Eh! bien, reprit le vigneron sans bégayer, deux mille peupliers de
quarante ans ne me donneraient pas cinquante mille francs. Il y a
perte. J'ai trouvé ça, moi, dit Grandet en se dressant sur ses ergots.
Jean, reprit-il, tu combleras les trous, excepté du côté de la Loire,
où tu planteras les peupliers que j'ai achetés. En les mettant dans la
rivière, ils se nourriront aux frais du gouvernement, ajouta-t-il en
se tournant vers Cruchot et imprimant à la loupe de son nez un léger
mouvement qui valait le plus ironique des sourires.
--Cela est clair: les peupliers ne doivent se planter que sur les
terres maigres, dit Cruchot stupéfait par les calculs de Grandet.
--_O-u-i, monsieur_, répondit ironiquement le tonnelier.
Eugénie, qui regardait le sublime paysage de la Loire sans écouter les
calculs de son père, prêta bientôt l'oreille aux discours de Cruchot
en l'entendant dire à son client:--Hé! bien, vous avez fait venir un
gendre de Paris, il n'est question que de votre neveu dans tout Saumur.
Je vais bientôt avoir un contrat à dresser, père Grandet.
--Vous... ou... vous êtes so... so... orti de bo... bonne heure pooour
me dire ça, reprit Grandet en accompagnant cette réflexion d'un
mouvement de sa loupe. Hé! bien, mon vieux camaaaarade, je serai franc,
et je vous dirai ce que vooous voooulez sa... savoir. J'aimerais mieux,
voyez-vooous, je... jeter ma fi... fi... fille dans la Loire que de la
dooonner à son cououousin: vous pou... pou... ouvez aaannoncer ça. Mais
non, laissez jaaser le mon... onde.
Cette réponse causa des éblouissements à Eugénie. Les lointaines
espérances qui pour elle commençaient à poindre dans son cœur
fleurirent soudain, se réalisèrent et formèrent un faisceau de
fleurs qu'elle vit coupées et gisant à terre. Depuis la veille, elle
s'attachait à Charles par tous les liens de bonheur qui unissent les
âmes; désormais la souffrance allait donc les corroborer. N'est-il pas
dans la noble destinée de la femme d'être plus touchée des pompes de la
misère que des splendeurs de la fortune? Comment le sentiment paternel
avait-il pu s'éteindre au fond du cœur de son père? de quel crime
Charles était-il donc coupable? Questions mystérieuses! Déjà son amour
naissant, mystère si profond, s'enveloppait de mystères. Elle revint
tremblant sur ses jambes, et en arrivant à la vieille rue sombre, si
joyeuse pour elle, elle la trouva d'un aspect triste, elle y respira
la mélancolie que les temps et les choses y avaient imprimée. Aucun
des enseignements de l'amour ne lui manquait. A quelques pas du logis,
elle devança son père et l'attendit à la porte après y avoir frappé.
Mais Grandet, qui voyait dans la main du notaire un journal encore sous
bande, lui avait dit:--Où en sont les fonds?
--Vous ne voulez pas m'écouter, Grandet, lui répondit Cruchot.
Achetez-en vite, il y a encore vingt pour cent à gagner en deux ans,
outre les intérêts à un excellent taux, cinq mille livres de rente
pour quatre-vingt mille francs. Les fonds sont à quatre-vingts francs
cinquante centimes.
--Nous verrons cela, répondit Grandet en se frottant le menton.
--Mon Dieu! dit le notaire.
--Hé! bien, quoi? s'écria Grandet au moment où Cruchot lui mettait le
journal sous les yeux en lui disant:--Lisez cet article.
