Un coup de marteau qui annonça l'arrivée de la famille des Grassins,

leur entrée et leurs salutations empêchèrent Cruchot d'achever sa

phrase. Le notaire fut content de cette interruption; déjà Grandet le

regardait de travers, et sa loupe indiquait un orage intérieur. Mais

d'abord le prudent notaire ne trouvait pas convenable à un président de

tribunal de première instance d'aller à Paris pour y faire capituler

des créanciers et y prêter les mains à un tripotage qui froissait les

lois de la stricte probité; puis, n'ayant pas encore entendu le père

Grandet exprimant la moindre velléité de payer quoi que ce fût, il

tremblait instinctivement de voir son neveu engagé dans cette affaire.

Il profita donc du moment où les des Grassins entraient pour prendre le

président par le bras et l'attirer dans l'embrasure de la fenêtre.

--Tu t'es bien suffisamment montré, mon neveu; mais assez de dévouement

comme ça. L'envie d'avoir la fille t'aveugle. Diable! il n'y faut pas

aller comme une corneille qui abat des noix. Laisse-moi maintenant

conduire la barque, aide seulement à la manœuvre. Est-ce bien ton rôle

de compromettre ta dignité de magistrat dans une pareille...

Il n'acheva pas; il entendait monsieur des Grassins disant au vieux

tonnelier en lui tendant la main:--Grandet, nous avons appris l'affreux

malheur arrivé dans votre famille, le désastre de la maison Guillaume

Grandet et la mort de votre frère; nous venons vous exprimer toute la

part que nous prenons à ce triste événement.

--Il n'y a d'autre malheur, dit le notaire en interrompant le banquier,

que la mort de monsieur Grandet junior. Encore ne se serait-il pas tué

s'il avait eu l'idée d'appeler son frère à son secours. Notre vieil

ami, qui a de l'honneur jusqu'au bout des ongles, compte liquider les

dettes de la maison Grandet de Paris. Mon neveu le président, pour lui

éviter les tracas d'une affaire toute judiciaire, lui offre de partir

sur-le-champ pour Paris, afin de transiger avec les créanciers et les

satisfaire convenablement.

Ces paroles, confirmées par l'attitude du vigneron, qui se caressait

le menton, surprirent étrangement les trois des Grassins, qui pendant

le chemin avaient médit tout à loisir de l'avarice de Grandet en

l'accusant presque d'un fratricide.

--Ah! je le savais bien, s'écria le banquier en regardant sa femme.

Que te disais-je en route, madame des Grassins? Grandet a de l'honneur

jusqu'au bout des cheveux, et ne souffrira pas que son nom reçoive la

plus légère atteinte! L'argent sans l'honneur est une maladie. Il y a

de l'honneur dans nos provinces! Cela est bien, très-bien, Grandet. Je

suis un vieux militaire, je ne sais pas déguiser ma pensée; je la dis

rudement: cela est, mille tonnerres! sublime.

--Aaalors llle su.... su.... sub.... sublime est bi.... bi.... bien

cher, répondit le bonhomme pendant que le banquier lui secouait

chaleureusement la main.

--Mais ceci, mon brave Grandet, n'en déplaise à monsieur le président,

reprit des Grassins, est une affaire purement commerciale, et veut un

négociant consommé. Ne faut-il pas se connaître aux comptes de retour,

débours, calculs d'intérêts? Je dois aller à Paris pour mes affaires,

et je pourrais alors me charger de...

--Nous verrions donc à tâ... tâ... tâcher de nous aaaarranger tou....

tous deux dans les po... po... po... possibilités relatives et sans

m'en... m'en... m'engager à quelque chose que je... je... je ne

voooou... oudrais pas faire, dit Grandet en bégayant. Parce que,

voyez-vous, monsieur le président me demandait naturellement les frais

du voyage.

Le bonhomme ne bredouilla plus ces derniers mots.

--Eh! dit madame des Grassins, mais c'est un plaisir que d'être à

Paris. Je payerais volontiers pour y aller, moi.

Et elle fit un signe à son mari comme pour l'encourager à souffler

cette commission à leurs adversaires coûte que coûte; puis elle regarda

fort ironiquement les deux Cruchot, qui prirent une mine piteuse.

Grandet saisit alors le banquier par un des boutons de son habit et

l'attira dans un coin.

