«Mon cher Alphonse, au moment où tu liras cette lettre je n'aurai plus

d'amis; mais je t'avoue qu'en doutant de ces gens du monde habitués à

prodiguer ce mot, je n'ai pas douté de ton amitié. Je te charge donc

d'arranger mes affaires, et compte sur toi, pour tirer un bon parti

de tout ce que je possède. Tu dois maintenant connaître ma position.

Je n'ai plus rien, et veux partir pour les Indes. Je viens d'écrire

à toutes les personnes auxquelles je crois devoir quelque argent, et

tu en trouveras ci-joint la liste aussi exacte qu'il m'est possible

de la donner de mémoire. Ma bibliothèque, mes meubles, mes voitures,

mes chevaux, etc., suffiront, je crois, à payer mes dettes. Je ne

veux me réserver que les babioles sans valeur qui seront susceptibles

de me faire un commencement de pacotille. Mon cher Alphonse, je

t'enverrai d'ici, pour cette vente, une procuration régulière, en

cas de contestations. Tu m'adresseras toutes mes armes. Puis tu

garderas pour toi Briton. Personne ne voudrait donner le prix de cette

admirable bête, j'aime mieux te l'offrir, comme la bague d'usage

que lègue un mourant à son exécuteur testamentaire. On m'a fait une

très-_comfortable_ voiture de voyage chez les Farry, Breilman et Cie,

mais ils ne l'ont pas livrée, obtiens d'eux qu'ils la gardent sans me

demander d'indemnité; s'ils se refusaient à cet arrangement, évite tout

ce qui pourrait entacher ma loyauté, dans les circonstances où je me

trouve. Je dois six louis à l'insulaire, perdus au jeu, ne manque pas

de les lui...»

--Cher cousin, dit Eugénie en laissant la lettre, et se sauvant à

petits pas chez elle avec une des bougies allumées. Là ce ne fut pas

sans une vive émotion de plaisir qu'elle ouvrit le tiroir d'un vieux

meuble en chêne, l'un des plus beaux ouvrages de l'époque nommée la

_Renaissance_, et sur lequel se voyait encore, à demi effacée, la

fameuse Salamandre royale. Elle y prit une grosse bourse en velours

rouge à glands d'or, et bordée de cannetille usée, provenant de la

succession de sa grand'mère. Puis elle pesa fort orgueilleusement cette

bourse, et se plut à vérifier le compte oublié de son petit pécule.

Elle sépara d'abord vingt portugaises encore neuves, frappées sous le

règne de Jean V, en 1725, valant réellement au change cinq lisbonines

ou chacune cent soixante-huit francs soixante-quatre centimes, lui

disait son père, mais dont la valeur conventionnelle était de cent

quatre-vingts francs, attendu la rareté, la beauté desdites pièces

qui reluisaient comme des soleils. ITEM, cinq génovines ou pièces de

cent livres de Gênes, autre monnaie rare et valant quatre-vingt-sept

francs au change, mais cent francs pour les amateurs d'or. Elles lui

venaient du vieux monsieur La Bertellière. ITEM, trois quadruples d'or

espagnols de Philippe V, frappés en 1729, donnés par madame Gentillet,

qui, en les lui offrant, lui disait toujours la même phrase:--Ce

cher serin-là, ce petit jaunet, vaut quatre-vingt-dix-huit livres!

Gardez-le bien, ma mignonne, ce sera la fleur de votre trésor. ITEM, ce

que son père estimait le plus (l'or de ces pièces était à vingt-trois

carats et une fraction), cent ducats de Hollande, fabriqués en l'an

1756, et valant près de treize francs. ITEM, une grande curiosité!...

des espèces de médailles précieuses aux avares, trois roupies au signe

de la Balance, et cinq roupies au signe de la Vierge, toutes d'or pur

à vingt-quatre carats, la magnifique monnaie du Grand-Mogol, et dont

chacune valait trente-sept francs quarante centimes au poids; mais au

moins cinquante francs pour les connaisseurs qui aiment à manier l'or.

