En effet, peu dormeur, Grandet employait la moitié de ses nuits aux

calculs préliminaires qui donnaient à ses vues, à ses observations, à

ses plans, leur étonnante justesse et leur assuraient cette constante

réussite de laquelle s'émerveillaient les Saumurois. Tout pouvoir

humain est un composé de patience et de temps. Les gens puissants

veulent et veillent. La vie de l'avare est un constant exercice

de la puissance humaine mise au service de la personnalité. Il ne

s'appuie que sur deux sentiments: l'amour-propre et l'intérêt; mais

l'intérêt étant en quelque sorte l'amour-propre solide et bien entendu,

l'attestation continue d'une supériorité réelle, l'amour-propre et

l'intérêt sont deux parties d'un même tout, l'égoïsme. De là vient

peut-être la prodigieuse curiosité qu'excitent les avares habilement

mis en scène. Chacun tient par un fil à ces personnages qui s'attaquent

à tous les sentiments humains, en les résumant tous. Où est l'homme

sans désir, et quel désir social se résoudra sans argent? Grandet avait

bien réellement quelque chose, suivant l'expression de sa femme. Il se

rencontrait en lui, comme chez tous les avares, un persistant besoin

de jouer une partie avec les autres hommes, de leur gagner légalement

leurs écus. Imposer autrui, n'est-ce pas faire acte de pouvoir, se

donner perpétuellement le droit de mépriser ceux qui, trop faibles, se

laissent ici-bas dévorer? Oh! qui a bien compris l'agneau paisiblement

couché aux pieds de Dieu, le plus touchant emblème de toutes les

victimes terrestres, celui de leur avenir, enfin la Souffrance et la

Faiblesse glorifiées? Cet agneau, l'avare le laisse s'engraisser, il

le parque, le tue, le cuit, le mange et le méprise. La pâture des

avares se compose d'argent et de dédain. Pendant la nuit, les idées

du bonhomme avaient pris un autre cours: de là, sa clémence. Il avait

ourdi une trame pour se moquer des Parisiens, pour les tordre, les

rouler, les pétrir, les faire aller, venir, suer, espérer, pâlir; pour

s'amuser d'eux, lui, ancien tonnelier au fond de sa salle grise, en

montant l'escalier vermoulu de sa maison de Saumur. Son neveu l'avait

occupé. Il voulait sauver l'honneur de son frère mort sans qu'il en

coûtât un sou ni à son neveu ni à lui. Ses fonds allaient être placés

pour trois ans, il n'avait plus qu'à gérer ses biens; il fallait donc

un aliment à son activité malicieuse, et il l'avait trouvé dans la

faillite de son frère. Ne se sentant rien entre les pattes à pressurer,

il voulait concasser les Parisiens au profit de Charles, et se montrer

excellent frère à bon marché. L'honneur de la famille entrait pour si

peu de chose dans son projet, que sa bonne volonté doit être comparée

au besoin qu'éprouvent les joueurs de voir bien jouer une partie dans

laquelle ils n'ont pas d'enjeu. Et les Cruchot lui étaient nécessaires,

et il ne voulait pas les aller chercher, et il avait décidé de les

faire arriver chez lui, et d'y commencer ce soir même la comédie dont

le plan venait d'être conçu, afin d'être le lendemain, sans qu'il lui

en coûtât un denier, l'objet de l'admiration de sa ville. En l'absence

de son père, Eugénie eut le bonheur de pouvoir s'occuper ouvertement

de son bien-aimé cousin, d'épancher sur lui sans crainte les trésors

de sa pitié, l'une des sublimes supériorités de la femme, la seule

qu'elle veuille faire sentir, la seule qu'elle pardonne à l'homme de

lui laisser prendre sur lui. Trois ou quatre fois, Eugénie alla écouter

la respiration de son cousin; savoir s'il dormait, s'il se réveillait;

puis, quand il se leva, la crème, le café, les œufs, les fruits, les

assiettes, le verre, tout ce qui faisait partie du déjeuner, fut pour

elle l'objet de quelque soin. Elle grimpa lestement dans le vieil

escalier pour écouter le bruit que faisait son cousin. S'habillait-il?

pleurait-il encore? Elle vint jusqu'à la porte.