_Monsieur Grandet, l'un des négociants les plus estimés de
Paris, s'est brûlé la cervelle hier après avoir fait son
apparition accoutumée à la Bourse. Il avait envoyé au président
de la Chambre des Députés sa démission, et s'était également
démis de ses fonctions de juge au tribunal de commerce. Les
faillites de messieurs Roguin et Souchet, son agent de change
et son notaire, l'ont ruiné. La considération dont jouissait
monsieur Grandet et son crédit étaient néanmoins tels qu'il eût
sans doute trouvé des secours sur la place de Paris. Il est à
regretter que cet homme honorable ait cédé à un premier moment
de désespoir, etc._
--Je le savais, dit le vieux vigneron au notaire.
Ce mot glaça maître Cruchot, qui, malgré son impassibilité de notaire,
se sentit froid dans le dos en pensant que le Grandet de Paris avait
peut-être imploré vainement les millions de Grandet de Saumur.
--Et son fils, si joyeux hier....
--Il ne sait rien encore, répondit Grandet avec le même calme.
--Adieu, monsieur Grandet, dit Cruchot, qui comprit tout et alla
rassurer le président de Bonfons.
En entrant, Grandet trouva le déjeuner prêt. Madame Grandet, au cou
de laquelle Eugénie sauta pour l'embrasser avec cette vive effusion
de cœur que nous cause un chagrin secret, était déjà sur son siége à
patins, et se tricotait des manches pour l'hiver.
--Vous pouvez manger, dit Nanon qui descendit les escaliers quatre à
quatre, l'enfant dort comme un chérubin. Qu'il est gentil les yeux
fermés! Je suis entrée, je l'ai appelé. Ah bien oui! personne.
--Laisse-le dormir, dit Grandet, il s'éveillera toujours assez tôt
aujourd'hui pour apprendre de mauvaises nouvelles.
--Qu'y a-t-il donc? demanda Eugénie en mettant dans son café les deux
petits morceaux de sucre pesant on ne sait combien de grammes que le
bonhomme s'amusait à couper lui-même à ses heures perdues. Madame
Grandet, qui n'avait pas osé faire cette question, regarda son mari.
--Son père s'est brûlé la cervelle.
--Mon oncle?... dit Eugénie.
--Le pauvre jeune homme! s'écria madame Grandet.
--Oui, pauvre, reprit Grandet, il ne possède pas un sou.
--Hé! ben, il dort comme s'il était le roi de la terre, dit Nanon d'un
accent doux.
Eugénie cessa de manger. Son cœur se serra, comme il se serre quand,
pour la première fois, la compassion, excitée par le malheur de celui
qu'elle aime, s'épanche dans le corps entier d'une femme. La pauvre
fille pleura.
--Tu ne connaissais pas ton oncle, pourquoi pleures-tu? lui dit son
père en lui lançant un de ces regards de tigre affamé qu'il jetait sans
doute à ses tas d'or.
--Mais, monsieur, dit la servante, qui ne se sentirait pas de pitié
pour ce pauvre jeune homme qui dort comme un sabot sans savoir son sort?
--Je ne te parle pas, Nanon! tiens ta langue.
Eugénie apprit en ce moment que la femme qui aime doit toujours
dissimuler ses sentiments. Elle ne répondit pas.
--Jusqu'à mon retour vous ne lui parlerez de rien, j'espère, m'ame
Grandet, dit le vieillard en continuant. Je suis obligé d'aller faire
aligner le fossé de mes prés sur la route. Je serai revenu à midi pour
le second déjeuner, et je causerai avec mon neveu de ses affaires.
Quant à toi, mademoiselle Eugénie, si c'est pour ce mirliflor que tu
pleures, assez comme cela, mon enfant. Il partira, dare dare, pour
les grandes Indes. Tu ne le verras plus...
Le père prit ses gants au bord de son chapeau, les mit avec son calme
habituel, les assujettit en s'emmortaisant les doigts les uns dans les
autres, et sortit.
--Ah! maman, j'étouffe, s'écria Eugénie quand elle fut seule avec sa
mère. Je n'ai jamais souffert ainsi. Madame Grandet, voyant sa fille
pâlir, ouvrit la croisée et lui fit respirer le grand air.--Je suis
mieux, dit Eugénie après un moment.
