--Monsieur Minoret, dit Ursule, je n'ai point de droits à une somme

si considérable, et je ne saurais l'accepter de vous. Nous sommes très

peu parents et encore moins amis. J'ai trop subi déjà les malheurs de

la calomnie pour vouloir donner lieu à la médisance. Qu'ai-je fait

pour mériter cet argent? Sur quoi vous fonderiez-vous pour me faire

un tel présent? Ces questions, que j'ai le droit de vous adresser,

chacun y répondrait à sa manière, on y verrait une réparation de

quelque dommage, et je ne veux point en avoir reçu. Votre oncle ne

m'a point élevée dans des sentiments ignobles. On ne doit accepter

que de ses amis: je ne saurais avoir d'affection pour vous, et je

serais nécessairement ingrate, je ne veux pas m'exposer à manquer de

reconnaissance.

--Vous refusez? s'écria le colosse à qui jamais l'idée ne serait venue

en tête qu'on pouvait refuser une fortune.

--Je refuse, répéta Ursule.

--Mais à quel titre offririez-vous une pareille fortune à mademoiselle?

demanda l'ancien avoué qui regarda fixement Minoret. Vous avez une

idée, avez-vous une idée?

--Eh! bien, l'idée de la renvoyer de Nemours afin que mon fils me

laisse tranquille, il est amoureux d'elle et veut l'épouser.

--Eh! bien, nous verrons cela, répondit le juge de paix en

raffermissant ses lunettes, laissez-nous le temps de réfléchir.

Il reconduisit Minoret jusque chez lui, tout en approuvant les

sollicitudes que lui inspirait l'avenir de Désiré, blâmant un peu la

précipitation d'Ursule et promettant de lui faire entendre raison.

Aussitôt que Minoret fut rentré, Bongrand alla chez le maître de poste,

lui emprunta son cabriolet et son cheval, courut jusqu'à Fontainebleau,

demanda le substitut et apprit qu'il devait être chez le sous-préfet en

soirée. Le juge de paix ravi s'y présenta. Désiré faisait une partie de

whist avec la femme du procureur du roi, la femme du sous-préfet et le

colonel du régiment en garnison.

--Je viens vous apprendre une heureuse nouvelle, dit monsieur Bongrand

à Désiré: vous aimez votre cousine Ursule Mirouët, et votre père ne

s'oppose plus à votre mariage.

--J'aime Ursule Mirouët? s'écria Désiré en riant. Où prenez-vous Ursule

Mirouët? Je me souviens d'avoir vu quelquefois chez feu Minoret, mon

archi-grand-oncle, cette petite fille, qui certes est d'une grande

beauté; mais elle est d'une dévotion outrée; et si j'ai, comme tout le

monde, rendu justice à ses charmes, je n'ai jamais eu la tête troublée

pour cette blonde un peu fadasse, dit-il en souriant à la sous-préfète

(la sous-préfète était une brune piquante, selon la vieille expression

du dernier siècle). D'où venez-vous, mon cher monsieur Bongrand? Tout

le monde sait que mon père est seigneur suzerain de quarante-huit mille

livres de rente en terres groupées autour de son château du Rouvre, et

tout le monde me connaît quarante-huit mille raisons perpétuelles et

foncières pour ne pas aimer la pupille du Parquet. Si j'épousais une

fille de rien, ces dames me prendraient pour un grand sot.

--Vous n'avez jamais tourmenté votre père au sujet d'Ursule?

--Jamais.

--Vous l'entendez, monsieur le procureur du roi? dit le juge de paix à

ce magistrat qui les avait écoutés et qu'il emmena dans une embrasure

où ils restèrent environ un quart d'heure à causer.

Une heure après, le juge de paix, de retour à Nemours chez Ursule,

envoyait la Bougival chercher Minoret qui vint aussitôt.

--Mademoiselle.... dit Bongrand à Minoret en le voyant entrer.

--Accepte? dit Minoret en interrompant.

--Non, pas encore, répondit le juge en touchant à ses lunettes, elle

a eu des scrupules sur l'état de votre fils; car elle a été bien

maltraitée à propos d'une passion semblable, et connaît le prix de la

tranquillité. Pouvez-vous lui jurer que votre fils est fou d'amour,

et que vous n'avez pas d'autre intention que celle de préserver notre

chère Ursule de quelques nouvelles _goupilleries_?

--Oh! je le jure, fit Minoret.