--Mon cousin?

--Ma cousine.

--Voulez-vous déjeuner dans la salle ou dans votre chambre?

--Où vous voudrez.

--Comment vous trouvez-vous?

--Ma chère cousine, j'ai honte d'avoir faim.

Cette conversation à travers la porte était pour Eugénie tout un

épisode de roman.

--Eh! bien, nous vous apporterons à déjeuner dans votre chambre, afin

de ne pas contrarier mon père. Elle descendit dans la cuisine avec la

légèreté d'un oiseau.--Nanon, va donc faire sa chambre.

Cet escalier si souvent monté, descendu, où retentissait le moindre

bruit, semblait à Eugénie avoir perdu son caractère de vétusté; elle

le voyait lumineux, il parlait, il était jeune comme elle, jeune comme

son amour auquel il servait. Enfin sa mère, sa bonne et indulgente

mère, voulut bien se prêter aux fantaisies de son amour, et lorsque

la chambre de Charles fut faite, elles allèrent toutes deux tenir

compagnie au malheureux: la charité chrétienne n'ordonnait-elle pas de

le consoler? Ces deux femmes puisèrent dans la religion bon nombre de

petits sophismes pour se justifier leurs déportements. Charles Grandet

se vit donc l'objet des soins les plus affectueux et les plus tendres.

Son cœur endolori sentit vivement la douceur de cette amitié veloutée,

de cette exquise sympathie, que ces deux âmes toujours contraintes

surent déployer en se trouvant libres un moment dans la région des

souffrances, leur sphère naturelle. Autorisée par la parenté, Eugénie

se mit à ranger le linge, les objets de toilette que son cousin avait

apportés, et put s'émerveiller à son aise de chaque luxueuse babiole,

des colifichets d'argent, d'or travaillé qui lui tombaient sous la

main, et qu'elle tenait long-temps sous prétexte de les examiner.

Charles ne vit pas sans un attendrissement profond l'intérêt généreux

que lui portaient sa tante et sa cousine; il connaissait assez la

société de Paris pour savoir que dans sa position il n'y eût trouvé que

des cœurs indifférents ou froids. Eugénie lui apparut dans toute la

splendeur de sa beauté spéciale. Il admira dès lors l'innocence de ces

mœurs dont il se moquait la veille. Aussi, quand Eugénie prit des mains

de Nanon le bol de faïence plein de café à la crème pour le lui servir

avec toute l'ingénuité du sentiment, et en lui jetant un bon regard,

ses yeux se mouillèrent-ils de larmes; il lui prit la main et la baisa.

--Hé! bien, qu'avez-vous encore? demanda-t-elle.

--Ce sont des larmes de reconnaissance, répondit-il.

Eugénie se tourna brusquement vers la cheminée pour prendre les

flambeaux.

--Nanon, tenez, emportez, dit-elle.

Quand elle regarda son cousin, elle était bien rouge encore, mais au

moins ses regards purent mentir et ne pas peindre la joie excessive qui

lui inondait le cœur; mais leurs yeux exprimèrent un même sentiment,

comme leurs âmes se fondirent dans une même pensée: l'avenir était à

eux. Cette douce émotion fut d'autant plus délicieuse pour Charles

au milieu de son immense chagrin, qu'elle était moins attendue. Un

coup de marteau rappela les deux femmes à leurs places. Par bonheur,

elles purent redescendre assez rapidement l'escalier pour se trouver

à l'ouvrage quand Grandet entra; s'il les eût rencontrées sous la

voûte, il n'en aurait pas fallu davantage pour exciter ses soupçons.

