Sylvie Rogron fut envoyée à cent écus de pension en apprentissage

rue Saint-Denis, chez des négociants nés à Provins. Deux ans après,

elle était au pair: si elle ne gagnait rien, ses parents ne payaient

plus rien pour son logis et sa nourriture. Voilà ce qu'on appelle

_être au pair_, rue Saint-Denis. Deux ans après, pendant lesquels

sa mère lui envoya cent francs pour son entretien, Sylvie eut cent

écus d'appointements. Ainsi, dès l'âge de dix-neuf ans, mademoiselle

Sylvie Rogron obtint son indépendance. A vingt ans, elle était

la seconde demoiselle de la maison Julliard, marchand de soie en

botte, au Ver-Chinois, rue Saint-Denis. L'histoire de la sœur fut

celle du frère. Le petit Jérôme-Denis Rogron entra chez un des plus

forts marchands merciers de la rue Saint-Denis, la maison Guépin,

aux Trois-Quenouilles. Si à vingt et un ans Sylvie était première

demoiselle à mille francs d'appointements, Jérôme-Denis, mieux servi

par les circonstances, se trouvait à dix-huit ans premier commis à

douze cents francs, chez les Guépin, autres Provinois. Le frère et

la sœur se voyaient tous les dimanches et les jours de fête; ils les

passaient en divertissements économiques, ils dînaient hors Paris,

ils allaient voir Saint-Cloud, Meudon, Belleville, Vincennes. Vers la

fin de l'année 1815, ils réunirent leurs capitaux amassés à la sueur

de leurs fronts, environ vingt mille francs, et achetèrent de madame

Guénée le célèbre fonds de la Sœur-de-Famille, une des plus fortes

maisons de détail en mercerie. La sœur tint la caisse, le comptoir et

les écritures. Le frère fut à la fois le maître et le premier commis,

comme Sylvie fut pendant quelque temps sa propre première demoiselle.

En 1821, après cinq ans d'exploitation, la concurrence devint si vive

et si animée dans la mercerie, que le frère et la sœur avaient à

peine pu solder leur fonds et soutenir sa vieille réputation. Quoique

Sylvie Rogron n'eût alors que quarante ans, sa laideur, ses travaux

constants et un certain air rechigné que lui donnait la disposition de

ses traits autant que les soucis, la faisaient ressembler à une femme

de cinquante ans. A trente-huit ans, Jérôme-Denis Rogron offrait la

physionomie la plus niaise que jamais un comptoir ait présentée à des

chalands. Son front écrasé, déprimé par la fatigue, était marqué de

trois sillons arides. Ses petits cheveux gris, coupés ras, exprimaient

l'indéfinissable stupidité des animaux à sang froid. Le regard de

ses yeux bleuâtres ne jetait ni flamme ni pensée. Sa figure ronde et

plate n'excitait aucune sympathie et n'amenait même pas le rire sur

les lèvres de ceux qui se livrent à l'examen des Variétés du Parisien:

elle attristait. Enfin s'il était, comme son père, gros et court,

ses formes, dénuées du brutal embonpoint de l'aubergiste, accusaient

dans les moindres détails un affaissement ridicule. La coloration

excessive de son père était remplacée chez lui par la flasque lividité

particulière aux gens qui vivent en des arrière-boutiques sans air,

dans des cabanes grillées appelées Caisses, toujours pliant et dépliant

du fil, payant ou recevant, harcelant des commis ou répétant les mêmes

choses aux chalands. Le peu d'esprit du frère et de la sœur avait été

entièrement absorbé par l'entente de leur commerce, par le Doit et

Avoir, par la connaissance des lois spéciales et des usages de la place

de Paris. Le fil, les aiguilles, les rubans, les épingles, les boutons,

les fournitures de tailleur, enfin l'immense quantité d'articles qui

composent la mercerie parisienne, avaient employé leur mémoire. Les

lettres à écrire et à répondre, les factures, les inventaires, avaient

pris toute leur capacité. En dehors de leur partie, ils ne savaient

absolument rien, ils ignoraient même Paris. Pour eux, Paris était

quelque chose d'étalé autour de la rue Saint-Denis. Leur caractère

étroit avait eu pour champ leur boutique. Ils savaient admirablement

tracasser leurs commis, leurs demoiselles, et les trouver en faute.

