Grandet fit la cérémonie de passer par le couloir qui séparait la
salle de la cuisine. Une porte battante garnie d'un grand carreau de
verre ovale fermait ce couloir du côté de l'escalier afin de tempérer
le froid qui s'y engouffrait. Mais en hiver la bise n'en sifflait pas
moins par là très-rudement, et, malgré les bourrelets mis aux portes de
la salle, à peine la chaleur s'y maintenait-elle à un degré convenable.
Nanon alla verrouiller la grande porte, ferma la salle, et détacha dans
l'écurie un chien-loup dont la voix était cassée comme s'il avait une
laryngite. Cet animal d'une notable férocité ne connaissait que Nanon.
Ces deux créatures champêtres s'entendaient. Quand Charles vit les
murs jaunâtres et enfumés de la cage où l'escalier à rampe vermoulue
tremblait sous le pas pesant de son oncle, son dégrisement alla
_rinforzando_. Il se croyait dans un juchoir à poules. Sa tante et sa
cousine, vers lesquelles il se retourna pour interroger leurs figures,
étaient si bien façonnées à cet escalier, que, ne devinant pas la cause
de son étonnement, elles le prirent pour une expression amicale, et
y répondirent par un sourire agréable qui le désespéra.--Que diable
mon père m'envoie-t-il faire ici? se disait-il. Arrivé sur le premier
palier, il aperçut trois portes peintes en rouge étrusque et sans
chambranles, des portes perdues dans la muraille poudreuse et garnies
de bandes en fer boulonnées, apparentes, terminées en façon de flammes
comme l'était à chaque bout la longue entrée de la serrure. Celle de
ces portes qui se trouvait en haut de l'escalier et qui donnait entrée
dans la pièce située au-dessus de la cuisine, était évidemment murée.
On n'y pénétrait en effet que par la chambre de Grandet, à qui cette
pièce servait de cabinet. L'unique croisée d'où elle tirait son jour
était défendue sur la cour par d'énormes barreaux en fer grillagés.
Personne, pas même madame Grandet, n'avait la permission d'y venir,
le bonhomme voulait y rester seul comme un alchimiste à son fourneau.
Là, sans doute, quelque cachette avait été très-habilement pratiquée,
là s'emmagasinaient les titres de propriété, là pendaient les balances
à peser les louis, là se faisaient nuitamment et en secret les
quittances, les reçus, les calculs; de manière que les gens d'affaires,
voyant toujours Grandet prêt à tout, pouvaient imaginer qu'il avait à
ses ordres une fée ou un démon. Là, sans doute, quand Nanon ronflait à
ébranler les planchers, quand le chien-loup veillait et bâillait dans
la cour, quand madame et mademoiselle Grandet étaient bien endormies,
venait le vieux tonnelier choyer, caresser, couver, cuver, cercler
son or. Les murs étaient épais, les contrevents discrets. Lui seul
avait la clef de ce laboratoire, où, dit-on, il consultait des plans
sur lesquels ses arbres à fruits étaient désignés et où il chiffrait
ses produits à un provin, à une bourrée près. L'entrée de la chambre
d'Eugénie faisait face à cette porte murée. Puis, au bout du palier,
était l'appartement des deux époux qui occupaient tout le devant de la
maison. Madame Grandet avait une chambre contiguë à celle d'Eugénie,
chez qui l'on entrait par une porte vitrée. La chambre du maître était
séparée de celle de sa femme par une cloison, et du mystérieux cabinet
par un gros mur. Le père Grandet avait logé son neveu au second étage,
dans la haute mansarde située au-dessus de sa chambre, de manière à
pouvoir l'entendre, s'il lui prenait fantaisie d'aller et de venir.
Quand Eugénie et sa mère arrivèrent au milieu du palier, elles se
donnèrent le baiser du soir; puis, après avoir dit à Charles quelques
mots d'adieu, froids sur les lèvres, mais certes chaleureux au cœur de
la fille, elles rentrèrent dans leurs chambres.
