se

savoir des parents riches. En apprenant son départ, Brigaut, le

fils du major, son camarade d'enfance, devenu garçon menuisier à

Nantes, vint lui offrir la somme nécessaire pour faire le voyage en

voiture, soixante francs, tout le trésor de ses pour-boire d'apprenti

péniblement amassés, accepté par Pierrette avec la sublime indifférence

des amitiés vraies, et qui révèle que, dans un cas semblable, elle

se fût offensée d'un remerciement. Brigaut était accouru tous les

dimanches à Saint-Jacques y jouer avec Pierrette et la consoler. Le

vigoureux ouvrier avait déjà fait le délicieux apprentissage de la

protection entière et dévouée due à l'objet involontairement choisi de

nos affections. Déjà plus d'une fois Pierrette et lui, le dimanche,

assis dans un coin du jardin, avaient brodé sur le voile de l'avenir

leurs projets enfantins: l'apprenti menuisier, à cheval sur son rabot,

courait le monde, y faisait fortune pour Pierrette qui l'attendait.

Vers le mois d'octobre de l'année 1824, époque à laquelle s'achevait sa

onzième année, Pierrette fut donc confiée par les deux vieillards et

par le jeune ouvrier, tous horriblement mélancoliques, au conducteur

de la diligence de Nantes à Paris, avec prière de la mettre à Paris

dans la diligence de Provins et de bien veiller sur elle. Pauvre

Brigaut! il courut comme un chien en suivant la diligence et regardant

sa chère Pierrette tant qu'il le put. Malgré les signes de la petite

Bretonne, il courut pendant une lieue en dehors de la ville; et, quand

il fut épuisé, ses yeux jetèrent un dernier regard mouillé de larmes

à Pierrette, qui pleura quand elle ne le vit plus. Pierrette mit la

tête à la portière et retrouva son ami planté sur ses deux jambes,

regardant fuir la lourde voiture. Les Lorrain et Brigaut ignoraient

si bien la vie, que la Bretonne n'avait plus un sou en arrivant à

Paris. Le conducteur, à qui l'enfant parlait de ses parents riches,

paya pour elle la dépense de l'hôtel, à Paris, se fit rembourser par

le conducteur de la voiture de Troyes en le chargeant de remettre

Pierrette dans sa famille et d'y suivre le remboursement, absolument

comme pour une caisse de roulage. Quatre jours après son départ de

Nantes, vers neuf heures, un lundi, un bon gros vieux conducteur des

Messageries royales prit Pierrette par la main, et, pendant qu'on

déchargeait, dans la Grand'rue, les articles et les voyageurs destinés

au bureau de Provins, il la mena, sans autre bagage que deux robes,

deux paires de bas et deux chemises, chez mademoiselle Rogron, dont la

maison lui fut indiquée par le directeur du bureau.

--Bonjour, mademoiselle et la compagnie, dit le conducteur, je vous

amène une cousine à vous, que voici: elle est, ma foi, bien gentille.

Vous avez quarante-sept francs à me donner. Quoique votre petite n'en

ait pas lourd avec elle, signez ma feuille.

Mademoiselle Sylvie et son frère se livrèrent à leur joie et à leur

étonnement.

--Pardon, dit le conducteur, ma voiture attend, signez ma feuille,

donnez-moi quarante-sept francs soixante centimes..... et ce que vous

voudrez pour le conducteur de Nantes et pour moi qui avons eu soin de

la petite comme de notre propre enfant. Nous avons avancé son coucher,

sa nourriture, sa place de Provins et quelques petites choses.

--Quarante-sept francs douze sous!... dit Sylvie.

--N'allez-vous pas marchander? s'écria le conducteur.

--Mais la facture? dit Rogron.

--La facture? voyez la feuille.

--Quand tu feras tes narrés, paye donc! dit Sylvie à son frère, tu vois

bien qu'il n'y a qu'à payer.

Rogron alla chercher quarante-sept francs douze sous.

--Et nous n'avons rien pour nous, mon camarade et moi? dit le

conducteur.

Sylvie tira quarante sous des profondeurs de son vieux sac en velours

où foisonnaient ses clefs.

--Merci! gardez, dit le conducteur. Nous aimons mieux avoir eu soin de

la petite pour elle-même. Il prit sa feuille et sortit en disant à la

grosse servante:--En voilà une baraque! Il y a pourtant des crocodiles

comme ça autre part qu'en Égypte!

--Ces gens-là sont bien grossiers, dit Sylvie qui entendit le propos.

--Dame! s'ils ont eu soin de la petite, répondit Adèle en mettant ses

poings sur ses hanches.

--Nous ne sommes pas destinés à vivre avec lui, dit Rogron.

--Où que vous la coucherez? dit la servante.

Telle fut l'arrivée et la réception de Pierrette Lorrain chez son

cousin et sa cousine, qui la regardaient d'un air hébété, chez

lesquels elle fut jetée comme un paquet, sans aucune transition entre

la déplorable chambre où elle vivait à Saint-Jacques auprès de ses

grands-parents et la salle à manger de ses cousins, qui lui parut

être celle d'un palais. Elle y était interdite et honteuse. Pour tout

autre que pour ces ex-merciers, la petite Bretonne eût été adorable

dans sa jupe de bure bleue grossière, avec son tablier de percaline

rose, ses gros souliers, ses bas bleus, son fichu blanc, les mains

rouges enveloppées de mitaines en tricot de laine rouge, bordées de

blanc, que le conducteur lui avait achetées. Vraiment! son petit bonnet

breton qu'on lui avait blanchi à Paris (il s'était fripé dans le trajet

de Nantes) faisait comme une auréole à son gai visage. Ce bonnet

national, en fine batiste, garni d'une dentelle roide et plissée par

grands tuyaux aplatis, mériterait une description, tant il est coquet

et simple. La lumière tamisée par la toile et la dentelle produit une

pénombre, un demi-jour doux sur le teint; il lui donne cette grâce

virginale que cherchent les peintres sur leurs palettes, et que Léopold

Robert a su trouver pour la figure raphaélique de la femme qui tient

un enfant dans le tableau des Moissonneurs. Sous ce cadre festonné de

lumière, brillait une figure blanche et rose, naïve, animée par la

santé la plus vigoureuse. La chaleur de la peau y amena le sang qui

borda de feu les deux mignonnes oreilles, les lèvres, le bout du nez si

fin, et qui, par opposition, fit paraître le teint vivace plus blanc

encore.

--Eh! bien, tu ne nous dis rien? dit Sylvie. Je suis ta cousine Rogron,

et voilà ton cousin.

--Veux-tu manger? lui demanda Rogron.

--Quand es-tu partie de Nantes? demanda Sylvie.

--Elle est muette, dit Rogron.

--Pauvre petite, elle n'est guère nippée, s'écria la grosse Adèle en

ouvrant le paquet fait avec un mouchoir au vieux Lorrain.

--Embrasse donc ton cousin, dit Sylvie.

Pierrette embrassa Rogron.

--Embrasse donc ta cousine, dit Rogron.

Pierrette embrassa Sylvie.

--Elle est ahurie par le voyage, cette petite; elle a peut-être besoin

de dormir, dit Adèle.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 39 / 48 段