Leur bonheur consistait à voir toutes les mains agitées comme des

pattes de souris sur les comptoirs, maniant la marchandise ou occupées

à replier les articles. Quand ils entendaient sept ou huit voix de

demoiselles et de jeunes gens déglubant les phrases consacrées par

lesquelles les commis répondent aux observations des acheteurs, la

journée était belle, il faisait beau! Quand le bleu de l'éther avivait

Paris, quand les Parisiens se promenaient en ne s'occupant que de

la mercerie qu'ils portaient:--Mauvais temps pour la vente! disait

l'imbécile patron. La grande science qui rendait Rogron l'objet de

l'admiration des apprentis était son art de ficeler, déficeler,

reficeler et confectionner un paquet. Rogron pouvait faire un paquet

et regarder ce qui se passait dans la rue ou surveiller son magasin

dans toute sa profondeur, il avait tout vu quand en le présentant à la

pratique il disait:--Voilà, madame; ne vous faut-il _rien d'autre_?

Sans sa sœur, ce crétin eût été ruiné. Sylvie avait du bon sens et

le génie de la vente. Elle dirigeait son frère dans ses achats en

fabrique et l'envoyait sans pitié jusqu'au fond de la France pour

y trouver un sou de bénéfice sur un article. La finesse que possède

plus ou moins toute femme n'étant pas au service de son cœur, elle

l'avait portée dans la spéculation. Un fonds à payer! cette pensée

était le piston qui faisait jouer cette machine et lui communiquait

une épouvantable activité. Rogron était resté premier commis, il ne

comprenait pas l'ensemble de ses affaires: l'intérêt personnel, le

plus grand véhicule de l'esprit, ne lui avait pas fait faire un pas.

Il restait souvent ébahi quand sa sœur ordonnait de vendre un article

à perte, en prévoyant la fin de sa mode; et plus tard il admirait

niaisement sa sœur Sylvie. Il ne raisonnait ni bien ni mal, il était

incapable de raisonnement; mais il avait la raison de se subordonner à

sa sœur, et il se subordonnait par une considération prise en dehors du

commerce:--Elle est mon aînée, disait-il. Peut-être une vie constamment

solitaire, réduite à la satisfaction des besoins, dénuée d'argent et de

plaisirs pendant la jeunesse, expliquerait-elle aux physiologistes et

aux penseurs la brute expression de ce visage, la faiblesse de cerveau,

l'attitude niaise de ce mercier. Sa sœur l'avait constamment empêché

de se marier, en craignant peut-être de perdre son influence dans la

maison, en voyant une cause de dépense et de ruine dans une femme

infailliblement plus jeune et sans aucun doute moins laide qu'elle.

La bêtise a deux manières d'être: elle se tait ou elle parle. La bêtise

muette est supportable, mais la bêtise de Rogron était parleuse. Ce

détaillant avait pris l'habitude de gourmander ses commis, de leur

expliquer les minuties du commerce de la mercerie en demi-gros, en

les ornant des plates plaisanteries qui constituent le _bagout_ des

boutiques. Ce mot, qui désignait autrefois l'esprit de repartie

stéréotypée, a été détrôné par le mot soldatesque de _blague_. Rogron

forcément écouté par un petit monde domestique, Rogron content de

lui-même, avait fini par se faire une phraséologie à lui. Ce bavard

se croyait orateur. La nécessité d'expliquer aux chalands ce qu'ils

veulent, de sonder leurs désirs, de leur donner envie de ce qu'ils

ne veulent pas, délie la langue du détaillant. Ce petit commerçant

finit par avoir la faculté de débiter des phrases où les mots ne

présentent aucune idée et qui ont du succès. Enfin, il explique aux

chalands des procédés peu connus; de là, lui vient je ne sais quelle

supériorité momentanée sur sa pratique; mais une fois sorti des mille

et une explications que nécessitent ses mille et un articles, il est,

relativement à la pensée, comme un poisson sur la paille et au soleil.