--Vous voilà chez vous, mon neveu, dit le père Grandet à Charles en
lui ouvrant sa porte. Si vous aviez besoin de sortir, vous appelleriez
Nanon. Sans elle, votre serviteur! le chien vous mangerait sans vous
dire un seul mot. Dormez bien. Bonsoir. Ha! ha! ces dames vous ont
fait du feu, reprit-il. En ce moment la grande Nanon apparut, armée
d'une bassinoire.--En voilà bien d'une autre! dit monsieur Grandet.
Prenez-vous mon neveu pour une femme en couches? Veux-tu bien remporter
ta braise, Nanon.
--Mais, monsieur, les draps sont humides, et ce monsieur est vraiment
mignon comme une femme.
--Allons, va, puisque tu l'as dans la tête, dit Grandet en la poussant
par les épaules, mais prends garde de mettre le feu. Puis l'avare
descendit en grommelant de vagues paroles.
Charles demeura pantois au milieu de ses malles. Après avoir jeté les
yeux sur les murs d'une chambre en mansarde tendue de ce papier jaune
à bouquets de fleurs qui tapisse les guinguettes, sur une cheminée en
pierre de liais cannelée dont le seul aspect donnait froid, sur des
chaises de bois jaune garnies en canne vernissée et qui semblaient
avoir plus de quatre angles, sur une table de nuit ouverte dans
laquelle aurait pu tenir un petit sergent de voltigeurs, sur le maigre
tapis de lisière placé au bas d'un lit à ciel dont les pentes en drap
tremblaient comme si elles allaient tomber, achevées par les vers,
il regarda sérieusement la grande Nanon et lui dit:--Ah çà! ma chère
enfant, suis-je bien chez monsieur Grandet, l'ancien maire de Saumur,
frère de monsieur Grandet de Paris?
--Oui, monsieur, chez un ben aimable, un ben doux, un ben parfait
monsieur. Faut-il que je vous aide à défaire vos malles?
--Ma foi, je le veux bien, mon vieux troupier! N'avez-vous pas servi
dans les marins de la garde impériale?
--Oh! oh! oh! oh! dit Nanon, quoi que c'est que ça, les marins de la
garde? C'est-y salé? Ça va-t-il sur l'eau?
--Tenez, cherchez ma robe de chambre qui est dans cette valise. En
voici la clef.
Nanon fut tout émerveillée de voir une robe de chambre en soie verte à
fleurs d'or et à dessins antiques.
--Vous allez mettre ça pour vous coucher, dit-elle.
--Oui.
--Sainte Vierge! le beau devant d'autel pour la paroisse. Mais, mon
cher mignon monsieur, donnez donc ça à l'église, vous sauverez votre
âme, tandis que ça vous la fera perdre. Oh! que vous êtes donc gentil
comme ça. Je vais appeler mademoiselle pour qu'elle vous regarde.
--Allons, Nanon, puisque Nanon y a, voulez-vous vous taire! Laissez-moi
coucher, j'arrangerai mes affaires demain; et si ma robe vous plaît
tant, vous sauverez votre âme. Je suis trop bon chrétien pour vous la
refuser en m'en allant, et vous pourrez en faire ce que vous voudrez.
Nanon resta plantée sur ses pieds, contemplant Charles, sans pouvoir
ajouter foi à ses paroles.
--Me donner ce bel atour! dit-elle en s'en allant. Il rêve déjà, ce
monsieur. Bonsoir.
--Bonsoir, Nanon.
--Qu'est-ce que je suis venu faire ici? se dit Charles en s'endormant.
Mon père n'est pas un niais, mon voyage doit avoir un but. Psch! à
demain les affaires sérieuses, disait je ne sais quelle ganache grecque.
--Sainte Vierge! qu'il est gentil, mon cousin, se dit Eugénie en
interrompant ses prières qui ce soir-là ne furent pas finies.
Madame Grandet n'eut aucune pensée en se couchant. Elle entendait, par
la porte de communication qui se trouvait au milieu de la cloison,
l'avare se promenant de long en long dans sa chambre. Semblable à
toutes les femmes timides, elle avait étudié le caractère de son
seigneur. De même que la mouette prévoit l'orage, elle avait, à
d'imperceptibles signes, pressenti la tempête intérieure qui agitait
Grandet, et, pour employer l'expression dont elle se servait, elle
faisait alors la morte. Grandet regardait la porte intérieurement
doublée en tôle qu'il avait fait mettre à son cabinet, et se
disait:--Quelle idée bizarre a eue mon frère de me léguer son enfant?