--Halte là, papa Minoret! dit le juge de paix en sortant une de ses

mains du gousset de son pantalon pour frapper sur l'épaule de Minoret

qui tressaillit. Ne faites pas si légèrement un faux serment.

--Un faux serment?

--Il est entre vous et votre fils, qui vient de jurer à Fontainebleau,

chez le sous-préfet, en présence de quatre personnes et du procureur

du roi, que jamais il n'avait songé à sa cousine Ursule Mirouët. Vous

avez donc d'autres raisons pour lui offrir un si énorme capital? J'ai

vu que vous aviez avancé des faits hasardés, je suis allé moi-même à

Fontainebleau.

Minoret resta tout ébahi de sa propre sottise.

--Mais il n'y a pas de mal, monsieur Bongrand, à offrir à une parente

de rendre possible un mariage qui paraît devoir faire son bonheur, et

de chercher des prétextes pour vaincre sa modestie.

Minoret, à qui son danger venait de conseiller une excuse presque

admissible, s'essuya le front où se voyaient de grosses goutte de

sueur.

--Vous connaissez les motifs de mon refus, lui répondit Ursule je

vous prie de ne plus revenir ici. Sans que monsieur de Portenduère

m'ait confié ses raisons, il a pour vous des sentiments de mépris, de

haine même qui me défendent de vous recevoir. Mon bonheur est toute

ma fortune, je ne rougis pas de l'avouer; je ne veux donc point le

compromettre, car monsieur de Portenduère n'attend plus que l'époque de

ma majorité pour m'épouser.

--Le proverbe _Monnaie fait tout_ est bien menteur, dit le gros et

grand Minoret en regardant le juge de paix dont les yeux observateurs

le gênaient beaucoup.

Il se leva, sortit, mais dehors il trouva l'atmosphère aussi lourde que

dans la petite salle.

--Il faut pourtant que cela finisse, se dit-il en revenant chez lui.

--Votre inscription, ma petite? dit le juge de paix assez étonné de la

tranquillité d'Ursule après un événement si bizarre.

En apportant son inscription et celle de la Bougival, Ursule trouva le

juge de paix qui se promenait à grands pas.

--Vous n'avez aucune idée sur le but de la démarche de ce gros butor?

dit-il.

--Aucune que je puisse dire, répondit-elle.

Monsieur Bongrand la regarda d'un air surpris.

--Nous avons alors la même idée, répondit-il. Tenez, gardez les numéros

de ces deux inscriptions en cas que je les perde: il faut toujours

avoir ce soin-là.

Bongrand écrivit alors lui-même sur une carte le numéro de

l'inscription d'Ursule et celui de la nourrice.

--Adieu, mon enfant; je serai deux jours absent, mais j'arriverai le

troisième pour mon audience.

Cette nuit même, Ursule eut une apparition qui se fit d'une façon

étrange. Il lui sembla que son lit était dans le cimetière de Nemours,

et que la fosse de son oncle se trouvait au bas de son lit. La pierre

blanche où elle lut l'inscription tumulaire lui causa le plus violent

éblouissement en s'ouvrant comme la couverture oblongue d'un album.

Elle jeta des cris perçants, mais le spectre du docteur se dressa

lentement. Elle vit d'abord la tête jaune et les cheveux blancs qui

brillaient environnés par une espèce d'auréole. Sous le front nu

les yeux étaient comme deux rayons, et il se levait, comme attiré

par une force supérieure. Ursule tremblait horriblement dans son

enveloppe corporelle, sa chair était comme un vêtement brûlant, et il

y avait, dit-elle plus tard, comme une autre elle-même qui s'agitait

au dedans.--Grâce, dit-elle, mon parrain!--Grâce! il n'est plus temps,

dit-il d'une voix de mort selon l'inexplicable expression de la pauvre

fille en racontant ce nouveau rêve au curé Chaperon. _Il_ a été averti,

_il_ n'a pas tenu compte des avis. Les jours de son fils sont comptés.

S'il n'a pas tout avoué, tout restitué dans quelque temps, il pleurera

son fils, qui va mourir d'une mort horrible et violente. Qu'il le

sache! Le spectre montra une rangée de chiffres qui scintillèrent sur

la muraille comme s'ils eussent été écrits avec du feu, et dit:--Voilà

son arrêt! Quand son oncle se recoucha dans sa tombe, Ursule entendit

le bruit de la pierre qui retombait, puis dans le lointain un bruit

étrange de chevaux et de cris d'hommes.

