centimes, mon neveu, dit Grandet en ouvrant la porte. Mais, pour vous
éviter la peine de vendre cela, je vous en compterai l'argent... en
livres.
Le mot en livres signifie sur le littoral de la Loire que les écus de
six livres doivent être acceptés pour six francs sans déduction.
--Je n'osais vous le proposer, répondit Charles; mais il me répugnait
de brocanter mes bijoux dans la ville que vous habitez. Il faut laver
son linge sale en famille, disait Napoléon. Je vous remercie donc de
votre complaisance. Grandet se gratta l'oreille, et il y eut un moment
de silence.--Mon cher oncle, reprit Charles en le regardant d'un air
inquiet, comme s'il eût craint de blesser sa susceptibilité, ma cousine
et ma tante ont bien voulu accepter un faible souvenir de moi; veuillez
à votre tour agréer des boutons de manche qui me deviennent inutiles:
ils vous rappelleront un pauvre garçon qui, loin de vous, pensera
certes à ceux qui désormais seront toute sa famille.
--Mon garçon! mon garçon, faut pas te dénuer comme ça... Qu'as-tu donc,
ma femme? dit-il en se tournant avec avidité vers elle, ah! un dé d'or.
Et toi, fifille, tiens, des agrafes de diamants. Allons, je prends tes
boutons, mon garçon, reprit-il en serrant la main de Charles. Mais...
tu me permettras de... te payer... ton, oui... ton passage aux Indes.
Oui, je veux te payer ton passage. D'autant, vois-tu, mon garçon, qu'en
estimant tes bijoux, je n'en ai compté que l'or brut, il y a peut-être
quelque chose à gagner sur les façons. Ainsi, voilà qui est dit. Je
te donnerai quinze cents francs... en livres, que Cruchot me prêtera;
car je n'ai pas un rouge liard ici, à moins que Perrottet, qui est en
retard de son fermage, ne me le paye. Tiens, tiens, je vais l'aller
voir.
Il prit son chapeau, mit ses gants et sortit.
--Vous vous en irez donc, dit Eugénie en lui jetant un regard de
tristesse mêlée d'admiration.
--Il le faut, dit-il en baissant la tête.
Depuis quelques jours, le maintien, les manières, les paroles de
Charles étaient devenus ceux d'un homme profondément affligé, mais qui,
sentant peser sur lui d'immenses obligations, puise un nouveau courage
dans son malheur. Il ne soupirait plus, il s'était fait homme. Aussi
jamais Eugénie ne présuma-t-elle mieux du caractère de son cousin qu'en
le voyant descendre dans ses habits de gros drap noir, qui allaient
bien à sa figure pâlie et à sa sombre contenance. Ce jour-là le deuil
fut pris par les deux femmes, qui assistèrent avec Charles à un
_Requiem_ célébré à la paroisse pour l'âme de feu Guillaume Grandet.
Au second déjeuner, Charles reçut des lettres de Paris, et les lut.
--Hé! bien, mon cousin, êtes-vous content de vos affaires? dit Eugénie
à voix basse.
--Ne fais donc jamais de ces questions-là, ma fille, répondit Grandet.
Que diable, je ne te dis pas les miennes, pourquoi fourres-tu le nez
dans celles de ton cousin? Laisse-le donc, ce garçon.
--Oh! je n'ai point de secrets, dit Charles.
--Ta, ta, ta, mon neveu, tu sauras qu'il faut tenir sa langue en bride
dans le commerce.
Quand les deux amants furent seuls dans le jardin, Charles dit à
Eugénie en l'attirant sur le vieux banc où ils s'assirent sous le
noyer:--J'avais bien présumé d'Alphonse, il s'est conduit à merveille.
Il a fait mes affaires avec prudence et loyauté. Je ne dois rien à
Paris, tous mes meubles sont bien vendus, et il m'annonce avoir,
d'après les conseils d'un capitaine au long cours, employé trois mille
francs qui lui restaient en une pacotille composée de curiosités
européennes, desquelles on tire un excellent parti aux Indes. Il a
dirigé mes colis sur Nantes, où se trouve un navire en charge pour
Java. Dans cinq jours, Eugénie, il faudra nous dire adieu pour toujours
peut-être, mais au moins pour longtemps. Ma pacotille et dix mille
francs que m'envoient deux de mes amis sont un bien petit commencement.