Rogron et Sylvie, ces deux mécaniques subrepticement baptisées,

n'avaient, ni en germe ni en action, les sentiments qui donnent

au cœur sa vie propre. Aussi ces deux natures étaient-elles

excessivement filandreuses et sèches, endurcies par le travail, par

les privations, par le souvenir de leurs douleurs pendant un long

et rude apprentissage. Ni l'un ni l'autre ils ne plaignaient aucun

malheur. Ils étaient non pas implacables, mais intraitables à l'égard

des gens embarrassés. Pour eux, la vertu, l'honneur, la loyauté,

tous les sentiments humains consistaient à payer régulièrement ses

billets. Tracassiers, sans âme et d'une économie sordide, le frère et

la sœur jouissaient d'une horrible réputation dans le commerce de la

rue Saint-Denis. Sans leurs relations avec Provins, où ils allaient

trois fois par an aux époques où ils pouvaient fermer leur boutique

pendant deux ou trois jours, ils eussent manqué de commis et de filles

de boutique. Mais le père Rogron expédiait à ses enfants tous les

malheureux voués au commerce par leurs parents, il faisait pour eux la

traite des apprentis et des apprenties dans Provins, où il vantait par

vanité la fortune de ses enfants. Chacun, appâté par la perspective

de savoir sa fille ou son fils bien instruit et bien surveillé, par

la chance de le voir succédant un jour aux _fils Rogron_, envoyait

l'enfant qui le gênait au logis, dans une maison tenue par ces deux

célibataires. Mais dès que l'apprenti et l'apprentie à cent écus de

pension trouvaient moyen de quitter cette galère, ils s'enfuyaient

avec un bonheur qui accroissait la terrible célébrité des Rogron.

L'infatigable aubergiste leur découvrait toujours de nouvelles

victimes. Depuis l'âge de quinze ans, Sylvie Rogron, habituée à se

grimer pour la vente, avait deux masques: la physionomie aimable de la

vendeuse, et la physionomie naturelle aux vieilles filles ratatinées.

Sa physionomie acquise était d'une mimique merveilleuse: en elle tout

souriait, sa voix devenue douce et pateline jetait un charme commercial

à la pratique. Sa vraie figure était celle qui s'est montrée entre les

deux persiennes entre-bâillées, elle eût fait fuir le plus déterminé

des Cosaques de 1815, qui cependant aimaient toute espèce de Françaises.

Quand la lettre des Lorrain arriva, les Rogron, en deuil de leur

père, avaient hérité de la maison à peu près volée à la grand'mère de

Pierrette, puis des terres acquises par l'ancien aubergiste; enfin

de certains capitaux provenus de prêts usuraires hypothéqués sur des

acquisitions faites par des paysans que le vieil ivrogne espérait

exproprier. Leur inventaire annuel venait d'être terminé. Le fonds de

la Sœur-de-Famille était payé. Les Rogron possédaient environ soixante

mille francs de marchandises en magasin, une quarantaine de mille

francs en caisse ou dans le portefeuille, et la valeur de leur fonds.

Assis sur la banquette en velours d'Utrecht vert rayé de bandes unies,

et plaquée dans une niche carrée derrière le comptoir, en face duquel

se trouvait un comptoir semblable pour leur première demoiselle, le

frère et la sœur se consultaient sur leurs intentions. Tout marchand

aspire à la bourgeoisie. En réalisant leur fonds de commerce, le frère

et la sœur devaient avoir environ cent cinquante mille francs, sans

comprendre la succession paternelle. En plaçant sur le Grand-Livre les

capitaux disponibles, chacun d'eux aurait trois ou quatre mille livres

de rente, même en destinant à la restauration de la maison paternelle

la valeur de leur fonds qui leur serait payé sans doute à terme.

