Pendant les six premiers mois de leur transplantation, favorisés par

leurs anciennes relations avec les Julliard, les Guépin, les Guénée,

et après s'être appuyés de leur parenté avec monsieur Auffray le

notaire, arrière-petit-neveu de leur grand-père, les Rogron furent

reçus d'abord par madame Julliard la mère et par madame Galardon;

puis ils arrivèrent avec assez de difficultés dans le salon de la

belle madame Tiphaine. Chacun voulut étudier les Rogron avant de les

admettre. Il était difficile de ne pas accueillir des commerçants de

la rue Saint-Denis, nés à Provins et revenant y manger leurs revenus.

Néanmoins, le but de toute société sera toujours d'amalgamer des gens

de fortune, d'éducation, de mœurs, de connaissances et de caractères

semblables. Or, les Guépin, les Guénée et les Julliard étaient des

personnes plus haut placées, plus anciennes de bourgeoisie que les

Rogron, fils d'un aubergiste usurier qui avait eu quelques reproches

à se faire jadis et sur sa conduite privée et relativement à la

succession Auffray. Le notaire Auffray, le gendre de madame Galardon,

née Tiphaine, savait à quoi s'en tenir: les affaires s'étaient

arrangées chez son prédécesseur. Ces anciens négociants, revenus depuis

douze ans, s'étaient mis au niveau de l'instruction, du savoir-vivre

et des façons de cette société, à laquelle madame Tiphaine imprimait

un certain cachet d'élégance, un certain vernis parisien; tout y était

homogène: on s'y comprenait, chacun savait s'y tenir et y parler

de manière à être agréable à tous. Ils connaissaient tous leurs

caractères et s'étaient habitués les uns aux autres. Une fois reçus

chez monsieur Garceland le maire, les Rogron se flattèrent d'être en

peu de temps au mieux avec la meilleure société de la ville. Sylvie

apprit alors à jouer le boston. Rogron, incapable de jouer à aucun

jeu, tournait ses pouces et avalait ses phrases une fois qu'il avait

parlé de sa maison; mais ses phrases étaient comme une médecine: elles

paraissaient le tourmenter beaucoup, il se levait, il avait l'air de

vouloir parler, il était intimidé, se rasseyait et avait de comiques

convulsions dans les lèvres. Sylvie développa naïvement son caractère

au jeu. Tracassière, geignant toujours quand elle perdait, d'une joie

insolente quand elle gagnait, processive, taquine, elle impatienta

ses adversaires, ses partenaires, et devint le fléau de la société.

Dévorés d'une envie niaise et franche, Rogron et sa sœur eurent la

prétention de jouer un rôle dans une ville sur laquelle douze familles

étendaient un filet à mailles serrées, où tous les intérêts, tous les

amours-propres formaient comme un parquet sur lequel de nouveaux venus

devaient se bien tenir pour n'y rien heurter ou pour n'y pas glisser.

En supposant que la restauration de leur maison coûtât trente mille

francs, le frère et la sœur réunissaient dix mille livres de rente. Ils

se crurent très riches, assommèrent cette société de leur luxe futur,

et laissèrent prendre la mesure de leur petitesse, de leur ignorance

crasse, de leur sotte jalousie. Le soir où ils furent présentés à

la belle madame Tiphaine, qui déjà les avait observés chez madame

Garceland, chez sa belle-sœur Galardon et chez madame Julliard la mère,

la reine de la ville dit confidentiellement à Julliard fils, qui resta

quelques instants après tout le monde en tête-à-tête avec elle et le

Président:--Vous êtes donc tous bien coiffés de ces Rogron?

--Moi, dit l'Amadis de Provins, ils ennuient ma mère, ils excèdent ma

femme; et quand mademoiselle Sylvie a été mise en apprentissage, il y a

trente ans, chez mon père, il ne pouvait déjà pas la supporter.

--Mais j'ai fort envie, dit la jolie Présidente en mettant son petit

pied sur la barre de son garde-cendres, de faire comprendre que mon

salon n'est pas une auberge.

Julliard leva les yeux au plafond comme pour dire:--Mon Dieu! combien

d'esprit, quelle finesse!

--Je veux que ma société soit choisie; et si j'admettais des Rogron,

certes elle ne le serait pas.

--Ils sont sans cœur, sans esprit ni manières, dit le Président. Quand,

après avoir vendu du fil pendant vingt ans, comme l'a fait ma sœur, par

exemple...