Le lendemain, Ursule se trouva sans force. Elle ne put se lever, tant

ce rêve l'avait accablée. Elle pria sa nourrice d'aller aussitôt chez

l'abbé Chaperon et de le ramener. Le bonhomme vint après avoir dit

sa messe; mais il ne fut point surpris du récit d'Ursule: il tenait

la spoliation pour vraie, et ne cherchait plus à s'expliquer la vie

anormale de sa chère _petite rêveuse_. Il quitta promptement Ursule et

courut chez Minoret.

--Mon Dieu, monsieur le curé, dit Zélie au prêtre, le caractère de

mon mari s'est aigri, je ne sais ce qu'il a. Jusqu'à présent c'était

un enfant; mais depuis deux mois il n'est plus reconnaissable. Pour

s'être emporté jusqu'à me frapper, moi qui suis si douce! il faut que

cet homme-là soit changé du tout au tout. Vous le trouverez dans les

roches, il y passe sa vie! A quoi faire?

Malgré la chaleur, on était alors en septembre 1836, le prêtre passa

le canal et prit par un sentier en apercevant Minoret au bas d'une des

roches.

--Vous êtes bien tourmenté, monsieur Minoret, dit le prêtre en

se montrant au coupable. Vous m'appartenez, car vous souffrez.

Malheureusement, je viens sans doute augmenter vos appréhensions.

Ursule a eu cette nuit un rêve terrible. Votre oncle a soulevé la

pierre de sa tombe pour prophétiser des malheurs dans votre famille. Je

ne viens certes pas vous faire peur, mais vous devez savoir si ce qu'il

a dit...

--En vérité, monsieur le curé, je ne puis être tranquille nulle part,

pas même sur ces roches... Je ne veux rien savoir de ce qui se passe

dans l'autre monde.

--Je me retire, monsieur, je n'ai pas fait ce chemin par la chaleur

pour mon plaisir, dit le prêtre en s'essuyant le front.

--Eh! bien, qu'a-t-il dit, le bonhomme? demanda Minoret.

--Vous êtes menacé de perdre votre fils. S'il a raconté des choses que

vous seul saviez, c'est à faire frémir pour les choses que nous ne

savons pas. Restituez, mon cher monsieur, restituez! Ne vous damnez pas

pour un peu d'or.

--Mais restituer quoi?

--La fortune que le docteur destinait à Ursule. Vous avez pris ces

trois inscriptions, je le sais maintenant. Vous avez commencé par

persécuter la pauvre fille, et vous finissez par lui offrir une

fortune; vous tombez dans le mensonge, vous vous entortillez dans

ses dédales et vous y faites des faux pas à tout moment. Vous êtes

maladroit, vous avez été mal servi par votre complice Goupil qui se rit

de vous. Dépêchez-vous, car vous êtes observé par des gens spirituels

et perspicaces, par les amis d'Ursule. Restituez! et si vous ne sauvez

pas votre fils, qui peut-être n'est pas menacé, vous sauverez votre

âme, vous sauverez votre honneur. Est-ce dans une société constituée

comme la nôtre, est-ce dans une petite ville où vous avez tous les yeux

les uns sur les autres, et où tout se devine quand tout ne se sait

pas, que vous pourrez celer une fortune mal acquise? Allons, mon cher

enfant, un homme innocent ne me laisserait pas parler si long-temps.

--Allez au diable! s'écria Minoret, je ne sais pas ce que vous

avez _tous_ après moi. J'aime mieux ces pierres, elles me laissent

tranquille.

--Adieu, vous avez été prévenu par moi, mon cher monsieur, sans que,

ni la pauvre enfant ni moi, nous ayons dit un seul mot à qui que ce

soit au monde. Mais prenez garde!... il est un homme qui a les yeux sur

vous. Dieu vous prenne en pitié!

Le curé s'éloigna, puis à quelques pas il se retourna pour regarder

encore Minoret. Minoret se tenait la tête entre les mains, car sa tête

le gênait. Minoret était un peu fou. D'abord, il avait gardé les trois

inscriptions, il ne savait qu'en faire, il n'osait aller les toucher

lui-même, il avait peur qu'on ne le remarquât; il ne voulait pas les

vendre, et cherchait un moyen de les transférer. Il faisait, lui! des

romans d'affaires dont le dénoûment était toujours la transmission

des maudites inscriptions. Dans cette horrible situation, il pensa

néanmoins à tout avouer à sa femme afin d'avoir un conseil. Zélie, qui

avait si bien mené sa barque, saura le retirer de ce pas difficile.

