répulsion, sentiment que personne encore ne lui avait inspiré. Sylvie
et sa servante allèrent coucher la petite Bretonne dans celle des
chambres au second étage où Brigaut avait vu le rideau de calicot
blanc. Il s'y trouvait un lit de pensionnaire à flèche peinte en bleu
d'où pendait un rideau en calicot, une commode en noyer sans dessus
de marbre, une petite table en noyer, un miroir, une vulgaire table
de nuit sans porte et trois méchantes chaises. Les murs, mansardés
sur le devant, étaient tendus d'un mauvais papier bleu semé de fleurs
noires. Le carreau, mis en couleur et frotté, glaçait les pieds. Il n'y
avait pas d'autre tapis qu'une maigre descente de lit en lisières. La
cheminée en marbre commun était ornée d'une glace, de deux chandeliers
en cuivre doré, d'une vulgaire coupe d'albâtre où buvaient deux pigeons
pour figurer les anses et que Sylvie avait à Paris dans sa chambre.
--Seras-tu bien là, ma petite? lui dit sa cousine.
--Oh! c'est bien beau, répondit l'enfant de sa voix argentine.
--Elle n'est pas difficile, dit la grosse Briarde en murmurant. Ne
faut-il pas lui bassiner son lit? demanda-t-elle.
--Oui, dit Sylvie, les draps peuvent être humides.
Adèle apporta l'un de ses serre-tête en apportant la bassinoire, et
Pierrette, qui jusqu'alors avait couché dans des draps de grosse toile
bretonne, fut surprise de la finesse et de la douceur des draps de
coton. Quand la petite fut installée et couchée, Adèle, en descendant,
ne put s'empêcher de s'écrier:--Son butin ne vaut pas trois francs,
mademoiselle.
Depuis l'adoption de son système économique, Sylvie faisait rester dans
la salle à manger sa servante, afin qu'il n'y eût qu'une lumière et
qu'un seul feu. Mais quand le colonel Gouraud et Vinet venaient, Adèle
se retirait dans sa cuisine. L'arrivée de Pierrette anima le reste de
la soirée.
--Il faudra dès demain lui faire un trousseau, dit Sylvie, elle n'a
rien de rien.
--Elle n'a que les gros souliers qu'elle a aux pieds et qui pèsent une
livre, dit Adèle.
--Dans ce pays-là c'est comme ça, dit Rogron.
--Comme elle regardait sa chambre, qui n'est déjà pas si belle pour
être celle d'une cousine à vous, mademoiselle!
--C'est bon, taisez-vous, dit Sylvie, vous voyez bien qu'elle en est
enchantée.
--Mon Dieu, quelles chemises! ça doit lui gratter la peau; mais rien de
ça ne peut servir, dit Adèle en vidant le paquet de Pierrette.
Maître, maîtresse et servante furent occupés jusqu'à dix heures à
décider en quelle percale et de quel prix les chemises, combien de
paires de bas, en quelle étoffe, en quel nombre les jupons de dessous,
et à supputer le prix de la garde-robe de Pierrette.
--Tu n'en seras pas quitte à moins de trois cents francs, dit à sa sœur
Rogron, qui retenait le prix de chaque chose et les additionnait de
mémoire par suite de sa vieille habitude.
--Trois cents francs? s'écria Sylvie.
--Oui, trois cents francs! calcule.
Le frère et la sœur recommencèrent et trouvèrent trois cents francs
sans les façons.
--Trois cents francs d'un seul coup de filet! dit Sylvie en se
couchant sur l'idée assez ingénieusement exprimée par cette expression
proverbiale.