Après le déjeuner, que le bonhomme fit sur le pouce, le garde, auquel

l'indemnité promise n'avait pas encore été donnée, arriva de Froidfond,

d'où il apportait un lièvre, des perdreaux tués dans le parc, des

anguilles et deux brochets dus par les meuniers.

--Eh! eh! ce pauvre Cornoiller, il vient comme marée en carême. Est-ce

bon à manger, ça?

--Oui, mon cher généreux monsieur, c'est tué depuis deux jours.

--Allons, Nanon, haut le pied, dit le bonhomme. Prends-moi cela, ce

sera pour le dîner; je régale deux Cruchot.

Nanon ouvrit des yeux bêtes et regarda tout le monde.

--Eh! bien, dit-elle, où que je trouverai du lard et des épices?

--Ma femme, dit Grandet, donne six francs à Nanon, et fais-moi souvenir

d'aller à la cave chercher du bon vin.

--Eh! bien donc, monsieur Grandet, reprit le garde qui avait préparé

sa harangue afin de faire décider la question de ses appointements,

monsieur Grandet...

--Ta, ta, ta, ta, dit Grandet, je sais ce que tu veux dire, tu

es un bon diable, nous verrons cela demain, je suis trop pressé

aujourd'hui.--Ma femme, donne-lui cent sous, dit-il à madame Grandet.

Il décampa. La pauvre femme fut trop heureuse d'acheter la paix pour

onze francs. Elle savait que Grandet se taisait pendant quinze jours,

après avoir ainsi repris, pièce à pièce, l'argent qu'il lui donnait.

--Tiens, Cornoiller, dit-elle en lui glissant dix francs dans la main,

quelque jour nous reconnaîtrons tes services.

Cornoiller n'eut rien à dire. Il partit.

--Madame, dit Nanon, qui avait mis sa coiffe noire et pris son panier,

je n'ai besoin que de trois francs, gardez le reste. Allez, ça ira tout

de même.

--Fais un bon dîner, Nanon, mon cousin descendra, dit Eugénie.

--Décidément il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, dit madame

Grandet. Voici la troisième fois que, depuis notre mariage, ton père

donne à dîner.

Vers quatre heures, au moment où Eugénie et sa mère avaient fini

de mettre un couvert pour six personnes, et où le maître du logis

avait monté quelques bouteilles de ces vins exquis que conservent les

provinciaux avec amour, Charles vint dans la salle. Le jeune homme

était pâle. Ses gestes, sa contenance, ses regards et le son de sa voix

eurent une tristesse pleine de grâce. Il ne jouait pas la douleur,

il souffrait véritablement, et le voile étendu sur ses traits par

la peine lui donnait cet air intéressant qui plaît tant aux femmes.