ITEM, le napoléon de quarante francs reçu l'avant-veille, et qu'elle

avait négligemment mis dans sa bourse rouge. Ce trésor contenait des

pièces neuves et vierges, de véritables morceaux d'art desquels le père

Grandet s'informait parfois et qu'il voulait revoir, afin de détailler

à sa fille les vertus intrinsèques, comme la beauté du cordon, la

clarté du plat, la richesse des lettres dont les vives arêtes n'étaient

pas encore rayées. Mais elle ne pensait ni à ces raretés, ni à la

manie de son père, ni au danger qu'il y avait pour elle de se démunir

d'un trésor si cher à son père; non, elle songeait à son cousin, et

parvint enfin à comprendre, après quelques fautes de calcul, qu'elle

possédait environ cinq mille huit cents francs en valeurs réelles, qui,

conventionnellement, pouvaient se vendre près de deux mille écus. A la

vue de ses richesses, elle se mit à applaudir en battant des mains,

comme un enfant forcé de perdre son trop-plein de joie dans les naïfs

mouvements du corps. Ainsi le père et la fille avaient compté chacun

leur fortune: lui, pour aller vendre son or; Eugénie, pour jeter le

sien dans un océan d'affection. Elle remit les pièces dans la vieille

bourse, la prit et remonta sans hésitation. La misère secrète de son

cousin lui faisait oublier la nuit, les convenances; puis, elle était

forte de sa conscience, de son dévouement, de son bonheur. Au moment

où elle se montra sur le seuil de la porte, en tenant d'une main la

bougie, de l'autre sa bourse, Charles se réveilla, vit sa cousine

et resta béant de surprise. Eugénie s'avança, posa le flambeau sur

la table et dit d'une voix émue:--Mon cousin, j'ai à vous demander

pardon d'une faute grave que j'ai commise envers vous; mais Dieu me le

pardonnera, ce péché, si vous voulez l'effacer.

--Qu'est-ce donc? dit Charles en se frottant les yeux.

--J'ai lu ces deux lettres.

Charles rougit.

--Comment cela s'est-il fait? reprit-elle, pourquoi suis-je montée?

En vérité, maintenant je ne le sais plus. Mais, je suis tentée de ne

pas trop me repentir d'avoir lu ces lettres, puisqu'elles m'ont fait

connaître votre cœur, votre âme et...

--Et quoi? demanda Charles.

--Et vos projets, la nécessité où vous êtes d'avoir une somme...

--Ma chère cousine...

--Chut, chut, mon cousin, pas si haut, n'éveillons personne. Voici,

dit-elle en ouvrant la bourse, les économies d'une pauvre fille qui n'a

besoin de rien. Charles, acceptez-les. Ce matin, j'ignorais ce qu'était

l'argent, vous me l'avez appris, ce n'est qu'un moyen, voilà tout. Un

cousin est presque un frère, vous pouvez bien emprunter la bourse de

votre sœur.

Eugénie, autant femme que jeune fille, n'avait pas prévu des refus, et

son cousin restait muet.

--Eh! bien, vous refuseriez? demanda Eugénie dont les palpitations

retentirent au milieu du profond silence.

L'hésitation de son cousin l'humilia; mais la nécessité dans laquelle

il se trouvait se représenta plus vivement à son esprit, et elle plia

le genou.

--Je ne me relèverai pas que vous n'ayez pris cet or! dit-elle. Mon

cousin, de grâce, une réponse?... que je sache si vous m'honorez, si

vous êtes généreux, si...

En entendant le cri d'un noble désespoir, Charles laissa tomber des

larmes sur les mains de sa cousine, qu'il saisit afin de l'empêcher de

s'agenouiller. En recevant ces larmes chaudes, Eugénie sauta sur la

bourse, la lui versa sur la table.

--Eh! bien, oui, n'est-ce pas? dit-elle en pleurant de joie. Ne

craignez rien, mon cousin, vous serez riche. Cet or vous portera

bonheur; un jour vous me le rendrez; d'ailleurs, nous nous associerons;

enfin je passerai par toutes les conditions que vous m'imposerez. Mais

vous devriez ne pas donner tant de prix à ce don.

Charles put enfin exprimer ses sentiments.

--Oui, Eugénie, j'aurais l'âme bien petite, si je n'acceptais pas.

Cependant, rien pour rien, confiance pour confiance.

--Que voulez-vous? dit-elle effrayée.