Pierrette était un de ces enfants de l'amour, que l'amour a doués de
sa tendresse, de sa vivacité, de sa gaieté, de sa noblesse, de son
dévouement; rien n'avait encore altéré ni froissé son cœur d'une
délicatesse presque sauvage, et l'accueil de ses deux parents le
comprima douloureusement. Si, pour elle, la Bretagne avait été pleine
de misère, elle avait été pleine d'affection. Si les vieux Lorrain
furent les commerçants les plus inhabiles, ils étaient les gens les
plus aimants, les plus francs, les plus caressants du monde, comme
tous les gens sans calcul. A Pen-Hoël, leur petite-fille n'avait pas
eu d'autre éducation que celle de la nature. Pierrette allait à sa
guise en bateau sur les étangs, elle courait par le bourg et par les
champs en compagnie de Jacques Brigaut, son camarade, absolument comme
Paul et Virginie. Fêtés, caressés tous deux par tout le monde, libres
comme l'air, ils couraient après les mille joies de l'enfance: en été,
ils allaient voir pêcher, ils prenaient des insectes, cueillaient
des bouquets et jardinaient; en hiver, ils faisaient des glissoires,
ils fabriquaient de joyeux palais, des bonshommes ou des boules de
neige avec lesquelles ils se battaient. Toujours les bienvenus, ils
recueillaient partout des sourires. Quand vint le temps d'apprendre,
les désastres arrivèrent. Sans ressources après la mort de son père,
Jacques fut mis par ses parents en apprentissage chez un menuisier,
nourri par charité, comme plus tard Pierrette le fut à Saint-Jacques.
Mais, jusque dans cet hospice particulier, la gentille Pierrette
avait encore été choyée, caressée et protégée par tout le monde.
Cette petite, accoutumée à tant d'affection, ne retrouvait pas chez
ces parents tant désirés, chez ces parents si riches, cet air,
cette parole, ces regards, ces façons que tout le monde, même les
étrangers et les conducteurs de diligence, avaient eus pour elle.
Aussi son étonnement, déjà grand, fut-il compliqué par le changement
de l'atmosphère morale où elle entrait. Le cœur a subitement froid
ou chaud comme le corps. Sans savoir pourquoi, la pauvre enfant eut
envie de pleurer: elle était fatiguée, elle dormit. Habituée à se
lever de bonne heure, comme tous les enfants élevés à la campagne,
Pierrette s'éveilla le lendemain, deux heures avant la cuisinière.
Elle s'habilla, piétina dans sa chambre au-dessus de sa cousine,
regarda la petite place, essaya de descendre, fut stupéfaite de la
beauté de l'escalier; elle l'examina dans ses détails, les patères, les
cuivres, les ornements, les peintures, etc. Puis elle descendit, elle
ne put ouvrir la porte du jardin, remonta, redescendit quand Adèle fut
éveillée, et sauta dans le jardin; elle en prit possession, elle courut
jusqu'à la rivière, s'ébahit du kiosque, entra dans le kiosque; elle
eut à voir et à s'étonner de ce qu'elle voyait jusqu'au lever de sa
cousine Sylvie. Pendant le déjeuner, sa cousine lui dit:--C'est donc
toi, mon petit chou, qui trottais dès le jour dans l'escalier, et qui
faisais ce tapage? Tu m'as si bien réveillée que je n'ai pas pu me
rendormir. Il faudra être bien sage, bien gentille, et t'amuser sans
bruit. Ton cousin n'aime pas le bruit.
--Tu prendras garde aussi à tes pieds, dit Rogron. Tu es entrée avec
tes souliers crottés dans le kiosque, et tu y as laissé tes pas écrits
sur le parquet. Ta cousine aime bien la propreté. Une grande fille
comme toi doit être propre. Tu n'étais donc pas propre en Bretagne?
Mais c'est vrai, quand j'y allais acheter du fil, ça faisait pitié de
les voir, ces sauvages-là! En tout cas, elle a bon appétit, dit Rogron
en regardant sa sœur, on dirait qu'elle n'a pas mangé depuis trois
jours.