Les rentes trois pour cent étaient alors à quatre-vingts francs, il

s'agissait, avec les arrérages, d'une restitution de près d'un million!

Rendre un million, sans qu'il y ait contre nous aucune preuve qui

dise qu'on l'a pris?... ceci n'était pas une petite affaire. Aussi

Minoret demeura-t-il pendant le mois de septembre et une partie de

celui d'octobre en proie à ses remords, à ses irrésolutions. Au grand

étonnement de toute la ville, il maigrit.

Une circonstance affreuse hâta la confidence que Minoret voulait faire

à Zélie: l'épée de Damoclès se remua sur leurs têtes. Vers le milieu du

mois d'octobre, monsieur et madame Minoret reçurent de leur fils Désiré

la lettre suivante:

«Ma chère mère, si je ne suis pas venu vous voir depuis les

vacances, c'est que d'abord j'étais de service en l'absence

de monsieur le procureur du roi, puis je savais que monsieur

de Portenduère attendait mon séjour à Nemours pour m'y

chercher querelle. Lassé peut-être de voir une vengeance

qu'il veut tirer de notre famille toujours remise, le vicomte

est venu à Fontainebleau, où il avait donné rendez-vous à

l'un de ses amis de Paris, après s'être assuré du concours

du vicomte de Soulanges, chef d'escadron des hussards que

nous avons en garnison. Il s'est présenté très-poliment chez

moi, accompagné de ces deux messieurs, et m'a dit que mon

père était indubitablement l'auteur des persécutions infâmes

exercées sur Ursule Mirouët, sa future; il m'en a donné les

preuves en m'expliquant les aveux de Goupil devant témoins,

et la conduite de mon père, qui d'abord s'était refusé à

exécuter les promesses faites à Goupil pour le récompenser de

ses perfides inventions, et qui, après lui avoir fourni les

fonds pour traiter de la charge d'huissier à Nemours, avait par

peur offert sa garantie à monsieur Dionis pour le prix de son

Étude, et enfin établi Goupil. Le vicomte, ne pouvant se battre

avec un homme de soixante-sept ans, et voulant absolument

venger les injures faites à Ursule, me demanda formellement

une réparation. Son parti, pris et médité dans le silence,

était inébranlable. Si je refusais le duel, il avait résolu de

me rencontrer dans un salon en face des personnes à l'estime

desquelles je tenais le plus, à m'y insulter si gravement que

je devrais alors me battre, ou que ma carrière serait finie.

En France, un lâche est unanimement repoussé. D'ailleurs ses

motifs pour exiger une réparation seraient expliqués par des

hommes honorables. Il s'est dit fâché d'en venir à de pareilles

extrémités. Selon ses témoins, le plus sage à moi serait de

régler une rencontre comme des gens d'honneur en avaient

l'habitude, afin que la querelle n'eût pas Ursule Mirouët

pour motif. Enfin, pour éviter tout scandale en France, nous

pouvions faire avec nos témoins un voyage sur la frontière

la plus rapprochée. Les choses s'arrangeraient ainsi pour le

mieux. Son nom, a-t-il dit, valait dix fois ma fortune, et son

bonheur à venir lui faisait risquer plus que je ne risquais

dans ce combat, qui serait mortel. Il m'a engagé à choisir mes

témoins et à faire décider ces questions. Mes témoins choisis

se sont réunis aux siens hier, et ils ont à l'unanimité décidé

que je devais une réparation. Dans huit jours donc, je partirai

pour Genève avec deux de mes amis. Monsieur de Portenduère,

monsieur de Soulanges et monsieur de Trailles y vont de leur

côté. Nous nous battrons au pistolet; toutes les conditions du

duel sont arrêtées: nous tirerons chacun trois fois; et après,

quoi qu'il arrive, tout sera fini. Pour ne pas ébruiter une si

sale affaire, car je suis dans l'impossibilité de justifier la

conduite de mon père, je vous écris au dernier moment. Je ne

veux pas vous aller voir à cause des violences auxquelles vous

pourriez vous abandonner et qui ne seraient point convenables.

Pour faire mon chemin dans le monde, je dois en suivre les

lois; et là où le fils d'un vicomte a dix raisons pour se

battre, il y en a cent pour le fils d'un maître de poste. Je

passerai de nuit à Nemours, et vous y ferai mes adieux.»

