--Allons, bien, se dit Grandet. Ses yeux m'effrayaient. Il pleure, le

voilà sauvé. Ce n'est encore rien, mon pauvre neveu, reprit Grandet à

haute voix, sans savoir si Charles l'écoutait, ce n'est rien, tu te

consoleras; mais...

--Jamais! jamais! mon père! mon père!

--Il t'a ruiné, tu es sans argent.

--Qu'est-ce que cela me fait! Où est mon père, mon père?

Les pleurs et les sanglots retentissaient entre ces murailles d'une

horrible façon, et se répercutaient dans les échos. Les trois femmes,

saisies de pitié, pleuraient: les larmes sont aussi contagieuses que

peut l'être le rire. Charles, sans écouter son oncle, se sauva dans la

cour, trouva l'escalier, monta dans sa chambre, et se jeta en travers

sur son lit en se mettant la face dans les draps pour pleurer à son

aise loin de ses parents.

--Il faut laisser passer la première averse, dit Grandet en rentrant

dans la salle où Eugénie et sa mère avaient brusquement repris leurs

places, et travaillaient d'une main tremblante après s'être essuyé les

yeux. Mais ce jeune homme n'est bon à rien, il s'occupe plus des morts

que de l'argent.

Eugénie frissonna en entendant son père s'exprimant ainsi sur la plus

sainte des douleurs. Dès ce moment, elle commença à juger son père.

Quoique assourdis, les sanglots de Charles retentissaient dans cette

sonore maison; et sa plainte profonde, qui semblait sortir de dessous

terre, ne cessa que vers le soir, après s'être graduellement affaiblie.

--Pauvre jeune homme! dit madame Grandet.

Fatale exclamation! Le père Grandet regarda sa femme, Eugénie et le

sucrier; il se souvint du déjeuner extraordinaire apprêté pour le

parent malheureux, et se posa au milieu de la salle.

--Ah! çà, j'espère, dit-il avec son calme habituel, que vous n'allez

pas continuer vos prodigalités, madame Grandet. Je ne vous donne pas

MON argent pour embucquer de sucre ce jeune drôle.

--Ma mère n'y est pour rien, dit Eugénie. C'est moi qui...

--Est-ce parce que tu es majeure, reprit Grandet en interrompant sa

fille, que tu voudrais me contrarier? Songe, Eugénie...

--Mon père, le fils de votre frère ne devait pas manquer chez vous de...

--Ta, ta, ta, ta, dit le tonnelier sur quatre tons chromatiques, le

fils de mon frère par-ci, mon neveu par là. Charles ne nous est de

rien, il n'a ni sou ni maille; son père a fait faillite; et, quand ce

mirliflor aura pleuré son soûl, il décampera d'ici; je ne veux pas

qu'il révolutionne ma maison.

--Qu'est-ce que c'est, mon père, que de faire faillite? demanda Eugénie.

--Faire faillite, reprit le père, c'est commettre l'action la plus

déshonorante entre toutes celles qui peuvent déshonorer l'homme.

--Ce doit être un bien grand péché, dit madame Grandet, et notre frère

serait damné.

--Allons, voilà tes litanies, dit-il à sa femme en haussant les

épaules. Faire faillite, Eugénie, reprit-il, est un vol que la loi

prend malheureusement sous sa protection. Des gens ont donné leurs

denrées à Guillaume Grandet sur sa réputation d'honneur et de probité,

puis il a tout pris, et ne leur laisse que les yeux pour pleurer. Le

voleur de grand chemin est préférable au banqueroutier: celui-là vous

attaque, vous pouvez vous défendre, il risque sa tête; mais l'autre...

Enfin Charles est déshonoré.

Ces mots retentirent dans le cœur de la pauvre fille et y pesèrent de

tout leur poids. Probe autant qu'une fleur née au fond d'une forêt

est délicate, elle ne connaissait ni les maximes du monde, ni ses

raisonnements captieux, ni ses sophismes: elle accepta donc l'atroce

explication que son père lui donnait à dessein de la faillite, sans

lui faire connaître la distinction qui existe entre une faillite

involontaire et une faillite calculée.

--Eh! bien, mon père, vous n'avez donc pu empêcher ce malheur?

--Mon frère ne m'a pas consulté. D'ailleurs, il doit quatre millions.

--Qu'est-ce que c'est donc qu'un million, mon père? demanda-t-elle avec

la naïveté d'un enfant qui croit pouvoir trouver promptement ce qu'il

désire.