Ils pouvaient donc aller vivre ensemble à Provins dans une maison à

eux. Leur première demoiselle était la fille d'un riche fermier de

Donnemarie, chargé de neuf enfants; il avait dû les pourvoir chacun

d'un état, car sa fortune, divisée en neuf parts, était peu de chose

pour chacun d'eux. En cinq années, ce fermier avait perdu sept de

ses enfants; cette première demoiselle était donc devenue un être si

intéressant, que Rogron avait tenté, mais inutilement, d'en faire sa

femme. Cette demoiselle manifestait pour son patron une aversion qui

déconcertait toute manœuvre. D'ailleurs mademoiselle Sylvie s'y prêtait

peu, s'opposait même au mariage de son frère, et voulait faire leur

successeur d'une fille si rusée. Elle ajournait le mariage de Rogron

après leur établissement à Provins.

Personne, parmi les passants, ne peut comprendre le mobile des

existences cryptogamiques de certains boutiquiers; on les regarde, on

se demande:--De quoi? pourquoi vivent-ils? que deviennent-ils? d'où

viennent-ils? on se perd dans les riens en voulant se les expliquer.

Pour découvrir le peu de poésie qui germe dans ces têtes et vivifie

ces existences, il est nécessaire de les creuser: mais on a bientôt

trouvé le tuf sur lequel tout repose. Le boutiquier parisien se nourrit

d'une espérance plus ou moins réalisable et sans laquelle il périrait

évidemment: celui-ci rêve de bâtir ou d'administrer un Théâtre,

celui-là tend aux honneurs de la Mairie; tel a sa maison de campagne

à trois lieues de Paris, un soi-disant parc où il plante des statues

en plâtre colorié, où il dispose des jets d'eau qui ressemblent à un

bout de fil et où il dépense des sommes folles; tel autre rêve les

commandements supérieurs de la garde nationale. Provins, ce paradis

terrestre, excitait chez les deux merciers le fanatisme que toutes les

jolies villes de France inspirent à leurs habitants. Disons-le à la

gloire de la Champagne: cet amour est légitime. Provins, une des plus

charmantes villes de France, rivalise le Frangistan et la vallée de

Cachemire; non seulement elle contient la poésie de Saadi, l'Homère

de la Perse, mais encore elle offre des vertus pharmaceutiques à la

Science médicale. Des Croisés rapportèrent les roses de Jéricho dans

cette délicieuse vallée, où, par hasard, elles prirent des qualités

nouvelles, sans rien perdre de leurs couleurs. Provins n'est pas

seulement la Perse française, elle pourrait encore être Bade, Aix,

Bath: elle a des eaux! Voici le paysage revu d'année en année, qui, de

temps en temps, apparaissait aux deux merciers sur le pavé boueux de la

rue Saint-Denis.

Après avoir traversé les plaines grises qui se trouvent entre la

Ferté-Gaucher et Provins, vrai désert, mais productif, un désert de

froment, vous parvenez à une colline. Tout à coup vous voyez à vos

pieds une ville arrosée par deux rivières: au bas du rocher s'étale une

vallée verte, pleine de lignes heureuses, d'horizons fuyants. Si vous

venez de Paris, vous prenez Provins en long, vous avez cette éternelle

grande route de France, qui passe au bas de la côte en la tranchant, et

douée de son aveugle, de ses mendiants, lesquels vous accompagnent de

leurs voix lamentables quand vous vous avisez d'examiner ce pittoresque

pays inattendu. Si vous venez de Troyes, vous entrez par le pays plat.

