nous aurions eu le temps d'écrire à Paris à monsieur des Grassins. Il
aurait pu nous envoyer des pièces d'or semblables aux tiennes; et,
quoique Grandet les connaisse bien, peut-être...
--Mais où donc aurions-nous pris tant d'argent?
--J'aurais engagé mes propres. D'ailleurs monsieur des Grassins nous
eût bien...
--Il n'est plus temps, répondit Eugénie d'une voix sourde et altérée
en interrompant sa mère. Demain matin ne devons-nous pas aller lui
souhaiter la bonne année dans sa chambre?
--Mais, ma fille, pourquoi n'irais-je donc pas voir les Cruchot?
--Non, non, ce serait me livrer à eux et nous mettre sous leur
dépendance. D'ailleurs j'ai pris mon parti. J'ai bien fait, je ne me
repens de rien. Dieu me protégera. Que sa sainte volonté se fasse. Ah!
si vous aviez lu sa lettre, vous n'auriez pensé qu'à lui, ma mère.
Le lendemain matin, premier janvier 1820, la terreur flagrante à
laquelle la mère et la fille étaient en proie leur suggéra la plus
naturelle des excuses pour ne pas venir solennellement dans la chambre
de Grandet. L'hiver de 1819 à 1820 fut un des plus rigoureux de
l'époque. La neige encombrait les toits.
Madame Grandet dit à son mari, dès qu'elle l'entendit se remuant dans
sa chambre:--Grandet, fais donc allumer par Nanon un peu de feu chez
moi; le froid est si vif que je gèle sous ma couverture. Je suis
arrivée à un âge où j'ai besoin de ménagements. D'ailleurs, reprit-elle
après une légère pause, Eugénie viendra s'habiller là. Cette pauvre
fille pourrait gagner une maladie à faire sa toilette chez elle par un
temps pareil. Puis nous irons te souhaiter le bon an près du feu, dans
la salle.
--Ta, ta, ta, ta, quelle langue! comme tu commences l'année, madame
Grandet? Tu n'as jamais tant parlé. Cependant tu n'as pas mangé de
pain trempé dans du vin, je pense. Il y eut un moment de silence. Eh!
bien, reprit le bonhomme, que sans doute la proposition de sa femme
arrangeait, je vais faire ce que vous voulez, madame Grandet. Tu es
vraiment une bonne femme, et je ne veux pas qu'il t'arrive malheur à
l'échéance de ton âge, quoique en général les La Bertellière soient
faits de vieux ciment. Hein! pas vrai? cria-t-il après une pause.
Enfin, nous en avons hérité, je leur pardonne. Et il toussa.
--Vous êtes gai ce matin, monsieur, dit gravement la pauvre femme.
--Toujours gai, moi...
Gai, gai, gai, le tonnelier,
Raccommodez votre cuvier!
ajouta-t-il en entrant chez sa femme tout habillé. Oui, nom d'un petit
bonhomme, il fait solidement froid tout de même. Nous déjeunerons bien,
ma femme. Des Grassins m'a envoyé un pâté de foies gras truffés! Je
vais aller le chercher à la diligence. Il doit y avoir joint un double
napoléon pour Eugénie, vint lui dire le tonnelier à l'oreille. Je n'ai
plus d'or, ma femme. J'avais bien encore quelques vieilles pièces, je
puis te dire cela à toi; mais il a fallu les lâcher pour les affaires.
Et, pour célébrer le premier jour de l'an, il l'embrassa sur le front.
--Eugénie, cria la bonne mère, je ne sais sur quel côté ton père a
dormi; mais il est bon homme, ce matin. Bah! nous nous en tirerons.
--Quoi qu'il a donc, notre maître? dit Nanon en entrant chez sa
maîtresse pour y allumer du feu. D'abord, il m'a dit: «Bonjour, bon an,
grosse bête! Va faire du feu chez ma femme, elle a froid.» Ai-je été
sotte quand je l'ai vu me tendant la main pour me donner un écu de six
francs qui n'est quasi point rogné du tout! Tenez, madame, regardez-le
donc? Oh! le brave homme. C'est un digne homme, tout de même. Il y en
a qui, pus y deviennent vieux, pus y durcissent; mais lui, il se fait
doux comme votre cassis, et y rabonit. C'est un ben parfait, un ben bon
homme...