--Deux millions? dit Grandet, mais c'est deux millions de pièces de

vingt sous, et il faut cinq pièces de vingt sous pour faire cinq francs.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Eugénie, comment mon oncle avait-il

eu à lui quatre millions? Y a-t-il quelque autre personne en France

qui puisse avoir autant de millions? (Le père Grandet se caressait

le menton, souriait, et sa loupe semblait se dilater.)--Mais que va

devenir mon cousin Charles?

--Il va partir pour les Grandes-Indes, où, selon le vœu de son père, il

tâchera de faire fortune.

--Mais a-t-il de l'argent pour aller là?

--Je lui paierai son voyage... jusqu'à... oui, jusqu'à Nantes. Eugénie

sauta d'un bond au cou de son père.

--Ah! mon père, vous êtes bon, vous!

Elle l'embrassait de manière à rendre presque honteux Grandet, que sa

conscience harcelait un peu.

--Faut-il beaucoup de temps pour amasser un million? lui demanda-t-elle.

--Dame! dit le tonnelier, tu sais ce que c'est qu'un napoléon. Eh!

bien, il en faut cinquante mille pour faire un million.

--Maman, nous dirons des neuvaines pour lui.

--J'y pensais, répondit la mère.

--C'est cela: toujours dépenser de l'argent, s'écria le père. Ah! çà,

croyez-vous donc qu'il y ait des mille et des cent ici?

En ce moment une plainte sourde, plus lugubre que toutes les autres,

retentit dans les greniers et glaça de terreur Eugénie et sa mère.

--Nanon, va voir là-haut s'il ne se tue pas, dit Grandet. Ha! çà,

reprit-il en se tournant vers sa femme et sa fille, que son mot avait

rendues pâles, pas de bêtises, vous deux. Je vous laisse. Je vais

tourner autour de nos Hollandais, qui s'en vont aujourd'hui. Puis

j'irai voir Cruchot, et causer avec lui de tout ça.

Il partit. Quand Grandet eut tiré la porte, Eugénie et sa mère

respirèrent à leur aise. Avant cette matinée, jamais la fille n'avait

senti de contrainte en présence de son père; mais, depuis quelques

heures, elle changeait à tous moments et de sentiments et d'idées.

--Maman, pour combien de louis vend-on une pièce de vin?

--Ton père vend les siennes entre cent et cent cinquante francs,

quelquefois deux cents, à ce que j'ai entendu dire.

--Quand il récolte quatorze cents pièces de vin...

--Ma foi, mon enfant, je ne sais pas ce que cela fait; ton père ne me

dit jamais ses affaires.

--Mais alors papa doit être riche.

--Peut-être. Mais monsieur Cruchot m'a dit qu'il avait acheté Froidfond

il y a deux ans. Ça l'aura gêné.

Eugénie, ne comprenant plus rien à la fortune de son père, en resta là

de ses calculs.

--Il ne m'a tant seulement point vue, le mignon! dit Nanon en revenant.

Il est étendu comme un veau sur son lit, et pleure comme une Madeleine,

que c'est une vraie bénédiction! Quel chagrin a donc ce pauvre gentil

jeune homme?

--Allons donc le consoler bien vite, maman; et, si l'on frappe, nous

descendrons.

Madame Grandet fut sans défense contre les harmonies de la voix de sa

fille. Eugénie était sublime, elle était femme. Toutes deux, le cœur

palpitant, montèrent à la chambre de Charles. La porte était ouverte.

Le jeune homme ne voyait ni n'entendait rien. Plongé dans les larmes,

il poussait des plaintes inarticulées.

--Comme il aime son père! dit Eugénie à voix basse.

Il était impossible de méconnaître dans l'accent de ces paroles les

espérances d'un cœur à son insu passionné. Aussi madame Grandet

jeta-t-elle à sa fille un regard empreint de maternité, puis tout bas à

l'oreille:--Prends garde, tu l'aimerais, dit-elle.

--L'aimer! reprit Eugénie. Ah! si tu savais ce que mon père a dit!

Charles se retourna, aperçut sa tante et sa cousine.

--J'ai perdu mon père, mon pauvre père! S'il m'avait confié le secret

de son malheur, nous aurions travaillé tous deux à le réparer. Mon

Dieu! mon bon père! je comptais si bien le revoir que je l'ai, je

crois, froidement embrassé.

