heures différentes dans la journée, sans prononcer le nom de sa fille,
sans la voir, ni faire à elle la moindre allusion. Madame Grandet ne
quitta point sa chambre, et, de jour en jour, son état empira. Rien
ne fit plier le vieux tonnelier. Il restait inébranlable, âpre et
froid comme une pile de granit. Il continua d'aller et venir selon ses
habitudes; mais il ne bégaya plus, causa moins, et se montra dans les
affaires plus dur qu'il ne l'avait jamais été. Souvent il lui échappait
quelque erreur dans ses chiffres.--Il s'est passé quelque chose chez
les Grandet, disaient les Cruchotins et les Grassinistes.--Qu'est-il
donc arrivé dans la maison Grandet? fut une question convenue que l'on
s'adressait généralement dans toutes les soirées à Saumur. Eugénie
allait aux offices sous la conduite de Nanon. Au sortir de l'église, si
madame des Grassins lui adressait quelques paroles, elle y répondait
d'une manière évasive et sans satisfaire sa curiosité. Néanmoins il
fut impossible au bout de deux mois de cacher, soit aux trois Cruchot,
soit à madame des Grassins, le secret de la réclusion d'Eugénie. Il y
eut un moment où les prétextes manquèrent pour justifier sa perpétuelle
absence. Puis, sans qu'il fût possible de savoir par qui le secret
avait été trahi, toute la ville apprit que depuis le premier jour de
l'an mademoiselle Grandet était, par l'ordre de son père, enfermée
dans sa chambre, au pain et à l'eau, sans feu; que Nanon lui faisait
des friandises, les lui apportait pendant la nuit; et l'on savait même
que la jeune personne ne pouvait voir et soigner sa mère que pendant
le temps où son père était absent du logis. La conduite de Grandet
fut alors jugée très-sévèrement. La ville entière le mit pour ainsi
dire hors la loi, se souvint de ses trahisons, de ses duretés, et
l'excommunia. Quand il passait, chacun se le montrait en chuchotant.
Lorsque sa fille descendait la rue tortueuse pour aller à la messe
ou à vêpres, accompagnée de Nanon, tous les habitants se mettaient
aux fenêtres pour examiner avec curiosité la contenance de la riche
héritière et son visage, où se peignaient une mélancolie et une douceur
angéliques. Sa réclusion, la disgrâce de son père, n'étaient rien pour
elle. Ne voyait-elle pas la mappemonde, le petit banc, le jardin,
le pan de mur, et ne reprenait-elle pas sur ses lèvres le miel qu'y
avaient laissé les baisers de l'amour? Elle ignora pendant quelque
temps les conversations dont elle était l'objet en ville, tout aussi
bien que les ignorait son père. Religieuse et pure devant Dieu, sa
conscience et l'amour l'aidaient à patiemment supporter la colère et la
vengeance paternelles. Mais une douleur profonde faisait taire toutes
les autres douleurs. Chaque jour, sa mère, douce et tendre créature,
qui s'embellissait de l'éclat que jetait son âme en approchant de
la tombe, sa mère dépérissait de jour en jour. Souvent Eugénie se
reprochait d'avoir été la cause innocente de la cruelle, de la lente
maladie qui la dévorait. Ces remords, quoique calmés par sa mère,
l'attachaient encore plus étroitement à son amour. Tous les matins,
aussitôt que son père était sorti, elle venait au chevet du lit de sa
mère, et là, Nanon lui apportait son déjeuner. Mais la pauvre Eugénie,
triste et souffrante des souffrances de sa mère, en montrait le visage
à Nanon par un geste muet, pleurait et n'osait parler de son cousin.
Madame Grandet, la première, était forcée de lui dire:--Où est-_il_?
pourquoi n'écrit-_il_ pas?
La mère et la fille ignoraient complétement les distances.
--Pensons à lui, ma mère, répondait Eugénie, et n'en parlons pas. Vous
souffrez, vous avant tout.
_Tout_ c'était _lui_.
--Mes enfants, disait madame Grandet, je ne regrette point la vie. Dieu
m'a protégée en me faisant envisager avec joie le terme de mes misères.