Cette lettre lue, il y eut entre Zélie et Minoret une scène qui se

termina par les aveux du vol, de toutes les circonstances qui s'y

rattachaient et des étranges scènes auxquelles il donnait lieu partout,

même dans le monde des rêves. Le million fascina Zélie tout autant

qu'il avait fasciné Minoret.

--Tiens-toi tranquille ici, dit Zélie à son mari sans lui faire la

moindre remontrance sur ses sottises, je me charge de tout. Nous

garderons l'argent, et Désiré ne se battra pas.

Madame Minoret mit son châle et son chapeau, courut avec la lettre de

son fils chez Ursule, et la trouva seule, car il était environ midi.

Malgré son assurance, Zélie Minoret fut saisie par le regard froid

que l'orpheline jeta; mais elle se gourmanda pour ainsi dire de sa

couardise et prit un ton dégagé.

--Tenez, mademoiselle Mirouët, faites-moi le plaisir de lire la lettre

que voici, et dites-moi ce que vous en pensez? cria-t-elle en tendant à

Ursule la lettre du substitut.

Ursule éprouva mille sentiments contraires à la lecture de cette

lettre, qui lui apprenait combien elle était aimée, quel soin Savinien

avait de l'honneur de celle qu'il prenait pour femme; mais elle avait à

la fois trop de religion et trop de charité pour vouloir être la cause

de la mort ou des souffrances de son plus cruel ennemi.

--Je vous promets, madame, d'empêcher ce duel, et vous pouvez être

tranquille; mais je vous prie de me laisser cette lettre.

--Voyons, mon petit ange, ne pouvons-nous pas faire mieux? Écoutez-moi

bien. Nous avons réuni quarante-huit mille livres de rente autour

du Rouvre, un vrai château royal; de plus, nous pouvons donner à

Désiré vingt-quatre mille livres de rente sur le Grand-Livre, en tout

soixante-douze mille francs par an. Vous conviendrez qu'il n'y a pas

beaucoup de partis qui puissent lutter avec lui. Vous êtes une petite

ambitieuse, et vous avez raison, dit Zélie en apercevant le geste de

dénégation vive que fit Ursule. Je viens vous demander votre main pour

Désiré; vous porterez le nom de votre parrain, ce sera l'honorer.

Désiré, comme vous l'avez pu voir, est un joli garçon; il est très-bien

vu à Fontainebleau, le voilà bientôt procureur du roi. Vous êtes une

enjôleuse, vous le ferez venir à Paris. A Paris, nous vous donnerons

un bel hôtel, vous brillerez, vous y jouerez un rôle, car avec

soixante-douze mille francs de rente et les appointements d'une place,

vous et Désiré vous serez de la plus haute société. Consultez vos amis,

et vous verrez ce qu'ils vous diront.

--Je n'ai besoin que de consulter mon cœur, madame.

--Ta, ta, ta! vous allez me parler de ce petit casse-cœur de Savinien?

Parbleu! vous achèterez bien cher son nom, ses petites moustaches

relevées comme deux crocs, et ses cheveux noirs. Encore un joli cadet!

Vous irez loin avec un ménage, avec sept mille francs de rente, et

un homme qui a fait cent mille francs de dettes en deux ans à Paris.

D'abord, vous ne savez pas ça encore, tous les hommes se ressemblent,

mon enfant! et, sans me flatter, mon Désiré vaut le fils d'un roi.