--Écoutez, ma chère cousine, j'ai là..... Il s'interrompit pour

montrer sur la commode une caisse carrée enveloppée d'un surtout de

cuir.--Là, voyez-vous, une chose qui m'est aussi précieuse que la

vie. Cette boîte est un présent de ma mère. Depuis ce matin je pensais

que, si elle pouvait sortir de sa tombe, elle vendrait elle-même

l'or que sa tendresse lui a fait prodiguer dans ce nécessaire; mais,

accomplie par moi, cette action me paraîtrait un sacrilége. Eugénie

serra convulsivement la main de son cousin en entendant ces derniers

mots.--Non, reprit-il après une légère pause, pendant laquelle

tous deux ils se jetèrent un regard humide, non, je ne veux ni le

détruire, ni le risquer dans mes voyages. Chère Eugénie, vous en serez

dépositaire. Jamais ami n'aura confié quelque chose de plus sacré à son

ami. Soyez-en juge. Il alla prendre la boîte, la sortit du fourreau,

l'ouvrit et montra tristement à sa cousine émerveillée un nécessaire

où le travail donnait à l'or un prix bien supérieur à celui de son

poids.--Ce que vous admirez n'est rien, dit-il en poussant un ressort

qui fit partir un double fond. Voilà ce qui, pour moi, vaut la terre

entière. Il tira deux portraits, deux chefs-d'œuvre de madame de

Mirbel, richement entourés de perles.

--Oh! la belle personne, n'est-ce pas cette dame à qui vous écriv...

--Non, dit-il en souriant. Cette femme est ma mère, et voici mon

père, qui sont votre tante et votre oncle. Eugénie, je devrais

vous supplier à genoux de me garder ce trésor. Si je périssais en

perdant votre petite fortune, cet or vous dédommagerait; et, à vous

seule, je puis laisser les deux portraits, vous êtes digne de les

conserver; mais détruisez-les, afin qu'après vous ils n'aillent pas en

d'autres mains..... Eugénie se taisait.--Hé! bien, oui, n'est-ce pas?

ajouta-t-il avec grâce.

En entendant les mots qu'elle venait de dire à son cousin, elle lui

jeta son premier regard de femme aimante, un de ces regards où il y a

presque autant de coquetterie que de profondeur; il lui prit la main et

la baisa.

--Ange de pureté! entre nous, n'est-ce pas?... l'argent ne sera jamais

rien. Le sentiment, qui en fait quelque chose, sera tout désormais.

--Vous ressemblez à votre mère. Avait-elle la voix aussi douce que la

vôtre?

--Oh! bien plus douce...

--Oui, pour vous, dit-elle en abaissant ses paupières. Allons, Charles,

couchez-vous, je le veux, vous êtes fatigué. A demain.

Elle dégagea doucement sa main d'entre celles de son cousin, qui la

reconduisit en l'éclairant. Quand ils furent tous deux sur le seuil de

la porte:--Ah! pourquoi suis-je ruiné, dit-il.

--Bah! mon père est riche, je le crois, répondit-elle.

--Pauvre enfant, reprit Charles en avançant un pied dans la chambre et

s'appuyant le dos au mur, il n'aurait pas laissé mourir le mien, il ne

vous laisserait pas dans ce dénûment, enfin il vivrait autrement.

--Mais il a Froidfond.

--Et que vaut Froidfond?

--Je ne sais pas; mais il a Noyers.

--Quelque mauvaise ferme!

--Il a des vignes et des prés...

--Des misères, dit Charles d'un air dédaigneux. Si votre père avait

seulement vingt-quatre mille livres de rente, habiteriez-vous cette

chambre froide et nue? ajouta-t-il en avançant le pied gauche.--Là

seront donc mes trésors, dit-il en montrant le vieux bahut pour voiler

sa pensée.

--Allez dormir, dit-elle en l'empêchant d'entrer dans une chambre en

désordre.

Charles se retira, et ils se dirent bonsoir par un mutuel sourire.

Tous deux ils s'endormirent dans le même rêve, et Charles commença dès

lors à jeter quelques roses sur son deuil. Le lendemain matin, madame

Grandet trouva sa fille se promenant avant le déjeuner en compagnie

de Charles. Le jeune homme était encore triste comme devait l'être un

malheureux descendu pour ainsi dire au fond de ses chagrins, et qui, en

mesurant la profondeur de l'abîme où il était tombé, avait senti tout

le poids de sa vie future.

--Mon père ne reviendra que pour le dîner, dit Eugénie en voyant

l'inquiétude peinte sur le visage de sa mère.