Le château, la vieille ville et ses anciens remparts sont étagés sur

la colline. La jeune ville s'étale en bas. Il y a le haut et le bas

Provins: d'abord, une ville aérée, à rues rapides, à beaux aspects,

environnée de chemins creux, ravinés, meublés de noyers, et qui

criblent de leurs vastes ornières la vive arête de la colline; ville

silencieuse, proprette, solennelle, dominée par les ruines imposantes

du château; puis une ville à moulins, arrosée par la Voulzie et le

Durtain, deux rivières de Brie, menues, lentes et profondes; une ville

d'auberges, de commerce, de bourgeois retirés, sillonnée par les

diligences, par les calèches et le roulage. Ces deux villes ou cette

ville, avec ses souvenirs historiques, la mélancolie de ses ruines,

la gaieté de sa vallée, ses délicieuses ravines pleines de haies

échevelées et de fleurs, sa rivière crénelée de jardins, excite si bien

l'amour de ses enfants, qu'ils se conduisent comme les Auvergnats, les

Savoyards et les Français: s'ils sortent de Provins pour aller chercher

fortune, ils y reviennent toujours. Le proverbe: Mourir au gîte,

fait pour les lapins et les gens fidèles, semble être la devise des

Provinois.

Aussi les deux Rogron ne pensaient-ils qu'à leur cher Provins! En

vendant du fil, le frère revoyait la haute ville. En entassant des

papiers chargés de boutons, il contemplait la vallée. En roulant ou

déroulant du padoux, il suivait le cours brillant des rivières. En

regardant ses casiers, il remontait les chemins creux où jadis il

fuyait la colère de son père pour venir y manger des noix, y gober

des mûrons. La petite place de Provins occupait surtout sa pensée: il

songeait à embellir sa maison, il rêvait à la façade qu'il y voulait

reconstruire, aux chambres, au salon, à la salle de billard, à la

salle à manger et au jardin potager dont il faisait un jardin anglais

avec boulingrins, grottes, jets d'eau, statues, etc. Les chambres où

dormaient le frère et la sœur au deuxième de la maison à trois croisées

et à six étages, haute et jaune comme il y en a tant rue Saint-Denis,

étaient sans autre mobilier que le strict nécessaire; mais personne,

à Paris, ne possédait un plus riche mobilier que ce mercier. Quand il

allait par la ville, il restait dans l'attitude des teriakis, regardant

les beaux meubles exposés, examinant les draperies dont il emplissait

sa maison. Au retour, il disait à sa sœur:--J'ai vu dans telle boutique

tel meuble de salon qui nous irait bien! Le lendemain il en achetait un

autre, et toujours! Il regorgeait le mois courant les meubles du mois

dernier. Le budget n'aurait pas payé ses remaniements d'architecture:

il voulait tout, et donnait toujours la préférence aux dernières

inventions. Quand il contemplait les balcons des maisons nouvellement

construites, quand il étudiait les timides essais de l'ornementation

extérieure, il trouvait les moulures, les sculptures, les dessins

déplacés.--Ah! se disait-il, ces belles choses feraient bien mieux à

Provins que là! Lorsqu'il ruminait son déjeuner sur le pas de sa porte,

adossé à sa devanture, l'œil hébété, le mercier voyait une maison

fantastique dorée par le soleil de son rêve, il se promenait dans son

jardin, il y écoutait son jet d'eau retombant en perles brillantes

sur une table ronde en pierre de liais. Il jouait à son billard, il

plantait des fleurs. Si sa sœur était la plume à la main, réfléchissant

et oubliant de gronder les commis, elle se contemplait recevant les

bourgeois de Provins, elle se mirait ornée de bonnets merveilleux dans

les glaces de son salon. Le frère et la sœur commençaient à trouver

l'atmosphère de la rue Saint-Denis malsaine; et l'odeur des boues de la

Halle leur faisait désirer le parfum des roses de Provins. Ils avaient

à la fois une nostalgie et une monomanie contrariées par la nécessité

de vendre leurs derniers bouts de fil, leurs bobines de soie et leurs

boutons. La terre promise de la vallée de Provins attirait d'autant

plus ces Hébreux, qu'ils avaient réellement souffert pendant longtemps,

et traversé, haletants, les déserts sablonneux de la Mercerie.