--Vous oubliez, madame, le danger que court monsieur votre fils en ce

moment, et qui ne peut être détourné que par le désir qu'a monsieur

de Portenduère de m'être agréable. Ce danger serait sans remède s'il

apprenait que vous me faites des propositions déshonorantes... Sachez,

madame, que je me trouverai plus heureuse dans la médiocre fortune à

laquelle vous faites allusion que dans l'opulence par laquelle vous

voulez m'éblouir. Par des raisons inconnues encore, car tout se saura,

madame, monsieur Minoret a mis au jour, en me persécutant odieusement,

l'affection qui m'unit à monsieur de Portenduère et qui peut s'avouer,

car sa mère la bénira sans doute: je dois donc vous dire que cette

affection, permise et légitime, est toute ma vie. Aucune destinée,

quelque brillante, quelque élevée qu'elle puisse être, ne me fera

changer. J'aime sans retour ni changement possible. Ce serait donc un

crime dont je serais punie que d'épouser un homme à qui j'apporterais

une âme toute à Savinien. Maintenant, madame, puisque vous m'y forcez,

je vous dirai plus: je n'aimerais point monsieur de Portenduère, je

ne saurais encore me résoudre à porter les peines et les joies de la

vie dans la compagnie de monsieur votre fils. Si monsieur Savinien a

fait des dettes, vous avez souvent payé celles de monsieur Désiré. Nos

caractères n'ont ni ces similitudes, ni ces différences qui permettent

de vivre ensemble sans amertume cachée. Peut-être n'aurais-je pas avec

lui la tolérance que les femmes doivent à un époux, je lui serais donc

bientôt à charge. Cessez de penser à une alliance de laquelle je suis

indigne et à laquelle je puis me refuser sans vous causer le moindre

chagrin, car vous ne manquerez pas, avec de tels avantages, de trouver

des jeunes filles plus belles que moi, d'une condition supérieure à la

mienne et plus riches.

--Vous me jurez, ma petite, dit Zélie, d'empêcher que ces deux jeunes

gens ne fassent leur voyage et se battent?

--Ce sera, je le prévois, le plus grand sacrifice que monsieur de

Portenduère puisse me faire; mais ma couronne de mariée ne doit pas

être prise par des mains ensanglantées.

--Eh! bien, je vous remercie, ma cousine, et je souhaite que vous soyez

heureuse.

--Et moi, madame, dit Ursule, je souhaite que vous puissiez réaliser le

bel avenir de votre fils.

Cette réponse atteignit au cœur la mère du substitut, à la mémoire de

qui les prédictions du dernier songe d'Ursule revinrent; elle resta

debout, ses petits yeux attachés sur la figure d'Ursule, si blanche,

si pure et si belle dans sa robe de demi-deuil, car Ursule s'était

levée pour faire partir sa prétendue cousine.

--Vous croyez donc aux rêves? lui dit-elle.

--J'en souffre trop pour n'y pas croire.

--Mais alors... dit Zélie.

--Adieu, madame, fit Ursule qui salua madame Minoret en entendant les

pas du curé.

L'abbé Chaperon fut surpris de trouver madame Minoret chez Ursule.

L'inquiétude peinte sur le visage mince et grimé de l'ancienne régente

de la Poste engagea naturellement le prêtre à observer tour à tour les

deux femmes.

--Croyez-vous aux revenants? dit Zélie au curé.

--Croyez-vous aux revenus? répondit le prêtre en souriant.

--C'est des finauds, tout ce monde-là, pensa Zélie, ils veulent nous

_subtiliser_. Ce vieux prêtre, ce vieux juge de paix et ce petit drôle

de Savinien s'entendent. Il n'y a pas plus de rêves que je n'ai de

cheveux dans le creux de la main.

Elle partit après deux révérences sèches et courtes.

--Je sais pourquoi Savinien allait à Fontainebleau, dit Ursule à l'abbé

Chaperon en le mettant au fait du duel et le priant d'employer son

ascendant à l'empêcher.

--Et madame Minoret vous a offert la main de son fils? dit le vieux

prêtre.

--Oui.

--Minoret a probablement avoué son crime à sa femme, ajouta le curé.

Le juge de paix, qui vint en ce moment, apprit la démarche et l'offre

que venait de faire Zélie dont la haine contre Ursule lui était connue,

et il regarda le curé comme pour lui dire:--Sortons, je veux vous

parler d'Ursule sans qu'elle nous entende.

--Savinien saura que vous avez refusé quatre-vingt mille francs de

rente et le coq de Nemours! dit-il.

--Est-ce donc un sacrifice? répondit-elle. Y a-t-il des sacrifices

quand on aime véritablement? Enfin ai-je un mérite quelconque à refuser

le fils d'un homme que nous méprisons? Que d'autres se fassent des

vertus de leurs répugnances, ce ne doit pas être la morale d'une fille

élevée par des Jordy, des abbé Chaperon, et par notre cher docteur!

dit-elle en regardant le portrait.

Bongrand prit la main d'Ursule et la baisa.

--Savez-vous, dit le juge de paix au curé quand ils furent dans la rue,

ce que venait faire madame Minoret?

--Quoi? répondit le prêtre en regardant le juge d'un air fin qui

paraissait purement curieux.

--Elle voulait faire une affaire de restitution.

--Vous croyez donc?... reprit l'abbé Chaperon.

--Je ne crois pas, j'ai la certitude, et, tenez, voyez.

Le juge de paix montra Minoret qui venait à eux en retournant chez

lui, car en sortant de chez Ursule les deux vieux amis remontèrent la

Grand'rue de Nemours.

La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01 · 第 18 / 48 段