Eugénie l'en aima bien davantage. Peut-être aussi le malheur l'avait-il

rapproché d'elle. Charles n'était plus ce riche et beau jeune homme

placé dans une sphère inabordable pour elle, mais un parent plongé dans

une effroyable misère. La misère enfante l'égalité. La femme a cela de

commun avec l'ange que les êtres souffrants lui appartiennent. Charles

et Eugénie s'entendirent et se parlèrent des yeux seulement; car le

pauvre dandy déchu, l'orphelin se mit dans un coin, s'y tint muet,

calme et fier; mais, de moment en moment, le regard doux et caressant

de sa cousine venait luire sur lui, le contraignait à quitter ses

tristes pensées, à s'élancer avec elle dans les champs de l'Espérance

et de l'Avenir où elle aimait à s'engager avec lui. En ce moment,

la ville de Saumur était plus émue du dîner offert par Grandet aux

Cruchot, qu'elle ne l'avait été la veille par la vente de sa récolte

qui constituait un crime de haute trahison envers le vignoble. Si

le politique vigneron eût donné son dîner dans la même pensée qui

coûta la queue au chien d'Alcibiade, il aurait été peut-être un grand

homme; mais trop supérieur à une ville de laquelle il se jouait sans

cesse, il ne faisait aucun cas de Saumur. Les des Grassins apprirent

bientôt la mort violente et la faillite probable du père de Charles,

ils résolurent d'aller dès le soir même chez leur client, afin de

prendre part à son malheur et lui donner des signes d'amitié, tout en

s'informant des motifs qui pouvaient l'avoir déterminé à inviter, en

semblable occurrence, les Cruchot à dîner. A cinq heures précises, le

président C. de Bonfons et son oncle le notaire arrivèrent endimanchés

jusqu'aux dents. Les convives se mirent à table et commencèrent par

manger notablement bien. Grandet était grave, Charles silencieux,

Eugénie muette, madame Grandet ne parla pas plus que de coutume, en

sorte que ce dîner fut un véritable repas de condoléance. Quand on se

leva de table, Charles dit à sa tante et à son oncle:--Permettez-moi

de me retirer. Je suis obligé de m'occuper d'une longue et triste

correspondance.

--Faites, mon neveu.

Lorsque après son départ, le bonhomme put présumer que Charles ne

pouvait rien entendre, et devait être plongé dans ses écritures, il

regarda sournoisement sa femme.

--Madame Grandet, ce que nous avons à dire serait du latin pour vous;

il est sept heures et demie, vous devriez aller vous serrer dans votre

portefeuille. Bonne nuit, ma fille.

Il embrassa Eugénie, et les deux femmes sortirent. Là commença la scène

où le père Grandet, plus qu'en aucun autre moment de sa vie, employa

l'adresse qu'il avait acquise dans le commerce des hommes, et qui lui

valait souvent, de la part de ceux dont il mordait un peu trop rudement

la peau, le surnom de _vieux chien_. Si le maire de Saumur eût porté

son ambition plus haut, si d'heureuses circonstances, en le faisant

arriver vers les sphères supérieures de la société, l'eussent envoyé

dans les congrès où se traitaient les affaires des nations, et qu'il

s'y fût servi du génie dont l'avait doté son intérêt personnel, nul

doute qu'il n'y eût été glorieusement utile à la France. Néanmoins,

peut-être aussi serait-il également probable que, sorti de Saumur, le

bonhomme n'aurait fait qu'une pauvre figure. Peut-être en est-il des

esprits comme de certains animaux, qui n'engendrent plus transplantés

hors des climats où ils naissent.

--Mon... on... on... on... sieur le pré... pré... pré... président,

vouoouous di... di... di... disiiieeez que la faaaaiiillite...

Le bredouillement affecté depuis si long-temps par le bonhomme et qui

passait pour naturel, aussi bien que la surdité dont il se plaignait

par les temps de pluie, devint, en cette conjoncture, si fatigant pour

les deux Cruchot, qu'en écoutant le vigneron ils grimaçaient à leur

insu, en faisant des efforts comme s'ils voulaient achever les mots

dans lesquels il s'empêtrait à plaisir. Ici, peut-être, devient-il

nécessaire de donner l'histoire du bégayement et de la surdité de

Grandet. Personne, dans l'Anjou, n'entendait mieux et ne pouvait

prononcer plus nettement le français angevin que le rusé vigneron.

Jadis, malgré toute sa finesse, il avait été dupé par un Israélite

qui, dans la discussion, appliquait sa main à son oreille en guise

de cornet, sous prétexte de mieux entendre, et baragouinait si bien

en cherchant ses mots, que Grandet, victime de son humanité, se crut

obligé de suggérer à ce malin Juif les mots et les idées que paraissait

chercher le Juif, d'achever lui-même les raisonnements dudit Juif,

de parler comme devait parler le damné Juif, d'être enfin le Juif et

non Grandet. Le tonnelier sortit de ce combat bizarre, ayant conclu le

seul marché dont il ait eu à se plaindre pendant le cours de sa vie

commerciale. Mais s'il y perdit, pécuniairement parlant, il y gagna

moralement une bonne leçon, et, plus tard, il en recueillit les fruits.

