leurs anciennes relations avec les Julliard, les Guépin, les Guénée,
et après s'être appuyés de leur parenté avec monsieur Auffray le
notaire, arrière-petit-neveu de leur grand-père, les Rogron furent
reçus d'abord par madame Julliard la mère et par madame Galardon;
puis ils arrivèrent avec assez de difficultés dans le salon de la
belle madame Tiphaine. Chacun voulut étudier les Rogron avant de les
admettre. Il était difficile de ne pas accueillir des commerçants de
la rue Saint-Denis, nés à Provins et revenant y manger leurs revenus.
Néanmoins, le but de toute société sera toujours d'amalgamer des gens
de fortune, d'éducation, de mœurs, de connaissances et de caractères
semblables. Or, les Guépin, les Guénée et les Julliard étaient des
personnes plus haut placées, plus anciennes de bourgeoisie que les
Rogron, fils d'un aubergiste usurier qui avait eu quelques reproches
à se faire jadis et sur sa conduite privée et relativement à la
succession Auffray. Le notaire Auffray, le gendre de madame Galardon,
née Tiphaine, savait à quoi s'en tenir: les affaires s'étaient
arrangées chez son prédécesseur. Ces anciens négociants, revenus depuis
douze ans, s'étaient mis au niveau de l'instruction, du savoir-vivre
et des façons de cette société, à laquelle madame Tiphaine imprimait
un certain cachet d'élégance, un certain vernis parisien; tout y était
homogène: on s'y comprenait, chacun savait s'y tenir et y parler
de manière à être agréable à tous. Ils connaissaient tous leurs
caractères et s'étaient habitués les uns aux autres. Une fois reçus
chez monsieur Garceland le maire, les Rogron se flattèrent d'être en
peu de temps au mieux avec la meilleure société de la ville. Sylvie
apprit alors à jouer le boston. Rogron, incapable de jouer à aucun
jeu, tournait ses pouces et avalait ses phrases une fois qu'il avait
parlé de sa maison; mais ses phrases étaient comme une médecine: elles
paraissaient le tourmenter beaucoup, il se levait, il avait l'air de
vouloir parler, il était intimidé, se rasseyait et avait de comiques
convulsions dans les lèvres. Sylvie développa naïvement son caractère
au jeu. Tracassière, geignant toujours quand elle perdait, d'une joie
insolente quand elle gagnait, processive, taquine, elle impatienta
ses adversaires, ses partenaires, et devint le fléau de la société.
Dévorés d'une envie niaise et franche, Rogron et sa sœur eurent la
prétention de jouer un rôle dans une ville sur laquelle douze familles
étendaient un filet à mailles serrées, où tous les intérêts, tous les
amours-propres formaient comme un parquet sur lequel de nouveaux venus
devaient se bien tenir pour n'y rien heurter ou pour n'y pas glisser.
En supposant que la restauration de leur maison coûtât trente mille
francs, le frère et la sœur réunissaient dix mille livres de rente. Ils
se crurent très riches, assommèrent cette société de leur luxe futur,
et laissèrent prendre la mesure de leur petitesse, de leur ignorance
crasse, de leur sotte jalousie. Le soir où ils furent présentés à
la belle madame Tiphaine, qui déjà les avait observés chez madame
Garceland, chez sa belle-sœur Galardon et chez madame Julliard la mère,
la reine de la ville dit confidentiellement à Julliard fils, qui resta
quelques instants après tout le monde en tête-à-tête avec elle et le
Président:--Vous êtes donc tous bien coiffés de ces Rogron?
--Moi, dit l'Amadis de Provins, ils ennuient ma mère, ils excèdent ma
femme; et quand mademoiselle Sylvie a été mise en apprentissage, il y a
trente ans, chez mon père, il ne pouvait déjà pas la supporter.
--Mais j'ai fort envie, dit la jolie Présidente en mettant son petit
pied sur la barre de son garde-cendres, de faire comprendre que mon
salon n'est pas une auberge.
Julliard leva les yeux au plafond comme pour dire:--Mon Dieu! combien
d'esprit, quelle finesse!
--Je veux que ma société soit choisie; et si j'admettais des Rogron,
certes elle ne le serait pas.
--Ils sont sans cœur, sans esprit ni manières, dit le Président. Quand,
après avoir vendu du fil pendant vingt ans, comme l'a fait ma sœur, par
exemple...