Ainsi, dès le premier moment, Pierrette fut blessée par les
observations de sa cousine et de son cousin, blessée sans savoir
pourquoi. Sa droite et franche nature, jusqu'alors abandonnée à
elle-même, ignorait la réflexion. Incapable de trouver en quoi
péchaient son cousin et sa cousine, elle devait être lentement
éclairée par ses souffrances. Après le déjeuner, sa cousine et son
cousin, heureux de l'étonnement de Pierrette et pressés d'en jouir,
lui montrèrent leur beau salon pour lui apprendre à en respecter
les somptuosités. Par suite de leur isolement, et poussés par cette
nécessité morale de s'intéresser à quelque chose, les célibataires
sont conduits à remplacer les affections naturelles par des affections
factices, à aimer des chiens, des chats, des serins, leur servante
ou leur directeur. Ainsi Rogron et Sylvie étaient arrivés à un amour
immodéré pour leur mobilier et pour leur maison, qui leur avaient coûté
si cher. Sylvie avait fini, le matin, par aider Adèle en trouvant
qu'elle ne savait pas nettoyer les meubles, les brosser et les
maintenir dans leur neuf. Ce nettoyage fut bientôt une occupation pour
elle. Aussi, loin de perdre de leur valeur, les meubles gagnaient-ils!
S'en servir sans les user, sans les tacher, sans égratigner les bois,
sans effacer le vernis, tel était le problème. Cette occupation devint
bientôt une manie de vieille fille. Sylvie eut dans une armoire des
chiffons de laine, de la cire, du vernis, des brosses, elle apprit à
les manier aussi bien qu'un ébéniste; elle avait ses plumeaux, ses
serviettes à essuyer; enfin elle frottait sans courir aucune chance de
se blesser, elle était si forte! Le regard de son œil bleu, froid et
rigide comme de l'acier, se glissait jusque sous les meubles à tout
moment; aussi eussiez-vous plus facilement trouvé dans son cœur une
corde sensible qu'un _mouton_ sous une bergère.
Après ce qui s'était dit chez madame Tiphaine, il fut impossible à
Sylvie de reculer devant les trois cents francs. Pendant la première
semaine, Sylvie fut donc entièrement occupée, et Pierrette incessamment
distraite par les robes à commander, à essayer, par les chemises, les
jupons de dessous à tailler, à faire coudre par des ouvrières à la
journée. Pierrette ne savait pas coudre.
--Elle a été joliment élevée! dit Rogron. Tu ne sais donc rien faire,
ma petite biche?
Pierrette, qui ne savait qu'aimer, fit pour toute réponse un joli geste
de petite fille.
--A quoi passais-tu donc le temps en Bretagne? lui demanda Rogron.
--Je jouais, répondit-elle naïvement. Tout le monde jouait avec moi. Ma
grand'mère et grand-papa, chacun me racontait des histoires. Ah! l'on
m'aimait bien.
--Ah! répondait Rogron. Ainsi _tu faisais du plus aisé_.
Pierrette ne comprit pas cette plaisanterie de la rue Saint-Denis, elle
ouvrit de grands yeux.
--Elle est sotte comme un panier, dit Sylvie à mademoiselle Borain, la
plus habile ouvrière de Provins.
--C'est si jeune! dit l'ouvrière en regardant Pierrette dont le petit
museau fin était tendu vers elle d'un air rusé.
Pierrette préférait les ouvrières à ses deux parents; elle était
coquette pour elles, elle les regardait travaillant, elle leur disait
ces jolis mots, les fleurs de l'enfance que comprimaient déjà Rogron
et Sylvie par la peur, car ils aimaient à imprimer aux subordonnés
une terreur salutaire. Les ouvrières étaient enchantées de Pierrette.
Cependant le trousseau ne se complétait pas sans de terribles
interjections.
--Cette petite fille va nous coûter les yeux de la tête! disait Sylvie
à son frère.
--Tiens-toi donc, ma petite! Que diable, c'est pour toi, ce n'est
pas pour moi, disait-elle à Pierrette quand on lui prenait mesure de
quelque ajustement.