Aussi le bonhomme finit-il par bénir le Juif qui lui avait appris l'art

d'impatienter son adversaire commercial; et, en l'occupant à exprimer

sa pensée, de lui faire constamment perdre de vue la sienne. Or,

aucune affaire n'exigea, plus que celle dont il s'agissait, l'emploi

de la surdité, du bredouillement et des ambages incompréhensibles dans

lesquels Grandet enveloppait ses idées. D'abord, il ne voulait pas

endosser la responsabilité de ses idées; puis, il voulait rester maître

de sa parole, et laisser en doute ses véritables intentions.

--Monsieur de Bon... Bon... Bonfons... Pour la seconde fois, depuis

trois ans, Grandet nommait Cruchot neveu monsieur de Bonfons.

Le président put se croire choisi pour gendre par l'artificieux

bonhomme.--Voooouous di... di... di... disiez donc que les faiiiillites

peu... peu... peu... peuvent, dandans ce... ertains cas, être empê...

pê... pê... chées pa... par...

--Par les tribunaux de commerce eux-mêmes. Cela se voit tous les jours,

dit monsieur C. de Bonfons, enfourchant l'idée du père Grandet ou

croyant la deviner et voulant affectueusement la lui expliquer. Écoutez?

--J'écoucoute, répondit humblement le bonhomme en prenant la malicieuse

contenance d'un enfant qui rit intérieurement de son professeur, tout

en paraissant lui prêter la plus grande attention.

--Quand un homme considérable et considéré, comme l'était, par exemple,

défunt monsieur votre frère à Paris...

--Mon... on frère, oui.

--Est menacé d'une déconfiture...

--Çaaaa s'aappelle dé... dé... déconfiture?

--Oui. Que sa faillite devient imminente, le tribunal de commerce,

dont il est justiciable (suivez bien), a la faculté, par un jugement,

de nommer, à sa maison de commerce, des liquidateurs. Liquider n'est

pas faire faillite, comprenez-vous? En faisant faillite, un homme est

déshonoré; mais en liquidant, il reste honnête homme.

--C'est bien di... di... di... différent, si çaâââ ne coû... ou...

ou... ou... oûte pas... pas... pas plus cher, dit Grandet.

--Mais une liquidation peut encore se faire, même sans le secours du

tribunal de commerce. Car, dit le président en humant sa prise de

tabac, comment se déclare une faillite?

--Oui, je n'y ai jamais pen... pen... pen... pensé, répondit Grandet.

--Premièrement, reprit le magistrat, par le dépôt du bilan au greffe

du tribunal, que fait le négociant lui-même ou son fondé de pouvoirs,

dûment enregistré. Deuxièmement, à la requête des créanciers. Or, si

le négociant ne dépose pas de bilan, si aucun créancier ne requiert

du tribunal un jugement qui déclare le susdit négociant en faillite,

qu'arriverait-il?

--Oui... i... i..., voy... voy... ons.

--Alors la famille du décédé, ses représentants, son hoirie; ou le

négociant, s'il n'est pas mort; ou ses amis, s'il est caché, liquident.

Peut-être voulez-vous liquider les affaires de votre frère? demanda le

président.

--Ah! Grandet, s'écria le notaire, ce serait bien. Il y a de l'honneur

au fond de nos provinces. Si vous sauviez votre nom, car c'est votre

nom, vous seriez un homme...

--Sublime, dit le président en interrompant son oncle.

--Ceertainement, répliqua le vieux vigneron, mon, mon fffr, fre, frère

se no, no, no noommait Grandet tou... out comme moi. Cé, cé, c'es,

c'est sûr et certain. Je, je, je ne, ne dis pa, pas non. Et, et, et,

cette li, li, li, liquidation pou, pou, pourrait dans tooous llles cas,

être sooous tous lles ra, ra, rapports très-avanvantatageuse aux in,

in, in, intérêts de mon ne, ne, neveu, que j'ai, j'ai, j'aime. Mais

faut voir. Je ne co, co, co, connais pas _llles malins_ de Paris. Je...

suis à Sau, au, aumur, moi, voyez-vous! Mes prooovins! mes fooossés,

et en, enfin j'ai mes aaaffaires. Je n'ai jamais fait de bi, bi,

billets. Qu'est-ce qu'un billet? J'en, j'en, j'en ai beau, beaucoup

reçu, je n'en ai jamais si, si, signé. Ça, aaa se ssse touche, ça

s'essscooompte. Voilllà tooout ce qu, qu, que je sais. J'ai en, en, en,

entendu di, di, dire qu'onooon pou, ou, ouvait rachechecheter les bi,

bi, bi...