--Mon ami, votre sœur ne serait déplacée dans aucun salon, dit en
parenthèse madame Tiphaine.
--Si l'on a la bêtise de demeurer encore mercier, dit le Président en
continuant, si l'on ne se décrasse pas, si l'on prend les comtes de
Champagne pour des mémoires de vin fourni, comme ces Rogron l'ont fait
ce soir, on doit rester chez soi.
--Ils sont puants, dit Julliard. Il semble qu'il n'y ait qu'une maison
dans Provins. Ils veulent nous écraser tous. Après tout, à peine
ont-ils de quoi vivre.
--S'il n'y avait que le frère, reprit madame Tiphaine, on le
souffrirait, il n'est pas gênant. En lui donnant un casse-tête chinois,
il resterait dans un coin bien tranquillement. Il en aurait pour tout
un hiver à trouver une combinaison. Mais mademoiselle Sylvie, quelle
voix d'hyène enrhumée! quelles pattes de homard! Ne dites rien de ceci,
Julliard.
Quand Julliard fut parti, la petite femme dit à son mari:--Mon ami,
j'ai déjà bien assez des indigènes que je suis obligée de recevoir, ces
deux de plus me feraient mourir; et, si tu le permets, nous nous en
priverons.
--Tu es bien la maîtresse chez toi, dit le Président; mais nous nous
ferons des ennemis. Les Rogron se jetteront dans l'Opposition, qui
jusqu'à présent n'a pas encore de consistance à Provins. Ce Rogron
hante déjà le baron Gouraud et l'avocat Vinet.
--Hé! dit en souriant Mélanie, ils te rendront alors service. Là où
il n'y a pas d'ennemis il n'y a pas de triomphes. Une conspiration
libérale, une association illégale, une lutte quelconque te mettraient
en évidence.
Le Président regarda sa jeune femme avec une sorte d'admiration
craintive.
Le lendemain chacun se dit à l'oreille chez madame Garceland que
les Rogron n'avaient pas réussi chez madame Tiphaine, dont le mot
sur l'auberge eut un immense succès. Madame Tiphaine fut un mois à
rendre sa visite à mademoiselle Sylvie. Cette insolence est très
remarquée en province. Sylvie eut, au boston chez madame Tiphaine,
avec la respectable madame Julliard la mère, une scène désagréable à
propos d'une Misère superbe que son ancienne patronne lui fit perdre,
disait-elle, méchamment et à dessein. Jamais Sylvie, qui aimait à jouer
de mauvais tours aux autres, ne concevait qu'on lui rendît la pareille.
Madame Tiphaine donna l'exemple de composer les parties avant l'arrivée
des Rogron, en sorte que Sylvie fut réduite à errer de table en table
en regardant jouer les autres, qui la regardaient en dessous d'un air
narquois. Chez madame Julliard la mère on se mit à jouer le whist, jeu
que ne savait pas Sylvie. La vieille fille finit par comprendre sa
mise hors la loi, sans en comprendre les raisons. Elle se crut l'objet
de la jalousie de tout ce monde. Les Rogron ne furent bientôt plus
priés chez personne; mais ils persistèrent à passer leurs soirées en
ville. Les gens spirituels se moquèrent d'eux, sans fiel, doucement,
en leur faisant dire de grosses balourdises sur les oves de leur
maison, sur une certaine cave à liqueurs qui n'avait pas sa pareille
à Provins. Cependant la maison des Rogron s'acheva. Naturellement ils
donnèrent quelques somptueux dîners, autant pour rendre les politesses
reçues que pour exhiber leur luxe. On vint seulement par curiosité.
Le premier dîner fut offert aux principaux personnages, à monsieur
et madame Tiphaine, chez lesquels les Rogron n'avaient cependant pas
mangé une seule fois; à monsieur et madame Julliard père et fils,
mère et belle-fille; monsieur Lesourd, monsieur le curé, monsieur et
madame Galardon. Ce fut un de ces dîners de province où l'on tient
la table depuis cinq jusqu'à neuf heures. Madame Tiphaine importait
à Provins les grandes façons de Paris, où les gens comme il faut
quittent le salon après le café pris. Elle avait soirée chez elle,
et voulut s'évader; mais les Rogron suivirent le ménage jusque dans
la rue, et quand ils revinrent, stupéfaits de n'avoir pu retenir
monsieur le Président et madame la Présidente, les autres convives
leur expliquèrent le bon goût de madame Tiphaine en l'imitant avec une
célérité cruelle en province.