Cette émotion nerveuse chez une nature jusqu'alors en apparence calme
et froide réagit sur madame Grandet, qui regarda sa fille avec cette
intuition sympathique dont sont douées les mères pour l'objet de leur
tendresse, et devina tout. Mais, à la vérité, la vie des célèbres sœurs
hongroises, attachées l'une à l'autre par une erreur de la nature,
n'avait pas été plus intime que ne l'était celle d'Eugénie et de sa
mère, toujours ensemble dans cette embrasure de croisée, ensemble à
l'église, et dormant ensemble dans le même air.
--Ma pauvre enfant! dit madame Grandet en prenant la tête d'Eugénie
pour l'appuyer contre son sein.
A ces mots, la jeune fille releva la tête, interrogea sa mère par un
regard, en scruta les secrètes pensées, et lui dit:--Pourquoi l'envoyer
aux Indes? S'il est malheureux, ne doit-il pas rester ici, n'est-il pas
notre plus proche parent?
--Oui, mon enfant, ce serait bien naturel; mais ton père a ses raisons,
nous devons les respecter.
La mère et la fille s'assirent en silence, l'une sur sa chaise à
patins, l'autre sur son petit fauteuil; et, toutes deux, elles
reprirent leur ouvrage. Oppressée de reconnaissance pour l'admirable
entente de cœur que lui avait témoignée sa mère, Eugénie lui baisa
la main en disant:--Combien tu es bonne, ma chère maman! Ces paroles
firent rayonner le vieux visage maternel, flétri par de longues
douleurs.--Le trouves-tu bien? demanda Eugénie.
Madame Grandet ne répondit que par un sourire; puis, après un moment de
silence, elle dit à voix basse:--L'aimerais-tu donc déjà? ce serait mal.
--Mal, reprit Eugénie, pourquoi? Il te plaît, il plaît à Nanon,
pourquoi ne me plairait-il pas? Tiens, maman, mettons la table pour
son déjeuner. Elle jeta son ouvrage, la mère en fit autant en lui
disant:--Tu es folle! Mais elle se plut à justifier la folie de sa
fille en la partageant. Eugénie appela Nanon.
--Quoi que vous voulez encore, mademoiselle?
--Nanon, tu auras bien de la crème pour midi.
--Ah! pour midi, oui, répondit la vieille servante.
--Hé! bien, donne-lui du café bien fort, j'ai entendu dire à monsieur
des Grassins que le café se faisait bien fort à Paris. Mets-en beaucoup.
--Et où voulez-vous que j'en prenne?
--Achètes-en.
--Et si monsieur me rencontre?
--Il est à ses prés.
--Je cours. Mais monsieur Fessard m'a déjà demandé si les trois Mages
étaient chez nous, en me donnant de la bougie. Toute la ville va savoir
nos déportements.
--Si ton père s'aperçoit de quelque chose, dit madame Grandet, il est
capable de nous battre.
--Eh! bien, il nous battra, nous recevrons ses coups à genoux.
Madame Grandet leva les yeux au ciel, pour toute réponse. Nanon prit
sa coiffe et sortit. Eugénie donna du linge blanc, elle alla chercher
quelques-unes des grappes de raisin qu'elle s'était amusée à étendre
sur des cordes dans le grenier; elle marcha légèrement le long du
corridor pour ne point éveiller son cousin, et ne put s'empêcher
d'écouter à sa porte la respiration qui s'échappait en temps égaux
de ses lèvres.--Le malheur veille pendant qu'il dort, se dit-elle.
Elle prit les plus vertes feuilles de la vigne, arrangea son raisin
aussi coquettement que l'aurait pu dresser un vieux chef d'office,
et l'apporta triomphalement sur la table. Elle fit main basse, dans
la cuisine, sur les poires comptées par son père, et les disposa en
pyramide parmi des feuilles. Elle allait, venait, trottait, sautait.
Elle aurait bien voulu mettre à sac toute la maison de son père; mais
il avait les clefs de tout. Nanon revint avec deux œufs frais. En
voyant les œufs, Eugénie eut l'envie de lui sauter au cou.