--Mon ami, votre sœur ne serait déplacée dans aucun salon, dit en

parenthèse madame Tiphaine.

--Si l'on a la bêtise de demeurer encore mercier, dit le Président en

continuant, si l'on ne se décrasse pas, si l'on prend les comtes de

Champagne pour des mémoires de vin fourni, comme ces Rogron l'ont fait

ce soir, on doit rester chez soi.

--Ils sont puants, dit Julliard. Il semble qu'il n'y ait qu'une maison

dans Provins. Ils veulent nous écraser tous. Après tout, à peine

ont-ils de quoi vivre.

--S'il n'y avait que le frère, reprit madame Tiphaine, on le

souffrirait, il n'est pas gênant. En lui donnant un casse-tête chinois,

il resterait dans un coin bien tranquillement. Il en aurait pour tout

un hiver à trouver une combinaison. Mais mademoiselle Sylvie, quelle

voix d'hyène enrhumée! quelles pattes de homard! Ne dites rien de ceci,

Julliard.

Quand Julliard fut parti, la petite femme dit à son mari:--Mon ami,

j'ai déjà bien assez des indigènes que je suis obligée de recevoir, ces

deux de plus me feraient mourir; et, si tu le permets, nous nous en

priverons.

--Tu es bien la maîtresse chez toi, dit le Président; mais nous nous

ferons des ennemis. Les Rogron se jetteront dans l'Opposition, qui

jusqu'à présent n'a pas encore de consistance à Provins. Ce Rogron

hante déjà le baron Gouraud et l'avocat Vinet.

--Hé! dit en souriant Mélanie, ils te rendront alors service. Là où

il n'y a pas d'ennemis il n'y a pas de triomphes. Une conspiration

libérale, une association illégale, une lutte quelconque te mettraient

en évidence.

Le Président regarda sa jeune femme avec une sorte d'admiration

craintive.

Le lendemain chacun se dit à l'oreille chez madame Garceland que

les Rogron n'avaient pas réussi chez madame Tiphaine, dont le mot

sur l'auberge eut un immense succès. Madame Tiphaine fut un mois à

rendre sa visite à mademoiselle Sylvie. Cette insolence est très

remarquée en province. Sylvie eut, au boston chez madame Tiphaine,

avec la respectable madame Julliard la mère, une scène désagréable à

propos d'une Misère superbe que son ancienne patronne lui fit perdre,

disait-elle, méchamment et à dessein. Jamais Sylvie, qui aimait à jouer

de mauvais tours aux autres, ne concevait qu'on lui rendît la pareille.

Madame Tiphaine donna l'exemple de composer les parties avant l'arrivée

des Rogron, en sorte que Sylvie fut réduite à errer de table en table

en regardant jouer les autres, qui la regardaient en dessous d'un air

narquois. Chez madame Julliard la mère on se mit à jouer le whist, jeu

que ne savait pas Sylvie. La vieille fille finit par comprendre sa

mise hors la loi, sans en comprendre les raisons. Elle se crut l'objet

de la jalousie de tout ce monde. Les Rogron ne furent bientôt plus

priés chez personne; mais ils persistèrent à passer leurs soirées en

ville. Les gens spirituels se moquèrent d'eux, sans fiel, doucement,

en leur faisant dire de grosses balourdises sur les oves de leur

maison, sur une certaine cave à liqueurs qui n'avait pas sa pareille

à Provins. Cependant la maison des Rogron s'acheva. Naturellement ils

donnèrent quelques somptueux dîners, autant pour rendre les politesses

reçues que pour exhiber leur luxe. On vint seulement par curiosité.

Le premier dîner fut offert aux principaux personnages, à monsieur

et madame Tiphaine, chez lesquels les Rogron n'avaient cependant pas

mangé une seule fois; à monsieur et madame Julliard père et fils,

mère et belle-fille; monsieur Lesourd, monsieur le curé, monsieur et

madame Galardon. Ce fut un de ces dîners de province où l'on tient

la table depuis cinq jusqu'à neuf heures. Madame Tiphaine importait

à Provins les grandes façons de Paris, où les gens comme il faut

quittent le salon après le café pris. Elle avait soirée chez elle,

et voulut s'évader; mais les Rogron suivirent le ménage jusque dans

la rue, et quand ils revinrent, stupéfaits de n'avoir pu retenir

monsieur le Président et madame la Présidente, les autres convives

leur expliquèrent le bon goût de madame Tiphaine en l'imitant avec une

célérité cruelle en province.