Les paroles de cette femme étaient constamment saintes et chrétiennes.
Quand, au moment de déjeuner près d'elle, son mari venait se promener
dans sa chambre, elle lui dit, pendant les premiers mois de l'année,
les mêmes discours, répétés avec une douceur angélique, mais avec la
fermeté d'une femme à qui une mort prochaine donnait le courage qui lui
avait manqué pendant sa vie.
--Monsieur, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à ma santé,
lui répondait-elle quand il lui avait fait la plus banale des demandes;
mais si vous voulez rendre mes derniers moments moins amers et alléger
mes douleurs, rendez vos bonnes grâces à notre fille; montrez-vous
chrétien, époux et père.
En entendant ces mots, Grandet s'asseyait près du lit et agissait comme
un homme qui, voyant venir une averse, se met tranquillement à l'abri
sous une porte cochère: il écoutait silencieusement sa femme, et ne
répondait rien. Quand les plus touchantes, les plus tendres, les plus
religieuses supplications lui avaient été adressées, il disait:--Tu
es un peu pâlotte aujourd'hui, ma pauvre femme. L'oubli le plus
complet de sa fille semblait être gravé sur son front de grès, sur ses
lèvres serrées. Il n'était même pas ému par les larmes que ses vagues
réponses, dont les termes étaient à peine variés, faisaient couler le
long du blanc visage de sa femme.
--Que Dieu vous pardonne, monsieur, disait-elle, comme je vous pardonne
moi-même. Vous aurez un jour besoin d'indulgence.
Depuis la maladie de sa femme, il n'avait plus osé se servir de son
terrible: ta, ta, ta, ta, ta! Mais aussi son despotisme n'était-il
pas désarmé par cet ange de douceur, dont la laideur disparaissait
de jour en jour, chassée par l'expression des qualités morales qui
venaient fleurir sur sa face. Elle était tout âme. Le génie de la
prière semblait purifier, amoindrir les traits les plus grossiers de
sa figure, et la faisait resplendir. Qui n'a pas observé le phénomène
de cette transfiguration sur de saints visages où les habitudes de
l'âme finissent par triompher des traits les plus rudement contournés,
en leur imprimant l'animation particulière due à la noblesse et à
la pureté des pensées élevées! Le spectacle de cette transformation
accomplie par les souffrances qui consumaient les lambeaux de l'être
humain dans cette femme agissait, quoique faiblement, sur le vieux
tonnelier dont le caractère resta de bronze. Si sa parole ne fut plus
dédaigneuse, un imperturbable silence, qui sauvait sa supériorité de
père de famille, domina sa conduite. Sa fidèle Nanon paraissait-elle au
marché, soudain quelques lazzis, quelques plaintes sur son maître lui
sifflaient aux oreilles; mais, quoique l'opinion publique condamnât
hautement le père Grandet, la servante le défendait par orgueil pour la
maison.
--Eh! bien, disait-elle aux détracteurs du bonhomme, est-ce que nous ne
devenons pas tous plus durs en vieillissant? pourquoi ne voulez-vous
pas qu'il se racornisse un peu, cet homme? Taisez donc vos menteries.
Mademoiselle vit comme une reine. Elle est seule, eh! bien, c'est son
goût. D'ailleurs, mes maîtres ont des raisons majeures.
Enfin, un soir, vers la fin du printemps, madame Grandet, dévorée par
le chagrin, encore plus que par la maladie, n'ayant pas réussi, malgré
ses prières, à réconcilier Eugénie et son père, confia ses peines
secrètes aux Cruchot.
--Mettre une fille de vingt-trois ans au pain et à l'eau?... s'écria le
président de Bonfons, et sans motif; mais cela constitue _des sévices
tortionnaires; elle peut protester contre, et tant dans que sur..._
--Allons, mon neveu, dit le notaire, laissez votre baragouin de palais.
Soyez tranquille, madame, je ferai finir cette réclusion dès demain.
En entendant parler d'elle, Eugénie sortit de sa chambre.