Le secret de cette joie était dans une entière réussite de la
spéculation de Grandet. Monsieur des Grassins, après avoir déduit les
sommes que lui devait le tonnelier pour l'escompte des cent cinquante
mille francs d'effets hollandais, et pour le surplus qu'il lui avait
avancé afin de compléter l'argent nécessaire à l'achat des cent mille
livres de rente, lui envoyait, par la diligence, trente mille francs en
écus, restant sur le semestre de ses intérêts, et lui avait annoncé
la hausse des fonds publics. Ils étaient alors à 89, les plus célèbres
capitalistes en achetaient, fin janvier, à 92. Grandet gagnait,
depuis deux mois, douze pour cent sur ses capitaux, il avait apuré
ses comptes, et allait désormais toucher cinquante mille francs tous
les six mois sans avoir à payer ni impositions, ni réparations. Il
concevait enfin la rente, placement pour lequel les gens de province
manifestent une répugnance invincible, et il se voyait, avant cinq ans,
maître d'un capital de six millions grossi sans beaucoup de soins, et
qui, joint à la valeur territoriale de ses propriétés, composerait une
fortune colossale. Les six francs donnés à Nanon étaient peut-être le
solde d'un immense service que la servante avait à son insu rendu à son
maître.
--Oh! oh! où va donc le père Grandet, qu'il court dès le matin comme au
feu? se dirent les marchands occupés à ouvrir leurs boutiques. Puis,
quand ils le virent revenant du quai suivi d'un facteur des messageries
transportant sur une brouette des sacs pleins:--L'eau va toujours à la
rivière, le bonhomme allait à ses écus, disait l'un.--Il lui en vient
de Paris, de Froidfond, de Hollande! disait un autre.--Il finira par
acheter Saumur, s'écriait un troisième.--Il se moque du froid, il est
toujours à son affaire, disait une femme à son mari.--Eh! eh! monsieur
Grandet, si ça vous gênait, lui dit un marchand de drap, son plus
proche voisin, je vous en débarrasserais.
--Ouin! ce sont des sous, répondit le vigneron.
--D'argent, dit le facteur à voix basse.
--Si tu veux que je te soigne, mets une bride à ta _margoulette_, dit
le bonhomme au facteur en ouvrant sa porte.
--Ah! le vieux renard, je le croyais sourd, pensa le facteur. Il paraît
que quand il fait froid il entend.
--Voilà vingt sous pour tes étrennes, et _motus_! Détale! lui dit
Grandet. Nanon te reportera ta brouette.--Nanon, les linottes
sont-elles à la messe?
--Oui, monsieur.
--Allons, haut la patte! à l'ouvrage, cria-t-il en la chargeant de
sacs. En un moment les écus furent transportés dans sa chambre où il
s'enferma. Quand le déjeuner sera prêt, tu me cogneras au mur. Reporte
la brouette aux Messageries.
La famille ne déjeuna qu'à dix heures.
--Ici ton père ne demandera pas à voir ton or, dit madame Grandet à
sa fille en rentrant de la messe. D'ailleurs tu feras la frileuse.
Puis nous aurons le temps de remplir ton trésor pour le jour de ta
naissance...
Grandet descendit l'escalier en pensant à métamorphoser promptement ses
écus parisiens en bon or et à son admirable spéculation des rentes sur
l'État. Il était décidé à placer ainsi ses revenus jusqu'à ce que la
rente atteignît le taux de cent francs. Méditation funeste à Eugénie.
Aussitôt qu'il entra, les deux femmes lui souhaitèrent une bonne année,
sa fille en lui sautant au cou et le câlinant, madame Grandet gravement
et avec dignité.
--Ah! ah! mon enfant, dit-il en baisant sa fille sur les joues, je
travaille pour toi, vois-tu?... je veux ton bonheur. Il faut de
l'argent pour être heureux. Sans argent, bernique. Tiens, voilà un
napoléon tout neuf, je l'ai fait venir de Paris. Nom d'un petit
bonhomme, il n'y a pas un grain d'or ici. Il n'y a que toi qui as de
l'or. Montre-moi ton or, fifille.
--Bah! il fait trop froid; déjeunons, lui répondit Eugénie.
--Hé! bien, après, hein? Ça nous aidera tous à digérer. Ce gros des
Grassins, il nous a envoyé ça tout de même, reprit-il. Ainsi mangez,
mes enfants, ça ne nous coûte rien. Il va bien des Grassins, je suis
content de lui. Le merluchon rend service à Charles, et gratis encore.
Il arrange très-bien les affaires de ce pauvre défunt Grandet.--Ououh!
ououh! fit-il, la bouche pleine, après une pause, cela est bon!