Les sanglots lui coupèrent la parole.

--Nous prierons bien pour lui, dit madame Grandet. Résignez-vous à la

volonté de Dieu.

--Mon cousin, dit Eugénie, prenez courage! Votre perte est irréparable:

ainsi songez maintenant à sauver votre honneur...

Avec cet instinct, cette finesse de la femme qui a de l'esprit en toute

chose, même quand elle console, Eugénie voulait tromper la douleur de

son cousin en l'occupant de lui-même.

--Mon honneur?... cria le jeune homme en chassant ses cheveux par

un mouvement brusque, et il s'assit sur son lit en se croisant

les bras.--Ah! c'est vrai. Mon père, disait mon oncle, a fait

faillite. Il poussa un cri déchirant et se cacha le visage dans ses

mains.--Laissez-moi, ma cousine, laissez-moi! Mon Dieu! mon Dieu!

pardonnez à mon père, il a dû bien souffrir.

Il y avait quelque chose d'horriblement attachant à voir l'expression

de cette douleur jeune, vraie, sans calcul, sans arrière-pensée.

C'était une pudique douleur que les cœurs simples d'Eugénie et de

sa mère comprirent quand Charles fit un geste pour leur demander de

l'abandonner à lui-même. Elles descendirent, reprirent en silence leurs

places près de la croisée, et travaillèrent pendant une heure environ

sans se dire un mot. Eugénie avait aperçu, par le regard furtif qu'elle

jeta sur le ménage du jeune homme, ce regard des jeunes filles qui

voient tout en un clin d'œil, les jolies bagatelles de sa toilette,

ses ciseaux, ses rasoirs enrichis d'or. Cette échappée d'un luxe vu

à travers la douleur lui rendit Charles encore plus intéressant, par

contraste peut-être. Jamais un événement si grave, jamais un spectacle

si dramatique n'avait frappé l'imagination de ces deux créatures,

incessamment plongées dans le calme et la solitude.

--Maman, dit Eugénie, nous porterons le deuil de mon oncle.

--Ton père décidera de cela, répondit madame Grandet.

Elles restèrent de nouveau silencieuses. Eugénie tirait ses points

avec une régularité de mouvement qui eût dévoilé à un observateur les

fécondes pensées de sa méditation. Le premier désir de cette adorable

fille était de partager le deuil de son cousin. Vers quatre heures, un

coup de marteau brusque retentit au cœur de madame Grandet.

--Qu'a donc ton père? dit-elle à sa fille.

Le vigneron entra joyeux. Après avoir ôté ses gants, il se frotta les

mains à s'en emporter la peau, si l'épiderme n'en eût pas été tanné

comme du cuir de Russie, sauf l'odeur des mélèzes et de l'encens. Il se

promenait, il regardait le temps. Enfin son secret lui échappa.

--Ma femme, dit-il sans bégayer, je les ai tous attrapés. Notre vin

est vendu! Les Hollandais et les Belges partaient ce matin, je me suis

promené sur la place, devant leur auberge, en ayant l'air de bêtiser.

Chose, que tu connais, est venu à moi. Les propriétaires de tous les

bons vignobles gardent leur récolte et veulent attendre, je ne les en

ai pas empêchés. Notre Belge était désespéré. J'ai vu cela. Affaire

faite, il prend notre récolte à deux cents francs la pièce, moitié

comptant. Je suis payé en or. Les billets sont faits, voilà six louis

pour toi. Dans trois mois, les vins baisseront.

Ces derniers mots furent prononcés d'un ton calme, mais si profondément

ironique, que les gens de Saumur, groupés en ce moment sur la place, et

anéantis par la nouvelle de la vente que venait de faire Grandet, en

auraient frémi s'ils les eussent entendus. Une peur panique eût fait

tomber les vins de cinquante pour cent.

--Vous avez mille pièces cette année, mon père? dit Eugénie.

--Oui, _fifille_.

Ce mot était l'expression superlative de la joie du vieux tonnelier.

--Cela fait deux cent mille pièces de vingt sous.

--Oui, mademoiselle Grandet.

--Eh! bien, mon père, vous pouvez facilement secourir Charles.

L'étonnement, la colère, la stupéfaction de Balthazar en apercevant

le _Mane-Tekel-Pharès_ ne sauraient se comparer au froid courroux de

Grandet qui, ne pensant plus à son neveu, le retrouvait logé au cœur et

dans les calculs de sa fille.