--Le fermier de la Lande en avait dans son panier, je les lui ai
demandés, et il me les a donnés pour m'être agréable, le mignon.
Après deux heures de soins, pendant lesquelles Eugénie quitta vingt
fois son ouvrage pour aller voir bouillir le café, pour aller écouter
le bruit que faisait son cousin en se levant, elle réussit à préparer
un déjeuner très simple, peu coûteux, mais qui dérogeait terriblement
aux habitudes invétérées de la maison. Le déjeuner de midi s'y faisait
debout. Chacun prenait un peu de pain, un fruit ou du beurre, et
un verre de vin. En voyant la table placée auprès du feu, l'un des
fauteuils mis devant le couvert de son cousin, en voyant les deux
assiettées de fruits, le coquetier, la bouteille de vin blanc, le pain,
et le sucre amoncelé dans une soucoupe, Eugénie trembla de tous ses
membres en songeant seulement alors aux regards que lui lancerait son
père, s'il venait à entrer en ce moment. Aussi regardait-elle souvent
la pendule, afin de calculer si son cousin pourrait déjeuner avant le
retour du bonhomme.
--Sois tranquille, Eugénie, si ton père vient, je prendrai tout sur
moi, dit madame Grandet.
Eugénie ne put retenir une larme.
--Oh! ma bonne mère, s'écria-t-elle, je ne t'ai pas assez aimée!
Charles, après avoir fait mille tours dans sa chambre en chanteronnant,
descendit enfin. Heureusement, il n'était encore que onze heures. Le
Parisien! il avait mis autant de coquetterie à sa toilette que s'il
se fût trouvé au château de la noble dame qui voyageait en Écosse. Il
entra de cet air affable et riant qui sied si bien à la jeunesse, et
qui causa une joie triste à Eugénie. Il avait pris en plaisanterie le
désastre de ses châteaux en Anjou, et aborda sa tante fort gaiement.
--Avez-vous bien passé la nuit, ma chère tante? Et vous, ma cousine?
--Bien, monsieur; mais vous? dit madame Grandet.
--Moi, parfaitement.
--Vous devez avoir faim, mon cousin, dit Eugénie; mettez-vous à table.
--Mais je ne déjeune jamais avant midi, le moment où je me lève.
Cependant, j'ai si mal vécu en route, que je me laisserai faire.
D'ailleurs... Il tira la plus délicieuse montre plate que Breguet ait
faite. Tiens, mais il est onze heures, j'ai été matinal.
--Matinal?... dit madame Grandet.
--Oui, mais je voulais ranger mes affaires. Eh! bien, je mangerais
volontiers quelque chose, un rien, une volaille, un perdreau.
--Sainte Vierge! cria Nanon en entendant ces paroles.
--Un perdreau, se disait Eugénie, qui aurait voulu payer un perdreau de
tout son pécule.
--Venez vous asseoir, lui dit sa tante.
Le dandy se laissa aller sur le fauteuil comme une jolie femme qui se
pose sur son divan. Eugénie et sa mère prirent des chaises et se mirent
près de lui devant le feu.
--Vous vivez toujours ici? leur dit Charles en trouvant la salle encore
plus laide au jour qu'elle ne l'était aux lumières.
--Toujours, répondit Eugénie en le regardant, excepté pendant les
vendanges. Nous allons alors aider Nanon, et logeons tous à l'abbaye de
Noyers.
--Vous ne vous promenez jamais?
--Quelquefois le dimanche après vêpres, quand il fait beau, dit madame
Grandet, nous allons sur le pont, ou voir les foins quand on les fauche.
--Avez-vous un théâtre?
--Aller au spectacle, s'écria madame Grandet, voir des comédiens! Mais,
monsieur, ne savez-vous pas que c'est un péché mortel?
--Tenez, mon cher monsieur, dit Nanon en apportant les œufs, nous vous
donnerons les poulets à la coque.