Il était facile de voir dans les manières, sur la figure d'Eugénie

et dans la singulière douceur qui contracta sa voix, une conformité

de pensée entre elle et son cousin. Leurs âmes s'étaient ardemment

épousées avant peut-être même d'avoir bien éprouvé la force des

sentiments par lesquels ils s'unissaient l'un à l'autre. Charles resta

dans la salle, et sa mélancolie y fut respectée. Chacune des trois

femmes eut à s'occuper. Grandet ayant oublié ses affaires, il vint un

assez grand nombre de personnes. Le couvreur, le plombier, le maçon,

les terrassiers, le charpentier, des closiers, des fermiers, les uns

pour conclure des marchés relatifs à des réparations, les autres pour

payer des fermages ou recevoir de l'argent. Madame Grandet et Eugénie

furent donc obligées d'aller et de venir, de répondre aux interminables

discours des ouvriers et des gens de la campagne. Nanon encaissait les

redevances dans sa cuisine. Elle attendait toujours les ordres de son

maître pour savoir ce qui devait être gardé pour la maison ou vendu au

marché. L'habitude du bonhomme était, comme celle d'un grand nombre de

gentilshommes campagnards, de boire son mauvais vin et de manger ses

fruits gâtés. Vers cinq heures du soir, Grandet revint d'Angers ayant

eu quatorze mille francs de son or, et tenant dans son portefeuille

des bons royaux qui lui portaient intérêt jusqu'au jour où il aurait à

payer ses rentes. Il avait laissé Cornoiller à Angers, pour y soigner

les chevaux à demi fourbus, et les ramener lentement après les avoir

bien fait reposer.

--Je reviens d'Angers, ma femme, dit-il. J'ai faim.

Nanon lui cria de la cuisine:--Est-ce que vous n'avez rien mangé depuis

hier?

--Rien, répondit le bonhomme.

Nanon apporta la soupe. Des Grassins vint prendre les ordres de son

client au moment où la famille était à table. Le père Grandet n'avait

seulement pas vu son neveu.

--Mangez tranquillement, Grandet, dit le banquier. Nous causerons.

Savez-vous ce que vaut l'or à Angers, où l'on en est venu chercher pour

Nantes? je vais en envoyer.

--N'en envoyez pas, répondit le bonhomme, il y en a déjà suffisamment.

Nous sommes trop bons amis pour que je ne vous évite pas une perte de

temps.

--Mais l'or y vaut treize francs cinquante centimes.

--Dites donc valait.

--D'où diable en serait-il venu?

--Je suis allé cette nuit à Angers, lui répondit Grandet à voix basse.

Le banquier tressaillit de surprise. Puis une conversation s'établit

entre eux d'oreille à oreille, pendant laquelle des Grassins et Grandet

regardèrent Charles à plusieurs reprises. Au moment où sans doute

l'ancien tonnelier dit au banquier de lui acheter cent mille livres de

rente, des Grassins laissa derechef échapper un geste d'étonnement.

--Monsieur Grandet, dit-il à Charles, je pars pour Paris; et, si vous

aviez des commissions à me donner...

--Aucune, monsieur. Je vous remercie, répondit Charles.

--Remerciez-le mieux que ça, mon neveu. Monsieur va pour arranger les

affaires de la maison Guillaume Grandet.

--Y aurait-il donc quelque espoir? demanda Charles.

--Mais, s'écria le tonnelier avec un orgueil bien joué, n'êtes-vous pas

mon neveu? votre honneur est le nôtre. Ne vous nommez-vous pas Grandet?

Charles se leva, saisit le père Grandet, l'embrassa, pâlit et sortit.

Eugénie contemplait son père avec admiration.

--Allons, adieu, mon bon des Grassins, tout à vous, et emboisez-moi

bien ces gens-là! Les deux diplomates se donnèrent une poignée de main,

l'ancien tonnelier reconduisit le banquier jusqu'à la porte; puis,

après l'avoir fermée, il revint, et dit à Nanon en se plongeant dans

son fauteuil:--Donne-moi du cassis? Mais trop ému pour rester en place,

il se leva, regarda le portrait de monsieur de La Bertellière et se mit

à chanter, en faisant ce que Nanon appelait des pas de danse:

Dans les gardes-françaises

J'avais un bon papa.

Nanon, madame Grandet, Eugénie s'examinèrent mutuellement et en

silence. La joie du vigneron les épouvantait toujours quand elle

arrivait à son apogée. La soirée fut bientôt finie. D'abord le père

Grandet voulut se coucher de bonne heure; et, lorsqu'il se couchait,

chez lui tout devait dormir; de même que quand Auguste buvait, la

Pologne était ivre. Puis Nanon, Charles et Eugénie n'étaient pas moins

las que le maître. Quant à madame Grandet, elle dormait, mangeait,

buvait, marchait suivant les désirs de son mari. Néanmoins, pendant

les deux heures accordées à la digestion, le tonnelier, plus facétieux

qu'il ne l'avait jamais été, dit beaucoup de ses apophthegmes

particuliers, dont un seul donnera la mesure de son esprit. Quand il

eut avalé son cassis, il regarda le verre.