--J'aurais bien plus de confiance en vous que dans le président,

lui dit-il. Puis il y a des anguilles sous roche, ajouta-t-il en

remuant sa loupe. Je veux me mettre dans la rente; j'ai quelques

milliers de francs de rente à faire acheter, et je ne veux placer qu'à

quatre-vingts francs. Cette mécanique baisse, dit-on, à la fin des

mois. Vous vous connaissez à ça, pas vrai?

--Pardieu! Eh! bien, j'aurais donc quelques mille livres de rente à

lever pour vous?

--Pas grand'chose pour commencer. _Motus!_ Je veux jouer ce jeu-là sans

qu'on en sache rien. Vous me concluriez un marché pour la fin du mois;

mais n'en dites rien aux Cruchot, ça les taquinerait. Puisque vous

allez à Paris, nous y verrons en même temps, pour mon pauvre neveu, de

quelle couleur sont les atouts.

--Voilà qui est entendu. Je partirai demain en poste, dit à haute voix

des Grassins, et je viendrai prendre vos dernières instructions à... A

quelle heure?

--A cinq heures, avant le dîner, dit le vigneron en se frottant les

mains.

Les deux partis restèrent encore quelques instants en présence. Des

Grassins dit après une pause en frappant sur l'épaule de Grandet:--Il

fait bon avoir de bons parents comme ça....

--Oui, oui, sans que ça paraisse, répondit Grandet, je suis un bon

pa... parent. J'aimais mon frère, et je le prouverai bien si si ça ne

ne coûte pas....

--Nous allons vous quitter, Grandet, lui dit le banquier en

l'interrompant heureusement avant qu'il achevât sa phrase. Si j'avance

mon départ, il faut mettre en ordre quelques affaires.

--Bien, bien. Moi-même, raa...apport à ce que vouvous savez, je je vais

me rereretirer dans ma cham...ambre des dédélibérations, comme dit le

président Cruchot.

--Peste! je ne suis plus monsieur de Bonfons, pensa tristement le

magistrat dont la figure prit l'expression de celle d'un juge ennuyé

par une plaidoirie.

Les chefs des deux familles rivales s'en allèrent ensemble. Ni les

uns ni les autres ne songeaient plus à la trahison dont s'était rendu

coupable Grandet le matin envers le pays vignoble, et se sondèrent

mutuellement, mais en vain, pour connaître ce qu'ils pensaient sur les

intentions réelles du bonhomme en cette nouvelle affaire.

--Venez-vous chez madame Dorsonval avec nous? dit des Grassins au

notaire.

--Nous irons plus tard, répondit le président. Si mon oncle le permet,

j'ai promis à mademoiselle de Gribeaucourt de lui dire un petit

bonsoir, et nous nous y rendrons d'abord.

--Au revoir donc, messieurs, dit madame des Grassins. Et, quand les

des Grassins furent à quelques pas des deux Cruchot, Adolphe dit à son

père:--Ils fument joliment, hein?

--Tais-toi donc, mon fils, lui répliqua sa mère, ils peuvent encore

nous entendre. D'ailleurs ce que tu dis n'est pas de bon goût et sent

l'École de Droit.

--Eh! bien, mon oncle, s'écria le magistrat quand il vit les des

Grassins éloignés, j'ai commencé par être le président de Bonfons, et

j'ai fini par être tout simplement un Cruchot.

--J'ai bien vu que ça te contrariait; mais le vent était aux des

Grassins. Es-tu bête, avec tout ton esprit?... Laisse-les s'embarquer

sur un _nous verrons_ du père Grandet, et tiens-toi tranquille, mon

petit: Eugénie n'en sera pas moins ta femme.

En quelques instants la nouvelle de la magnanime résolution de

Grandet se répandit dans trois maisons à la fois, et il ne fut plus

question dans toute la ville que de ce dévouement fraternel. Chacun

pardonnait à Grandet sa vente faite au mépris de la foi jurée entre

les propriétaires, en admirant son honneur, en vantant une générosité

dont on ne le croyait pas capable. Il est dans le caractère français

de s'enthousiasmer, de se colérer, de se passionner pour le météore du

moment, pour les bâtons flottants de l'actualité. Les êtres collectifs,

les peuples, seraient-ils donc sans mémoire?

Quand le père Grandet eut fermé sa porte, il appela Nanon.

--Ne lâche pas le chien et ne dors pas, nous avons à travailler

ensemble. A onze heures Cornoiller doit se trouver à ma porte avec le

berlingot de Froidfond. Écoute-le venir afin de l'empêcher de cogner,

et dis-lui d'entrer tout bellement. Les lois de police défendent le

tapage nocturne. D'ailleurs le quartier n'a pas besoin de savoir que je

vais me mettre en route.