--Oui, dit le président. L'on peut acquérir les billets sur la place,

moyennant tant pour cent. Comprenez-vous?

Grandet se fit un cornet de sa main, l'appliqua sur son oreille, et le

président lui répéta sa phrase.

--Mais, répondit le vigneron, il y a ddddonc à boire et à manger dan,

dans tout cela. Je, je, je ne sais rien, à mon âââge, de toooutes ce,

ce, ces choooses-là. Je doi, dois re, ester i, i, ici pour ve, ve,

veiller au grain. Le grain s'aama, masse, et c'e, c'e, c'est aaavec

le grain qu'on pai, paye. Aavant tout, faut ve, ve, veiller aux, aux

ré, ré, récoltes. J'ai des aaaffaires ma, ma, majeures à Froidfond et

des inté, té, téressantes. Je ne puis pas a, a, abandonner ma, ma,

ma, maison pooour des _em, em, embrrrrououillllami gentes_ de, de,

de tooous les di, diaâblles, où je ne cooompre, prends rien. Voous

dites que, que je devrais, pour li, li, li, liquider, pour arrêter la

déclaration de faillite, être à Paris. On ne peut pas se trooou, ouver

à la fois en, en, en deux endroits, à moins d'être pe, pe, pe, petit

oiseau... Et...

--Et je vous entends, s'écria le notaire. Eh! bien, mon vieil ami, vous

avez des amis, de vieux amis, capables de dévouement pour vous.

--Allons donc, pensait en lui-même le vigneron, décidez-vous donc!

--Et si quelqu'un partait pour Paris, y cherchait le plus fort

créancier de votre frère Guillaume, lui disait...

--Mi, min, minute, ici, reprit le bonhomme, lui disait. Quoi? Quelque,

que cho, chooo, chose co, co, comme ça:--Monsieur Grandet de Saumur pa,

pa, par ci, monsieur Grandet, det, det de Saumur par là. Il aime son

frère, il aime son ne, ne, neveu. Grandet est un bon pa, pa, parent,

et il a de très-bonnes intentions. Il a bien vendu sa ré, ré, récolte.

Ne déclarez pas la fa, fa, fâ, fâ, faillite, aaassemblez-vous, no, no,

nommez des li, li, liquidateurs. Aaalors Grandet ve, éé, erra. Voous

au, au, aurez ez bien davantage en liquidant qu'en lai, lai, laissant

les gens de justice y mettre le né, né, nez... Hein! pas vrai?

--Juste! dit le président.

--Parce que, voyez-vous, monsieur de Bon, Bon, Bon, fons, faut voir

avant de se dé, décider. Qui ne, ne, ne peut, ne, ne peut. En toute af,

af, affaire ooonénéreuse, poour ne pas se ru, ru, rui, ruiner, il faut

connaître les ressources et les charges. Hein! pas vrai?

--Certainement, dit le président. Je suis d'avis, moi, qu'en quelques

mois de temps, l'on pourra racheter les créances pour une somme de,

et payer intégralement par arrangement. Ha! ha! l'on mène les chiens

bien loin en leur montrant un morceau de lard. Quand il n'y a pas eu de

déclaration de faillite et que vous tenez les titres de créances, vous

devenez blanc comme neige.

--Comme né, né, neige, répéta Grandet en refaisant un cornet de sa

main. Je ne comprends pas la né, né, neige.

--Mais, cria le président, écoutez-moi donc, alors.