--Ah! çà, depuis que ce mirliflor a mis le pied dans _ma_ maison, tout

y va de travers. Vous vous donnez des airs d'acheter des dragées, de

faire des noces et des festins. Je ne veux pas de ces choses-là. Je

sais, à mon âge, comment je dois me conduire, peut-être! D'ailleurs

je n'ai de leçons à prendre ni de ma fille ni de personne. Je ferai

pour mon neveu ce qu'il sera convenable de faire, vous n'avez pas à y

fourrer le nez. Quant à toi, Eugénie, ajouta-t-il en se tournant vers

elle, ne m'en parle plus, sinon je t'envoie à l'abbaye de Noyers avec

Nanon voir si j'y suis; et pas plus tard que demain, si tu bronches. Où

est-il donc, ce garçon, est-il descendu?

--Non, mon ami, répondit madame Grandet.

--Eh! bien, que fait-il donc?

--Il pleure son père, répondit Eugénie.

Grandet regarda sa fille sans trouver un mot à dire. Il était un peu

père, lui. Après avoir fait un ou deux tours dans la salle, il monta

promptement à son cabinet pour y méditer un placement dans les fonds

publics. Ses deux mille arpents de forêt coupés à blanc lui avaient

donné six cent mille francs; en joignant à cette somme l'argent de ses

peupliers, ses revenus de l'année dernière et de l'année courante,

outre les deux cent mille francs du marché qu'il venait de conclure, il

pouvait faire une masse de neuf cent mille francs. Les vingt pour cent

à gagner en peu de temps sur les rentes, qui étaient à 80 francs, le

tentaient. Il chiffra sa spéculation sur le journal où la mort de son

frère était annoncée, en entendant, sans les écouter, les gémissements

de son neveu. Nanon vint cogner au mur pour inviter son maître à

descendre: le dîner était servi. Sous la voûte et à la dernière marche

de l'escalier, Grandet disait en lui-même:--Puisque je toucherai mes

intérêts à huit, je ferai cette affaire. En deux ans, j'aurai quinze

cent mille francs que je retirerai de Paris en bon or.

--Eh! bien, où donc est mon neveu?

--Il dit qu'il ne veut pas manger, répondit Nanon. Ça n'est pas sain.

--Autant d'économisé, lui répliqua son maître.

--Dame, _voui_, dit-elle.

--Bah! il ne pleurera pas toujours. La faim chasse le loup hors du

bois.

Le dîner fut étrangement silencieux.

--Mon bon ami, dit madame Grandet lorsque la nappe fut ôtée, il faut

que nous prenions le deuil.

--En vérité, madame Grandet, vous ne savez quoi vous inventer pour

dépenser de l'argent. Le deuil est dans le cœur et non dans les habits.

--Mais le deuil d'un frère est indispensable, et l'Église nous ordonne

de....

--Achetez votre deuil sur vos six louis. Vous me donnerez un crêpe,

cela me suffira.

Eugénie leva les yeux au ciel sans mot dire. Pour la première fois dans

sa vie, ses généreux penchants endormis, comprimés, mais subitement

éveillés, étaient à tout moment froissés. Cette soirée fut semblable

en apparence à mille soirées de leur existence monotone, mais ce fut

certes la plus horrible. Eugénie travailla sans lever la tête, et ne

se servit point du nécessaire que Charles avait dédaigné la veille.

Madame Grandet tricota ses manches. Grandet tourna ses pouces pendant

quatre heures, abîmé dans des calculs dont les résultats devaient,

le lendemain, étonner Saumur. Personne ne vint ce jour-là visiter la

famille. En ce moment, la ville entière retentissait du tour de force

de Grandet, de la faillite de son frère et de l'arrivée de son neveu.

Pour obéir au besoin de bavarder sur leurs intérêts communs, tous les

propriétaires de vignobles des hautes et moyennes sociétés de Saumur

étaient chez monsieur des Grassins, où se fulminèrent de terribles

imprécations contre l'ancien maire. Nanon filait, et le bruit de

son rouet fut la seule voix qui se fît entendre sous les planchers

grisâtres de la salle.

--Nous n'usons point nos langues, dit-elle en montrant ses dents

blanches et grosses comme des amandes pelées.

--Ne faut rien user, répondit Grandet en se réveillant de ses

méditations. Il se voyait en perspective huit millions dans trois ans,

et voguait sur cette longue nappe d'or.--Couchons-nous. J'irai dire

bonsoir à mon neveu pour tout le monde, et voir s'il veut prendre

quelque chose.