Je ne puis songer à mon retour avant plusieurs années. Ma chère
cousine, ne mettez pas en balance ma vie et la vôtre, je puis périr,
peut-être se présentera-t-il pour vous un riche établissement...
--Vous m'aimez?... dit-elle.
--Oh! oui, bien, répondit-il avec une profondeur d'accent qui révélait
une égale profondeur dans le sentiment.
--J'attendrai, Charles. Dieu! mon père est à sa fenêtre, dit-elle en
repoussant son cousin, qui s'approchait pour l'embrasser.
Elle se sauva sous la voûte, Charles l'y suivit; en le voyant, elle
se retira au pied de l'escalier et ouvrit la porte battante; puis,
sans trop savoir où elle allait, Eugénie se trouva près du bouge de
Nanon, à l'endroit le moins clair du couloir; là Charles, qui l'avait
accompagnée, lui prit la main, l'attira sur son cœur, la saisit par la
taille, et l'appuya doucement sur lui. Eugénie ne résista plus; elle
reçut et donna le plus pur, le plus suave, mais aussi le plus entier de
tous les baisers.
--Chère Eugénie, un cousin est mieux qu'un frère, il peut t'épouser,
lui dit Charles.
--Ainsi soit-il! cria Nanon en ouvrant la porte de son taudis.
Les deux amants, effrayés, se sauvèrent dans la salle, où Eugénie
reprit son ouvrage, et où Charles se mit à lire les litanies de la
Vierge dans le paroissien de madame Grandet.
--Quien! dit Nanon, nous faisons tous nos prières.
Dès que Charles eut annoncé son départ, Grandet se mit en mouvement
pour faire croire qu'il lui portait beaucoup d'intérêt; il se montra
libéral de tout ce qui ne coûtait rien, s'occupa de lui trouver un
emballeur, et dit que cet homme prétendait vendre ses caisses trop
cher; il voulut alors à toute force les faire lui-même, et y employa
de vieilles planches; il se leva dès le matin pour raboter, ajuster,
planer, clouer ses voliges et en confectionner de très belles caisses,
dans lesquelles il emballa tous les effets de Charles; il se chargea de
les faire descendre par bateau sur la Loire, de les assurer, et de les
expédier en temps utile à Nantes.
Depuis le baiser pris dans le couloir, les heures s'enfuyaient pour
Eugénie avec une effrayante rapidité. Parfois elle voulait suivre son
cousin. Celui qui a connu la plus attachante des passions, celle dont
la durée est chaque jour abrégée par l'âge, par le temps, par une
maladie mortelle, par quelques-unes des fatalités humaines, celui-là
comprendra les tourments d'Eugénie. Elle pleurait souvent en se
promenant dans ce jardin, maintenant trop étroit pour elle, ainsi que
la cour, la maison, la ville: elle s'élançait par avance sur la vaste
étendue des mers. Enfin la veille du départ arriva. Le matin, en
l'absence de Grandet et de Nanon, le précieux coffret où se trouvaient
les deux portraits fut solennellement installé dans le seul tiroir du
bahut qui fermait à clef, et où était la bourse maintenant vide. Le
dépôt de ce trésor n'alla pas sans bon nombre de baisers et de larmes.
Quand Eugénie mit la clef dans son sein, elle n'eut pas le courage de
défendre à Charles d'y baiser la place.
--Elle ne sortira pas de là, mon ami.
--Eh! bien, mon cœur y sera toujours aussi.
--Ah! Charles, ce n'est pas bien, dit-elle d'un accent peu grondeur.
--Ne sommes-nous pas mariés? répondit-il; j'ai ta parole, prends la
mienne.
--A toi, pour jamais! fut dit deux fois de part et d'autre.
Aucune promesse faite sur cette terre ne fut plus pure: la candeur
d'Eugénie avait momentanément sanctifié l'amour de Charles. Le
lendemain matin le déjeuner fut triste. Malgré la robe d'or et une
croix à la Jeannette que lui donna Charles, Nanon elle-même, libre
d'exprimer ses sentiments, eut la larme à l'œil.
--Ce pauvre mignon, monsieur, qui s'en va sur mer. Que Dieu le conduise.
A dix heures et demie, la famille se mit en route pour accompagner
Charles à la diligence de Nantes. Nanon avait lâché le chien, fermé la
porte, et voulut porter le sac de nuit de Charles. Tous les marchands
de la vieille rue étaient sur le seuil de leurs boutiques pour voir
passer ce cortége, auquel se joignit sur la place maître Cruchot.