--Messieurs, dit-elle en s'avançant par un mouvement plein de fierté,
je vous prie de ne pas vous occuper de cette affaire. Mon père est
maître chez lui. Tant que j'habiterai sa maison, je dois lui obéir. Sa
conduite ne saurait être soumise à l'approbation ni à la désapprobation
du monde, il n'en est comptable qu'à Dieu. Je réclame de votre amitié
le plus profond silence à cet égard. Blâmer mon père serait attaquer
notre propre considération. Je vous sais gré, messieurs, de l'intérêt
que vous me témoignez; mais vous m'obligeriez davantage si vous vouliez
faire cesser les bruits offensants qui courent par la ville, et
desquels j'ai été instruite par hasard.
--Elle a raison, dit madame Grandet.
--Mademoiselle, la meilleure manière d'empêcher le monde de jaser est
de vous faire rendre la liberté, lui répondit respectueusement le vieux
notaire frappé de la beauté que la retraite, la mélancolie et l'amour
avaient imprimée à Eugénie.
--Eh! bien, ma fille, laisse à monsieur Cruchot le soin d'arranger
cette affaire, puisqu'il répond du succès. Il connaît ton père et sait
comment il faut le prendre. Si tu veux me voir heureuse pendant le peu
de temps qui me reste à vivre, il faut, à tout prix, que ton père et
toi vous soyez réconciliés.
Le lendemain, suivant une habitude prise par Grandet depuis la
réclusion d'Eugénie, il vint faire un certain nombre de tours dans son
petit jardin. Il avait pris pour cette promenade le moment où Eugénie
se peignait. Quand le bonhomme arrivait au gros noyer, il se cachait
derrière le tronc de l'arbre, restait pendant quelques instants à
contempler les longs cheveux de sa fille, et flottait sans doute entre
les pensées que lui suggérait la ténacité de son caractère et le désir
d'embrasser son enfant. Souvent il demeurait assis sur le petit banc
de bois pourri où Charles et Eugénie s'étaient juré un éternel amour,
pendant qu'elle regardait aussi son père à la dérobée ou dans son
miroir. S'il se levait et recommençait sa promenade, elle s'asseyait
complaisamment à la fenêtre et se mettait à examiner le pan de mur
où pendaient les plus jolies fleurs, d'où sortaient, d'entre les
crevasses, des Cheveux de Vénus, des liserons et une plante grasse,
jaune ou blanche, un _Sedum_ très-abondant dans les vignes à Saumur et
à Tours. Maître Cruchot vint de bonne heure et trouva le vieux vigneron
assis par un beau jour de juin sur le petit banc, le dos appuyé au mur
mitoyen, occupé à voir sa fille.
--Qu'y a-t-il pour votre service, maître Cruchot? dit-il en apercevant
le notaire.
--Je viens vous parler d'affaires.
--Ah! ah! avez-vous un peu d'or à me donner contre des écus?
--Non, non, il ne s'agit pas d'argent, mais de votre fille Eugénie.
Tout le monde parle d'elle et de vous.
--De quoi se mêle-t-on? Charbonnier est maître chez lui.
--D'accord, le charbonnier est maître de se tuer aussi, ou, ce qui est
pis, de jeter son argent par les fenêtres.
--Comment cela?
--Eh! mais votre femme est très-malade, mon ami. Vous devriez même
consulter monsieur Bergerin, elle est en danger de mort. Si elle venait
à mourir sans avoir été soignée comme il faut, vous ne seriez pas
tranquille, je le crois.
--Ta! ta! ta! ta! vous savez ce qu'a ma femme! Ces médecins, une fois
qu'ils ont mis le pied chez vous, ils viennent des cinq à six fois par
jour.
--Enfin, Grandet, vous ferez comme vous l'entendrez. Nous sommes de
vieux amis; il n'y a pas, dans tout Saumur, un homme qui prenne plus
que moi d'intérêt à ce qui vous concerne; j'ai donc dû vous dire cela.