--Laisse donc travailler mademoiselle Borain, ce n'est pas toi qui
payeras sa journée! disait-elle en lui voyant demander quelque chose à
la première ouvrière.
--Mademoiselle, disait mademoiselle Borain, faut-il coudre ceci en
points arrière?
--Oui, faites solidement, je n'ai pas envie de recommencer encore un
pareil trousseau tous les jours.
Il en fut de la cousine comme de la maison. Pierrette dut être mise
aussi bien que la petite de madame Garceland. Elle eut des brodequins
à la mode, en peau bronzée, comme en avait la petite Tiphaine. Elle
eut des bas de coton très-fins, un corset de la meilleure faiseuse,
une robe de reps bleu, une jolie pèlerine doublée de taffetas blanc,
toujours pour lutter avec la petite de madame Julliard la jeune.
Aussi le dessous fut-il en harmonie avec le dessus, tant Sylvie avait
peur de l'examen et du coup d'œil des mères de famille. Pierrette
eut de jolies chemises en madapolam. Mademoiselle Borain dit que les
petites de madame la sous-préfète portaient des pantalons en percale
brodés et garnis, le dernier genre enfin. Pierrette eut des pantalons
à manchettes. On lui commanda une charmante capote de velours bleu
doublée de satin blanc, semblable à celle de la petite Martener.
Pierrette fut ainsi la plus délicieuse petite fille de tout Provins.
Le dimanche, à l'église, au sortir de la messe, toutes les dames
l'embrassèrent. Mesdames Tiphaine, Garceland, Galardon, Auffray,
Lesourd, Martener, Guépin, Julliard, raffolèrent de la charmante
Bretonne. Cette émeute flatta l'amour-propre de la vieille Sylvie, qui
dans sa bienfaisance voyait moins Pierrette qu'un triomphe de vanité.
Cependant Sylvie devait finir par s'offenser des succès de sa cousine,
et voici comment: on lui demanda Pierrette; et, toujours pour triompher
de ces dames, elle accorda Pierrette. On venait chercher Pierrette, qui
fit des parties de jeu, des dînettes avec les petites filles de ces
dames. Pierrette réussit infiniment mieux que les Rogron. Mademoiselle
Sylvie se choqua de voir Pierrette demandée chez les autres sans que
les autres vinssent trouver Pierrette. La naïve enfant ne dissimula
point les plaisirs qu'elle goûtait chez mesdames Tiphaine, Martener,
Galardon, Julliard, Lesourd, Auffray, Garceland, dont les amitiés
contrastaient étrangement avec les tracasseries de sa cousine et de
son cousin. Une mère eût été très-heureuse du bonheur de son enfant,
mais les Rogron avaient pris Pierrette pour eux et non pour elle: leurs
sentiments, loin d'être paternels, étaient entachés d'égoïsme et d'une
sorte d'exploitation commerciale.