--Ne va pas pleurer, Eugénie, lui dit sa mère.
--Mon neveu, dit Grandet sous la porte de l'auberge, en embrassant
Charles sur les deux joues, partez pauvre, revenez riche, vous
trouverez l'honneur de votre père sauf. Je vous en réponds, moi,
Grandet; car, alors, il ne tiendra qu'à vous de...
--Ah! mon oncle, vous adoucissez l'amertume de mon départ. N'est-ce pas
le plus beau présent que vous puissiez me faire?
Ne comprenant pas les paroles du vieux tonnelier, qu'il avait
interrompu, Charles répandit sur le visage tanné de son oncle des
larmes de reconnaissance, tandis qu'Eugénie serrait de toutes ses
forces la main de son cousin et celle de son père. Le notaire seul
souriait en admirant la finesse de Grandet, car lui seul avait bien
compris le bonhomme. Les quatre Saumurois, environnés de plusieurs
personnes, restèrent devant la voiture jusqu'à ce qu'elle partît;
puis, quand elle disparut sur le pont et ne retentit plus que dans le
lointain:--Bon voyage! dit le vigneron. Heureusement maître Cruchot
fut le seul qui entendit cette exclamation. Eugénie et sa mère étaient
allées à un endroit du quai d'où elles pouvaient encore voir la
diligence, et agitaient leurs mouchoirs blancs, signe auquel répondit
Charles en déployant le sien.
--Ma mère, je voudrais avoir pour un moment la puissance de Dieu, dit
Eugénie au moment où elle ne vit plus le mouchoir de Charles.
Pour ne point interrompre le cours des événements qui se passèrent au
sein de la famille Grandet, il est nécessaire de jeter par anticipation
un coup d'œil sur les opérations que le bonhomme fit à Paris par
l'entremise de des Grassins. Un mois après le départ du banquier,
Grandet possédait une inscription de cent mille livres de rente achetée
à quatre-vingts francs net. Les renseignements donnés à sa mort par son
inventaire n'ont jamais fourni la moindre lumière sur les moyens que
sa défiance lui suggéra pour échanger le prix de l'inscription contre
l'inscription elle-même. Maître Cruchot pensa que Nanon fut, à son
insu, l'instrument fidèle du transport des fonds. Vers cette époque,
la servante fit une absence de cinq jours, sous prétexte d'aller
ranger quelque chose à Froidfond, comme si le bonhomme était capable
de laisser traîner quelque chose. En ce qui concerne les affaires de
la maison Guillaume Grandet, toutes les prévisions du tonnelier se
réalisèrent.
A la Banque de France se trouvent, comme chacun sait, les
renseignements les plus exacts sur les grandes fortunes de Paris
et des départements. Les noms de des Grassins et de Félix Grandet
de Saumur y étaient connus, et y jouissaient de l'estime accordée
aux célébrités financières qui s'appuient sur d'immenses propriétés
territoriales libres d'hypothèques. L'arrivée du banquier de Saumur,
chargé, disait-on, de liquider par honneur la maison Grandet de
Paris, suffit donc pour éviter à l'ombre du négociant la honte des
protêts. La levée des scellés se fit en présence des créanciers, et le
notaire de la famille se mit à procéder régulièrement à l'inventaire
de la succession. Bientôt des Grassins réunit les créanciers, qui,
d'une voix unanime, élurent pour liquidateurs le banquier de Saumur,
conjointement avec François Keller, chef d'une riche maison, l'un
des principaux intéressés, et leur confièrent tous les pouvoirs
nécessaires pour sauver à la fois l'honneur de la famille et les
créances. Le crédit du Grandet de Saumur, l'espérance qu'il répandit
au cœur des créanciers par l'organe de des Grassins, facilitèrent
les transactions; il ne se rencontra pas un seul récalcitrant parmi
les créanciers. Personne ne pensait à passer sa créance au compte de
Profits et Pertes, et chacun se disait:--Grandet de Saumur paiera!
Six mois s'écoulèrent. Les Parisiens avaient remboursé les effets en
circulation et les conservaient au fond de leurs portefeuilles. Premier
résultat que voulait obtenir le tonnelier. Neuf mois après la première
assemblée, les deux liquidateurs distribuèrent quarante-sept pour cent
à chaque créancier. Cette somme fut produite par la vente des valeurs,
possessions, biens et choses généralement quelconques appartenant à feu
Guillaume Grandet, et qui fut faite avec une fidélité scrupuleuse. La
plus exacte probité présidait à cette liquidation. Les créanciers se
plurent à reconnaître l'admirable et incontestable honneur des Grandet.