--Ils ne verront pas notre salon allumé, dit Sylvie, et la lumière est
son fard.
Les Rogron avaient voulu ménager une surprise à leurs hôtes. Personne
n'avait été admis à voir cette maison devenue célèbre. Aussi tous les
habitués du salon de madame Tiphaine attendaient-ils avec impatience
son arrêt sur les merveilles du palais Rogron.
--Eh! bien, lui dit la petite madame Martener, vous avez vu le Louvre,
racontez-nous-en bien tout?
--Mais tout, ce sera comme le dîner, pas grand'chose.
--Comment est-ce?
--Eh! bien, cette porte bâtarde de laquelle nous avons dû
nécessairement admirer les croisillons en fonte dorée que vous
connaissez, dit madame Tiphaine, donne entrée sur un long corridor qui
partage assez inégalement la maison, puisqu'à droite il n'y a qu'une
fenêtre sur la rue, tandis qu'il s'en trouve deux à gauche. Du côté
du jardin, ce couloir est terminé par la porte vitrée du perron qui
descend sur une pelouse, pelouse ornée d'un socle où s'élève le plâtre
de Spartacus, peint en bronze. Derrière la cuisine, l'entrepreneur a
ménagé sous la cage de l'escalier une petite chambre aux provisions, de
laquelle on ne nous a pas fait grâce. Cet escalier, entièrement peint
en marbre portor, consiste en une rampe évidée tournant sur elle-même
comme celles qui, dans les cafés, mènent du rez-de-chaussée aux
cabinets de l'entresol. Ce colifichet en bois de noyer, d'une légèreté
dangereuse, à balustrade ornée de cuivre, nous a été donné pour une des
sept nouvelles merveilles du monde. La porte des caves est dessous.
De l'autre côté du couloir, sur la rue, se trouve la salle à manger,
qui communique par une porte à deux battants avec un salon d'égale
dimension dont les fenêtres offrent la vue du jardin.
--Ainsi, point d'antichambre? dit madame Auffray.
--L'antichambre est sans doute ce long couloir où l'on est entre deux
airs, répondit madame Tiphaine. Nous avons eu la pensée éminemment
nationale, libérale, constitutionnelle et patriotique de n'employer
que des bois de France, reprit-elle. Ainsi, dans la salle à manger,
le parquet est en bois de noyer et façonné en point de Hongrie. Les
buffets, la table et les chaises sont également en noyer. Aux fenêtres,
des rideaux en calicot blanc encadrés de bandes rouges, attachés par
de vulgaires embrasses rouges sur des patères exagérées, à rosaces
découpées, dorées au mat, et dont le champignon ressort sur un fond
rougeâtre. Ces rideaux magnifiques glissent sur des bâtons terminés
par des palmettes extravagantes, où les fixent des griffes de lion en
cuivre estampé, disposées en haut de chaque pli. Au-dessus d'un des
buffets, on voit un cadran de café suspendu par une espèce de serviette
en bronze doré, une de ces idées qui plaisent singulièrement aux
Rogron. Ils ont voulu me faire admirer cette trouvaille; je n'ai rien
trouvé de mieux à leur dire que, si jamais on a dû mettre une serviette
autour d'un cadran, c'était bien dans une salle à manger. Il y a sur ce
buffet deux grandes lampes semblables à celles qui parent le comptoir
des célèbres restaurants. Au-dessus de l'autre se trouve un baromètre
excessivement orné, qui paraît devoir jouer un grand rôle dans leur
existence: le Rogron le regarde comme il regarderait sa prétendue.
Entre les deux fenêtres, l'ordonnateur du logis a placé un poêle en
faïence blanche dans une niche horriblement riche. Sur les murs brille
un magnifique papier rouge et or, comme il s'en trouve dans ces mêmes
restaurants, et que le Rogron y a sans doute choisi sur place. Le dîner
nous a été servi dans un service de porcelaine blanc et or, avec son
dessert bleu barbeau à fleurs vertes; mais on nous a ouvert un des
buffets pour nous faire voir un autre service en terre de pipe pour
tous les jours. En face de chaque buffet une grande armoire contient
le linge. Tout cela est verni, propre, neuf, plein de tons criards.