Le beau trousseau, les belles robes des dimanches et les robes de tous
les jours commencèrent le malheur de Pierrette. Comme tous les enfants
libres de leurs amusements et habitués à suivre les inspirations de
leur fantaisie, elle usait effroyablement vite ses souliers, ses
brodequins, ses robes, et surtout ses pantalons à manchettes. Une
mère, en réprimandant son enfant, ne pense qu'à lui; sa parole est
douce, elle ne la grossit que poussée à bout et quand l'enfant a des
torts; mais, dans la grande question des habillements, les écus des
deux cousins étaient la première raison: il s'agissait d'eux et non de
Pierrette. Les enfants ont le flairer de la race canine pour les torts
de ceux qui les gouvernent: ils sentent admirablement s'ils sont aimés
ou tolérés. Les cœurs purs sont plus choqués par les nuances que par
les contrastes: un enfant ne comprend pas encore le mal, mais il sait
quand on froisse le sentiment du beau que la nature a mis en lui. Les
conseils que s'attirait Pierrette sur la tenue que doivent avoir les
jeunes filles bien élevées, sur la modestie et sur l'économie, étaient
le corollaire de ce thème principal: _Pierrette nous ruine_! Ces
gronderies, qui eurent un funeste résultat pour Pierrette, ramenèrent
les deux célibataires vers l'ancienne ornière commerciale d'où leur
établissement à Provins les avait divertis, et où leur nature allait
s'épanouir et fleurir. Habitués à régenter, à faire des observations,
à commander, à reprendre vertement leurs commis, Rogron et sa sœur
périssaient faute de victimes. Les petits esprits ont besoin de
despotisme pour le jeu de leurs nerfs, comme les grandes âmes ont soif
d'égalité pour l'action du cœur. Or les êtres étroits s'étendent aussi
bien par la persécution que par la bienfaisance; ils peuvent s'attester
leur puissance par un empire ou cruel ou charitable sur autrui, mais
ils vont du côté où les pousse leur tempérament. Ajoutez le véhicule de
l'intérêt, et vous aurez l'énigme de la plupart des choses sociales.
Dès lors Pierrette devint extrêmement nécessaire à l'existence de
ses cousins. Depuis son arrivée, les Rogron avaient été très-occupés
par le trousseau, puis retenus par le neuf de la commensalité. Toute
chose nouvelle, un sentiment et même une domination, a ses plis à
prendre. Sylvie commença par dire à Pierrette _ma petite_, elle quitta
_ma petite_ pour _Pierrette_ tout court. Les réprimandes, d'abord
aigres-douces, devinrent vives et dures. Dès qu'ils entrèrent dans
cette voie, le frère et la sœur y firent de rapides progrès: ils ne
s'ennuyaient plus! Ce ne fut pas le complot d'êtres méchants et cruels,
ce fut l'instinct d'une tyrannie imbécile. Le frère et la sœur se
crurent utiles à Pierrette, comme jadis ils se croyaient utiles à leurs
apprentis. Pierrette, dont la sensibilité vraie, noble, excessive,
était l'antipode de la sécheresse des Rogron, avait les reproches en
horreur; elle était atteinte si vivement que deux larmes mouillaient
aussitôt ses beaux yeux purs. Elle eut beaucoup à combattre avant de
réprimer son adorable vivacité qui plaisait tant au dehors, elle la
déployait chez les mères de ses petites amies; mais au logis, vers la
fin du premier mois, elle commençait à demeurer passive, et Rogron
lui demanda si elle était malade. A cette étrange interrogation, elle
bondit au bout du jardin pour y pleurer au bord de la rivière, où ses
larmes tombèrent comme un jour elle devait tomber elle-même dans le
torrent social. Un jour, malgré ses soins, l'enfant fit un accroc à
sa belle robe de reps chez madame Tiphaine, où elle était allée jouer
par une belle journée. Elle fondit en pleurs aussitôt, en prévoyant
la cruelle réprimande qui l'attendait au logis. Questionnée, il lui
échappa quelques paroles sur sa terrible cousine, au milieu de ses
larmes. La belle madame Tiphaine avait du reps pareil, elle remplaça
le lé elle-même. Mademoiselle Rogron apprit le tour que, suivant son
expression, lui avait joué cette satanée petite fille. Dès ce moment,
elle ne voulut plus donner Pierrette à _ces dames_.
La nouvelle vie qu'allait mener Pierrette à Provins devait se scinder
en trois phases bien distinctes. La première, celle où elle eut
une espèce de bonheur mélangé par les caresses froides des deux
célibataires et par des gronderies, ardentes pour elle, dura trois
mois. La défense d'aller voir ses petites amies, appuyée sur la
nécessité de commencer à apprendre tout ce que devait savoir une jeune
fille bien élevée, termina la première phase de la vie de Pierrette à
Provins, le seul temps où l'existence lui parut supportable.