Quand ces louanges eurent circulé convenablement, les créanciers
demandèrent le reste de leur argent. Il leur fallut écrire une lettre
collective à Grandet.
--Nous y voilà, dit l'ancien tonnelier en jetant la lettre au feu;
patience, mes petits amis.
En réponse aux propositions contenues dans cette lettre, Grandet de
Saumur demanda le dépôt chez un notaire de tous les titres de créance
existants contre la succession de son frère, en les accompagnant
d'une quittance des payements déjà faits, sous prétexte d'apurer les
comptes, et de correctement établir l'état de la succession. Ce dépôt
souleva mille difficultés. Généralement, le créancier est une sorte
de maniaque. Aujourd'hui prêt à conclure, demain il veut tout mettre
à feu et à sang; plus tard il se fait ultra-débonnaire. Aujourd'hui
sa femme est de bonne humeur, son petit dernier a fait ses dents,
tout va bien au logis, il ne veut pas perdre un sou; demain il pleut,
il ne peut pas sortir, il est mélancolique, il dit oui à toutes les
propositions qui peuvent terminer une affaire; le surlendemain il lui
faut des garanties, à la fin du mois il prétend vous exécuter, le
bourreau! Le créancier ressemble à ce moineau franc à la queue duquel
on engage les petits enfants à tâcher de poser un grain de sel; mais
le créancier rétorque cette image contre sa créance, de laquelle il ne
peut rien saisir. Grandet avait observé les variations atmosphériques
des créanciers, et ceux de son frère obéirent à tous ses calculs. Les
uns se fâchèrent et se refusèrent _net_ au dépôt.--Bon! ça va bien,
disait Grandet en se frottant les mains à la lecture des lettres que
lui écrivait à ce sujet des Grassins. Quelques autres ne consentirent
audit dépôt que sous la condition de faire bien constater leurs droits,
ne renoncer à aucuns, et se réserver même celui de faire déclarer la
faillite. Nouvelle correspondance, après laquelle Grandet de Saumur
consentit à toutes les réserves demandées. Moyennant cette concession,
les créanciers bénins firent entendre raison aux créanciers durs. Le
dépôt eut lieu, non sans quelques plaintes.--Ce bonhomme, dit-on à
des Grassins, se moque de vous et de nous. Vingt-trois mois après la
mort de Guillaume Grandet, beaucoup de commerçants, entraînés par le
mouvement des affaires de Paris, avaient oublié leurs recouvrements
Grandet, ou n'y pensaient que pour se dire:--Je commence à croire que
les quarante-sept pour cent sont tout ce que je tirerai de cela. Le
tonnelier avait calculé sur la puissance du temps, qui, disait-il, est
un bon diable. A la fin de la troisième année, des Grassins écrivit
à Grandet que, moyennant dix pour cent des deux millions quatre cent
mille francs restant dus par la maison Grandet, il avait amené les
créanciers à lui rendre leurs titres. Grandet répondit que le notaire
et l'agent de change dont les épouvantables faillites avaient causé la
mort de son frère, vivaient, _eux_! pouvaient être devenus bons, et
qu'il fallait les actionner afin d'en tirer quelque chose et diminuer
le chiffre du déficit. A la fin de la quatrième année, le déficit fut
bien et dûment arrêté à la somme de douze cent mille francs. Il y eut
des pourparlers qui durèrent six mois entre les liquidateurs et les
créanciers, entre Grandet et les liquidateurs. Bref, vivement pressé
de s'exécuter, Grandet de Saumur répondit aux deux liquidateurs, vers
le neuvième mois de cette année, que son neveu, qui avait fait fortune
aux Indes, lui avait manifesté l'intention de payer intégralement les
dettes de son père; il ne pouvait pas prendre sur lui de les solder
frauduleusement sans l'avoir consulté; il attendait une réponse. Les
créanciers, vers le milieu de la cinquième année, étaient encore tenus
en échec avec le mot _intégralement_, de temps en temps lâché par le
sublime tonnelier, qui riait dans sa barbe, et ne disait jamais, sans
laisser échapper un fin sourire et un juron, le mot:--Ces PARISIENS!