Jolie succession! Je n'ai pas vingt écus à donner. Mais qu'est-ce que
vingt écus pour ce mirliflor qui lorgnait mon baromètre comme s'il
avait voulu en faire du feu?
En songeant aux conséquences de ce testament de douleur, Grandet était
peut-être plus agité que ne l'était son frère au moment où il le traça.
--J'aurais cette robe d'or?... disait Nanon qui s'endormit habillée
de son devant d'autel, rêvant de fleurs, de tapis, de damas, pour la
première fois de sa vie, comme Eugénie rêva d'amour.
Dans la pure et monotone vie des jeunes filles, il vient une heure
délicieuse où le soleil leur épanche ses rayons dans l'âme, où la fleur
leur exprime des pensées, où les palpitations du cœur communiquent
au cerveau leur chaude fécondance, et fondent les idées en un vague
désir; jour d'innocente mélancolie et de suaves joyeusetés! Quand les
enfants commencent à voir, ils sourient; quand une fille entrevoit le
sentiment dans la nature, elle sourit comme elle souriait enfant. Si la
lumière est le premier amour de la vie, l'amour n'est-il pas la lumière
du cœur? Le moment de voir clair aux choses d'ici-bas était arrivé
pour Eugénie. Matinale comme toutes les filles de province, elle se
leva de bonne heure, fit sa prière, et commença l'œuvre de sa toilette,
occupation qui désormais allait avoir un sens. Elle lissa d'abord ses
cheveux châtains, tordit leurs grosses nattes au-dessus de sa tête
avec le plus grand soin, en évitant que les cheveux ne s'échappassent
de leurs tresses, et introduisit dans sa coiffure une symétrie qui
rehaussa la timide candeur de son visage, en accordant la simplicité
des accessoires à la naïveté des lignes. En se lavant plusieurs fois
les mains dans de l'eau pure qui lui durcissait et rougissait la peau,
elle regarda ses beaux bras ronds, et se demanda ce que faisait son
cousin pour avoir les mains si mollement blanches, les ongles si bien
façonnés. Elle mit des bas neufs et ses plus jolis souliers. Elle se
laça droit, sans passer d'œillets. Enfin souhaitant, pour la première
fois de sa vie, de paraître à son avantage, elle connut le bonheur
d'avoir une robe fraîche, bien faite, et qui la rendait attrayante.
Quand sa toilette fut achevée, elle entendit sonner l'horloge de la
paroisse, et s'étonna de ne compter que sept heures. Le désir d'avoir
tout le temps nécessaire pour se bien habiller l'avait fait lever trop
tôt. Ignorant l'art de remanier dix fois une boucle de cheveux et
d'en étudier l'effet, Eugénie se croisa bonnement les bras, s'assit
à sa fenêtre, contempla la cour, le jardin étroit et les hautes
terrasses qui le dominaient; vue mélancolique, bornée, mais qui n'était
pas dépourvue des mystérieuses beautés particulières aux endroits
solitaires ou à la nature inculte. Auprès de la cuisine se trouvait un
puits entouré d'une margelle, et à poulie maintenue dans une branche
de fer courbée, qu'embrassait une vigne aux pampres flétris, rougis,
brouis par la saison. De là, le tortueux sarment gagnait le mur, s'y
attachait, courait le long de la maison et finissait sur un bûcher
où le bois était rangé avec autant d'exactitude que peuvent l'être
les livres d'un bibliophile. Le pavé de la cour offrait ces teintes
noirâtres produites avec le temps par les mousses, par les herbes,
par le défaut de mouvement. Les murs épais présentaient leur chemise
verte, ondée de longues traces brunes. Enfin les huit marches qui
régnaient au fond de la cour et menaient à la porte du jardin, étaient
disjointes et ensevelies sous de hautes plantes comme le tombeau d'un
chevalier enterré par sa veuve au temps des croisades. Au-dessus d'une
assise de pierres toutes rongées s'élevait une grille de bois pourri,
à moitié tombée de vétusté, mais à laquelle se mariaient à leur gré
des plantes grimpantes. De chaque côté de la porte à claire-voie
s'avançaient les rameaux tortus de deux pommiers rabougris. Trois
allées parallèles, sablées et séparées par des carrés dont les terres
étaient maintenues au moyen d'une bordure en buis, composaient ce
jardin que terminait, au bas de la terrasse, un couvert de tilleuls. A
un bout, des framboisiers; à l'autre, un immense noyer qui inclinait
ses branches jusque sur le cabinet du tonnelier. Un jour pur et le
beau soleil des automnes naturels aux rives de la Loire commençaient
à dissiper le glacis imprimé par la nuit aux pittoresques objets, aux
murs, aux plantes qui meublaient ce jardin et la cour. Eugénie trouva
des charmes tout nouveaux dans l'aspect de ces choses, auparavant si
ordinaires pour elle. Mille pensées confuses naissaient dans son âme,
et y croissaient à mesure que croissaient au dehors les rayons du
soleil. Elle eut enfin ce mouvement de plaisir vague, inexplicable, qui
enveloppe l'être moral, comme un nuage envelopperait l'être physique.