J'admettrais encore cette salle à manger: elle a son caractère; quelque
désagréable qu'il soit, il peint très-bien celui des maîtres de la
maison; mais il n'y a pas moyen de tenir à cinq de ces gravures noires
contre lesquelles le Ministère de l'Intérieur devrait présenter une
loi, et qui représentent Poniatowski sautant dans l'Elster, la Défense
de la barrière de Clichy, Napoléon pointant lui-même un canon, et les
deux Mazeppa, toutes encadrées dans des cadres dorés dont le vulgaire
modèle convient à ces gravures, capables de faire prendre les succès
en haine! Oh! combien j'aime mieux les pastels de madame Julliard, qui
représentent des fruits, ces excellents pastels faits sous Louis XV,
et qui sont en harmonie avec cette bonne vieille salle à manger, à
boiseries grises et un peu vermoulues, mais qui certes ont le caractère
de la province, et vont avec la grosse argenterie de famille, avec la
porcelaine antique et nos habitudes. La province est la province: elle
est ridicule quand elle veut singer Paris. Vous me direz peut-être:
Vous êtes orfévre, monsieur Josse; mais je préfère le vieux salon que
voici, de monsieur Tiphaine le père, avec ses gros rideaux de lampasse
vert et blanc, avec sa cheminée Louis XV, ses trumeaux contournés, ses
vieilles glaces à perles et ses vénérables tables à jouer; mes vases
de vieux Sèvres, en vieux bleu, montés en vieux cuivre; ma pendule à
fleurs impossibles, mon lustre rococo, et mon meuble en tapisserie, à
toutes les splendeurs de leur salon.
--Comment est-il? dit monsieur Martener, très-heureux de l'éloge que la
belle Parisienne venait de faire si adroitement de la province.
--Quant au salon, il est d'un beau rouge, le rouge de mademoiselle
Sylvie quand elle se fâche de perdre une Misère!
--Le rouge-Sylvie, dit le Président, dont le mot resta dans le
vocabulaire de Provins.
--Les rideaux des fenêtres?... rouges! les meubles?... rouges! la
cheminée?... marbre rouge portor! les candélabres et la pendule?...
marbre rouge portor, montés en bronze d'un dessin commun, lourd; des
culs-de-lampe romains soutenus par des branches à feuillages grecs. Du
haut de la pendule, vous êtes regardés à la manière des Rogron, d'un
air niais, par ce gros lion bon enfant, appelé lion d'ornement, et qui
nuira pendant longtemps aux vrais lions. Ce lion roule sous une de
ses pattes une grosse boule, un détail des mœurs du lion d'ornement;
il passe sa vie à tenir une grosse boule noire, absolument comme un
Député de la Gauche. Peut-être est-ce un mythe constitutionnel. Le
cadran de cette pendule est bizarrement travaillé. La glace de la
cheminée offre cet encadrement à pâtes appliquées, d'un effet mesquin,
vulgaire quoique nouveau. Mais le génie du tapissier éclate dans les
plis rayonnants d'une étoffe rouge qui partent d'une patère mise au
centre du devant de cheminée, un poème romantique composé tout exprès
pour les Rogron, qui s'extasient en vous le montrant. Au milieu du
plafond pend un lustre soigneusement enveloppé dans un suaire de
percaline verte, et avec raison: il est du plus mauvais goût; le
bronze, d'un ton aigre, a pour ornements des filets plus détestables
en or bruni. Dessous, une table à thé, ronde, à marbre plus que jamais
portor, offre un plateau moiré métallique où reluisent des tasses en
porcelaine peinte, quelles peintures! et groupées autour d'un sucrier
en cristal taillé si crânement que nos petites filles ouvriront de
grands yeux en admirant et les cercles de cuivre doré qui le bordent,
et ces côtes tailladées comme un pourpoint du moyen-âge, et la pince à
prendre le sucre, de laquelle on ne se servira probablement jamais. Ce
salon a pour tenture un papier rouge qui joue le velours, encadré par
panneaux dans des baguettes de cuivre agrafées aux quatre coins par
des palmettes énormes. Chaque panneau est surorné d'une lithochromie
encadrée dans des cadres surchargés de festons en pâte qui simulent nos
belles sculptures en bois. Le meuble, en casimir et en racine d'orme,
se compose classiquement de deux canapés, deux bergères, six fauteuils
et six chaises. La console est embellie d'un vase en albâtre dit à la
Médicis, mis sous verre, et de cette magnifique cave à liqueurs si
célèbre. Nous avons été suffisamment prévenus _qu'il n'en existe pas
une seconde à Provins_! Chaque embrasure de fenêtre, où sont drapés de
magnifiques rideaux en soie rouge doublés de rideaux en tulle, contient
une table à jouer. Le tapis est d'Aubusson. Les Rogron n'ont pas
manqué de mettre la main sur ce fond rouge à rosaces fleuries, le plus
vulgaire des dessins communs. Ce salon n'a pas l'air d'être habité:
vous n'y voyez ni livres ni gravures, ni ces menus objets qui meublent
les tables, dit-elle en regardant sa table chargée d'objets à la mode,
d'albums, des jolies choses qu'on lui donnait. Il n'y a ni fleurs
ni aucun de ces riens qui se renouvellent. C'est froid et sec comme
mademoiselle Sylvie. Buffon a raison, le style est l'homme, et certes
les salons ont un style!