Manges-en donc, ma femme! ça nourrit au moins pour deux jours.
--Je n'ai pas faim. Je suis toute malingre, tu le sais bien.
--Ah! ouin! Tu peux te bourrer sans crainte de faire crever ton coffre;
tu es une La Bertellière, une femme solide. Tu es bien un petit brin
jaunette, mais j'aime le jaune.
L'attente d'une mort ignominieuse et publique est moins horrible
peut-être pour un condamné que ne l'était pour madame Grandet et pour
sa fille l'attente des événements qui devaient terminer ce déjeuner de
famille. Plus gaiement parlait et mangeait le vieux vigneron, plus le
cœur de ces deux femmes se serrait. La fille avait néanmoins un appui
dans cette conjoncture: elle puisait de la force en son amour.
--Pour lui, pour lui, se disait-elle, je souffrirais mille morts.
A cette pensée, elle jetait à sa mère des regards flamboyants de
courage.
--Ote tout cela, dit Grandet à Nanon quand, vers onze heures, le
déjeuner fut achevé; mais laisse-nous la table. Nous serons plus à
l'aise pour voir ton petit trésor, dit-il en regardant Eugénie. Petit,
ma foi, non. Tu possèdes, valeur intrinsèque, cinq mille neuf cent
cinquante-neuf francs, et quarante de ce matin, cela fait six mille
francs moins un. Eh! bien, je te donnerai, moi, ce franc pour compléter
la somme, parce que, vois-tu, fifille... Hé! bien, pourquoi nous
écoutes-tu? Montre-moi tes talons, Nanon, et va faire ton ouvrage, dit
le bonhomme. Nanon disparut.--Écoute, Eugénie, il faut que tu me donnes
ton or. Tu ne le refuseras pas à ton pépère, ma petite fifille, hein?
Les deux femmes étaient muettes.--Je n'ai plus d'or, moi. J'en avais,
je n'en ai plus. Je te rendrai six mille francs en livres, et tu vas
les placer comme je vais te le dire. Il ne faut plus penser au douzain.
Quand je te marierai, ce qui sera bientôt, je te trouverai un futur qui
pourra t'offrir le plus beau douzain dont on aura jamais parlé dans la
province. Écoute donc, fifille. Il se présente une belle occasion: tu
peux mettre tes six mille francs dans le gouvernement, et tu en auras
tous les six mois près de deux cents francs d'intérêts, sans impôts, ni
réparations, ni grêle, ni gelée, ni marée, ni rien de ce qui tracasse
les revenus. Tu répugnes peut-être à te séparer de ton or, hein,
fifille? Apporte-le-moi tout de même. Je te ramasserai des pièces d'or,
des hollandaises, des portugaises, des roupies du Mogol, des génovines;
et, avec celles que je te donnerai à tes fêtes, en trois ans tu auras
rétabli la moitié de ton joli petit trésor en or. Que dis-tu, fifille?
Lève donc le nez. Allons, va le chercher, le mignon. Tu devrais me
baiser sur les yeux pour te dire ainsi des secrets et des mystères de
vie et de mort pour les écus. Vraiment les écus vivent et grouillent
comme des hommes: ça va, ça vient, ça sue, ça produit.
Eugénie se leva, mais, après avoir fait quelques pas vers la porte,
elle se retourna brusquement, regarda son père en face et lui dit:--Je
n'ai plus _mon_ or.
--Tu n'as plus ton or! s'écria Grandet en se dressant sur ses jarrets
comme un cheval qui entend tirer le canon à dix pas de lui.
--Non, je ne l'ai plus.
--Tu te trompes, Eugénie.
--Non.
--Par la serpette de mon père!
Quand le tonnelier jurait ainsi, les planchers tremblaient.
--Bon saint bon Dieu! voilà madame qui pâlit, cria Nanon.
--Grandet, ta colère me fera mourir, dit la pauvre femme.
--Ta, ta, ta, ta, vous autres, vous ne mourez jamais dans votre
famille!--Eugénie, qu'avez-vous fait de vos pièces? cria-t-il en
fondant sur elle.
--Monsieur, dit la fille aux genoux de madame Grandet, ma mère souffre
beaucoup. Voyez, ne la tuez pas.
Grandet fut épouvanté de la pâleur répandue sur le teint de sa femme,
naguère si jaune.
--Nanon, venez m'aider à me coucher, dit la mère d'une voix faible. Je
meurs.