--Oh! des œufs frais, dit Charles, qui, semblable aux gens habitués
au luxe, ne pensait déjà plus à son perdreau. Mais c'est délicieux, si
vous aviez du beurre? Hein, ma chère enfant.
--Ah! du beurre! Vous n'aurez donc pas de galette, dit la servante.
--Mais donne du beurre, Nanon, s'écria Eugénie.
La jeune fille examinait son cousin coupant ses mouillettes et y
prenait plaisir, autant que la plus sensible grisette de Paris en prend
à voir jouer un mélodrame où triomphe l'innocence. Il est vrai que
Charles, élevé par une mère gracieuse, perfectionné par une femme à la
mode, avait des mouvements coquets, élégants, menus, comme le sont ceux
d'une petite maîtresse. La compatissance et la tendresse d'une jeune
fille possèdent une influence vraiment magnétique. Aussi Charles, en se
voyant l'objet des attentions de sa cousine et de sa tante, ne put-il
se soustraire à l'influence des sentiments qui se dirigeaient vers lui
en l'inondant pour ainsi dire. Il jeta sur Eugénie un de ces regards
brillants de bonté, de caresses, un regard qui semblait sourire. Il
s'aperçut, en contemplant Eugénie, de l'exquise harmonie des traits
de ce pur visage, de son innocente attitude, de la clarté magique de
ses yeux, où scintillaient de jeunes pensées d'amour, et où le désir
ignorait la volupté.
--Ma foi, ma chère cousine, si vous étiez en grande loge et en grande
toilette à l'Opéra, je vous garantis que ma tante aurait bien raison,
vous y feriez faire bien des péchés d'envie aux hommes et de jalousie
aux femmes.
Ce compliment étreignit le cœur d'Eugénie, et le fit palpiter de joie,
quoiqu'elle n'y comprît rien.
--Oh! mon cousin, vous voulez vous moquer d'une pauvre petite
provinciale.
--Si vous me connaissiez, ma cousine, vous sauriez que j'abhorre la
raillerie, elle flétrit le cœur, froisse tous les sentiments... Et il
goba fort agréablement sa mouillette beurrée. Non, je n'ai probablement
pas assez d'esprit pour me moquer des autres, et ce défaut me fait
beaucoup de tort. A Paris, on trouve moyen de vous assassiner un homme
en disant: Il a bon cœur. Cette phrase veut dire: Le pauvre garçon
est bête comme un rhinocéros. Mais comme je suis riche et connu pour
abattre une poupée du premier coup à trente pas avec toute espèce de
pistolet et en plein champ, la raillerie me respecte.
--Ce que vous dites, mon neveu, annonce un bon cœur.
--Vous avez une bien jolie bague, dit Eugénie, est-ce mal de vous
demander à la voir?
Charles tendit la main en défaisant son anneau, et Eugénie rougit en
effleurant du bout de ses doigts les ongles roses de son cousin.
--Voyez, ma mère, le beau travail.
--Oh! il y a gros d'or, dit Nanon en apportant le café.
--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Charles en riant.
Et il montrait un pot oblong, en terre brune, verni, faïencé à
l'intérieur, bordé d'une frange de cendre, et au fond duquel tombait le
café en revenant à la surface du liquide bouillonnant.
--C'est du café boullu, dit Nanon.
--Ah! ma chère tante, je laisserai du moins quelque trace bienfaisante
de mon passage ici. Vous êtes bien arriérés! Je vous apprendrai à faire
du bon café dans une cafetière à la Chaptal.
Il tenta d'expliquer le système de la cafetière à la Chaptal.
--Ah! bien, s'il y a tant d'affaires que ça, dit Nanon, il faudrait
bien y passer sa vie. Jamais je ne ferai de café comme ça. Ah! bien,
oui. Et qui est-ce qui ferait de l'herbe pour notre vache pendant que
je ferais le café?
--C'est moi qui le ferai, dit Eugénie.
--Enfant, dit madame Grandet en regardant sa fille.