Madame Grandet resta sur le palier du premier étage pour entendre

la conversation qui allait avoir lieu entre Charles et le bonhomme.

Eugénie, plus hardie que sa mère, monta deux marches.

--Hé! bien, mon neveu, vous avez du chagrin. Oui, pleurez, c'est

naturel. Un père est un père. Mais faut prendre notre mal en patience.

Je m'occupe de vous pendant que vous pleurez. Je suis un bon parent,

voyez-vous. Allons, du courage. Voulez-vous boire un petit verre de

vin? Le vin ne coûte rien à Saumur, on y offre du vin comme dans les

Indes une tasse de thé.--Mais, dit Grandet en continuant, vous êtes

sans lumière. Mauvais, mauvais! faut voir clair à ce que l'on fait.

Grandet marcha vers la cheminée.--Tiens! s'écria-t-il, voilà de la

bougie. Où diable a-t-on pêché de la bougie? Les garces démoliraient le

plancher de ma maison pour cuire des œufs à ce garçon-là.

En entendant ces mots, la mère et la fille rentrèrent dans leurs

chambres et se fourrèrent dans leurs lits avec la célérité de souris

effrayées qui rentrent dans leurs trous.

--Madame Grandet, vous avez donc un trésor? dit l'homme en entrant dans

la chambre de sa femme.

--Mon ami, je fais mes prières, attendez, répondit d'une voix altérée

la pauvre mère.

--Que le diable emporte ton bon Dieu! répliqua Grandet en grommelant.

Les avares ne croient point à une vie à venir, le présent est tout pour

eux. Cette réflexion jette une horrible clarté sur l'époque actuelle,

où, plus qu'en aucun autre temps, l'argent domine les lois, la

politique et les mœurs. Institutions, livres, hommes et doctrines, tout

conspire à miner la croyance d'une vie future sur laquelle l'édifice

social est appuyé depuis dix-huit cents ans. Maintenant le cercueil est

une transition peu redoutée. L'avenir, qui nous attendait par delà le

requiem, a été transposé dans le présent. Arriver _per fas et nefas_

au paradis terrestre du luxe et des jouissances vaniteuses, pétrifier

son cœur et se macérer le corps en vue de possessions passagères, comme

on souffrait jadis le martyre de la vie en vue de biens éternels, est

la pensée générale! pensée d'ailleurs écrite partout, jusque dans les

lois, qui demandent au législateur: Que payes-tu? au lieu de lui dire:

Que penses-tu? Quand cette doctrine aura passé de la bourgeoisie au

peuple, que deviendra le pays?

--Madame Grandet, as-tu fini? dit le vieux tonnelier.

--Mon ami, je prie pour toi.

--Très-bien! bonsoir. Demain matin, nous causerons.

La pauvre femme s'endormit comme l'écolier qui, n'ayant pas appris ses

leçons, craint de trouver à son réveil le visage irrité du maître. Au

moment où, par frayeur, elle se roulait dans ses draps pour ne rien

entendre, Eugénie se coula près d'elle, en chemise, pieds nus, et vint

la baiser au front.

--Oh! bonne mère, dit-elle, demain je lui dirai que c'est moi.

--Non, il t'enverrait à Noyers. Laisse-moi faire, il ne me mangera pas.

--Entends-tu, maman?

--Quoi?

--Hé! bien, _il_ pleure toujours.

--Va donc te coucher, ma fille. Tu gagneras froid aux pieds. Le carreau

est humide.