Maintenant, arrive qui plante, vous êtes majeur, vous savez vous
conduire, allez. Ceci n'est d'ailleurs pas l'affaire qui m'amène. Il
s'agit de quelque chose de plus grave pour vous, peut-être. Après tout,
vous n'avez pas envie de tuer votre femme, elle vous est trop utile.
Songez donc à la situation où vous seriez, vis-à-vis votre fille, si
madame Grandet mourait. Vous devriez des comptes à Eugénie, puisque
vous êtes commun en biens avec votre femme. Votre fille sera en droit
de réclamer le partage de votre fortune, de faire vendre Froidfond.
Enfin, elle succède à sa mère, de qui vous ne pouvez pas hériter.
Ces paroles furent un coup de foudre pour le bonhomme, qui n'était pas
aussi fort en législation qu'il pouvait l'être en commerce. Il n'avait
jamais pensé à une licitation.
--Ainsi je vous engage à la traiter avec douceur, dit Cruchot en
terminant.
--Mais savez-vous ce qu'elle a fait, Cruchot!
--Quoi? dit le notaire curieux de recevoir une confidence du père
Grandet et de connaître la cause de la querelle.
--Elle a donné son or.
--Eh! bien, était-il à elle? demanda le notaire.
--Ils me disent tous cela! dit le bonhomme en laissant tomber ses bras
par un mouvement tragique.
--Allez-vous, pour une misère, reprit Cruchot, mettre des entraves aux
concessions que vous lui demanderez de vous faire à la mort de sa mère?
--Ah! vous appelez six mille francs d'or une misère?
--Eh! mon vieil ami, savez-vous ce que coûteront l'inventaire et le
partage de la succession de votre femme si Eugénie l'exige?
--Quoi?
--Deux, ou trois, quatre cent mille francs peut-être! Ne faudra-t-il
pas liciter, et vendre pour connaître la véritable valeur? au lieu
qu'en vous entendant...
--Par la serpette de mon père! s'écria le vigneron qui s'assit en
pâlissant, nous verrons ça, Cruchot.
Après un moment de silence ou d'agonie, le bonhomme regarda le notaire
en lui disant:--La vie est bien dure! Il s'y trouve bien des douleurs.
Cruchot, reprit-il solennellement, vous ne voulez pas me tromper,
jurez-moi sur l'honneur que ce que vous me chantez là est fondé en
Droit. Montrez-moi le Code, je veux voir le Code!
--Mon pauvre ami, répondit le notaire, ne sais-je pas mon métier?
--Cela est donc bien vrai. Je serai dépouillé, trahi, tué, dévoré par
ma fille.
--Elle hérite de sa mère.
--A quoi servent donc les enfants! Ah! ma femme, je l'aime. Elle est
solide heureusement. C'est une La Bertellière.
--Elle n'a pas un mois à vivre.
Le tonnelier se frappa le front, marcha, revint, et, jetant un regard
effrayant à Cruchot:--Comment faire? lui dit-il.
--Eugénie pourra renoncer purement et simplement à la succession de
sa mère. Vous ne voulez pas la déshériter, n'est-ce pas? Mais, pour
obtenir un partage de ce genre, ne la rudoyez pas. Ce que je vous dis
là, mon vieux, est contre mon intérêt. Qu'ai-je à faire, moi?.... des
liquidations, des inventaires, des ventes, des partages...
--Nous verrons, nous verrons. Ne parlons plus de cela, Cruchot. Vous me
tribouillez les entrailles. Avez-vous reçu de l'or?
--Non; mais j'ai quelques vieux louis, une dizaine, je vous les
donnerai. Mon bon ami, faites la paix avec Eugénie. Voyez-vous, tout
Saumur vous jette la pierre.
--Les drôles!
--Allons, les rentes sont à 99. Soyez donc content une fois dans la vie.
--A 99, Cruchot?
--Oui.
--Eh! eh! 99! dit le bonhomme en reconduisant le vieux notaire jusqu'à
la porte de la rue. Puis, trop agité par ce qu'il venait d'entendre
pour rester au logis, il monta chez sa femme et lui dit:--Allons, la
mère, tu peux passer la journée avec ta fille, je vas à Froidfond.