Ses réflexions s'accordaient avec les détails de ce singulier paysage,
et les harmonies de son cœur firent alliance avec les harmonies de la
nature. Quand le soleil atteignit un pan de mur, d'où tombaient des
Cheveux de Vénus aux feuilles épaisses à couleurs changeantes comme la
gorge des pigeons, de célestes rayons d'espérance illuminèrent l'avenir
pour Eugénie, qui désormais se plut à regarder ce pan de mur, ses
fleurs pâles, ses clochettes bleues et ses herbes fanées, auxquelles
se mêla un souvenir gracieux comme ceux de l'enfance. Le bruit que
chaque feuille produisait dans cette cour sonore, en se détachant de
son rameau, donnait une réponse aux secrètes interrogations de la
jeune fille, qui serait restée là, pendant toute la journée, sans
s'apercevoir de la fuite des heures. Puis vinrent de tumultueux
mouvements d'âme. Elle se leva fréquemment, se mit devant son miroir,
et s'y regarda comme un auteur de bonne foi contemple son œuvre pour se
critiquer et se dire des injures à lui-même.
[Illustration: IMP. E. MARTINET.
Elle s'assoit complaisamment à la fenêtre...
(EUGÉNIE GRANDET.)]
Je ne suis pas assez belle pour lui. Telle était la pensée d'Eugénie,
pensée humble et fertile en souffrances. La pauvre fille ne se
rendait pas justice; mais la modestie, ou mieux la crainte, est une
des premières vertus de l'amour. Eugénie appartenait bien à ce type
d'enfants fortement constitués, comme ils le sont dans la petite
bourgeoisie, et dont les beautés paraissent vulgaires; mais si elle
ressemblait à Vénus de Milo, ses formes étaient ennoblies par cette
suavité du sentiment chrétien qui purifie la femme et lui donne une
distinction inconnue aux sculpteurs anciens. Elle avait une tête
énorme, le front masculin mais délicat du Jupiter de Phidias, et
des yeux gris auxquels sa chaste vie, en s'y portant tout entière,
imprimait une lumière jaillissante. Les traits de son visage rond,
jadis frais et rose, avaient été grossis par une petite vérole assez
clémente pour n'y point laisser de traces, mais qui avait détruit
le velouté de la peau, néanmoins si douce et si fine encore que le
pur baiser de sa mère y traçait passagèrement une marque rouge. Son
nez était un peu trop fort, mais il s'harmoniait avec une bouche
d'un rouge de minium, dont les lèvres à mille raies étaient pleines
d'amour et de bonté. Le col avait une rondeur parfaite. Le corsage
bombé, soigneusement voilé, attirait le regard et faisait rêver; il
manquait sans doute un peu de la grâce due à la toilette; mais, pour
les connaisseurs, la non-flexibilité de cette haute taille devait être
un charme. Eugénie, grande et forte, n'avait donc rien du joli qui
plaît aux masses; mais elle était belle de cette beauté si facile à
reconnaître, et dont s'éprennent seulement les artistes. Le peintre
qui cherche ici-bas un type à la céleste pureté de Marie, qui demande
à toute la nature féminine ces yeux modestement fiers devinés par
Raphaël, ces lignes vierges que donne parfois la nature, mais qu'une
vie chrétienne et pudique peut seule conserver ou faire acquérir; ce
peintre, amoureux d'un si rare modèle, eût trouvé tout à coup dans
le visage d'Eugénie la noblesse innée qui s'ignore; il eût vu sous
un front calme un monde d'amour, et, dans la coupe des yeux, dans
l'habitude des paupières, le je ne sais quoi divin. Ses traits, les
contours de sa tête que l'expression du plaisir n'avait jamais ni
altérés ni fatigués, ressemblaient aux lignes d'horizon si doucement
tranchées dans le lointain des lacs tranquilles. Cette physionomie
calme, colorée, bordée de lueur comme une jolie fleur éclose, reposait
l'âme, communiquait le charme de la conscience qui s'y reflétait, et
commandait le regard. Eugénie était encore sur la rive de la vie où
fleurissent les illusions enfantines, où se cueillent les marguerites
avec des délices plus tard inconnues. Aussi se dit-elle en se mirant,
sans savoir encore ce qu'était l'amour:--Je suis trop laide, il ne fera
pas attention à moi.