Ces mouvements intérieurs produits chez les Rogron par le séjour de
Pierrette furent étudiés par Vinet et par le colonel avec la précaution
de renards se proposant d'entrer dans un poulailler, et inquiets d'y
voir un être nouveau. Tous deux venaient de loin en loin pour ne pas
effaroucher mademoiselle Sylvie, ils causaient avec Rogron sous divers
prétextes, et s'impatronisaient avec une réserve et des façons que
le grand Tartufe eût admirées. Le colonel et l'avocat passèrent la
soirée chez les Rogron, le jour même où Sylvie avait refusé de donner
Pierrette à la belle madame Tiphaine en termes très-amers. En apprenant
ce refus, le colonel et l'avocat se regardèrent en gens à qui Provins
était connu.
--Elle a positivement voulu vous faire une sottise, dit l'avocat. Il y
a longtemps que nous avons prévenu Rogron de ce qui vous est arrivé. Il
n'y a rien de bon à gagner avec ces gens-là.
--Qu'attendre du parti anti-national? s'écria le colonel en refrisant
ses moustaches et interrompant l'avocat. Si nous avions cherché à vous
détourner d'eux, vous auriez pensé que nous avions des motifs de haine
pour vous parler ainsi. Mais pourquoi, mademoiselle, si vous aimez à
faire votre petite partie, ne joueriez-vous pas le boston, le soir,
chez vous? Est-il donc impossible de remplacer des crétins comme ces
Julliard? Vinet et moi nous savons le boston, nous finirons par trouver
un quatrième. Vinet peut vous présenter sa femme, elle est gentille,
et, de plus, c'est une Chargebœuf. Vous ne ferez pas comme ces guenons
de la haute ville, vous ne demanderez pas des toilettes de duchesse à
une bonne petite femme de ménage que l'infamie de sa famille oblige à
tout faire chez elle, et qui unit le courage d'un lion à la douceur
d'un agneau.
Sylvie Rogron montra ses longues dents jaunes en souriant au colonel,
qui soutint très-bien ce phénomène horrible et prit même un air
flatteur.
--Si nous ne sommes que quatre, le boston n'aura pas lieu tous les
soirs, répondit-elle.
--Que voulez-vous que fasse un vieux grognard comme moi qui n'ai
plus qu'à manger mes pensions? L'avocat est toujours libre le soir.
D'ailleurs vous aurez du monde, je vous en promets, ajouta-t-il d'un
air mystérieux.
--Il suffirait, dit Vinet, de se poser franchement contre les
ministériels de Provins et de leur tenir tête; vous verriez combien
l'on vous aimerait dans Provins, vous auriez bien du monde pour vous.
Vous feriez enrager les Tiphaine en leur opposant votre salon. Eh!
bien, nous rirons des autres, si les autres rient de nous. La Clique ne
se gêne d'ailleurs guère à votre égard!
--Comment? dit Sylvie.
En province, il existe plus d'une soupape par laquelle les commérages
s'échappent d'une société dans l'autre. Vinet avait su tous les propos
tenus sur les Rogron dans les salons d'où les deux merciers étaient
définitivement bannis. Le juge suppléant, l'archéologue Desfondrilles
n'était d'aucun parti. Ce juge, comme quelques autres personnes
indépendantes, racontait tout ce qu'il entendait dire par suite des
habitudes de la province, et Vinet avait fait son profit de ces
bavardages. Ce malicieux avocat envenima les plaisanteries de madame
Tiphaine en les répétant. En révélant les mystifications auxquelles
Rogron et Sylvie s'étaient prêtés, il alluma la colère et réveilla
l'esprit de vengeance chez ces deux natures sèches qui voulaient un
aliment pour leurs petites passions.
Quelques jours après, Vinet amena sa femme, personne bien élevée,
timide, ni laide ni jolie, très-douce et sentant vivement son malheur.