--Ils ne verront pas notre salon allumé, dit Sylvie, et la lumière est

son fard.

Les Rogron avaient voulu ménager une surprise à leurs hôtes. Personne

n'avait été admis à voir cette maison devenue célèbre. Aussi tous les

habitués du salon de madame Tiphaine attendaient-ils avec impatience

son arrêt sur les merveilles du palais Rogron.

--Eh! bien, lui dit la petite madame Martener, vous avez vu le Louvre,

racontez-nous-en bien tout?

--Mais tout, ce sera comme le dîner, pas grand'chose.

--Comment est-ce?

--Eh! bien, cette porte bâtarde de laquelle nous avons dû

nécessairement admirer les croisillons en fonte dorée que vous

connaissez, dit madame Tiphaine, donne entrée sur un long corridor qui

partage assez inégalement la maison, puisqu'à droite il n'y a qu'une

fenêtre sur la rue, tandis qu'il s'en trouve deux à gauche. Du côté

du jardin, ce couloir est terminé par la porte vitrée du perron qui

descend sur une pelouse, pelouse ornée d'un socle où s'élève le plâtre

de Spartacus, peint en bronze. Derrière la cuisine, l'entrepreneur a

ménagé sous la cage de l'escalier une petite chambre aux provisions, de

laquelle on ne nous a pas fait grâce. Cet escalier, entièrement peint

en marbre portor, consiste en une rampe évidée tournant sur elle-même

comme celles qui, dans les cafés, mènent du rez-de-chaussée aux

cabinets de l'entresol. Ce colifichet en bois de noyer, d'une légèreté

dangereuse, à balustrade ornée de cuivre, nous a été donné pour une des

sept nouvelles merveilles du monde. La porte des caves est dessous.

De l'autre côté du couloir, sur la rue, se trouve la salle à manger,

qui communique par une porte à deux battants avec un salon d'égale

dimension dont les fenêtres offrent la vue du jardin.

--Ainsi, point d'antichambre? dit madame Auffray.

--L'antichambre est sans doute ce long couloir où l'on est entre deux

airs, répondit madame Tiphaine. Nous avons eu la pensée éminemment

nationale, libérale, constitutionnelle et patriotique de n'employer

que des bois de France, reprit-elle. Ainsi, dans la salle à manger,

le parquet est en bois de noyer et façonné en point de Hongrie. Les

buffets, la table et les chaises sont également en noyer. Aux fenêtres,

des rideaux en calicot blanc encadrés de bandes rouges, attachés par

de vulgaires embrasses rouges sur des patères exagérées, à rosaces

découpées, dorées au mat, et dont le champignon ressort sur un fond

rougeâtre. Ces rideaux magnifiques glissent sur des bâtons terminés

par des palmettes extravagantes, où les fixent des griffes de lion en

cuivre estampé, disposées en haut de chaque pli. Au-dessus d'un des

buffets, on voit un cadran de café suspendu par une espèce de serviette

en bronze doré, une de ces idées qui plaisent singulièrement aux

Rogron. Ils ont voulu me faire admirer cette trouvaille; je n'ai rien

trouvé de mieux à leur dire que, si jamais on a dû mettre une serviette

autour d'un cadran, c'était bien dans une salle à manger. Il y a sur ce

buffet deux grandes lampes semblables à celles qui parent le comptoir

des célèbres restaurants. Au-dessus de l'autre se trouve un baromètre

excessivement orné, qui paraît devoir jouer un grand rôle dans leur

existence: le Rogron le regarde comme il regarderait sa prétendue.

Entre les deux fenêtres, l'ordonnateur du logis a placé un poêle en

faïence blanche dans une niche horriblement riche. Sur les murs brille

un magnifique papier rouge et or, comme il s'en trouve dans ces mêmes

restaurants, et que le Rogron y a sans doute choisi sur place. Le dîner

nous a été servi dans un service de porcelaine blanc et or, avec son

dessert bleu barbeau à fleurs vertes; mais on nous a ouvert un des

buffets pour nous faire voir un autre service en terre de pipe pour

tous les jours. En face de chaque buffet une grande armoire contient

le linge. Tout cela est verni, propre, neuf, plein de tons criards.