Puis elle ouvrit la porte de sa chambre qui donnait sur l'escalier, et
tendit le cou pour écouter les bruits de la maison.--Il ne se lève pas,
pensa-t-elle en entendant la tousserie matinale de Nanon, et la bonne
fille allant, venant, balayant la salle, allumant son feu, enchaînant
le chien et parlant à ses bêtes dans l'écurie. Aussitôt Eugénie
descendit et courut à Nanon qui trayait la vache.
--Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la crème pour le café de mon
cousin.
--Mais, mademoiselle, il aurait fallu s'y prendre hier, dit Nanon qui
partit d'un gros éclat de rire. Je ne peux pas faire de la crème. Votre
cousin est mignon, mignon, mais vraiment mignon. Vous ne l'avez pas vu
dans sa chambrelouque de soie et d'or. Je l'ai vu, moi. Il porte du
linge fin comme celui du surplis à monsieur le curé.
--Nanon, fais-nous donc de la galette.
--Et qui me donnera du bois pour le four, et de la farine, et du
beurre? dit Nanon, laquelle en sa qualité de premier ministre de
Grandet prenait parfois une importance énorme aux yeux d'Eugénie et
de sa mère. Faut-il pas le voler, cet homme, pour fêter votre cousin?
Demandez-lui du beurre, de la farine, du bois, il est votre père,
il peut vous en donner. Tenez, le voilà qui descend pour voir aux
provisions...
Eugénie se sauva dans le jardin, tout épouvantée en entendant trembler
l'escalier sous le pas de son père. Elle éprouvait déjà les effets de
cette profonde pudeur et de cette conscience particulière de notre
bonheur qui nous fait croire, non sans raison peut-être, que nos
pensées sont gravées sur notre front et sautent aux yeux d'autrui. En
s'apercevant enfin du froid dénûment de la maison paternelle, la pauvre
fille concevait une sorte de dépit de ne pouvoir la mettre en harmonie
avec l'élégance de son cousin. Elle éprouva un besoin passionné de
faire quelque chose pour lui: quoi? elle n'en savait rien. Naïve et
vraie, elle se laissait aller à sa nature angélique sans se défier
ni de ses impressions, ni de ses sentiments. Le seul aspect de son
cousin avait éveillé chez elle les penchants naturels de la femme,
et ils durent se déployer d'autant plus vivement, qu'ayant atteint
sa vingt-troisième année, elle se trouvait dans la plénitude de son
intelligence et de ses désirs. Pour la première fois, elle eut dans le
cœur de la terreur à l'aspect de son père, vit en lui le maître de son
sort, et se crut coupable d'une faute en lui taisant quelques pensées.
Elle se mit à marcher à pas précipités en s'étonnant de respirer un air
plus pur, de sentir les rayons du soleil plus vivifiants, et d'y puiser
une chaleur morale, une vie nouvelle. Pendant qu'elle cherchait un
artifice pour obtenir la galette, il s'élevait entre la Grande Nanon
et Grandet une de ces querelles aussi rares entre eux que le sont les
hirondelles en hiver. Muni de ses clefs, le bonhomme était venu pour
mesurer les vivres nécessaires à la consommation de la journée.