A ce mot, qui rappelait le chagrin près de fondre sur ce malheureux
jeune homme, les trois femmes se turent et le contemplèrent d'un air de
commisération qui le frappa.
--Qu'avez-vous donc, ma cousine?
--Chut! dit madame Grandet à Eugénie, qui allait parler. Tu sais, ma
fille, que ton père s'est chargé de parler à monsieur...
--Dites Charles, dit le jeune Grandet.
--Ah! vous vous nommez Charles? C'est un beau nom, s'écria Eugénie.
Les malheurs pressentis arrivent presque toujours. Là, Nanon, madame
Grandet et Eugénie, qui ne pensaient pas sans frisson au retour du
vieux tonnelier, entendirent un coup de marteau dont le retentissement
leur était bien connu.
--Voilà papa, dit Eugénie.
Elle ôta la soucoupe au sucre, en en laissant quelques morceaux sur
la nappe. Nanon emporta l'assiette aux œufs. Madame Grandet se dressa
comme une biche effrayée. C'était une peur panique de laquelle Charles
dut s'étonner.
--Eh! bien, qu'avez-vous donc? leur demanda-t-il.
--Mais voilà mon père, dit Eugénie.
--Eh! bien?...
Monsieur Grandet entra, jeta son regard clair sur la table, sur
Charles, il vit tout.
--Ah! ah! vous avez fait fête à votre neveu, c'est bien, très bien,
c'est fort bien! dit-il sans bégayer. Quand le chat court sur les
toits, les souris dansent sur les planchers.
--Fête?... se dit Charles, incapable de soupçonner le régime et les
mœurs de cette maison.
--Donne-moi mon verre, Nanon? dit le bonhomme.
Eugénie apporta le verre. Grandet tira de son gousset un couteau
de corne à grosse lame, coupa une tartine, prit un peu de beurre,
l'étendit soigneusement, et se mit à manger debout. En ce moment,
Charles sucrait son café. Le père Grandet aperçut les morceaux de
sucre, examina sa femme qui pâlit, et fit trois pas; il se pencha vers
l'oreille de la pauvre vieille, et lui dit:--Où donc avez-vous pris
tout ce sucre?
--Nanon est allée en chercher chez Fessard, il n'y en avait pas.
Il est impossible de se figurer l'intérêt profond que cette scène
muette offrait à ces trois femmes: Nanon avait quitté sa cuisine et
regardait dans la salle pour voir comment les choses s'y passeraient.
Charles ayant goûté son café, le trouva trop amer, et chercha le sucre
que Grandet avait déjà serré.
--Que voulez-vous, mon neveu? lui dit le bonhomme.
--Le sucre.
--Mettez du lait, répondit le maître de la maison, votre café
s'adoucira.
Eugénie reprit la soucoupe au sucre que Grandet avait déjà serrée, et
la mit sur la table en contemplant son père d'un air calme. Certes,
la Parisienne qui, pour faciliter la fuite de son amant, soutient de
ses faibles bras une échelle de soie, ne montre pas plus de courage
que n'en déployait Eugénie en remettant le sucre sur la table. L'amant
récompensera sa Parisienne qui lui fera voir orgueilleusement un beau
bras meurtri dont chaque veine flétrie sera baignée de larmes, de
baisers, et guérie par le plaisir; tandis que Charles ne devait jamais
être dans le secret des profondes agitations qui brisaient le cœur de
sa cousine, alors foudroyée par le regard du vieux tonnelier.
--Tu ne manges pas, ma femme?
La pauvre ilote s'avança, coupa piteusement un morceau de pain, et prit
une poire. Eugénie offrit audacieusement à son père du raisin, en lui
disant:--Goûte donc à ma conserve, papa! Mon cousin, vous en mangerez,
n'est-ce pas? Je suis allée chercher ces jolies grappes-là pour vous.
--Oh! si on ne les arrête, elles mettront Saumur au pillage pour vous,
mon neveu. Quand vous aurez fini, nous irons ensemble dans le jardin,
j'ai à vous dire des choses qui ne sont pas sucrées.