La belle madame Tiphaine continua sa description épigrammatique.
D'après cet échantillon, chacun se figurera facilement l'appartement
que la sœur et le frère occupaient au premier étage, et qu'ils
montrèrent à leurs hôtes; mais personne ne saurait inventer les sottes
recherches auxquelles le spirituel entrepreneur avait entraîné les
Rogron: les moulures des portes, les volets intérieurs façonnés, les
pâtes d'ornement dans les corniches, les jolies peintures, les mains
en cuivre doré, les sonnettes, les intérieurs de cheminée à systèmes
fumivores, les inventions pour éviter l'humidité, les tableaux de
marqueterie figurés par la peinture dans l'escalier, la vitrerie, la
serrurerie superfines; enfin tous ces colifichets, qui renchérissent
une construction et qui plaisent aux bourgeois, avaient été prodigués
outre mesure.
Personne ne voulut aller aux soirées des Rogron, dont les prétentions
avortèrent. Les raisons de refus ne manquaient pas: tous les jours
étaient acquis à madame Garceland, à madame Galardon, aux dames
Julliard, à madame Tiphaine, au sous-préfet, etc. Pour se faire une
société, les Rogron crurent qu'il suffirait de donner à dîner: ils
eurent des jeunes gens assez moqueurs et les dîneurs qui se trouvent
dans tous les pays du monde; mais les personnes graves cessèrent toutes
de les voir. Effrayée par la perte sèche de quarante mille francs
engloutis sans profit dans la maison, qu'elle appelait sa chère maison,
Sylvie voulut regagner cette somme par des économies. Elle renonça
donc promptement à des dîners qui coûtaient trente à quarante francs,
sans les vins, et qui ne réalisaient point son espérance d'avoir une
société, création aussi difficile en province qu'à Paris. Sylvie
renvoya sa cuisinière et prit une fille de campagne pour les gros
ouvrages. Elle fit sa cuisine elle-même _pour son plaisir_.
Quatorze mois après leur arrivée, le frère et la sœur tombèrent donc
dans une vie solitaire et sans occupation. Son bannissement du monde
avait engendré dans le cœur de Sylvie une haine effroyable contre
les Tiphaine, les Julliard, les Auffray, les Garceland, enfin contre
la société de Provins qu'elle nommait _la clique_, et avec laquelle
ses rapports devinrent excessivement froids. Elle aurait bien voulu
leur opposer une seconde société; mais la bourgeoisie inférieure
était entièrement composée de petits commerçants, libres seulement
les dimanches et les jours de fête; ou de gens tarés comme l'avocat
Vinet et le médecin Néraud, des bonapartistes inadmissibles comme
le colonel baron Gouraud, avec lesquels Rogron se lia d'ailleurs
très-inconsidérément, et contre lesquels la haute bourgeoisie avait
essayé vainement de le mettre en garde. Le frère et la sœur furent donc
obligés de rester au coin de leur poêle, dans leur salle à manger,
en se remémorant leurs affaires, les figures de leurs pratiques, et
autres choses aussi agréables. Le second hiver ne se termina pas sans
que l'ennui pesât sur eux effroyablement. Ils avaient mille peines
à employer le temps de leur journée. En allant se coucher le soir,
ils disaient:--Encore une de passée! Ils traînassaient le matin en
se levant, restaient au lit, s'habillaient lentement. Rogron se
faisait lui-même la barbe tous les jours, il s'examinait la figure,
il entretenait sa sœur des changements qu'il croyait y apercevoir; il
avait des discussions avec la servante sur la température de son eau
chaude; il allait au jardin, regardait si les fleurs avaient poussé;
il s'aventurait au bord de l'eau, où il avait fait construire un
kiosque; il observait la menuiserie de sa maison: avait-elle joué?