--Reste-t-il du pain d'hier? dit-il à Nanon.
--Pas une miette, monsieur.
Grandet prit un gros pain rond, bien enfariné, moulé dans un de ces
paniers plats qui servent à boulanger en Anjou, et il allait le couper,
quand Nanon lui dit:--Nous sommes cinq, aujourd'hui, monsieur.
--C'est vrai, répondit Grandet, mais ton pain pèse six livres, il en
restera. D'ailleurs, ces jeunes gens de Paris, tu verras que ça ne
mange point de pain.
--Ça mangera donc de la _frippe_, dit Nanon.
En Anjou, la frippe, mot du lexique populaire, exprime l'accompagnement
du pain, depuis le beurre étendu sur la tartine, frippe vulgaire,
jusqu'aux confitures d'alberge, la plus distinguée des frippes; et
tous ceux qui, dans leur enfance, ont léché la frippe et laissé le
pain, comprendront la portée de cette locution.
--Non, répondit Grandet, ça ne mange ni frippe, ni pain. Ils sont
quasiment comme des filles à marier.
Enfin, après avoir parcimonieusement ordonné le menu quotidien, le
bonhomme allait se diriger vers son fruitier, en fermant néanmoins
les armoires de sa _Dépense_, lorsque Nanon l'arrêta pour lui
dire:--Monsieur, donnez-moi donc alors de la farine et du beurre, je
ferai une galette aux enfants.
--Ne vas-tu pas mettre la maison au pillage à cause de mon neveu?
--Je ne pensais pas plus à votre neveu qu'à votre chien, pas plus
que vous n'y pensez vous-même. Ne voilà-t-il pas que vous ne m'avez
_aveint_ que six morceaux de sucre, m'en faut huit.
--Ha! çà, Nanon, je ne t'ai jamais vue comme ça. Qu'est-ce qui te passe
donc par la tête? Es-tu la maîtresse ici? Tu n'auras que six morceaux
de sucre.
--Eh! bien, votre neveu, avec quoi donc qu'il sucrera son café?
--Avec deux morceaux, je m'en passerai, moi.
--Vous vous passerez de sucre, à votre âge! J'aimerais mieux vous en
acheter de ma poche.
--Mêle-toi de ce qui te regarde.
Malgré la baisse du prix, le sucre était toujours, aux yeux du
tonnelier, la plus précieuse des denrées coloniales, il valait toujours
six francs la livre, pour lui. L'obligation de le ménager, prise sous
l'Empire, était devenue la plus indélébile de ses habitudes. Toutes les
femmes, même la plus niaise, savent ruser pour arriver à leurs fins.
Nanon abandonna la question du sucre pour obtenir la galette.
--Mademoiselle, cria-t-elle par la croisée, est-ce pas que vous voulez
de la galette?
--Non, non, répondit Eugénie.
--Allons, Nanon, dit Grandet en entendant la voix de sa fille, tiens.
Il ouvrit la _mette_ où était la farine, lui en donna une mesure, et
ajouta quelques onces de beurre au morceau qu'il avait déjà coupé.
--Il faudra du bois pour chauffer le four, dit l'implacable Nanon.
--Eh! bien, tu en prendras à ta suffisance, répondit-il
mélancoliquement, mais alors tu nous feras une tarte aux fruits, et tu
nous cuiras au four tout le dîner; par ainsi, tu n'allumeras pas deux
feux.
--Quien! s'écria Nanon, vous n'avez pas besoin de me le dire.
Grandet jeta sur son fidèle ministre un coup d'œil presque
paternel.--Mademoiselle, cria la cuisinière, nous aurons une galette.
Le père Grandet revint chargé de ses fruits, et en rangea une première
assiettée sur la table de la cuisine.--Voyez donc, monsieur, lui dit
Nanon, les jolies bottes qu'a votre neveu. Quel cuir, et qui sent bon.
Avec quoi que ça se nettoie donc? Faut-il y mettre de votre cirage à
l'œuf?
--Nanon, je crois que l'œuf gâterait ce cuir-là. D'ailleurs, dis-lui
que tu ne connais point la manière de cirer le maroquin, oui, c'est
du maroquin, il achètera lui-même à Saumur et t'apportera de quoi
illustrer ses bottes. J'ai entendu dire qu'on fourre du sucre dans leur
cirage pour le rendre brillant.