J'admettrais encore cette salle à manger: elle a son caractère; quelque

désagréable qu'il soit, il peint très-bien celui des maîtres de la

maison; mais il n'y a pas moyen de tenir à cinq de ces gravures noires

contre lesquelles le Ministère de l'Intérieur devrait présenter une

loi, et qui représentent Poniatowski sautant dans l'Elster, la Défense

de la barrière de Clichy, Napoléon pointant lui-même un canon, et les

deux Mazeppa, toutes encadrées dans des cadres dorés dont le vulgaire

modèle convient à ces gravures, capables de faire prendre les succès

en haine! Oh! combien j'aime mieux les pastels de madame Julliard, qui

représentent des fruits, ces excellents pastels faits sous Louis XV,

et qui sont en harmonie avec cette bonne vieille salle à manger, à

boiseries grises et un peu vermoulues, mais qui certes ont le caractère

de la province, et vont avec la grosse argenterie de famille, avec la

porcelaine antique et nos habitudes. La province est la province: elle

est ridicule quand elle veut singer Paris. Vous me direz peut-être:

Vous êtes orfévre, monsieur Josse; mais je préfère le vieux salon que

voici, de monsieur Tiphaine le père, avec ses gros rideaux de lampasse

vert et blanc, avec sa cheminée Louis XV, ses trumeaux contournés, ses

vieilles glaces à perles et ses vénérables tables à jouer; mes vases

de vieux Sèvres, en vieux bleu, montés en vieux cuivre; ma pendule à

fleurs impossibles, mon lustre rococo, et mon meuble en tapisserie, à

toutes les splendeurs de leur salon.

--Comment est-il? dit monsieur Martener, très-heureux de l'éloge que la

belle Parisienne venait de faire si adroitement de la province.

--Quant au salon, il est d'un beau rouge, le rouge de mademoiselle

Sylvie quand elle se fâche de perdre une Misère!

--Le rouge-Sylvie, dit le Président, dont le mot resta dans le

vocabulaire de Provins.

--Les rideaux des fenêtres?... rouges! les meubles?... rouges! la

cheminée?... marbre rouge portor! les candélabres et la pendule?...

marbre rouge portor, montés en bronze d'un dessin commun, lourd; des

culs-de-lampe romains soutenus par des branches à feuillages grecs. Du

haut de la pendule, vous êtes regardés à la manière des Rogron, d'un

air niais, par ce gros lion bon enfant, appelé lion d'ornement, et qui

nuira pendant longtemps aux vrais lions. Ce lion roule sous une de

ses pattes une grosse boule, un détail des mœurs du lion d'ornement;

il passe sa vie à tenir une grosse boule noire, absolument comme un

Député de la Gauche. Peut-être est-ce un mythe constitutionnel. Le

cadran de cette pendule est bizarrement travaillé. La glace de la

cheminée offre cet encadrement à pâtes appliquées, d'un effet mesquin,

vulgaire quoique nouveau. Mais le génie du tapissier éclate dans les

plis rayonnants d'une étoffe rouge qui partent d'une patère mise au

centre du devant de cheminée, un poème romantique composé tout exprès

pour les Rogron, qui s'extasient en vous le montrant. Au milieu du

plafond pend un lustre soigneusement enveloppé dans un suaire de

percaline verte, et avec raison: il est du plus mauvais goût; le

bronze, d'un ton aigre, a pour ornements des filets plus détestables

en or bruni. Dessous, une table à thé, ronde, à marbre plus que jamais

portor, offre un plateau moiré métallique où reluisent des tasses en

porcelaine peinte, quelles peintures! et groupées autour d'un sucrier

en cristal taillé si crânement que nos petites filles ouvriront de

grands yeux en admirant et les cercles de cuivre doré qui le bordent,

et ces côtes tailladées comme un pourpoint du moyen-âge, et la pince à

prendre le sucre, de laquelle on ne se servira probablement jamais. Ce

salon a pour tenture un papier rouge qui joue le velours, encadré par

panneaux dans des baguettes de cuivre agrafées aux quatre coins par

des palmettes énormes. Chaque panneau est surorné d'une lithochromie

encadrée dans des cadres surchargés de festons en pâte qui simulent nos

belles sculptures en bois. Le meuble, en casimir et en racine d'orme,

se compose classiquement de deux canapés, deux bergères, six fauteuils

et six chaises. La console est embellie d'un vase en albâtre dit à la

Médicis, mis sous verre, et de cette magnifique cave à liqueurs si

célèbre. Nous avons été suffisamment prévenus _qu'il n'en existe pas

une seconde à Provins_! Chaque embrasure de fenêtre, où sont drapés de

magnifiques rideaux en soie rouge doublés de rideaux en tulle, contient

une table à jouer. Le tapis est d'Aubusson. Les Rogron n'ont pas

manqué de mettre la main sur ce fond rouge à rosaces fleuries, le plus

vulgaire des dessins communs. Ce salon n'a pas l'air d'être habité:

vous n'y voyez ni livres ni gravures, ni ces menus objets qui meublent

les tables, dit-elle en regardant sa table chargée d'objets à la mode,

d'albums, des jolies choses qu'on lui donnait. Il n'y a ni fleurs

ni aucun de ces riens qui se renouvellent. C'est froid et sec comme

mademoiselle Sylvie. Buffon a raison, le style est l'homme, et certes

les salons ont un style!

La belle madame Tiphaine continua sa description épigrammatique.

D'après cet échantillon, chacun se figurera facilement l'appartement

que la sœur et le frère occupaient au premier étage, et qu'ils

montrèrent à leurs hôtes; mais personne ne saurait inventer les sottes

recherches auxquelles le spirituel entrepreneur avait entraîné les

Rogron: les moulures des portes, les volets intérieurs façonnés, les

pâtes d'ornement dans les corniches, les jolies peintures, les mains

en cuivre doré, les sonnettes, les intérieurs de cheminée à systèmes

fumivores, les inventions pour éviter l'humidité, les tableaux de

marqueterie figurés par la peinture dans l'escalier, la vitrerie, la

serrurerie superfines; enfin tous ces colifichets, qui renchérissent

une construction et qui plaisent aux bourgeois, avaient été prodigués

outre mesure.

Personne ne voulut aller aux soirées des Rogron, dont les prétentions

avortèrent. Les raisons de refus ne manquaient pas: tous les jours

étaient acquis à madame Garceland, à madame Galardon, aux dames

Julliard, à madame Tiphaine, au sous-préfet, etc. Pour se faire une

société, les Rogron crurent qu'il suffirait de donner à dîner: ils

eurent des jeunes gens assez moqueurs et les dîneurs qui se trouvent

dans tous les pays du monde; mais les personnes graves cessèrent toutes

de les voir. Effrayée par la perte sèche de quarante mille francs

engloutis sans profit dans la maison, qu'elle appelait sa chère maison,

Sylvie voulut regagner cette somme par des économies. Elle renonça

donc promptement à des dîners qui coûtaient trente à quarante francs,

sans les vins, et qui ne réalisaient point son espérance d'avoir une

société, création aussi difficile en province qu'à Paris. Sylvie

renvoya sa cuisinière et prit une fille de campagne pour les gros

ouvrages. Elle fit sa cuisine elle-même _pour son plaisir_.

Quatorze mois après leur arrivée, le frère et la sœur tombèrent donc

dans une vie solitaire et sans occupation. Son bannissement du monde

avait engendré dans le cœur de Sylvie une haine effroyable contre

les Tiphaine, les Julliard, les Auffray, les Garceland, enfin contre

la société de Provins qu'elle nommait _la clique_, et avec laquelle

ses rapports devinrent excessivement froids. Elle aurait bien voulu

leur opposer une seconde société; mais la bourgeoisie inférieure

était entièrement composée de petits commerçants, libres seulement

les dimanches et les jours de fête; ou de gens tarés comme l'avocat

Vinet et le médecin Néraud, des bonapartistes inadmissibles comme

le colonel baron Gouraud, avec lesquels Rogron se lia d'ailleurs

très-inconsidérément, et contre lesquels la haute bourgeoisie avait

essayé vainement de le mettre en garde. Le frère et la sœur furent donc

obligés de rester au coin de leur poêle, dans leur salle à manger,

en se remémorant leurs affaires, les figures de leurs pratiques, et

autres choses aussi agréables. Le second hiver ne se termina pas sans

que l'ennui pesât sur eux effroyablement. Ils avaient mille peines

à employer le temps de leur journée. En allant se coucher le soir,

ils disaient:--Encore une de passée! Ils traînassaient le matin en

se levant, restaient au lit, s'habillaient lentement. Rogron se

faisait lui-même la barbe tous les jours, il s'examinait la figure,

il entretenait sa sœur des changements qu'il croyait y apercevoir; il

avait des discussions avec la servante sur la température de son eau

chaude; il allait au jardin, regardait si les fleurs avaient poussé;

il s'aventurait au bord de l'eau, où il avait fait construire un

kiosque; il observait la menuiserie de sa maison: avait-elle joué?