La lettre des Lorrain vint au milieu d'une méditation inspirée par ce

bel avenir. Les merciers connaissaient à peine leur cousine Pierrette

Lorrain. L'affaire de la succession Auffray, traitée depuis longtemps

par le vieil aubergiste, avait eu lieu pendant leur établissement,

et Rogron causait très peu sur ses capitaux. Envoyés de bonne heure

à Paris, le frère et la sœur se souvenaient à peine de leur tante

Lorrain. Une heure de discussions généalogiques leur fut nécessaire

pour se remémorer leur tante, fille du second lit de leur grand-père

Auffray, sœur consanguine de leur mère. Ils retrouvèrent la mère de

madame Lorrain dans madame Néraud, morte de chagrin. Ils jugèrent alors

que le second mariage de leur grand-père avait été pour eux une chose

funeste; son résultat était le partage de la succession Auffray entre

les deux lits. Ils avaient d'ailleurs entendu quelques récriminations

de leur père, toujours un peu goguenard et aubergiste. Les deux

merciers examinèrent la lettre des Lorrain à travers ces souvenirs

peu favorables à la cause de Pierrette. Se charger d'une orpheline,

d'une fille, d'une cousine qui, malgré tout, serait leur héritière

au cas où ni l'un ni l'autre ne se marierait, il y avait là matière

à discussion. La question fut étudiée sous toutes ses faces. D'abord

ils n'avaient jamais vu Pierrette. Puis ce serait un ennui que d'avoir

une jeune fille à garder. Ne prendraient-ils pas des obligations avec

elle? il serait impossible de la renvoyer si elle ne leur convenait

pas; enfin ne faudrait-il pas la marier? Et si Rogron trouvait

chaussure à son pied parmi les héritières de Provins, ne valait-il pas

mieux réserver toute leur fortune pour ses enfants? Selon Sylvie, une

chaussure au pied de son frère était une fille bête, riche et laide,

qui se laisserait gouverner par elle. Les deux marchands se décidèrent

à refuser. Sylvie se chargea de la réponse. Le courant des affaires

fut assez considérable pour retarder cette lettre, qui ne semblait pas

urgente, et à laquelle la vieille fille ne pensa plus dès que leur

première demoiselle consentit à traiter du fonds de la Sœur-de-Famille.

Sylvie Rogron et son frère partirent pour Provins quatre ans avant le

jour où la venue de Brigaut allait jeter tant d'intérêt dans la vie de

Pierrette. Mais les œuvres de ces deux personnes en province exigent

une explication aussi nécessaire que celle sur leur existence à Paris,

car Provins ne devait pas moins être funeste à Pierrette que les

antécédents commerciaux de ses cousins.

Quand le petit négociant venu de province à Paris retourne de Paris

en province, il y rapporte toujours quelques idées; puis il les perd

dans les habitudes de la vie de province où il s'enfonce, et où ses

velléités de rénovation s'abîment. De là ces petits changements lents,

successifs, par lesquels Paris finit par égratigner la surface des

villes départementales, et qui marquent essentiellement la transition

de l'ex-boutiquier au provincial renforcé. Cette transition constitue

une véritable maladie. Aucun détaillant ne passe impunément de son

bavardage continuel au silence, et de son activité parisienne à

l'immobilité provinciale. Quand ces braves gens ont gagné quelque

fortune, ils en dépensent une certaine partie à leur passion longtemps

couvée, et y déversent les dernières oscillations d'un mouvement qui

ne saurait s'arrêter à volonté. Ceux qui n'ont pas caressé d'idée

fixe voyagent, ou se jettent dans les occupations politiques de la

municipalité. Ceux-ci vont à la chasse ou pêchent, tracassent leurs

fermiers ou leurs locataires. Ceux-là deviennent usuriers comme le père

Rogron, ou actionnaires comme tant d'inconnus. Le thème du frère et

de la sœur, vous le connaissez: ils avaient à satisfaire leur royale

fantaisie de manier la truelle, à se construire leur charmante maison.