Madame Vinet était blonde, un peu fatiguée par les soins de son pauvre
ménage, et très simplement mise. Aucune femme ne pouvait plaire
davantage à Sylvie. Madame Vinet supporta les airs de Sylvie, et plia
sous elle en femme accoutumée à plier. Il y avait sur son front bombé,
sur ses joues de rose du Bengale, dans son regard lent et tendre,
les traces de ces méditations profondes, de cette pensée perspicace
que les femmes, habituées à souffrir, ensevelissent dans un silence
absolu. L'influence du colonel, qui déployait pour Sylvie des grâces
courtisanesques arrachées en apparence à sa brusquerie militaire, et
celle de l'adroit Vinet, atteignirent bientôt Pierrette. Renfermée
au logis ou ne sortant plus qu'en compagnie de sa vieille cousine,
Pierrette, ce joli écureuil, fut à tout moment atteinte par:--Ne touche
pas à cela, Pierrette! et par ces sermons continuels sur la manière
de se tenir. Pierrette se courbait la poitrine et tendait le dos;
sa cousine la voulait droite comme elle qui ressemblait à un soldat
présentant les armes à son colonel; elle lui appliquait parfois de
petites tapes dans le dos pour la redresser. La libre et joyeuse fille
du Marais apprit à réprimer ses mouvements, à imiter un automate.
Un soir, qui marqua le commencement de la seconde période, Pierrette,
que les trois habitués n'avaient pas vue au salon pendant la soirée,
vint embrasser ses parents et saluer la compagnie avant de s'aller
coucher. Sylvie avança froidement sa joue à cette charmante enfant,
comme pour se débarrasser de son baiser. Le geste fut si cruellement
significatif, que les larmes de Pierrette jaillirent.
--T'es-tu piquée, ma petite Pierrette? lui dit l'atroce Vinet.
--Qu'avez-vous donc? lui demanda sévèrement Sylvie.
--Rien, dit la pauvre enfant en allant embrasser son cousin.
--Rien? reprit Sylvie. On ne pleure pas sans raison.
--Qu'avez-vous, ma petite belle? lui dit madame Vinet.
--Ma cousine riche ne me traite pas si bien que ma pauvre grand'mère!
--Votre grand'mère vous a pris votre fortune, dit Sylvie, et votre
cousine vous laissera la sienne.
Le colonel et l'avocat se regardèrent à la dérobée.
--J'aime mieux être volée et aimée, dit Pierrette.
--Eh! bien, l'on vous renverra d'où vous venez.
--Mais qu'a-t-elle donc fait, cette chère petite? dit madame Vinet.
Vinet jeta sur sa femme ce terrible regard, fixe et froid, des gens qui
exercent une domination absolue. La pauvre ilote, incessamment punie de
n'avoir pas eu la seule chose qu'on voulût d'elle, une fortune, reprit
ses cartes.
--Ce qu'elle a fait? s'écria Sylvie en relevant la tête par un
mouvement si brusque que les giroflées jaunes de son bonnet
s'agitèrent. Elle ne sait quoi s'inventer pour nous contrarier: elle a
ouvert ma montre pour en connaître le mécanisme, elle a touché la roue
et a cassé le grand ressort. Mademoiselle n'écoute rien. Je suis toute
la journée à lui recommander de prendre garde à tout, et c'est comme si
je parlais à cette lampe.
Pierrette, honteuse d'être réprimandée en présence des étrangers,
sortit tout doucement.
--Je me demande comment dompter la turbulence de cette enfant, dit
Rogron.
--Mais elle est assez âgée pour aller en pension, dit madame Vinet.
Un nouveau regard de Vinet imposa silence à sa femme, à laquelle il
s'était bien gardé de confier ses plans et ceux du colonel sur les deux
célibataires.
--Voilà ce que c'est que de se charger des enfants d'autrui! s'écria
le colonel. Vous pouviez encore en avoir à vous, vous ou votre frère;
pourquoi ne vous mariez-vous pas l'un ou l'autre?