Aussitôt Nanon donna le bras à sa maîtresse, autant en fit Eugénie, et
ce ne fut pas sans des peines infinies qu'elles purent la monter chez
elle, car elle tombait en défaillance de marche en marche. Grandet
resta seul. Néanmoins, quelques moments après, il monta sept ou huit
marches, et cria:--Eugénie, quand votre mère sera couchée, vous
descendrez.
--Oui, mon père.
Elle ne tarda pas à venir, après avoir rassuré sa mère.
--Ma fille, lui dit Grandet, vous allez me dire où est votre trésor.
--Mon père si vous me faites des présents dont je ne sois pas
entièrement maîtresse, reprenez-les, répondit froidement Eugénie en
cherchant le napoléon sur la cheminée et le lui présentant.
Grandet saisit vivement le napoléon et le coula dans son gousset.
--Je crois bien que je ne te donnerai plus rien. Pas seulement ça!
dit-il en faisant claquer l'ongle de son pouce sous sa maîtresse dent.
Vous méprisez donc votre père, vous n'avez donc pas confiance en lui,
vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un père? S'il n'est pas tout
pour vous, il n'est rien. Où est votre or?
--Mon père, je vous aime et vous respecte, malgré votre colère; mais
je vous ferai fort humblement observer que j'ai vingt-deux ans. Vous
m'avez assez souvent dit que je suis majeure, pour que je le sache.
J'ai fait de mon argent ce qu'il m'a plu d'en faire, et soyez sûr qu'il
est bien placé....
--Où?
--C'est un secret inviolable, dit-elle. N'avez-vous pas vos secrets?
--Ne suis-je pas le chef de ma famille, ne puis-je avoir mes affaires?
--C'est aussi mon affaire.
--Cette affaire doit être mauvaise, si vous ne pouvez pas la dire à
votre père, mademoiselle Grandet.
--Elle est excellente, et je ne puis pas la dire à mon père.
--Au moins, quand avez-vous donné votre or? Eugénie fit un signe
de tête négatif.--Vous l'aviez encore le jour de votre fête, hein?
Eugénie, devenue aussi rusée par amour que son père l'était par
avarice, réitéra le même signe de tête.--Mais on n'a jamais vu pareil
entêtement, ni vol pareil, dit Grandet d'une voix qui alla _crescendo_
et qui fit graduellement retentir la maison. Comment! ici, dans ma
propre maison, chez moi, quelqu'un aura pris ton or! le seul or qu'il
y avait! et je ne saurai pas qui? L'or est une chose chère. Les plus
honnêtes filles peuvent faire des fautes, donner je ne sais quoi, cela
se voit chez les grands seigneurs et même chez les bourgeois; mais
donner de l'or, car vous l'avez donné à quelqu'un, hein? Eugénie fut
impassible. A-t-on vu pareille fille! Est-ce moi qui suis votre père?
Si vous l'avez placé, vous en avez un reçu....
--Étais-je libre, oui ou non, d'en faire ce que bon me semblait?
Était-ce à moi?
--Mais tu es un enfant.
--Majeure.
Abasourdi par la logique de sa fille, Grandet pâlit, trépigna, jura;
puis trouvant enfin des paroles, il cria:--Maudit serpent de fille!
ah! mauvaise graine, tu sais bien que je t'aime, et tu en abuses. Elle
égorge son père! Pardieu, tu auras jeté notre fortune aux pieds de ce
va-nu-pieds qui a des bottes de maroquin. Par la serpette de mon père,
je ne peux pas te déshériter, nom d'un tonneau! mais je te maudis, toi,
ton cousin, et tes enfants! Tu ne verras rien arriver de bon de tout
cela, entends-tu? Si c'était à Charles que... Mais, non, ce n'est pas
possible. Quoi! ce méchant mirliflor m'aurait dévalisé... Il regarda
sa fille qui restait muette et froide.--Elle ne bougera pas, elle ne
sourcillera pas, elle est plus Grandet que je ne suis Grandet. Tu n'as
pas donné ton or pour rien, au moins. Voyons, dis? Eugénie regarda
son père, en lui jetant un regard ironique qui l'offensa. Eugénie,
vous êtes chez moi, chez votre père. Vous devez, pour y rester,
vous soumettre à ses ordres. Les prêtres vous ordonnent de m'obéir.
Eugénie baissa la tête. Vous m'offensez dans ce que j'ai de plus cher,
reprit-il, je ne veux vous voir que soumise. Allez dans votre chambre.