Ainsi se passa la journée solennelle qui devait peser sur toute la

vie de la riche et pauvre héritière dont le sommeil ne fut plus aussi

complet ni aussi pur qu'il l'avait été jusqu'alors. Assez souvent

certaines actions de la vie humaine paraissent, littéralement parlant,

invraisemblables, quoique vraies. Mais ne serait-ce pas qu'on omet

presque toujours de répandre sur nos déterminations spontanées une

sorte de lumière psychologique, en n'expliquant pas les raisons

mystérieusement conçues qui les ont nécessitées? Peut-être la profonde

passion d'Eugénie devrait-elle être analysée dans ses fibrilles les

plus délicates; car elle devint, diraient quelques railleurs, une

maladie, et influença toute son existence. Beaucoup de gens aiment

mieux nier les dénouements, que de mesurer la force des liens, des

nœuds, des attaches qui soudent secrètement un fait à un autre

dans l'ordre moral. Ici donc le passé d'Eugénie servira, pour les

observateurs de la nature humaine, de garantie à la naïveté de son

irréflexion et à la soudaineté des effusions de son âme. Plus sa

vie avait été tranquille, plus vivement la pitié féminine, le plus

ingénieux des sentiments, se déploya dans son âme. Aussi, troublée par

les événements de la journée, s'éveilla-t-elle, à plusieurs reprises,

pour écouter son cousin, croyant en avoir entendu les soupirs qui

depuis la veille lui retentissaient au cœur. Tantôt elle le voyait

expirant de chagrin, tantôt elle le rêvait mourant de faim. Vers le

matin, elle entendit certainement une terrible exclamation. Aussitôt

elle se vêtit, et accourut au petit jour, d'un pied léger, auprès de

son cousin qui avait laissé sa porte ouverte. La bougie avait brûlé

dans la bobèche du flambeau. Charles, vaincu par la nature, dormait

habillé, assis dans un fauteuil, la tête renversée sur le lit; il

rêvait comme rêvent les gens qui ont l'estomac vide. Eugénie put

pleurer à son aise; elle put admirer ce jeune et beau visage, marbré

par la douleur, ces yeux gonflés par les larmes, et qui tout endormis

semblaient encore verser des pleurs. Charles devina sympathiquement la

présence d'Eugénie, il ouvrit les yeux, et la vit attendrie.

--Pardon, ma cousine, dit-il, ne sachant évidemment ni l'heure qu'il

était ni le lieu où il se trouvait.

--Il y a des cœurs qui vous entendent ici, mon cousin, et _nous_ avons

cru que vous aviez besoin de quelque chose. Vous devriez vous coucher,

vous vous fatiguez en restant ainsi.

--Cela est vrai.

--Hé! bien, adieu.

Elle se sauva, honteuse et heureuse d'être venue. L'innocence ose

seule de telles hardiesses. Instruite, la Vertu calcule aussi bien que

le Vice. Eugénie qui, près de son cousin, n'avait pas tremblé, put

à peine se tenir sur ses jambes quand elle fut dans sa chambre. Son

ignorante vie avait cessé tout à coup, elle raisonna, se fit mille

reproches. Quelle idée va-t-il prendre de moi? Il croira que je l'aime.

C'était précisément ce qu'elle désirait le plus de lui voir croire.

L'amour franc a sa prescience et sait que l'amour excite l'amour.

Quel événement pour cette jeune fille solitaire, d'être ainsi entrée

furtivement chez un jeune homme! N'y a-t-il pas des pensées, des

actions qui, en amour, équivalent, pour certaines âmes, à de saintes

fiançailles! Une heure après, elle entra chez sa mère, et l'habilla

suivant son habitude. Puis elles vinrent s'asseoir à leurs places

devant la fenêtre, et attendirent Grandet avec cette anxiété qui glace

le cœur ou l'échauffe, le serre ou le dilate suivant les caractères,

alors que l'on redoute une scène, une punition; sentiment d'ailleurs

si naturel, que les animaux domestiques l'éprouvent au point de crier

pour le faible mal d'une correction, eux qui se taisent quand ils se

blessent par inadvertance. Le bonhomme descendit, mais il parla d'un

air distrait à sa femme, embrassa Eugénie, et se mit à table sans

paraître penser à ses menaces de la veille.

--Que devient mon neveu? l'enfant n'est pas gênant.

--Monsieur, il dort, répondit Nanon.

--Tant mieux, il n'a pas besoin de bougie, dit Grandet d'un ton

goguenard.

Cette clémence insolite, cette amère gaieté frappèrent madame Grandet,

qui regarda son mari fort attentivement. Le bonhomme... Ici peut-être

est-il convenable de faire observer qu'en Touraine, en Anjou, en

Poitou, dans la Bretagne, le mot bonhomme, déjà souvent employé pour

désigner Grandet, est décerné aux hommes les plus cruels comme aux plus

bonasses, aussitôt qu'ils sont arrivés à un certain âge. Ce titre ne

préjuge rien sur la mansuétude individuelle. Le bonhomme donc prit son

chapeau, ses gants, et dit:

--Je vais muser sur la place pour rencontrer nos Cruchot.

--Eugénie, ton père a décidément quelque chose.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 26 / 48 段