--On n'a pas plutôt mis les lèvres à un verre qu'il est déjà vide!

Voilà notre histoire. On ne peut pas être et avoir été. Les écus ne

peuvent pas rouler et rester dans votre bourse, autrement la vie serait

trop belle.

Il fut jovial et clément. Lorsque Nanon vint avec son rouet:--Tu dois

être lasse, lui dit-il. Laisse ton chanvre.

--Ah! ben!... quien, je m'ennuierais, répondit la servante.

--Pauvre Nanon! Veux-tu du cassis?

--Ah! pour du cassis, je ne dis pas non; madame le fait ben mieux que

les apothicaires. Celui qu'i vendent est de la drogue.

--Ils y mettent trop de sucre, ça ne sent plus rien, dit le bonhomme.

Le lendemain, la famille, réunie à huit heures pour le déjeuner,

offrit le tableau de la première scène d'une intimité bien réelle.

Le malheur avait promptement mis en rapport madame Grandet, Eugénie

et Charles; Nanon elle-même sympathisait avec eux sans le savoir.

Tous quatre commencèrent à faire une même famille. Quant au vieux

vigneron, son avarice satisfaite, et la certitude de voir bientôt

partir le mirliflor sans avoir à lui payer autre chose que son voyage

à Nantes, le rendirent presque indifférent à sa présence au logis.

Il laissa les deux enfants, ainsi qu'il nomma Charles et Eugénie,

libres de se comporter comme bon leur semblerait sous l'œil de madame

Grandet, en laquelle il avait d'ailleurs une entière confiance en ce

qui concernait la morale publique et religieuse. L'alignement de ses

prés et des fossés jouxtant la route, ses plantations de peupliers en

Loire, et les travaux d'hiver dans ses clos et à Froidfond l'occupèrent

exclusivement. Dès lors commença pour Eugénie le primevère de l'amour.

Depuis la scène de nuit pendant laquelle la cousine donna son trésor

au cousin, son cœur avait suivi le trésor. Complices tous deux du même

secret, ils se regardaient en s'exprimant une mutuelle intelligence,

qui approfondissait leurs sentiments et les leur rendait mieux

communs, plus intimes, en les mettant, pour ainsi dire, tous deux

en dehors de la vie ordinaire. La parenté n'autorisait-elle pas une

certaine douceur dans l'accent, une tendresse dans les regards: aussi

Eugénie se plut-elle à endormir les souffrances de son cousin dans les

joies enfantines d'un naissant amour. N'y a-t-il pas de gracieuses

similitudes entre les commencements de l'amour et ceux de la vie? Ne

berce-t-on pas l'enfant par de doux chants et de gentils regards? Ne

lui dit-on pas de merveilleuses histoires qui lui dorent l'avenir? Pour

lui l'espérance ne déploie-t-elle pas incessamment ses ailes radieuses?

Ne verse-t-il pas tour à tour des larmes de joie et de douleur? Ne se

querelle-t-il pas pour des riens, pour des cailloux avec lesquels il

essaie de se bâtir un mobile palais, pour des bouquets aussitôt oubliés

que coupés? N'est-il pas avide de saisir le temps, d'avancer dans la

vie? L'amour est notre seconde transformation. L'enfance et l'amour

furent même chose entre Eugénie et Charles: ce fut la passion première

avec tous ses enfantillages, d'autant plus caressants pour leurs cœurs

qu'ils étaient enveloppés de mélancolie. En se débattant à sa naissance

sous les crêpes du deuil, cet amour n'en était d'ailleurs que mieux en

harmonie avec la simplicité provinciale de cette maison en ruines. En

échangeant quelques mots avec sa cousine au bord du puits, dans cette

cour muette; en restant dans ce jardinet, assis sur un banc moussu

jusqu'à l'heure où le soleil se couchait, occupés à se dire de grands

riens ou recueillis dans le calme qui régnait entre le rempart et la

maison, comme on l'est sous les arcades d'une église, Charles comprit

la sainteté de l'amour; car sa grande dame, sa chère Annette, ne lui en

avait fait connaître que les troubles orageux. Il quittait en ce moment

la passion parisienne, coquette, vaniteuse, éclatante, pour l'amour pur

et vrai. Il aimait cette maison, dont les mœurs ne lui semblèrent plus

si ridicules. Il descendait dès le matin, afin de pouvoir causer avec

Eugénie quelques moments avant que Grandet vînt donner les provisions;