Ayant dit, Grandet remonta dans son laboratoire, où Nanon l'entendit

remuant, fouillant, allant, venant, mais avec précaution. Il ne voulait

évidemment réveiller ni sa femme ni sa fille, et surtout ne point

exciter l'attention de son neveu, qu'il avait commencé par maudire

en apercevant de la lumière dans sa chambre. Au milieu de la nuit,

Eugénie, préoccupée de son cousin, crut avoir entendu la plainte d'un

mourant, et pour elle ce mourant était Charles: elle l'avait quitté si

pâle, si désespéré! peut-être s'était-il tué. Soudain elle s'enveloppa

d'une coiffe, espèce de pelisse à capuchon, et voulut sortir. D'abord

une vive lumière qui passait par les fentes de sa porte lui donna peur

du feu; puis elle se rassura bientôt en entendant les pas pesants de

Nanon et sa voix mêlée au hennissement de plusieurs chevaux.

--Mon père enlèverait-il mon cousin? se dit-elle en entr'ouvrant sa

porte avec assez de précaution pour l'empêcher de crier, mais de

manière à voir ce qui se passait dans le corridor.

Tout à coup son œil rencontra celui de son père, dont le regard,

quelque vague et insouciant qu'il fût, la glaça de terreur. Le bonhomme

et Nanon étaient accouplés par un gros gourdin dont chaque bout

reposait sur leur épaule droite et soutenait un câble auquel était

attaché un barillet semblable à ceux que le père Grandet s'amusait à

faire dans son fournil à ses moments perdus.

--Sainte Vierge! monsieur, ça pèse-t-i! dit à voix basse la Nanon.

--Quel malheur que ce ne soit que des gros sous! répondit le bonhomme.

Prends garde de heurter le chandelier.

Cette scène était éclairée par une seule chandelle placée entre deux

barreaux de la rampe.

--Cornoiller, dit Grandet à son garde _in partibus_, as-tu pris tes

pistolets?

--Non, monsieur. Pardé! quoi qu'il y a donc à craindre pour vos gros

sous?...

--Oh! rien, dit le père Grandet.

--D'ailleurs nous irons vite, reprit le garde, vos fermiers ont choisi

pour vous leurs meilleurs chevaux.

--Bien, bien. Tu ne leur as pas dit où j'allais?

--Je ne le savais point.

--Bien. La voiture est solide?

--Ça, notre maître? ah! ben, ça porterait trois mille. Qu'est-ce que ça

pèse donc vos méchants barils?

--Tiens, dit Nanon, je le savons bien! Y a ben près de dix-huit cents.

--Veux-tu te taire, Nanon! Tu diras à ma femme que je suis allé à la

campagne. Je serai revenu pour dîner. Va bon train, Cornoiller, faut

être à Angers avant neuf heures.

La voiture partit. Nanon verrouilla la grande porte, lâcha le chien,

se coucha l'épaule meurtrie, et personne dans le quartier ne soupçonna

ni le départ de Grandet ni l'objet de son voyage. La discrétion

du bonhomme était complète. Personne ne voyait jamais un sou dans

cette maison pleine d'or. Après avoir appris dans la matinée par les

causeries du port que l'or avait doublé de prix par suite de nombreux

armements entrepris à Nantes, et que des spéculateurs étaient arrivés

à Angers pour en acheter, le vieux vigneron, par un simple emprunt de

chevaux fait à ses fermiers, se mit en mesure d'aller y vendre le sien

et d'en rapporter en valeurs du receveur-général sur le trésor la somme

nécessaire à l'achat de ses rentes après l'avoir grossie de l'agio.

--Mon père s'en va, dit Eugénie qui du haut de l'escalier avait tout

entendu. Le silence était rétabli dans la maison, et le lointain

roulement de la voiture, qui cessa par degrés, ne retentissait déjà

plus dans Saumur endormi. En ce moment, Eugénie entendit en son cœur,

avant de l'écouter par l'oreille, une plainte qui perça les cloisons,

et qui venait de la chambre de son cousin. Une bande lumineuse, fine

autant que le tranchant d'un sabre, passait par la fente de la porte et

coupait horizontalement les balustres du vieil escalier.--Il souffre,

dit-elle en grimpant deux marches. Un second gémissement la fit arriver

sur le palier de la chambre. La porte était entr'ouverte, elle la

poussa. Charles dormait la tête penchée en dehors du vieux fauteuil,

sa main avait laissé tomber la plume et touchait presque à terre. La

respiration saccadée que nécessitait la posture du jeune homme effraya

soudain Eugénie, qui entra promptement.--Il doit être bien fatigué,

se dit-elle en regardant une dizaine de lettres cachetées, elle en

lut les adresses: A messieurs Farry, Breilman et Cie, carrossiers.--A

monsieur Buisson, tailleur, etc.--Il a sans doute arrangé toutes ses

affaires pour pouvoir bientôt quitter la France, pensa-t-elle. Ses yeux

tombèrent sur deux lettres ouvertes. Ces mots qui en commençaient une:

«Ma chère Annette...» lui causèrent un éblouissement. Son cœur palpita,

ses pieds se clouèrent sur le carreau. Sa chère Annette, il aime, il

est aimé! Plus d'espoir! Que lui dit-il? Ces idées lui traversèrent la

tête et le cœur. Elle lisait ces mots partout, même sur les carreaux,

en traits de flammes.--Déjà renoncer à lui! Non, je ne lirai pas cette

lettre. Je dois m'en aller. Si je la lisais, cependant? Elle regarda

Charles, lui prit doucement la tête, la posa sur le dos du fauteuil, et

il se laissa faire comme un enfant qui, même en dormant, connaît encore

sa mère et reçoit, sans s'éveiller, ses soins et ses baisers. Comme une

mère, Eugénie releva la main pendante, et, comme une mère, elle baisa

doucement les cheveux. Chère Annette! Un démon lui criait ces deux mots

aux oreilles.--Je sais que je fais peut-être mal, mais je la lirai

la lettre, dit-elle. Eugénie détourna la tête, car sa noble probité

gronda. Pour la première fois de sa vie, le bien et le mal étaient en

présence dans son cœur. Jusque-là elle n'avait eu à rougir d'aucune

action. La passion, la curiosité l'emportèrent. A chaque phrase, son

cœur se gonfla davantage et l'ardeur piquante qui anima sa vie pendant

cette lecture lui rendit encore plus friands les plaisirs du premier

amour.

«Ma chère Annette, rien ne devait nous séparer, si ce n'est le malheur

qui m'accable et qu'aucune prudence humaine n'aurait su prévoir. Mon

père s'est tué, sa fortune et la mienne sont entièrement perdues. Je

suis orphelin à un âge où, par la nature de mon éducation, je puis

passer pour un enfant; et je dois néanmoins me relever homme de l'abîme

où je suis tombé. Je viens d'employer une partie de cette nuit à faire

mes calculs. Si je veux quitter la France en honnête homme, et ce

n'est pas un doute, je n'ai pas cent francs à moi pour aller tenter

le sort aux Indes ou en Amérique. Oui, ma pauvre Anna, j'irai chercher

la fortune sous les climats les plus meurtriers. Sous de tels cieux,

elle est sûre et prompte, m'a-t-on dit. Quant à rester à Paris, je

ne saurais. Ni mon âme ni mon visage ne sont faits à supporter les

affronts, la froideur, le dédain qui attendent l'homme ruiné, le fils

du failli! Bon Dieu! devoir deux millions?... J'y serais tué en duel

dans la première semaine. Aussi n'y retournerai-je point. Ton amour,

le plus tendre et le plus dévoué qui jamais ait ennobli le cœur d'un

homme, ne saurait m'y attirer. Hélas! ma bien-aimée, je n'ai point

assez d'argent pour aller où tu es, donner, recevoir un dernier baiser,

un baiser où je puiserais la force nécessaire à mon entreprise.....»

--Pauvre Charles, j'ai bien fait de lire! J'ai de l'or, je le lui

donnerai, dit Eugénie.

Elle reprit sa lecture après avoir essuyé ses pleurs.

«Je n'avais point encore songé aux malheurs de la misère. Si j'ai les

cent louis indispensables au passage, je n'aurai pas un sou pour me

faire une pacotille. Mais non, je n'aurai ni cent louis ni un louis,

je ne connaîtrai ce qui me restera d'argent qu'après le règlement de

mes dettes à Paris. Si je n'ai rien, j'irai tranquillement à Nantes,

je m'y embarquerai simple matelot, et je commencerai là-bas comme

ont commencé les hommes d'énergie qui, jeunes, n'avaient pas un sou,

et sont revenus, riches, des Indes. Depuis ce matin, j'ai froidement

envisagé mon avenir. Il est plus horrible pour moi que pour tout autre,

moi choyé par une mère qui m'adorait, chéri par le meilleur des pères,

et qui, à mon début dans le monde, ai rencontré l'amour d'une Anna!