le tassement avait-il fendillé quelque tableau? les peintures se

soutenaient-elles? Il revenait parler de ses craintes sur une poule

malade ou sur un endroit où l'humidité laissait subsister des taches,

à sa sœur qui faisait l'affairée en mettant le couvert, en tracassant

la servante. Le baromètre était le meuble le plus utile à Rogron: il

le consultait sans cause, il le tapait familièrement comme un ami,

puis il disait: «Il fait vilain!» Sa sœur lui répondait: «Bah! il

fait le temps de la saison.» Si quelqu'un venait le voir, il vantait

l'excellence de cet instrument. Le déjeuner prenait encore un peu

de temps. Avec quelle lenteur ces deux êtres mastiquaient chaque

bouchée! Aussi leur digestion était-elle parfaite, ils n'avaient pas

à craindre de cancer à l'estomac. Ils gagnaient midi par la lecture

de la _Ruche_ et du _Constitutionnel_. L'abonnement du journal

parisien était supporté par un tiers avec l'avocat Vinet et le colonel

Gouraud. Rogron allait porter lui-même les journaux au colonel, qui

logeait sur la place, dans la maison de monsieur Martener, et dont

les longs récits lui faisaient un plaisir énorme. Aussi Rogron se

demandait-il en quoi le colonel était dangereux. Il eut la sottise

de lui parler de l'ostracisme prononcé contre lui, de lui rapporter

les dires de la Clique. Dieu sait comme le colonel, aussi redoutable

au pistolet qu'à l'épée, et qui ne craignait personne, arrangea la

Tiphaine et son Julliard, et les ministériels de la haute ville, gens

vendus à l'Étranger, capables de tout pour avoir des places, lisant

aux Élections les noms à leur fantaisie sur les bulletins, etc. Vers

deux heures, Rogron entreprenait une petite promenade. Il était bien

heureux quand un boutiquier sur le pas de sa porte l'arrêtait en lui

disant:--Comment va, père Rogron? Il causait et demandait des nouvelles

de la ville, il écoutait et colportait les commérages, les petits

bruits de Provins. Il montait jusqu'à la haute ville et allait dans les

chemins creux selon le temps. Parfois, il rencontrait des vieillards en

promenade comme lui. Ces rencontres étaient d'heureux événements. Il se

trouvait à Provins des gens désabusés de la vie parisienne, des savants

modestes vivant avec leurs livres. Jugez de l'attitude de Rogron en

écoutant un Juge-suppléant nommé Desfondrilles, plus archéologue que

magistrat, disant à l'homme instruit, le vieux monsieur Martener le

père, en lui montrant la vallée:--Expliquez-moi pourquoi les oisifs de

l'Europe vont à Spa plutôt qu'à Provins, quand les Eaux de Provins ont

une supériorité reconnue par la médecine française, une action, une

martialité dignes des propriétés médicales de nos roses?

--Que voulez-vous! répliquait l'homme instruit, c'est un de ces

caprices du Caprice, inexplicable comme lui. Le vin de Bordeaux

était inconnu il y a cent ans: le maréchal de Richelieu, l'une des

plus grandes figures du dernier siècle, l'Alcibiade français, est

nommé gouverneur de la Guyenne; il avait la poitrine délabrée, et

l'univers sait pourquoi! le vin du pays le restaure, le rétablit.

Bordeaux acquiert alors cent millions de rente, et le maréchal recule

le territoire de Bordeaux jusqu'à Angoulême, jusqu'à Cahors, enfin à

quarante lieues à la ronde! Qui sait où s'arrêtent les vignobles de

Bordeaux? Et le maréchal n'a pas de statue équestre à Bordeaux!

--Ah! s'il arrive un événement de ce genre à Provins, dans un siècle

ou dans un autre, on y verra, je l'espère, reprenait alors monsieur

Desfondrilles, soit sur la petite place de la basse ville, soit au

château, dans la ville haute, quelque bas-relief en marbre blanc

représentant la tête de monsieur Opoix, le restaurateur des Eaux

minérales de Provins!

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 38 / 48 段