Mais les créanciers furent réservés à un sort inouï dans les fastes du
commerce. Ils se retrouveront dans la position où les avait maintenus
Grandet au moment où les événements de cette histoire les obligeront
à y reparaître. Quand les rentes atteignirent à 115, le père Grandet
vendit, retira de Paris environ deux millions quatre cent mille
francs en or, qui rejoignirent dans ses barillets les six cent mille
francs d'intérêts composés que lui avaient donnés ses inscriptions.
Des Grassins demeurait à Paris. Voici pourquoi. D'abord il fut nommé
député; puis il s'amouracha, lui père de famille, mais ennuyé par
l'ennuyeuse vie saumuroise, de Florine, une des plus jolies actrices
du théâtre de Madame, et il y eut recrudescence du quartier-maître
chez le banquier. Il est inutile de parler de sa conduite; elle fut
jugée à Saumur profondément immorale. Sa femme se trouva très heureuse
d'être séparée de biens et d'avoir assez de tête pour mener la maison
de Saumur, dont les affaires se continuèrent sous son nom, afin de
réparer les brèches faites à sa fortune par les folies de monsieur
des Grassins. Les Cruchotins empiraient si bien la situation fausse
de la quasi-veuve, qu'elle maria fort mal sa fille, et dut renoncer
à l'alliance d'Eugénie Grandet pour son fils. Adolphe rejoignit des
Grassins à Paris, et y devint, dit-on, un fort mauvais sujet. Les
Cruchot triomphèrent.
--Votre mari n'a pas de bon sens, disait Grandet en prêtant une somme à
madame des Grassins, moyennant sûretés. Je vous plains beaucoup, vous
êtes une bonne petite femme.
--Ah! monsieur, répondit la pauvre dame, qui pouvait croire que le jour
où il partit de chez vous pour aller à Paris, il courait à sa ruine.
--Le ciel m'est témoin, madame, que j'ai tout fait jusqu'au dernier
moment pour l'empêcher d'y aller. Monsieur le président voulait à toute
force l'y remplacer; et, s'il tenait tant à s'y rendre, nous savons
maintenant pourquoi.
Ainsi Grandet n'avait aucune obligation à des Grassins.
En toute situation, les femmes ont plus de causes de douleur que n'en a
l'homme, et souffrent plus que lui. L'homme a sa force, et l'exercice
de sa puissance: il agit, il va, il s'occupe, il pense, il embrasse
l'avenir et y trouve des consolations. Ainsi faisait Charles. Mais la
femme demeure, elle reste face à face avec le chagrin dont rien ne la
distrait, elle descend jusqu'au fond de l'abîme qu'il a ouvert, le
mesure et souvent le comble de ses vœux et de ses larmes. Ainsi faisait
Eugénie. Elle s'initiait à sa destinée. Sentir, aimer, souffrir, se
dévouer, sera toujours le texte de la vie des femmes. Eugénie devait
être toute la femme, moins ce qui la console. Son bonheur, amassé
comme les clous semés sur la muraille, suivant la sublime expression
de Bossuet, ne devait pas un jour lui remplir le creux de la main.
Les chagrins ne se font jamais attendre, et pour elle ils arrivèrent
bientôt. Le lendemain du départ de Charles, la maison Grandet reprit
sa physionomie pour tout le monde, excepté pour Eugénie, qui la trouva
tout à coup bien vide. A l'insu de son père, elle voulut que la chambre
de Charles restât dans l'état où il l'avait laissée. Madame Grandet et
Nanon furent volontiers complices de ce _statu quo_.
--Qui sait s'il ne reviendra pas plus tôt que nous ne le croyons?
dit-elle.
--Ah! je le voudrais voir ici, répondit Nanon. Je m'accoutumais ben
à lui! C'était un ben doux, un ben parfait monsieur, quasiment joli,
moutonné comme une fille. Eugénie regarda Nanon.--Sainte Vierge,
mademoiselle, vous avez les yeux à la perdition de votre âme! Ne
regardez donc pas le monde comme ça.