--C'est donc bon à manger, dit la servante en portant les bottes à
son nez. Tiens, tiens, elles sentent l'eau de Cologne de madame. Ah!
c'est-il drôle.
--Drôle! dit le maître, tu trouves drôle de mettre à des bottes plus
d'argent que n'en vaut celui qui les porte.
--Monsieur, dit-elle au second voyage de son maître qui avait fermé le
fruitier, est-ce que vous ne mettrez pas une ou deux fois le pot-au-feu
par semaine à cause de votre...?
--Oui.
--Faudra que j'aille à la boucherie.
--Pas du tout; tu nous feras du bouillon de volaille, les fermiers ne
t'en laisseront pas chômer. Mais je vais dire à Cornoiller de me tuer
des corbeaux. Ce gibier-là donne le meilleur bouillon de la terre.
--C'est-y vrai, monsieur, que ça mange les morts?
--Tu es bête, Nanon! ils mangent, comme tout le monde, ce qu'ils
trouvent. Est-ce que nous ne vivons pas de morts? Qu'est-ce donc que
les successions? Le père Grandet n'ayant plus d'ordre à donner, tira
sa montre; et voyant qu'il pouvait encore disposer d'une demi-heure
avant le déjeuner, il prit son chapeau, vint embrasser sa fille, et lui
dit:--Veux-tu te promener au bord de la Loire sur mes prairies? j'ai
quelque chose à y faire.
Eugénie alla mettre son chapeau de paille cousue, doublé de taffetas
rose; puis, le père et la fille descendirent la rue tortueuse jusqu'à
la place.
--Où dévalez-vous donc si matin? dit le notaire Cruchot qui rencontra
Grandet.
--Voir quelque chose, répondit le bonhomme sans être la dupe de la
promenade matinale de son ami.
Quand le père Grandet allait voir quelque chose, le notaire savait par
expérience qu'il y avait toujours quelque chose à gagner avec lui. Donc
il l'accompagna.
--Venez, Cruchot? dit Grandet au notaire. Vous êtes de mes amis,
je vais vous démontrer comme quoi c'est une bêtise de planter des
peupliers dans de bonnes terres....
--Vous comptez donc pour rien les soixante mille francs que vous avez
palpés pour ceux qui étaient dans vos prairies de la Loire, dit maître
Cruchot en ouvrant des yeux hébétés. Avez-vous eu du bonheur?... Couper
vos arbres au moment où l'on manquait de bois blanc à Nantes, et les
vendre trente francs!
Eugénie écoutait sans savoir qu'elle touchait au moment le plus
solennel de sa vie, et que le notaire allait faire prononcer sur elle
un arrêt paternel et souverain. Grandet était arrivé aux magnifiques
prairies qu'il possédait au bord de la Loire, et où trente ouvriers
s'occupaient à déblayer, combler, niveler les emplacements autrefois
pris par les peupliers.
--Maître Cruchot, voyez ce qu'un peuplier prend de terrain, dit-il au
notaire. Jean, cria-t-il à un ouvrier, me... me... mesure avec ta toise
dans tou... tou... tous les sens?
--Quatre fois huit pieds, répondit l'ouvrier après avoir fini.
--Trente-deux pieds de perte, dit Grandet à Cruchot. J'avais sur
cette ligne trois cents peupliers, pas vrai? Or... trois ce... ce...
ce... cent fois trente-d...eux pie... pieds me man... man... man...
mangeaient cinq... inq cents de foin; ajoutez deux fois autant sur les
côtés, quinze cents; les rangées du milieu autant. Alors, mé... mé...
mettons mille bottes de foin.
--Eh! bien, dit Cruchot pour aider son ami, mille bottes de ce foin-là
valent environ six cents francs.
--Di... di... dites dou... ou... ouze cents à cause des trois à quatre
cents francs de regain. Eh! bien, ca... ca... ca... calculez ce que que
que dou...ouze cents francs par an pen... pen... pendant quarante ans
do... donnent a... a... avec les in... in... intérêts com... com...
composés que que que vouous saaavez.
--Va pour soixante mille francs, dit le notaire.