Soyez gentilles toutes deux. C'est le jour de notre mariage, ma bonne
femme: tiens, voilà dix écus pour ton reposoir de la Fête-Dieu. Il y
a assez longtemps que tu veux en faire un, régale-toi! Amusez-vous,
soyez joyeuses, portez-vous bien. Vive la joie! Il jeta dix écus de six
francs sur le lit de sa femme et lui prit la tête pour la baiser au
front.--Bonne femme, tu vas mieux, n'est-ce pas?
--Comment pouvez-vous penser à recevoir dans votre maison le Dieu qui
pardonne en tenant votre fille exilée de votre cœur? dit-elle avec
émotion.
--Ta, ta, ta, ta, ta, dit le père d'une voix caressante, nous verrons
cela.
--Bonté du ciel! Eugénie, cria la mère en rougissant de joie, viens
embrasser ton père, il te pardonne!
Mais le bonhomme avait disparu. Il se sauvait à toutes jambes vers
ses closeries en tâchant de mettre en ordre ses idées renversées.
Grandet commençait alors sa soixante-seizième année. Depuis deux ans
principalement, son avarice s'était accrue comme s'accroissent toutes
les passions persistantes de l'homme. Suivant une observation faite
sur les avares, sur les ambitieux, sur tous les gens dont la vie a
été consacrée à une idée dominante, son sentiment avait affectionné
plus particulièrement un symbole de sa passion. La vue de l'or,
la possession de l'or était devenue sa monomanie. Son esprit de
despotisme avait grandi en proportion de son avarice, et abandonner
la direction de la moindre partie de ses biens à la mort de sa femme
lui paraissait une chose _contre nature_. Déclarer sa fortune à sa
fille, inventorier l'universalité de ses biens meubles et immeubles
pour les liciter?...--Ce serait à se couper la gorge, dit-il tout haut
au milieu d'un clos en examinant les ceps. Enfin il prit son parti,
revint à Saumur à l'heure du dîner, résolu de plier devant Eugénie,
de la cajoler, de l'amadouer afin de pouvoir mourir royalement en
tenant jusqu'au dernier soupir les rênes de ses millions. Au moment
où le bonhomme, qui par hasard avait pris son passe-partout, montait
l'escalier à pas de loup pour venir chez sa femme, Eugénie avait
apporté sur le lit de sa mère le beau nécessaire. Toutes deux, en
l'absence de Grandet, se donnaient le plaisir de voir le portrait de
Charles, en examinant celui de sa mère.
--C'est tout à fait son front et sa bouche! disait Eugénie au moment
où le vigneron ouvrit la porte. Au regard que jeta son mari sur l'or,
madame Grandet cria:--Mon Dieu, ayez pitié de nous!
Le bonhomme sauta sur le nécessaire comme un tigre fond sur un enfant
endormi.--Qu'est-ce que c'est que cela? dit-il en emportant le trésor
et allant se placer à la fenêtre.--Du bon or! de l'or! s'écria-t-il.
Beaucoup d'or! ça pèse deux livres. Ah! ah! Charles t'a donné cela
contre tes belles pièces. Hein! pourquoi ne me l'avoir pas dit? C'est
une bonne affaire, fifille! Tu es ma fille, je te reconnais. Eugénie
tremblait de tous ses membres.--N'est-ce pas, ceci est à Charles?
reprit le bonhomme.
--Oui, mon père, ce n'est pas à moi. Ce meuble est un dépôt sacré.
--Ta! ta! ta! il a pris ta fortune, faut te rétablir ton petit trésor.
--Mon père?...
Le bonhomme voulut prendre son couteau pour faire sauter une plaque
d'or, et fut obligé de poser le nécessaire sur une chaise. Eugénie
s'élança pour le ressaisir; mais le tonnelier, qui avait tout à la fois
l'œil à sa fille et au coffret, la repoussa si violemment en étendant
le bras qu'elle alla tomber sur le lit de sa mère.
--Monsieur, monsieur, cria la mère en se dressant sur son lit.