Cette idée fixe valut à la place du bas Provins la façade que venait

d'examiner Brigaut, les distributions intérieures de cette maison et

son luxueux mobilier. L'entrepreneur ne mit pas un clou sans consulter

les Rogron, sans leur faire signer les dessins et les devis, sans leur

expliquer longuement, en détail, la nature de l'objet en discussion,

où il se fabriquait et ses différents prix. Quant aux choses

extraordinaires, elles avaient été employées chez monsieur Tiphaine, ou

chez madame Julliard la jeune, ou chez monsieur Garceland, le maire.

Une similitude quelconque avec un des riches bourgeois de Provins

finissait toujours le combat à l'avantage de l'entrepreneur.

--Du moment où monsieur Garceland a cela chez lui, mettez! disait

mademoiselle Rogron. Cela doit être bien, il a bon goût.

--Sylvie, il nous propose des oves dans la corniche du corridor?

--Vous appelez cela des oves?

--Oui, mademoiselle.

--Et pourquoi? quel singulier nom! je n'en ai jamais entendu parler.

--Mais vous en avez vu!

--Oui.

--Savez-vous le latin?

--Non.

--Hé! bien, cela veut dire œufs, les oves sont des œufs.

--Comme vous êtes drôles, vous autres architectes! s'écriait Rogron.

C'est sans doute pour cela que vous ne donnez pas vos coquilles!

--Peindrons-nous le corridor? disait l'entrepreneur.

--Ma foi, non, s'écriait Sylvie, encore cinq cents francs!

--Oh! le salon et l'escalier sont trop jolis pour ne pas décorer le

corridor, disait l'entrepreneur. La petite madame Lesourd a fait

peindre le sien l'année dernière.

--Cependant son mari, comme procureur du roi, peut ne pas rester à

Provins.

--Oh! il sera quelque jour président du Tribunal, disait l'entrepreneur.

--Hé! bien, et que faites-vous donc alors de monsieur Tiphaine?

--Monsieur Tiphaine, il a une jolie femme, je ne suis pas embarrassé de

lui: monsieur Tiphaine ira à Paris.

--Peindrons-nous le corridor?

--Oui, les Lesourd verront du moins que nous les valons bien! disait

Rogron.

La première année de l'établissement des Rogron à Provins fut

entièrement occupée par ces délibérations, par le plaisir de voir

travailler les ouvriers, par les étonnements et les enseignements de

tout genre qui en résultaient, et par les tentatives que firent le

frère et la sœur pour se lier avec les principales familles de Provins.

Les Rogron n'étaient jamais allés dans aucun monde, ils n'étaient pas

sortis de leur boutique; ils ne connaissaient absolument personne à

Paris, ils avaient soif des plaisirs de la société. A leur retour,

les émigrés retrouvèrent d'abord monsieur et madame Julliard du

Ver-Chinois avec leurs enfants et petits-enfants; puis la famille des

Guépin, ou mieux le clan des Guépin, dont le petit-fils tenait encore

les Trois-Quenouilles; enfin madame Guénée, qui leur avait vendu la

Sœur-de-Famille, et dont les trois filles étaient mariées à Provins.

Ces trois grandes races, les Julliard, les Guépin et les Guénée,

s'étendaient dans la ville comme du chiendent sur une pelouse. Le

maire, monsieur Garceland, était gendre de monsieur Guépin. Le curé,

monsieur l'abbé Péroux, était le propre frère de madame Julliard, qui

était une Péroux. Le président du Tribunal, monsieur Tiphaine, était le

frère de madame Guénée, qui signe née Tiphaine.

La reine de la ville était la belle madame Tiphaine la jeune, la

fille unique de madame Roguin, la riche femme d'un ancien notaire de

Paris, de qui l'on ne parlait jamais. Délicate, jolie et spirituelle,

mariée en province exprès par sa mère, qui ne la voulait point près

d'elle, et l'avait tirée de son pensionnat quelques jours avant son

mariage, Mélanie Roguin se considérait comme en exil à Provins, et s'y

conduisait admirablement bien. Richement dotée, elle avait encore de

belles espérances. Quant à monsieur Tiphaine, son vieux père avait fait

à sa fille aînée, madame Guénée, de tels avancements d'hoirie, qu'une

terre de huit mille livres de rente, située à cinq lieues de Provins,

devait revenir au Président. Ainsi les Tiphaine, mariés avec vingt

mille livres de rente sans compter la place ni la maison du Président,

devaient un jour réunir vingt autres mille livres de rente.--Ils

n'étaient pas malheureux, disait-on. La grande, la seule affaire de la

belle madame Tiphaine était de faire nommer monsieur Tiphaine député.