et, quand les pas du bonhomme retentissaient dans les escaliers, il se

sauvait au jardin. La petite criminalité de ce rendez-vous matinal,

secret même pour la mère d'Eugénie, et que Nanon faisait semblant

de ne pas apercevoir, imprimait à l'amour le plus innocent du monde

la vivacité des plaisirs défendus. Puis, quand, après le déjeuner,

le père Grandet était parti pour aller voir ses propriétés et ses

exploitations, Charles demeurait entre la mère et la fille, éprouvant

des délices inconnues à leur prêter les mains pour dévider du fil, à

les voir travaillant, à les entendre jaser. La simplicité de cette vie

presque monastique, qui lui révéla les beautés de ces âmes auxquelles

le monde était inconnu, le toucha vivement. Il avait cru ces mœurs

impossibles en France, et n'avait admis leur existence qu'en Allemagne,

encore n'était-ce que fabuleusement et dans les romans d'Auguste

Lafontaine. Bientôt pour lui Eugénie fut l'idéal de la Marguerite de

Gœthe, moins la faute. Enfin de jour en jour ses regards, ses paroles

ravirent la pauvre fille, qui s'abandonna délicieusement au courant

de l'amour; elle saisissait sa félicité comme un nageur saisit la

branche de saule pour se tirer du fleuve et se reposer sur la rive.

Les chagrins d'une prochaine absence n'attristaient-ils pas déjà les

heures les plus joyeuses de ces fuyardes journées? Chaque jour un

petit événement leur rappelait la prochaine séparation. Ainsi, trois

jours après le départ de des Grassins, Charles fut emmené par Grandet

au Tribunal de Première Instance avec la solennité que les gens de

province attachent à de tels actes, pour y signer une renonciation à

la succession de son père. Répudiation terrible! espèce d'apostasie

domestique. Il alla chez maître Cruchot faire faire deux procurations,

l'une pour des Grassins, l'autre pour l'ami chargé de vendre son

mobilier. Puis il fallut remplir les formalités nécessaires pour

obtenir un passeport à l'étranger. Enfin, quand arrivèrent les simples

vêtements de deuil que Charles avait demandés à Paris, il fit venir un

tailleur de Saumur, et lui vendit sa garde-robe inutile. Cet acte plut

singulièrement au père Grandet.

--Ah! vous voilà comme un homme qui doit s'embarquer et qui veut faire

fortune, lui dit-il en le voyant vêtu d'une redingote de gros drap

noir. Bien, très bien!

--Je vous prie de croire, monsieur, lui répondit Charles, que je saurai

bien avoir l'esprit de ma situation.

--Qu'est-ce que c'est que cela? dit le bonhomme dont les yeux

s'animèrent à la vue d'une poignée d'or que lui montra Charles.

--Monsieur, j'ai réuni mes boutons, mes anneaux, toutes les

superfluités que je possède et qui pouvaient avoir quelque valeur;

mais, ne connaissant personne à Saumur, je voulais vous prier ce matin

de...

--De vous acheter cela? dit Grandet en l'interrompant.

--Non, mon oncle, de m'indiquer un honnête homme qui...

--Donnez-moi cela, mon neveu; j'irai vous estimer cela là-haut, et je

reviendrai vous dire ce que cela vaut, à un centime près. Or de bijou,

dit-il en examinant une longue chaîne, dix-huit à dix-neuf carats.

Le bonhomme tendit sa large main et emporta la masse d'or.

--Ma cousine, dit Charles, permettez-moi de vous offrir ces deux

boutons, qui pourront vous servir à attacher des rubans à vos poignets.

Cela fait un bracelet fort à la mode en ce moment.

--J'accepte sans hésiter, mon cousin, dit-elle en lui jetant un regard

d'intelligence.

--Ma tante, voici le dé de ma mère, je le gardais précieusement dans ma

toilette de voyage, dit Charles en présentant un joli dé d'or à madame

Grandet, qui depuis dix ans en désirait un.

--Il n'y a pas de remercîments possibles, mon neveu, dit la vieille

mère, dont les yeux se mouillèrent de larmes. Soir et matin dans mes

prières j'ajouterai la plus pressante de toutes pour vous, en disant

celle des voyageurs. Si je mourais, Eugénie vous conserverait ce bijou.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 29 / 48 段