Je n'ai connu que les fleurs de la vie: ce bonheur ne pouvait pas

durer. J'ai néanmoins, ma chère Annette, plus de courage qu'il n'était

permis à un insouciant jeune homme d'en avoir, surtout à un jeune homme

habitué aux cajoleries de la plus délicieuse femme de Paris, bercé

dans les joies de la famille, à qui tout souriait au logis, et dont

les désirs étaient des lois pour un père... Oh! mon père, Annette,

il est mort... Eh! bien, j'ai réfléchi à ma position, j'ai réfléchi

à la tienne aussi. J'ai bien vieilli en vingt-quatre heures. Chère

Anna, si, pour me garder près de toi, dans Paris, tu sacrifiais toutes

les jouissances de ton luxe, ta toilette, la loge à l'Opéra, nous

n'arriverions pas encore au chiffre des dépenses nécessaires à ma vie

dissipée; puis je ne saurais accepter tant de sacrifices. Nous nous

quittons donc aujourd'hui pour toujours.»

--Il la quitte, Sainte Vierge! Oh! bonheur!....

Eugénie sauta de joie. Charles fit un mouvement, elle en eut froid de

terreur; mais, heureusement pour elle, il ne s'éveilla pas. Elle reprit:

«Quand reviendrai-je? je ne sais. Le climat des Indes vieillit

promptement un Européen, et surtout un Européen qui travaille.

Mettons-nous à dix ans d'ici. Dans dix ans, ta fille aura dix-huit

ans, elle sera ta compagne, ton espion. Pour toi, le monde sera bien

cruel, ta fille le sera peut-être davantage. Nous avons vu des exemples

de ces jugements mondains et de ces ingratitudes de jeunes filles;

sachons en profiter. Garde au fond de ton âme comme je le garderai

moi-même le souvenir de ces quatre années de bonheur, et sois fidèle,

si tu peux, à ton pauvre ami. Je ne saurais toutefois l'exiger, parce

que, vois-tu, ma chère Annette, je dois me conformer à ma position,

voir bourgeoisement la vie, et la chiffrer au plus vrai. Donc je dois

penser au mariage, qui devient une des nécessités de ma nouvelle

existence; et je t'avouerai que j'ai trouvé ici, à Saumur, chez mon

oncle, une cousine dont les manières, la figure, l'esprit et le cœur te

plairaient, et qui, en outre, me paraît avoir.....»

--Il devait être bien fatigué, pour avoir cessé de lui écrire, se dit

Eugénie en voyant la lettre arrêtée au milieu de cette phrase.