le tassement avait-il fendillé quelque tableau? les peintures se
soutenaient-elles? Il revenait parler de ses craintes sur une poule
malade ou sur un endroit où l'humidité laissait subsister des taches,
à sa sœur qui faisait l'affairée en mettant le couvert, en tracassant
la servante. Le baromètre était le meuble le plus utile à Rogron: il
le consultait sans cause, il le tapait familièrement comme un ami,
puis il disait: «Il fait vilain!» Sa sœur lui répondait: «Bah! il
fait le temps de la saison.» Si quelqu'un venait le voir, il vantait
l'excellence de cet instrument. Le déjeuner prenait encore un peu
de temps. Avec quelle lenteur ces deux êtres mastiquaient chaque
bouchée! Aussi leur digestion était-elle parfaite, ils n'avaient pas
à craindre de cancer à l'estomac. Ils gagnaient midi par la lecture
de la _Ruche_ et du _Constitutionnel_. L'abonnement du journal
parisien était supporté par un tiers avec l'avocat Vinet et le colonel
Gouraud. Rogron allait porter lui-même les journaux au colonel, qui
logeait sur la place, dans la maison de monsieur Martener, et dont
les longs récits lui faisaient un plaisir énorme. Aussi Rogron se
demandait-il en quoi le colonel était dangereux. Il eut la sottise
de lui parler de l'ostracisme prononcé contre lui, de lui rapporter
les dires de la Clique. Dieu sait comme le colonel, aussi redoutable
au pistolet qu'à l'épée, et qui ne craignait personne, arrangea la
Tiphaine et son Julliard, et les ministériels de la haute ville, gens
vendus à l'Étranger, capables de tout pour avoir des places, lisant
aux Élections les noms à leur fantaisie sur les bulletins, etc. Vers
deux heures, Rogron entreprenait une petite promenade. Il était bien
heureux quand un boutiquier sur le pas de sa porte l'arrêtait en lui
disant:--Comment va, père Rogron? Il causait et demandait des nouvelles
de la ville, il écoutait et colportait les commérages, les petits
bruits de Provins. Il montait jusqu'à la haute ville et allait dans les
chemins creux selon le temps. Parfois, il rencontrait des vieillards en
promenade comme lui. Ces rencontres étaient d'heureux événements. Il se
trouvait à Provins des gens désabusés de la vie parisienne, des savants
modestes vivant avec leurs livres. Jugez de l'attitude de Rogron en
écoutant un Juge-suppléant nommé Desfondrilles, plus archéologue que
magistrat, disant à l'homme instruit, le vieux monsieur Martener le
père, en lui montrant la vallée:--Expliquez-moi pourquoi les oisifs de
l'Europe vont à Spa plutôt qu'à Provins, quand les Eaux de Provins ont
une supériorité reconnue par la médecine française, une action, une
martialité dignes des propriétés médicales de nos roses?
--Que voulez-vous! répliquait l'homme instruit, c'est un de ces
caprices du Caprice, inexplicable comme lui. Le vin de Bordeaux
était inconnu il y a cent ans: le maréchal de Richelieu, l'une des
plus grandes figures du dernier siècle, l'Alcibiade français, est
nommé gouverneur de la Guyenne; il avait la poitrine délabrée, et
l'univers sait pourquoi! le vin du pays le restaure, le rétablit.
Bordeaux acquiert alors cent millions de rente, et le maréchal recule
le territoire de Bordeaux jusqu'à Angoulême, jusqu'à Cahors, enfin à
quarante lieues à la ronde! Qui sait où s'arrêtent les vignobles de
Bordeaux? Et le maréchal n'a pas de statue équestre à Bordeaux!
--Ah! s'il arrive un événement de ce genre à Provins, dans un siècle
ou dans un autre, on y verra, je l'espère, reprenait alors monsieur
Desfondrilles, soit sur la petite place de la basse ville, soit au
château, dans la ville haute, quelque bas-relief en marbre blanc
représentant la tête de monsieur Opoix, le restaurateur des Eaux
minérales de Provins!