--J'é, j'é, j'écoute.

--Un effet est une marchandise qui peut avoir sa hausse et sa baisse.

Ceci est une déduction du principe de Jérémie Bentham sur l'usure. Ce

publiciste a prouvé que le préjugé qui frappait de réprobation les

usuriers était une sottise.

--Ouais! fit le bonhomme.

--Attendu qu'en principe, selon Bentham, l'argent est une marchandise,

et que ce qui représente l'argent devient également marchandise,

reprit le président; attendu qu'il est notoire que, soumise aux

variations habituelles qui régissent les choses commerciales, la

marchandise-billet, portant telle ou telle signature, comme tel ou tel

article, abonde ou manque sur la place, qu'elle est chère ou tombe à

rien, le tribunal ordonne... (tiens! que je suis bête, pardon), je suis

d'avis que vous pourrez racheter votre frère pour vingt-cinq du cent.

--Vooous le no, no, no, nommez Jé, Jé, Jé, Jérémie Ben...

--Bentham, un Anglais.

--Ce Jérémie-là nous fera éviter bien des lamentations dans les

affaires, dit le notaire en riant.

--Ces Anglais ont qué, qué, quelquefois du bon, on sens, dit Grandet.

Ainsi, se, se, se, selon Ben, Ben, Ben, Bentham, si les effets de mon

frère... va, va, va, va, valent... ne valent pas. Si. Je, je, je, dis

bien, n'est-ce pas? Cela me paraît clair... Les créanciers seraient...

Non, ne seraient pas. Je m'een entends.

--Laissez-moi vous expliquer tout ceci, dit le président. En droit,

si vous possédez les titres de toutes les créances dues par la maison

Grandet, votre frère ou ses hoirs ne doivent rien à personne. Bien.

--Bien, répéta le bonhomme.

--En équité, si les effets de votre frère se négocient (négocient,

entendez-vous bien ce terme?) sur la place à tant pour cent de perte;

si l'un de vos amis a passé par là, s'il les a rachetés, les créanciers

n'ayant été contraints par aucune violence à les donner, la succession

de feu Grandet de Paris se trouve loyalement quitte.

--C'est vrai, les a, a, a, affaires sont les affaires, dit le

tonnelier. Cela pooooosé... Mais, néanmoins, vous compre, ne, ne, ne,

nez, que c'est di, di, di, difficile. Je, je, je n'ai pas d'aaargent,

ni, ni, ni le temps, ni le temps, ni...

--Oui, vous ne pouvez pas vous déranger. Hé! bien, je vous offre

d'aller à Paris (vous me tiendriez compte du voyage, c'est une misère).

J'y vois les créanciers, je leur parle, j'attermoie, et tout s'arrange

avec un supplément de payement que vous ajoutez aux valeurs de la

liquidation, afin de rentrer dans les titres de créances.

--Mais nooouous verrons cela, je ne, ne, ne peux pas, je, je, je ne

veux pas m'en, en, en, engager sans, sans que... Qui, qui, qui, ne, ne

peut, ne peut. Vooouous comprenez?

--Cela est juste.

--J'ai la tête ca, ca, cassée de ce que, que vooous, vous m'a, a, a,

avez dé, dé, décliqué là. Voilà la, la, la première fois de ma vie que

je, je suis fooorcé de son, songer à de...

--Oui, vous n'êtes pas jurisconsulte.

--Je, je suis un pau, pau, pauvre vigneron, et ne sais rien de ce que

vou, vou, vous venez de dire; il fau, fau, faut que j'é, j'é, j'étudie

çççà.

--Hé! bien, reprit le président en se posant comme pour résumer la

discussion.

--Mon neveu?... fit le notaire d'un ton de reproche en l'interrompant.

--Hé! bien, mon oncle, répondit le président.

--Laisse donc monsieur Grandet t'expliquer ses intentions. Il s'agit

en ce moment d'un mandat important. Notre cher ami doit le définir

congrûm...

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 27 / 48 段