Grandet avait tiré son couteau et s'apprêtait à soulever l'or.
--Mon père, cria Eugénie en se jetant à genoux et marchant ainsi pour
arriver plus près du bonhomme et lever les mains vers lui, mon père,
au nom de tous les Saints et de la Vierge, au nom du Christ, qui est
mort sur la croix; au nom de votre salut éternel, mon père, au nom de
ma vie, ne touchez pas à ceci! Cette toilette n'est ni à vous ni à moi;
elle est à un malheureux parent qui me l'a confiée, et je dois la lui
rendre intacte.
--Pourquoi la regardais-tu, si c'est un dépôt? Voir, c'est pis que
toucher.
--Mon père, ne la détruisez pas, ou vous me déshonorez. Mon père,
entendez-vous?
--Monsieur, grâce! dit la mère.
--Mon père, cria Eugénie d'une voix si éclatante que Nanon effrayée
monta. Eugénie sauta sur un couteau qui était à sa portée et s'en arma.
--Eh! bien? lui dit froidement Grandet en souriant à froid.
--Monsieur, monsieur, vous m'assassinez! dit la mère.
--Mon père, si votre couteau entame seulement une parcelle de cet or,
je me perce de celui-ci. Vous avez déjà rendu ma mère mortellement
malade, vous tuerez encore votre fille. Allez maintenant, blessure pour
blessure?
Grandet tint son couteau sur le nécessaire, et regarda sa fille en
hésitant.
--En serais-tu donc capable, Eugénie? dit-il.
--Oui, monsieur, dit la mère.
--Elle le ferait comme elle le dit, cria Nanon. Soyez donc
raisonnable, monsieur, une fois dans votre vie. Le tonnelier regarda
l'or et sa fille alternativement pendant un instant. Madame Grandet
s'évanouit.--Là, voyez-vous, mon cher monsieur? madame se meurt, cria
Nanon.
--Tiens, ma fille, ne nous brouillons pas pour un coffre. Prends donc!
s'écria vivement le tonnelier en jetant la toilette sur le lit.--Toi,
Nanon, va chercher monsieur Bergerin.--Allons, la mère, dit-il en
baisant la main de sa femme, ce n'est rien, va: nous avons fait la
paix. Pas vrai, fifille? Plus de pain sec, tu mangeras tout ce que tu
voudras. Ah! elle ouvre les yeux. Eh! bien, la mère, mémère, timère,
allons donc! Tiens, vois, j'embrasse Eugénie. Elle aime son cousin,
elle l'épousera si elle veut, elle lui gardera le petit coffre. Mais
vis longtemps, ma pauvre femme. Allons, remue donc! Écoute, tu auras le
plus beau reposoir qui se soit jamais fait à Saumur.
--Mon Dieu, pouvez-vous traiter ainsi votre femme et votre enfant! dit
d'une voix faible madame Grandet.
--Je ne le ferai plus, plus, cria le tonnelier. Tu vas voir, ma pauvre
femme. Il alla à son cabinet, et revint avec une poignée de louis
qu'il éparpilla sur le lit.--Tiens, Eugénie, tiens, ma femme, voilà
pour vous, dit-il en maniant les louis. Allons, égaie-toi, ma femme;
porte-toi bien, tu ne manqueras de rien ni Eugénie non plus. Voilà cent
louis d'or pour elle. Tu ne les donneras pas, Eugénie, ceux-là, hein?
Madame Grandet et sa fille se regardèrent étonnées.
--Reprenez-les, mon père; nous n'avons besoin que de votre tendresse.
--Eh! bien, c'est ça, dit-il en empochant les louis, vivons comme de
bons amis. Descendons tous dans la salle pour dîner, pour jouer au loto
tous les soirs à deux sous. Faites vos farces! Hein, ma femme?
--Hélas! je le voudrais bien, puisque cela peut vous être agréable, dit
la mourante; mais je ne saurais me lever.