Vous y demeurerez jusqu'à ce que je vous permette d'en sortir. Nanon
vous y portera du pain et de l'eau. Vous m'avez entendu, marchez!
Eugénie fondit en larmes et se sauva près de sa mère. Après avoir fait
un certain nombre de fois le tour de son jardin dans la neige, sans
s'apercevoir du froid, Grandet se douta que sa fille devait être chez
sa femme; et, charmé de la prendre en contravention à ses ordres, il
grimpa les escaliers avec l'agilité d'un chat, et apparut dans la
chambre de madame Grandet au moment où elle caressait les cheveux
d'Eugénie dont le visage était plongé dans le sein maternel.
--Console-toi, ma pauvre enfant, ton père s'apaisera.
--Elle n'a plus de père, dit le tonnelier. Est-ce bien vous et moi,
madame Grandet, qui avons fait une fille désobéissante comme l'est
celle-là? Jolie éducation, et religieuse surtout. Hé! bien, vous n'êtes
pas dans votre chambre. Allons, en prison, en prison, mademoiselle.
--Voulez-vous me priver de ma fille, monsieur? dit madame Grandet en
montrant un visage rougi par la fièvre.
--Si vous la voulez garder, emportez-la, videz-moi toutes deux la
maison. Tonnerre, où est l'or, qu'est devenu l'or?
Eugénie se leva, lança un regard d'orgueil sur son père, et rentra dans
sa chambre à laquelle le bonhomme donna un tour de clef.
--Nanon, cria-t-il, éteins le feu de la salle. Et il vint s'asseoir sur
un fauteuil au coin de la cheminée de sa femme, en lui disant:--Elle
l'a donné sans doute à ce misérable séducteur de Charles qui n'en
voulait qu'à notre argent.
Madame Grandet trouva, dans le danger qui menaçait sa fille et dans son
sentiment pour elle, assez de force pour demeurer en apparence froide,
muette et sourde.
--Je ne savais rien de tout ceci, répondit-elle en se tournant du
côté de la ruelle du lit pour ne pas subir les regards étincelants de
son mari. Je souffre tant de votre violence, que si j'en crois mes
pressentiments, je ne sortirai d'ici que les pieds en avant. Vous
auriez dû m'épargner en ce moment, monsieur, moi qui ne vous ai jamais
causé de chagrin, du moins, je le pense. Votre fille vous aime, je la
crois innocente autant que l'enfant qui naît; ainsi ne lui faites pas
de peine, révoquez votre arrêt. Le froid est bien vif, vous pouvez être
cause de quelque grave maladie.
--Je ne la verrai ni ne lui parlerai. Elle restera dans sa chambre au
pain et à l'eau jusqu'à ce qu'elle ait satisfait son père. Que diable,
un chef de famille doit savoir où va l'or de sa maison. Elle possédait
les seules roupies qui fussent en France peut-être, puis des génovines,
des ducats de Hollande.
--Monsieur, Eugénie est notre unique enfant, et quand même elle les
aurait jetés à l'eau.
--A l'eau? cria le bonhomme, à l'eau! Vous êtes folle, madame Grandet.
Ce que j'ai dit est dit, vous le savez. Si vous voulez avoir la paix
au logis, confessez votre fille, tirez-lui les vers du nez? les femmes
s'entendent mieux entre elles à ça que nous autres. Quoi qu'elle ait pu
faire, je ne la mangerai point. A-t-elle peur de moi? Quand elle aurait
doré son cousin de la tête aux pieds, il est en pleine mer, hein! nous
ne pouvons pas courir après....
--Eh! bien, monsieur? Excitée par la crise nerveuse où elle se
trouvait, ou par le malheur de sa fille qui développait sa tendresse
et son intelligence, la perspicacité de madame Grandet lui fit
apercevoir un mouvement terrible dans la loupe de son mari, au moment
où elle répondait; elle changea d'idée sans changer de ton.--Eh! bien,
monsieur, ai-je plus d'empire sur elle que vous n'en avez? Elle ne m'a
rien dit, elle tient de vous.
--Tudieu! comme vous avez la langue pendue ce matin! Ta, ta, ta, ta,
vous me narguez, je crois. Vous vous entendez peut-être avec elle.
Il regarda sa femme fixement.