Le député deviendrait Juge à Paris; et du Tribunal elle se promettait

de le faire monter promptement à la Cour royale. Aussi ménageait-elle

tous les amours-propres, s'efforçait-elle de plaire. Mais, chose plus

difficile! elle y réussissait. Deux fois par semaine, elle recevait

toute la bourgeoisie de Provins dans sa belle maison de la ville

haute. Cette jeune femme de vingt-deux ans n'avait point encore fait

un seul pas de clerc sur le terrain glissant où elle s'était placée.

Elle satisfaisait tous les amours-propres, caressait les dadas de

chacun: grave avec les gens graves, jeune fille avec les jeunes filles,

essentiellement mère avec les mères, gaie avec les jeunes femmes et

disposée à les servir, gracieuse pour tous; enfin une perle, un trésor,

l'orgueil de Provins. Elle n'en avait pas dit encore un mot, mais tous

les électeurs de Provins attendaient que leur cher président eût l'âge

requis pour le nommer. Chacun d'eux, sûr de ses talents, en faisait

son homme, son protecteur. Ah! monsieur Tiphaine arriverait, il serait

Garde des Sceaux, il s'occuperait de Provins!

Voici par quels moyens l'heureuse madame Tiphaine était parvenue à

régner sur la petite ville de Provins. Madame Guénée, sœur de monsieur

Tiphaine, après avoir marié sa première fille à monsieur Lesourd,

procureur du roi, la seconde à monsieur Martener le médecin, la

troisième à monsieur Auffray le notaire, avait épousé en secondes

noces monsieur Galardon, le receveur des contributions. Mesdames

Lesourd, Martener, Auffray et leur mère, madame Galardon, virent

dans le Président Tiphaine l'homme le plus riche et le plus capable

de la famille. Le procureur du roi, neveu par alliance de monsieur

Tiphaine, avait tout intérêt à pousser son oncle à Paris pour devenir

Président à Provins. Aussi ces quatre dames (madame Galardon adorait

son frère) formèrent-elles une cour à madame Tiphaine, de qui elles

prenaient les avis et les conseils en toute chose. Monsieur Julliard

fils aîné, qui avait épousé la fille unique d'un riche fermier, se

prit d'une belle passion, subite, secrète et désintéressée, pour la

Présidente, cet ange descendu des cieux parisiens. La rusée Mélanie,

incapable de s'embarrasser d'un Julliard, très capable de le maintenir

à l'état d'Amadis et d'exploiter sa sottise, lui donna le conseil

d'entreprendre un journal auquel elle servît d'Égérie. Depuis deux ans,

Julliard, doublé de sa passion romantique, avait donc entrepris une

feuille et une diligence publiques pour Provins. Le journal, appelé

LA RUCHE, _journal de Provins_, contenait des articles littéraires,

archéologiques et médicaux faits en famille. Les Annonces de

l'arrondissement payaient les frais. Les abonnés, au nombre de deux

cents, étaient le bénéfice. Il y paraissait des stances mélancoliques,

incompréhensibles en Brie, et adressées A ELLE!!! avec ces trois

points. Ainsi le jeune ménage Julliard, qui chantait les mérites de

madame Tiphaine, avait réuni le clan des Julliard à celui des Guénée.

Dès lors le salon du Président était naturellement devenu le premier de

la ville. Le peu d'aristocratie qui se trouve à Provins forme un seul

salon dans la ville haute, chez la vieille comtesse de Bréautey.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 37 / 48 段