--Pauvre mère, dit le tonnelier, tu ne sais pas combien je t'aime. Et
toi, ma fille! Il la serra, l'embrassa. Oh! comme c'est bon d'embrasser
sa fille après une brouille! ma fifille! Tiens, vois-tu, mémère, nous
ne faisons qu'un maintenant. Va donc serrer cela, dit-il à Eugénie en
lui montrant le coffret. Va, ne crains rien. Je ne t'en parlerai plus,
jamais.
Monsieur Bergerin, le plus célèbre médecin de Saumur, arriva bientôt.
La consultation finie, il déclara positivement à Grandet que sa femme
était bien mal, mais qu'un grand calme d'esprit, un régime doux et des
soins minutieux pourraient reculer l'époque de sa mort vers la fin de
l'automne.
--Ça coûtera-t-il cher? dit le bonhomme, faut-il des drogues?
--Peu de drogues, mais beaucoup de soins, répondit le médecin, qui ne
put retenir un sourire.
--Enfin, monsieur Bergerin, répondit Grandet, vous êtes un homme
d'honneur, pas vrai? Je me fie à vous, venez voir ma femme toutes et
quantes fois vous le jugerez convenable. Conservez-moi ma bonne femme;
je l'aime beaucoup, voyez-vous, sans que ça paraisse, parce que, chez
moi, tout se passe en dedans et me trifouille l'âme. J'ai du chagrin.
Le chagrin est entré chez moi avec la mort de mon frère, pour lequel je
dépense, à Paris, des sommes... les yeux de la tête, enfin! et ça ne
finit point. Adieu, monsieur, si l'on peut sauver ma femme, sauvez-la,
quand même il faudrait dépenser pour ça cent ou deux cents francs.
Malgré les souhaits fervents que Grandet faisait pour la santé de
sa femme, dont la succession ouverte était une première mort pour
lui; malgré la complaisance qu'il manifestait en toute occasion pour
les moindres volontés de la mère et de la fille étonnées; malgré
les soins les plus tendres prodigués par Eugénie, madame Grandet
marcha rapidement vers la mort. Chaque jour elle s'affaiblissait et
dépérissait comme dépérissent la plupart des femmes atteintes, à cet
âge, par la maladie. Elle était frêle autant que les feuilles des
arbres en automne. Les rayons du ciel la faisaient resplendir comme
ces feuilles que le soleil traverse et dore. Ce fut une mort digne de
sa vie, une mort toute chrétienne; n'est-ce pas dire sublime? Au mois
d'octobre 1822 éclatèrent particulièrement ses vertus, sa patience
d'ange et son amour pour sa fille; elle s'éteignit sans avoir laissé
échapper la moindre plainte. Agneau sans tache, elle allait au ciel,
et ne regrettait ici-bas que la douce compagne de sa froide vie, à
laquelle ses derniers regards semblaient prédire mille maux. Elle
tremblait de laisser cette brebis, blanche comme elle, seule au milieu
d'un monde égoïste qui voulait lui arracher sa toison, ses trésors.
--Mon enfant, lui dit-elle avant d'expirer, il n'y a de bonheur que
dans le ciel, tu le sauras un jour.
Le lendemain de cette mort, Eugénie trouva de nouveaux motifs de
s'attacher à cette maison où elle était née, où elle avait tant
souffert, où sa mère venait de mourir. Elle ne pouvait contempler la
croisée et la chaise à patins dans la salle sans verser des pleurs.
Elle crut avoir méconnu l'âme de son vieux père en se voyant l'objet
de ses soins les plus tendres: il venait lui donner le bras pour
descendre au déjeuner; il la regardait d'un œil presque bon pendant
des heures entières; enfin il la couvait comme si elle eût été d'or.
Le vieux tonnelier se ressemblait si peu à lui-même, il tremblait
tellement devant sa fille, que Nanon et les Cruchotins, témoins de sa
faiblesse, l'attribuèrent à son grand âge, et craignirent ainsi quelque
affaiblissement dans ses facultés; mais le jour où la famille prit
le deuil, après le dîner auquel fut convié maître Cruchot, qui seul
connaissait le secret de son client, la conduite du bonhomme s'expliqua.