Depuis ce jour, la beauté de mademoiselle Grandet prit un nouveau
caractère. Les graves pensées d'amour par lesquelles son âme était
lentement envahie, la dignité de la femme aimée donnèrent à ses traits
cette espèce d'éclat que les peintres figurent par l'auréole. Avant la
venue de son cousin, Eugénie pouvait être comparée à la Vierge avant
la conception; quand il fut parti elle ressemblait à la Vierge mère:
elle avait conçu l'amour. Ces deux Maries, si différentes et si bien
représentées par quelques peintres espagnols, constituent l'une des
plus brillantes figures qui abondent dans le christianisme. En revenant
de la messe, où elle alla le lendemain du départ de Charles, et où elle
avait fait vœu d'aller tous les jours, elle prit, chez le libraire de
la ville, une mappemonde qu'elle cloua près de son miroir, afin de
suivre son cousin dans sa route vers les Indes, afin de pouvoir se
mettre un peu, soir et matin, dans le vaisseau qui l'y transportait, de
le voir, de lui adresser mille questions, de lui dire:--Es-tu bien? ne
souffres-tu pas? penses-tu bien à moi, en voyant cette étoile dont tu
m'as appris à connaître les beautés et l'usage? Puis, le matin, elle
restait pensive sous le noyer, assise sur le banc de bois rongé par
les vers et garni de mousse grise où ils s'étaient dit tant de bonnes
choses, de niaiseries, où ils avaient bâti les châteaux en Espagne de
leur joli ménage. Elle pensait à l'avenir en regardant le ciel par le
petit espace que les murs lui permettaient d'embrasser; puis le vieux
pan de muraille, et le toit sous lequel était la chambre de Charles.
Enfin ce fut l'amour solitaire, l'amour vrai qui persiste, qui se
glisse dans toutes les pensées, et devient la substance, ou, comme
eussent dit nos pères, l'étoffe de la vie. Quand les soi-disant amis du
père Grandet venaient faire la partie le soir, elle était gaie, elle
dissimulait; mais, pendant toute la matinée, elle causait de Charles
avec sa mère et Nanon. Nanon avait compris qu'elle pouvait compatir aux
souffrances de sa jeune maîtresse sans manquer à ses devoirs envers
son vieux patron, elle qui disait à Eugénie:--Si j'avais eu un homme à
moi, je l'aurais... suivi dans l'enfer. Je l'aurais... quoi... Enfin,
j'aurais voulu m'exterminer pour lui; mais... rin. Je mourrai sans
savoir ce que c'est que la vie. Croiriez-vous, mademoiselle, que ce
vieux Cornoiller, qui est un bon homme tout de même, tourne autour de
ma jupe, rapport à mes rentes, tout comme ceux qui viennent ici flairer
le magot de monsieur, en vous faisant la cour? Je vois ça, parce que
je suis encore fine, quoique je sois grosse comme une tour; hé! bien,
mam'zelle, ça me fait plaisir, quoique ça ne soye pas de l'amour.
Deux mois se passèrent ainsi. Cette vie domestique, jadis si monotone,
s'était animée par l'immense intérêt du secret qui liait plus
intimement ces trois femmes. Pour elles, sous les planchers grisâtres
de cette salle, Charles vivait, allait, venait encore. Soir et matin
Eugénie ouvrait la toilette et contemplait le portrait de sa tante. Un
dimanche matin elle fut surprise par sa mère au moment où elle était
occupée à chercher les traits de Charles dans ceux du portrait. Madame
Grandet fut alors initiée au terrible secret de l'échange fait par le
voyageur contre le trésor d'Eugénie.
--Tu lui as tout donné, dit la mère épouvantée. Que diras-tu donc à ton
père, au jour de l'an, quand il voudra voir ton or?
Les yeux d'Eugénie devinrent fixes, et ces deux femmes demeurèrent dans
un effroi mortel pendant la moitié de la matinée. Elles furent assez
troublées pour manquer la grand'messe, et n'allèrent qu'à la messe
militaire. Dans trois jours l'année 1819 finissait. Dans trois jours
devait commencer une terrible action, une tragédie bourgeoise sans
poison, ni poignard, ni sang répandu; mais, relativement aux acteurs,
plus cruelle que tous les drames accomplis dans l'illustre famille des
Atrides.
--Qu'allons-nous devenir? dit madame Grandet à sa fille en laissant son
tricot sur ses genoux.
La pauvre mère subissait de tels troubles depuis deux mois que les
manches de laine dont elle avait besoin pour son hiver n'étaient pas
encore finies. Ce fait domestique, minime en apparence, eut de tristes
résultats pour elle. Faute de manches, le froid la saisit d'une façon
fâcheuse au milieu d'une sueur causée par une épouvantable colère de
son mari.