Eugénie et sa mère lancèrent un regard sur Charles, à l'expression
duquel le jeune homme ne put se tromper.
--Qu'est-ce que ces mots signifient, mon oncle? Depuis la mort de
ma pauvre mère... (à ces deux mots, sa voix mollit) il n'y a pas de
malheur possible pour moi...
--Mon neveu, qui peut connaître les afflictions par lesquelles Dieu
veut nous éprouver? lui dit sa tante.
--Ta! ta! ta! ta! dit Grandet, voilà les bêtises qui commencent. Je
vois avec peine, mon neveu, vos jolies mains blanches. Il lui montra
les espèces d'épaules de mouton que la nature lui avait mises au bout
des bras. Voilà des mains faites pour ramasser des écus! Vous avez été
élevé à mettre vos pieds dans la peau avec laquelle se fabriquent les
portefeuilles où nous serrons les billets de banque. Mauvais! mauvais!
--Que voulez-vous dire, mon oncle, je veux être pendu si je comprends
un seul mot.
--Venez, dit Grandet. L'avare fit claquer la lame de son couteau, but
le reste de son vin blanc et ouvrit la porte.
--Mon cousin, ayez du courage!
L'accent de la jeune fille avait glacé Charles, qui suivit son terrible
parent en proie à de mortelles inquiétudes. Eugénie, sa mère et Nanon
vinrent dans la cuisine, excitées par une invincible curiosité à épier
les deux acteurs de la scène qui allait se passer dans le petit jardin
humide, où l'oncle marcha d'abord silencieusement avec le neveu.
Grandet n'était pas embarrassé pour apprendre à Charles la mort de son
père, mais il éprouvait une sorte de compassion en le sachant sans un
sou, et il cherchait des formules pour adoucir l'expression de cette
cruelle vérité. Vous avez perdu votre père! ce n'était rien à dire.
Les pères meurent avant les enfants. Mais: Vous êtes sans aucune
espèce de fortune! tous les malheurs de la terre étaient réunis dans
ces paroles. Et le bonhomme de faire, pour la troisième fois, le tour
de l'allée du milieu, dont le sable craquait sous les pieds. Dans les
grandes circonstances de la vie, notre âme s'attache fortement aux
lieux où les plaisirs et les chagrins fondent sur nous. Aussi Charles
examinait-il avec une attention particulière les buis de ce petit
jardin, les feuilles pâles qui tombaient, les dégradations des murs,
les bizarreries des arbres fruitiers, détails pittoresques qui devaient
rester gravés dans son souvenir, éternellement mêlés à cette heure
suprême, par une mnémotechnie particulière aux passions.
--Il fait bien chaud, bien beau, dit Grandet en aspirant une forte
partie d'air.
--Oui, mon oncle, mais pourquoi...
--Eh! bien, mon garçon, reprit l'oncle, j'ai de mauvaises nouvelles à
t'apprendre. Ton père est bien mal...
--Pourquoi suis-je ici? dit Charles. Nanon! cria-t-il, des chevaux de
poste. Je trouverai bien une voiture dans le pays, ajouta-t-il en se
tournant vers son oncle qui demeurait immobile.
--Les chevaux et la voiture sont inutiles, répondit Grandet. Charles
resta muet, pâlit, et ses yeux devinrent fixes.--Oui, mon pauvre
garçon, tu devines. Il est mort. Mais ce n'est rien. Il y a quelque
chose de plus grave. Il s'est brûlé la cervelle...
--Mon père?...
--Oui. Mais ce n'est rien. Les journaux glosent de cela comme s'ils en
avaient le droit. Tiens, lis.
Grandet, qui avait emprunté le journal de Cruchot, mit le fatal article
sous les yeux de Charles. En ce moment le pauvre jeune homme, encore
enfant, encore dans l'âge où les sentiments se produisent avec naïveté,
fondit en larmes.