Elle le justifiait! N'était-il pas impossible alors que cette innocente

fille s'aperçût de la froideur empreinte dans cette lettre? Aux jeunes

filles religieusement élevées, ignorantes et pures, tout est amour dès

qu'elles mettent le pied dans les régions enchantées de l'amour. Elles

y marchent entourées de la céleste lumière que leur âme projette, et

qui rejaillit en rayons sur leur amant; elles le colorent des feux

de leur propre sentiment et lui prêtent leurs belles pensées. Les

erreurs de la femme viennent presque toujours de sa croyance au bien,

ou de sa confiance dans le vrai. Pour Eugénie, ces mots: Ma chère

Annette, ma bien-aimée, lui résonnaient au cœur comme le plus joli

langage de l'amour, et lui caressaient l'âme comme, dans son enfance,

les notes divines du _Venite adoremus_, redites par l'orgue, lui

caressèrent l'oreille. D'ailleurs, les larmes qui baignaient encore

les yeux de Charles lui accusaient toutes les noblesses de cœur par

lesquelles une jeune fille doit être séduite. Pouvait-elle savoir que

si Charles aimait tant son père et le pleurait si véritablement,

cette tendresse venait moins de la bonté de son cœur que des bontés

paternelles? Monsieur et madame Guillaume Grandet, en satisfaisant

toujours les fantaisies de leur fils, en lui donnant tous les plaisirs

de la fortune, l'avaient empêché de faire les horribles calculs dont

sont plus ou moins coupables, à Paris, la plupart des enfants quand,

en présence des jouissances parisiennes, ils forment des désirs et

conçoivent des plans qu'ils voient avec chagrin incessamment ajournés

et retardés par la vie de leurs parents. La prodigalité du père alla

donc jusqu'à semer dans le cœur de son fils un amour filial vrai, sans

arrière-pensée. Néanmoins, Charles était un enfant de Paris, habitué

par les mœurs de Paris, par Annette elle-même, à tout calculer, déjà

vieillard sous le masque du jeune homme. Il avait reçu l'épouvantable

éducation de ce monde où, dans une soirée, il se commet en pensées, en

paroles, plus de crimes que la Justice n'en punit aux Cours d'assises,

où les bons mots assassinent les plus grandes idées, où l'on ne passe

pour fort qu'autant que l'on voit juste; et là, voir juste, c'est

ne croire à rien, ni aux sentiments, ni aux hommes, ni même aux

événements: on y fait de faux événements. Là, pour voir juste, il faut

peser, chaque matin, la bourse d'un ami, savoir se mettre politiquement

au-dessus de tout ce qui arrive; provisoirement, ne rien admirer, ni

les œuvres d'art, ni les nobles actions, et donner pour mobile à toute

chose l'intérêt personnel. Après mille folies, la grande dame, la belle

Annette, forçait Charles à penser gravement; elle lui parlait de sa

position future, en lui passant dans les cheveux une main parfumée;

en lui refaisant une boucle, elle lui faisait calculer la vie: elle

le féminisait et le matérialisait. Double corruption, mais corruption

élégante et fine, de bon goût.

--Vous êtes niais, Charles, lui disait-elle. J'aurai bien de la peine

à vous apprendre le monde. Vous avez été très-mal pour monsieur des

Lupeaulx. Je sais bien que c'est un homme peu honorable; mais attendez

qu'il soit sans pouvoir, alors vous le mépriserez à votre aise.

Savez-vous ce que madame Campan nous disait?--Mes enfants, tant qu'un

homme est au Ministère, adorez-le; tombe-t-il, aidez à le traîner à la

voirie. Puissant, il est une espèce de dieu; détruit, il est au-dessous

de Marat dans son égout, parce qu'il vit et que Marat était mort. La

vie est une suite de combinaisons, et il faut les étudier, les suivre,

pour arriver à se maintenir toujours en bonne position.

Charles était un homme trop à la mode, il avait été trop constamment

heureux par ses parents, trop adulé par le monde pour avoir de grands

sentiments. Le grain d'or que sa mère lui avait jeté au cœur s'était

étendu dans la filière parisienne, il l'avait employé en superficie et

devait l'user par le frottement. Mais Charles n'avait alors que vingt

et un ans. A cet âge, la fraîcheur de la vie semble inséparable de la

candeur de l'âme. La voix, le regard, la figure paraissent en harmonie

avec les sentiments. Aussi le juge le plus dur, l'avoué le plus

incrédule, l'usurier le moins facile hésitent-ils toujours à croire

à la vieillesse du cœur, à la corruption des calculs, quand les yeux

nagent encore dans un fluide pur, et qu'il n'y a point de rides sur le

front. Charles n'avait jamais eu l'occasion d'appliquer les maximes de

la morale parisienne, et jusqu'à ce jour il était beau d'inexpérience.

Mais, à son insu, l'égoïsme lui avait été inoculé. Les germes de

l'économie politique à l'usage du Parisien, latents en son cœur, ne

devaient pas tarder à y fleurir, aussitôt que de spectateur oisif il

deviendrait acteur dans le drame de la vie réelle. Presque toutes

les jeunes filles s'abandonnent aux douces promesses de ces dehors;

mais Eugénie eût-elle été prudente et observatrice autant que le sont

certaines filles en province, aurait-elle pu se défier de son cousin,

quand, chez lui, les manières, les paroles et les actions s'accordaient

encore avec les inspirations du cœur? Un hasard, fatal pour elle, lui

fit essuyer les dernières effusions de sensibilité vraie qui fût en ce

jeune cœur, et entendre, pour ainsi dire, les derniers soupirs de la

conscience. Elle laissa donc cette lettre pour elle pleine d'amour, et

se mit complaisamment à contempler son cousin endormi: les fraîches

illusions de la vie jouaient encore pour elle sur ce visage, elle

se jura d'abord à elle-même de l'aimer toujours. Puis elle jeta les

yeux sur l'autre lettre sans attacher beaucoup d'importance à cette

indiscrétion; et, si elle commença de la lire, ce fut pour acquérir

de nouvelles preuves des nobles qualités que, semblable à toutes les

femmes, elle prêtait à celui qu'elle choisissait.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 28 / 48 段