--En vérité, monsieur Grandet, si vous voulez me tuer, vous n'avez
qu'à continuer ainsi. Je vous le dis, monsieur, et, dût-il m'en coûter
la vie, je vous le répéterais encore: vous avez tort envers votre
fille, elle est plus raisonnable que vous ne l'êtes. Cet argent lui
appartenait, elle n'a pu qu'en faire un bel usage, et Dieu seul a le
droit de connaître nos bonnes œuvres. Monsieur, je vous en supplie,
rendez vos bonnes grâces à Eugénie!... Vous amoindrirez ainsi l'effet
du coup que m'a porté votre colère, et vous me sauverez peut-être la
vie. Ma fille, monsieur, rendez-moi ma fille.
--Je décampe, dit-il. Ma maison n'est pas tenable, la mère et la fille
raisonnent et parlent comme si.... Brooouh! Pouah! Vous m'avez donné
de cruelles étrennes, Eugénie, cria-t-il. Oui, oui, pleurez! Ce que
vous faites vous causera des remords, entendez-vous. A quoi donc vous
sert de manger le bon Dieu six fois tous les trois mois, si vous donnez
l'or de votre père en cachette à un fainéant qui vous dévorera votre
cœur quand vous n'aurez plus que ça à lui prêter? Vous verrez ce que
vaut votre Charles avec ses bottes de maroquin et son air de n'y pas
toucher. Il n'a ni cœur ni âme puisqu'il ose emporter le trésor d'une
pauvre fille sans l'agrément des parents.
Quand la porte de la rue fut fermée, Eugénie sortit de sa chambre et
vint près de sa mère.
--Vous avez eu bien du courage pour votre fille, lui dit-elle.
--Vois-tu, mon enfant, où nous mènent les choses illicites?... tu m'as
fait faire un mensonge.
--Oh! je demanderai à Dieu de m'en punir seule.
--C'est-y vrai, dit Nanon effarée en arrivant, que voilà mademoiselle
au pain et à l'eau pour le reste des jours?
--Qu'est-ce que cela fait, Nanon? dit tranquillement Eugénie.
--Ah! pus souvent que je mangerai de la frippe quand la fille de la
maison mange du pain sec. Non, non.
--Pas un mot de tout ça, Nanon, dit Eugénie.
--J'aurai la goule morte, mais vous verrez.
Grandet dîna seul pour la première fois depuis vingt-quatre ans.
--Vous voilà donc veuf, monsieur, lui dit Nanon. C'est bien désagréable
d'être veuf avec deux femmes dans sa maison.
--Je ne te parle pas à toi. Tiens ta margoulette ou je te chasse.
Qu'est-ce que tu as dans ta casserole que j'entends bouilloter sur le
fourneau?
--C'est des graisses que je fonds...
--Il viendra du monde ce soir, allume le feu.
Les Cruchot, madame des Grassins et son fils arrivèrent à huit heures,
et s'étonnèrent de ne voir ni madame Grandet ni sa fille.
--Ma femme est un peu indisposée. Eugénie est auprès d'elle, répondit
le vieux vigneron dont la figure ne trahit aucune émotion.
Au bout d'une heure employée en conversations insignifiantes, madame
des Grassins, qui était montée faire sa visite à madame Grandet,
descendit, et chacun lui demanda:--Comment va madame Grandet?
--Mais, pas bien du tout, du tout, dit-elle. L'état de sa santé me
paraît vraiment inquiétant. A son âge, il faut prendre les plus grandes
précautions, papa Grandet.
--Nous verrons cela, répondit le vigneron d'un air distrait.
Chacun lui souhaita le bonsoir. Quand les Cruchot furent dans la rue,
madame des Grassins leur dit:--Il y a quelque chose de nouveau chez
les Grandet. La mère est très-mal sans seulement qu'elle s'en doute.
La fille a les yeux rouges comme quelqu'un qui a pleuré longtemps.
Voudraient-ils la marier contre son gré?
Lorsque le vigneron fut couché, Nanon vint en chaussons à pas muets
chez Eugénie, et lui découvrit un pâté fait à la casserole.
--Tenez, mademoiselle, dit la bonne fille, Cornoiller m'a donné un
lièvre. Vous mangez si peu, que ce pâté vous durera bien huit jours;
et, par la gelée, il ne risquera point de se gâter. Au moins, vous ne
demeurerez pas au pain sec. C'est que ça n'est point sain du tout.
--Pauvre Nanon, dit Eugénie en lui serrant la main.
--Je l'ai fait ben bon, ben délicat, et _il_ ne s'en est point aperçu.
J'ai pris le lard, le laurier, tout sur mes six francs; j'en suis ben
la maîtresse. Puis la servante se sauva, croyant entendre Grandet.